‹ Œuvres completesChapitre 62 sur 121 · CHAP. XXIV. - J3ES DOCTRINES D'ADAM SMITH · texte numérisé non relu

CHAP. XXIV. - J3ES DOCTRINES D'ADAM SMITH

le bas prix du charbon , de quelque source qu'elle provienne , en faisant abandonner l'exploitation des mines qui ne paient pas de loyer ou qui n'en paient qu'un très-modique, aurait des effets analogues sur la culture des terres ; car cette grande abondance et ce bas prix conduiraient] cà délaisser des produits de la terre, rendraient nécessaire d'abandonner la culture des terrains qui ne paient pas de rente, ou n'en paient qu'une très-modique. Si, par exemple, les pommes de terre devenaient la nourriture ordinaire et générale de notre nation, comme le riz l'est chez quelques peuples, un quart ou une moitié des terres actuellement en culture serait vraisemblablement abandonné à l'instant ; car si , comme Adam Smith l'assure, « un acre de terre » en pommes de terre produit six mille livres pesant de nourriture » substantielle, ce qui est trois fois autant qu'en donnerait un acre » de terre en blé, » la population ne pourrait pas se développer longtemps sur une échelle assez vaste pour sulfire à consommer la quantité de nourriture récoltée sur les terres où l'on cultivait auparavant du blé. Il y aurait beaucoup de terrains abandonnés, et les rentes tomberaient ; et ce ne serait que lorsque la population aurait doublé ou triplé , qu'on pourrait cultiver de nouveau autant de terres , et payer de ces terres un aussi fort loyer que par le passé.

Il ne serait pas payé non plus une plus forte part du produit brut au propriétaire foncier, que ce produit consistât en pommes de terre suffisantes pour nourrir trois cents individus, ou, en blé, qui ne pourrait en nourrir que cent; car, quoique les frais de production se trouvassent bien diminués , dans le cas où les salaires de l'ouvrier seraient réglés principalement par le prix des pommes de terre et non par celui du blé, et quoique, par conséquent^ la somme totale du produit brut , — les travailleurs payés , — se trouvât considérablement augmentée, cependant aucune partie de ce surplus n'irait grossir la rente ; il irait constamment grossir les profits^ lesquels montent toujours quand les salaires baissent , et tombent lorsque les salaires haussent. La rente suivra la môme marche, que l'on cultive du blé ou des pommes de terre ; elle sera toujours égale à la différence entre les quantités de produits obtenues par l'emploi de capitaux pareils sur des terres de la même ou de différente qualité ; et par conséquent, tant que des terres d'une même qualité seront cultivées et qu'il n'y aura aucune variation dans leur fertilité et dans leurs avantages respectifs, le loyer sera toujours dans le même rapport avec le produit brut.

Adam Smith prétend cependant que la part du propriétaire se troii- {OEuv, de Ricardo,) 20

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vera augmentée par suite de ia diminution des frais de production, et qu'il recevra par conséquent une plus grande part et une quantité plus considérable d'un produit abondant que d'un produit rare. « Une rizière, dit il , |)roduit une pjus grande quantité de nourri - ' ture que le champ de blé le plus fertile. Le produit ordinaire d'un ) acre monte à ce qu'on dit, ù deux récoltes par an, de trente à >> soixante boisseaux chacune. Ainsi, quoique la culture exige plus >> de travailleurs, quand tous ces travailleurs ont subsisté, il reste un » plus grand excédant. Par conséquent, dans les pays où le riz est la » nourriture végétale ordinaire et favorite dti peuple, et où il com- >' pose la principale subsistance des laboureurs qui le cultivent, il dm( » revenir au proprièlaire , dans ce plus (jrand excèdani, une porlwn » plus forte que celle qui lui revieni dans les pays à blé. »

M. Buchanan remarque aussi : « qu'il est bien clair que si la terre " donnait un autre produit en plus grande abondance que le blé, et » que ce produit devint la nourriture ordinaire du peuple, la rente » des propriétaires des terres augmenterait à proportion de l'abon- >> dance plus grande de ce produit. »

Si les pommes de terre devenaient la nourriture habituelle du peuple , il y aurait un intervalle assez long pendant lequel les propriétaires fonciers éprouveraient une très- forte réduction dans leurs rentes. Ils ne recevraient (jrobablement alors qu'une portion de subsistances bien moindre que celle qu'ils en retirent à présent , tandis que ces subsistances descendraient au tiers de leur valeur actuelle. Mais tous les objets manufacturés à l'achat desquels le propriétaire foncier dépense une partie de son fermage, n'éprouveraient d'autre baisse que celle qui proviendrait de la baisse des matières premières dont ils sont fabriqués , baisse qui ne pourrait être occasionnée que par la fertilité plus grande des terres qui pourraient être alors consacrées à leur production.

Quand, par suit« de l'accroissement de la population , on viendrait à livrer de nouveau à la culture , des terres ayant les mêmes qualités que celles qu'on cultivait auparavant pour en tirer la nourriture nécessaire, et quand on viendrait à consacrer à cette culture le même nombre d'hommes, le propriétaire foncier retirerait, non- seulement la même part du produit qu'auparavant, mais cette part aurait encore la même valeur que par le passé. La rente serait donc la même qu'auparavant; cependant les profits seraient beaucoup plus élevés^ parce que le prix de la nourriture, et par conséquent les salaires seraient bien j)lus bas. Les gros profits favorisent raccumulation du

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capital. La demande de bras augmenterait encore, et les propriétaires retireraient un avantage permanent de la concurrence qui s'établirait pour avoir des terres à défricher.

La culture pourrait, même, tellement s'améliorer, il pourrait en résulter une telle abondance de denrées alimentaires, que, naturellement, les mêmes terres desserviraient les besoins d'une population beaucoup plus considérable et paieraient des rentes beaucoup plus élevées. De tels résultats ne peuvent manquer d'être avantageux aux propriétaires et s'accordent , d'ailleurs , pleinement avec le principe que ces recherches doivent mettre hors de doute : savoir, que des profits extraordinaires ne peu vent jamais avoir qu'une durée fort limitée, car l'excédant que donnent les produits du sol après le prélèvement des bénéfices suffisants pour encourager la production et l'épargne, cet excédant, dis-je, retourne, en définitive, au propriétaire.

La baisse que déterminerait dans les salaires cette abondance de produits naturels aurait non-seulement pour résultat d'augmenter le rendement des terres déjà cultivées , mais encore d'attirer vers elles de nouveaux capitaux, et, en même temps, d'amener le défrichement des travaux de qualité inférieure; ce qui tournerait au profit des propriétaires et de la classe entière des consommateurs. La terre — cette machine qui produit la denrée la plus importante — s'améliorerait et prendrait une valeur naturelle en face des demandes qui en seraient faites. Tous les avantages se feraient d'abord sentir aux ouvriers , aux capitalistes et aux consommateurs : mais peu à peu , et par la marche naturelle des faits, ils passeraient aux propriétaires du sol.

Indépendamment de ces améliorations qui intéressent si vivement la société et si faiblement le propriétaire , l'intérêt du propriétaire foncier est toujours en opposition avec celui du consommateur et du manufacturier. Le blé ne peut jamais se soutenir à un haut prix qu'autant qu'il faut plus de travail pour le produire , qu'autant qu'il nécessite plus de frais de production. La même cause faisant également hausser les rentes , il est de l'intérêt du propriétaire foncier que les frais de production du blé augmentent. Ce n'est pourtant pas là l'intérêt du consommateur , qui voudrait que le blé fut toujours à bas prix, relativement à l'argent et aux marchandises; car c'est toujours avec des marchandises ou de l'argent que l'on achète du blé. Il n'est pas non plus de l'intérêt du manufacturier que le blé soit cher , car la cherté du blé amène celle des salaires , sans amener celle des marchandises. Il faudra qu'il donne alors non-seulement plus de ses mar-

chaiidises, ou, ce qui revient au même, une plus forte valeur en marchandise , en écliange du blé qu il consomme lui-même ; mais il sera encore obligé de donner pi us de marchandises ou plus de valeur pour payer le salaire de ses ouvriers, sans en recevoir de dédommagement. Toutes les classes de la société souffriront donc par le renchérissement du blé, excepté la classe des propriétaires. Les transactions entre le propriétaire foncier et le public ne ressemblent pas aux transactions mercantiles, dans lesquelles on peut dire que le vendeur gagne aussi bien que l'acheteur ; car, dans les premières, toute la perte est d'un côté, et le gain de l'autre; et si, par l'importation, l'on pouvait se procurer du blé à meilleur marché, on verrait combien la perte qui résulte de la non- importation est plus forte pour les uns que le gain ne l'est pour les autres.

Adam Smith ne fait jamais de distinction entre la valeur diminuée de l'argent et la valeur augmentée du blé , et voilà pourquoi il pense que l'hitérêt des propriétaires fonciers n'est point en opposition avec celui du reste de la société. Dans le premier cas, c'est l'argent qui a baissé relativement à tous les autres produits : dans le second cas, c'est le blé. Dans le premier cas , le blé et les marchandises continuent d'avoir la même valeur relative ; dans le second cas, le blé est, comme l'argent, plus élevé relativement aux marchandises.

L'observation suivante d'Adam Smith est applicable au bas prix de l'argent; mais elle ne l'est nullement à la valeur augmentée du blé.

« Si l'importation ( du blé ) était libre en tout temps, nos fermiers » et nos propriétaires ruraux retireraient vraisemblablement moins » d'argent de leur blé, une année dans l'autre, qu'ils ne font à pré- » sent , que l'importation est , par le fait ^ prohibée la plupart du » temps ^ ; mais l'argent qu'ils en retireraient aurait plus de valeur, » acheter ail plus de marchandises de toute autre espèce, et emploierait » plus de bras. Par conséquent leur richesse réelle , leur revenu réel » seraient les mêmes qu'à présent , quoique exprimés par une moiii- » dre quantité d'argent, et dès lors ils ne se trouveraient ni moins en » état de cultiver , ni moins encouragés à le faire qu'ils ne le sont à » présent. Au contraire, comme une hausse dans la valeur de l'argent, » procédant d'une baisse dans le prix en argent du blé, fait baisser » de quelque chose le prix de toutes les autres marchandises, elle

' Nous avons fait voir dans une note précédente les transformations radicales subies, depuis l'époque de Smitli, par la législation des céréales en Angleterre.

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» donne à l'industrie du pays où elle a lieu quelque avantage dans » tous les marchés étrangers, et tend par là à accroître et à encoura- » ger cette industrie. Or, l'étendue du marché national pour le blé, » doit être en proportion de l'industrie générale du pays où il croît, » ou du nombre de ceux qui produisent quelque autre chose à donner )' en échange pour le blé; et le marché national étant, dans tout pays, " le marché le plus rapproché et le plus commode est aussi le plus » vaste et le plus important; par conséquent cette hausse dans la va- >' leur réelle de l'argent, qui provient de la baisse du prix moyen du » blé en argent, tend à agrandir le marché le plus vaste et le plus im- » portant pour le blé , et par conséquent à encourager la production » bien loin de la décourager. »

La hausse ou la baisse du prix du blé provenant de l'abondance et du bas prix de l'or et de l'argent, n'intéresse nullement le propriétaire foncier, car tous les autres produits s'en ressentiront de la manière exposée par Adam Smith ; mais la cherté relative du blé est toujours très-avantageuse au propriétaire foncier, qui, avec la même quantité de blé, peut acquérir, non-seulement une plus grande somme d'argent, mais encore une quantité plus considérable de tout ce qu'on peut acheter avec de l'argent.

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