‹ Œuvres completesChapitre 61 sur 121 · CHAP. XXIV. — DES DOCTRINES D'ADAM SMITH · texte numérisé non relu

CHAP. XXIV. — DES DOCTRINES D'ADAM SMITH

Mais quelle preuve en doime-t-il? Aucune, si ce n'est l'assertion, que « les marais les plus déserts d'Ecosse et de Norwége forment une » espèce de pâturage pour des bestiaux qui , avec leur lait et l'ac- » croissement du troupeau, suffisent toujours, non- seulement à faire » subsister tous les gens que leur garde et entretien exigent , mais » encore à payer au fermier ou maître du troupeau les profits or- » dinaires de son capital. » Qu'il me soit permis d'en douter. Je crois qu'il existe dans tout pays, depuis le moins avancé en civilisation jusqu'au plus civilisé , des terres d'une qualité telle qu'elles ne rendent que le produit suffisant pour remplacer le capital qui y est employé, avec les profits qu'on retire ordinairement des capitaux dans chaque pays. Nous savons que cela a lieu en Amérique, et cependant personne ne prétend que le fermage y soit réglé d'après des principes différents de ceux qui sont admis pour l'Europe. Mais quand il serait vrai que l'Angleterre fût si avancée en civilisation , qu'il n'y restât actuellement plus de terres qui ne payassent de rente , il serait toujours vrai qu'il faut qu'il y ait eu autrefois de pareilles terres. Qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, cela ne fait rien à la question, car il suffit qu'on admette qu'il y a des capitaux employés, dans la Grande-Bretagne, sur des terres qui ne rendent que le capital déboursé avec les profits ordinaires, soit que ces terres aient été depuis longtemps cultivées , soient qu'elles ne l'aient été que récemment '.

Si un fermier consent à passer un bail de sept ou de quatorze ans pour une terre sur laquelle il se propose d'employer un capital de 10,000 1., sachant bien qu'au prix actuel du grain et des produits de la terre , il peut remplacer le capital qu'il est obligé de débourser, payer sa rente, et retirer les profits ordinaires; ce fermier, dis-je, n'emploiera pas 11000 1., à moins que les dernières 1000 1. ne puissent, par leur pouvoir productif, lui donner les profits ordinaires des capitaux . Pour savoir s'il doit ou ne doit pas employer cette dernière somme , il calculera uniquement si le prix des produits de Tagriculture est suffisant pour le rembourser de ses frais et lui assurer ses profits; car il sait bien qu'il n'aura pas à payer de rente additionnelle. Sa rente ne sera pas augmentée, même à l'expiration du bail ; car si le propriétaire de la terre exigeait un surcroît de fermage en raison

^ Or, c'est précisément ce que Smith n'admet pas , puisqu'il dit qu'il n'a vu si mauvais pâturage d'Ecosse qui ne rapportât quelque revenu foncier à son propriétaire. — J.-B. Say.

de l'emploi de ces 1 ,000 L de plus sur la propriété, le fermier retirerait cette portion de son capital , puisque, dans le cas supposé, elle ne lui rapporte que les profits ordinaires et courants qu'il peut obtenir par tout autre placement de ce capital ; et par conséquent il ne saurait consentir à en payer un fermage , à moins que le prix des produits de Tagriculture n'éprouve une plus forte hausse, ou, ce qui revient au même, à moins que le taux ordinaire et courant des profits ne vienne à baisser.

Si l'esprit pénétrant d'Adam Smith se fût arrêté sur ce point, il n'eût jamais soutenu que la rente est un des éléments du prix des produits agricoles; car le prix est constamment réglé par le profit que l'on retire de celte dernière portion de capital employé dont on ne paie pas de rente ou de loyer. S'il eût songé à ce principe, il n'aurait pas fait une distinction entre le fermage ou loyer des mines et celui des terres.

• Savoir, par exemple, dit Smith, si une mine de charbon de terre « rapportera un loyer ou rente, c'est ce qui dépend en partie de sa » fécondité et en partie de sa situation. On peut dire d'une mine en » général qu'elle est féconde ou qu'elle est stérile, selon que la quan- « tité de minéral que peut en tirer une certaine quantité de travail est ' plus ou moins grande que celle qu'une même quantité de travail >> tirerait de la plupart des autres mines de la même espèce. Quel- « ques mines de charbon de terre , avantageusement situées, ne peu- » vent être exploitées à cause de leur stérilité , le produit ne vaut pas » la dépense ; elles ne peuvent rapporter ni profit, ni loyer ou rente. » Il y en a dont le produit est purement suffisant pour payer le tra- » vail , et remplacer avec les profits ordinaires le capital employé à « leur exploitation ; elles donnent quelques profits à l'entrepreneur, » mais point au propriétaire. Personne ne peut les exploiter plus )> avantageusement que le propriétaire, qui, en faisant lui-même > l'entreprise , gagne les profits ordinaires sur le capital qu'il y ') emploie. Il y a en Ecosse beaucoup de mines de charbon qui sont » exploitées ainsi, et qui ne pourraient pas l'être autrement. Le pro- >' priétaire n'en permettrait pas l'exploitation à d'autres sans exiger » une rente, et personne ne trouverait moyen de lui en payer une.

» Dans le même pays, il y a d'autres mines de charbon qui se- < raient bien assez riches, mais qui ne peuvent être-exploitées à cause » de leur situation. La quantité de minéral suffisante pour défrayer » la dépense de l'exploitation, pourrait bien être tirée de la mine avec » la quantité ordinaire ou même encore moins que la quantité ordi-

^ CHAP. XXIV. — DES DOCTRINES D'ADAiM SMiTH. 303

« naire de travail ; mais dans un pays enfoncé dans les terres , peu » habité, et qui n'a ni bonne route ni navigation, cette quantité de » minéral ne pourrait être vendue. » Toute la théorie de la rente se trouve, dans ce passage, expliquée admirablement et avec toute la clarté possible; mais il n'y en a pas un mot qui ne soit également applicable à la terre aussi bien qu'aux mines, et cependant Adam Smith prétend que, « il en est autrement des biens qui existent à la surface ') de la terre. La valeur, tant de leur produit que de leur rente, est » en proportion de leur fertilité absolue, et non de leur fertilité rela- > tive \ »

Mais supposons qu'il n'y ait point de terres qui ne rapportent une rente; dans ce cas, le montant de la rente des terrains les plus ingrats devrait être en proportion de l'excédant de la valeur du produit pardelà le capital dépensé et les profits ordinaires. Le même principe réglerait la rente des terres d'une qualité supérieure ou plus heureusement situées, et par conséquent ces terres paieraient un loyer un peu plus fort que les précédentes , en raison des avantages supérieurs qu'elles possèdent. On peut en dire autant des terres d'une qualité encore supérieure et ainsi de suite jusqu'aux plus fertiles. IN 'est-il donc pas évident que c'est d'après la fertilité relative des terres qu'on détermine quelle sera la portion du produit qui sera payée comme rente, comme c'est la richesse relative des mines qui détermine cette portion de leur produit qui doit en constituer le loyer ^ ?

Adam Smith ayant admis qu'il y a quelques mines que les propriétaires seuls peuvent exploiter, en raison de ce que leur produit n'est que suffisant pour défrayer les dépenses de l'exploitation et rapporter les profits ordinaires du capital employé, on se serait attendu à le voir

^ Le motif qu'en donne Smith n'a rien qui répugne à ma raison. Partout où il peut croître des denrées alimentaires, il peut naître des hommes pour les consommer. La demande, à coup sûr, va chercher les produits de ce genre, tandis qu'elle ne va pas chercher des houilles ou des bois de construction, lorsque la dépense qu'il faudrait faire pour les conduire au lieu de la consommation eu excéderait la valeur. Les démonstrations de Malthus, qui prouvent que la population tend toujours à surpasser les moyens de subsistances, confirment, ce me semble, la manière de voir de Smith. — J.-B. Say.

^ Qui songe à nier cela, puisque le fermage est le prix'annuel du pouvoir productif de la nature, toutes les fois que ce pouvoir est devenu une propriété ? S'il arrive même, dans certains cas, que ce pouvoir ne soit pas payé, cela empêche-t-il qu'il le soit dans d'autres cas ? Cela prouve-t-il que les produits du sol ne seraient pas moins chers si ce pouvoir productif n'était payé dans aucun cas ? — J.-B. Say.

poser également en principe , que c'est précisément cette espèce de mines qui règle le prix des produits. Si les anciennes mines sont insuffisantes pour fournir la quantité de charbon demandée, le prix du charbon doit hausser, et il continuera à renchérir jusqu'à ce que le propriétaire d'une mine nouvelle et d'une qualité inférieure , trouve qu'il peut, en l'exploitant, obtenir les profits ordinaires sur son capital. Si cette mine est médiocrement riche , son propriétaire n'aura pas besoin que la hausse du charbon soit très-forte pour trouver de l'intérêt à employer son capital à l'exploiter; mais si elle est très-pauvre, il est clair qu'il faudra que le prix du charbon continue à hausser tellement qu'il puisse lui fournir le moyen de retirer ses frais, et d'obtenir les profits ordinaires du capital.

Il paraît donc que c'est toujours la mine la moins productive qui règle le prix du charbon. Adam Smith est pourtant d'une opinion différente. Il s'exprime dans les termes suivants : « Le prix de la mine la » plus riche règle le prix du charbon pour toutes les autres mines » de son voisinage. Le propriétaire et l'entrepreneur trouvent tous » deux qu'ils pourront se faire, l'un une plus forte rente, l'autre un » plus gros profit, en vendant un peu au-dessous de tous leurs voisins. >> Les voisins sont bientôt obligés de vendre au même prix, quoiqu'ils « soient moins en état d'y suffire, et quoique ce prix aille toujours en » diminuant, et leur enlève même quelquefois toute leur rente et tout » leur profit. Quelques exploitations se trouvent alors entièrement » abandonnées ; d'autres ne rapportent plus de rente, et ne peuvent » plus être continuées que par le propriétaire de la mine. » Si la demande de charbon diminuait, ou si, par de nouveaux procédés, la quantité en devenait plus considérable, le prix du charbon tomberait, et quelques mines seraient abandonnées ; mais, dans tous les cas , le prix doit suffire pour remplacer les frais et les profits de celles des mines qui ne sont pas grevées d'une rente. C'est donc la mine la moins fertile qui règle le prix du charbon. Adam Smith en convient luimême dans un autre endroit, car il dit : « Le prix le plus bas, auquel » le charbon de terre puisse se vendre pendant un certain temps, est, « comme celui de toutes les autres marchandises, le prix qui est sim- » plement suffisant pour remplacer , avec les profits ordinaires , le » capital employé à 4e faire venir au marché. Dans une mine dont le » propriétaire ne retire pas de rente, et qu'il est obligé d'exploiter » lui-même ou d'abandonner tout à fait, le prix du charbon doit en » général approcher beaucoup de ce prix. »

Mais la même cause, c'est-à-dire l'abondance , et, par conséquent

Page 1