‹ Œuvres completesChapitre 76 sur 121 · DES MACHINES · texte numérisé non relu

DES MACHINES

Dans ce chapitre je me propose d'étudier l'influence que les machines exercent sur les intérêts des différentes classes de la société, question importante et qui ne me paraît pas avoir été suffisamment approfondie jusqu'à ce jour. Je me sens même d'autant plus entraîné à émettre mes opinions sur cette grave matière que ces opinions ont subi, sous l'empire de méditations prolongées, des changements considérables. Et quoique je ne sache pas avoir publié sur la question des machines une seule ligne que je doive rétracter, j'ai cependant pu soutenir indirectement des doctrines qu'aujourd'hui je crois fausses. C'est donc un devoir pour moi de soumettre à l'examen du public mes vues actuelles et les raisons qui les ont fait naître dans mon esprit.

Dès le moment où je commençai à étudier les questions économiques, je crus que toute machine qui avait pour effet d'introduire dans une branche quelconque de la production une économie de main-d'œuvre, produisait un bien général qu'altéraient seulement les crises qui accompagnent le plus souvent le déplacement des capitaux et du travail d'une industrie vers une autre. 11 me parut que tant que les propriétaires auraient les mêmes rentes en argent, ils profiteraient de la diminution de prix survenue dans les marchandises qu'ils achetaient avec leurs rentes, — diminution que devait nécessairement entraîner l'emploi des machines. Il en serait de même, me disais-je, pour le capitaliste. Sans doute, celui qui découvre une machine ou qui en fait le premier l'application, doit, pendant quelques années , jouir d'avantages spéciaux et légitimes et de profits énormes; mais l'emploi de sa machine se généralisant peu à peu,

' Ce chapitre est complètement neuf dans notre langue et ne figure dans les çEUvres de Ricardo que depuis la quatrième édition. (A, F )

le prix de la marchandise produite descendrait, sous la pression de concurrence, au niveau des frais de production, et le capitaliste verrait baisser ses profits. Seulement il profiterait, à titre de consommateur, de l'avantage réparti à tous, et pourrait, avec le même revenu en argent, se procurer une somme plus considérable de jouissances et de bien-être.

Je croyais encore que les machines étaient une institution éminemment favorable aux classes ouvrières en ce qu'elles acquéraient ainsi les moyens d'acheter une plus grande masse de marchandises avec les mêmes salaires en argent : et je pensais, de plus, que les salaires ne subiraient aucune réduction par la raison que les capitalistes auraient besoin de la même somme de travail qu'auparavant, quoique ce travail dût être dirigé dans des voies nouvelles. Si, par l'emploi de machines nouvelles, on parvenait à quadrupler la quantité de bas fabriqués, et que la demande de bas ne fît que doubler, il faudrait nécessairement licencier un certain nombre d'ouvriers; mais comme le capital qui servait à les entretenir existait toujours et que l'intérêt des capitalistes devait être d'employer productivement ce capital, il me paraissait qu'il irait alimenter quelque autre industrie utile à la société. J'étais, en effet, et demeure profondément convaincu de la vérité de ces paroles d'Adam Smith. — « Le désir des aliments se trouve limité chez l'homme par l'étroite dimension de son estomac; mais le désir du bien-être, du luxe, des jouissances', des équipages , de la toilette est infini comme l'art, comme le caprice. » Dès lors , comme je pensais que la demande de travail serait la même et que les salaires ne baisseraient pas , je pensais aussi que les classes inférieures participeraient, comme toutes les autres classes , aux avantages résultant du bas prix des marchandises, et par conséquent de Fcniploi des machines.

Telles étaient mes opinions : telles elles sont encore relativement au propriétaire et au capitaliste ; mais je suis convaincu que la substitution des forces mécaniques aux forces humaines pèse quelquefois très -lourdement, très-péniblement sur les épaules des classes laborieuses.

Mon erreur provenait de ce que je faisais toujours croître parallèlement le revenu net et le revenu brut d'une société , et que tout prouve, au contraire, que les fonds où les propriétaires et les capitalistes puisent leurs revenus peuvent grandir tandis que celui qui sert à maintenir la classe ouvrière diminue. D'où il suit que la cause même qui accroît le revenu net d'un pays peut en même temps acti-

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ver l'accroissement de la population, aggraver la concurrence des travailleurs et diminuer leur bien-être.

Supposons qu'un capitaliste spécule sur une somme de 20,000 1. st., et qu'il joigne aux fonctions d'un fermier celles d'un fabricant de denrées de première nécessité. Supposons encore que, sur ce capital, 7,000 1. st. soient engagées dans des constructions , des instruments, etc., et que le reste, soit employé, sous forme de capital circulant , à solder le travail. Supposons, enfin, que les profits soient de 10 7o? et que les 20,000 1. st. rapportent régulièrement et annuellement 2,000 1. st.

Chaque année notre capitaliste commence ses opérations en achetant la nourriture et les objets de consommation qu'il vendra dans le cours de l'année à ses ouvriers, jusqu'à concurrence de 13,000 1 st. Pendant tout ce temps il leur donne sous forme de salaires la même somme de monnaie , et ceux-ci lui restituent au bout de l'année pour 15,000 1. st. de subsistances, d'objets de première nécessité. Sur ces 15,000 1. st. il en est 2,000 qu'il consomme luimême ou dont il peut disposer comme il lui plait. Le produit brut de cette année aura donc été de 15,000 1. st. et le produit net de 2,000 1. st. Supposons maintenant que l'année suivante le capitaliste emploie la moitié de ses ouvriers à construire une machine, et l'autre moitié à produire, comme auparavant, des subsistances et des denrées de première nécessité. Pendant cette année, encore, il dépenserait 13,000 1. st. en salaires, et vendrait à ses ouvriers la même quantité de nourritui-e et d'autres objets ; mais qu'arriverait-il l'année suivante ?

Le travail détourné vers la fabrication de la machine abaisserait de moitié la quantité et la valeur totale des subsistances et des denrées de première nécessité produites anciennement. La machine vaudrait 7,500 1. st. : les subsistances et autres objets 7,500 1. st. de sorte que la richesse du capitaliste serait absolument la même, car outre ces deux valeurs, son capital fixe serait toujours de 7,000 1. st., donnant en somme le fonds primitif de 20,000 1. st. joint aux 2,000 1. st. de bénéfice annuel.

Mais après avoir déduit pour ses dépenses personnelles cette somme de 2,000 1. st. , il ne lui restera plus , pour continuer ses opérations, qu'un capital circulant de 5,500 1. Sa faculté de payer et maintenir des ouvriers se trouvera donc réduite de 13,000 1. st. à 5,500 1. st., et par conséquent tout le travail défrayé jadis par la différence, 7,500 1. st. se trouveraient en excès.

:îo6 principes de l'économie politique.

La quantité restreinte de travail que pourra occuper actuellement le capitaliste, devra, sans doute, grâce aux machines, et après la défalcation faite des frais de réparation et d'entretien , produire une valeur égale à 7,500 1. st. et reconstituer le capital circulant avec un bénéfice de 2,000 I. st. sur le fonds primitif; mais s'il en est ainsi et si le revenu net n'est pas diminué, il importera fort peu au capitaliste que le revenu brut soit de 3,000, de 10,000 ou de 15,000 1. st.

Quoique la valeur du produit net n'ait pas diminué , et que sa puissance d'acheter d'autres marchandises se soit au contraire notablement accrue, le produit brut n'en aura pas moins été ramené, dans ce cas, de 15,000 1. st. à 7,500 1. st., et comme la faculté d'entretenir une population et d'employer du travail, dépend toujours du produit brut d'une nation, et non de son produit netj la demande de bras diminuera nécessairement, la population deviendra excessive et les classes ouvrières entreront dans une période de détresse et d'angoisses.

Cependant, comme le fonds qui grossit les épargnes de chacun est proportionnel au revenu net, la diminution du prix des marchandises, — suite de l'introduction des machines^ aurait pour résultat évident d'accroître la facilité d'épargner, de transformer des revenus en capitaux. Or, comme chaque accroissement de capital lui permettrait d'employer un plus grand nombre de bras, une fraction des ouvriers rejetés hors des ateliers par les engins mécaniques trouverait de nouveau à s'utiliser. Et s'il arrivait que, sous l'influence des machines, l'accroissement de la production fût assez grand pour fournir, sous forme de produit net, une quantité de nourriture et de denrées de première nécessité aussi considérable que celle qui existait auparavant comme produit brut, il resterait au service du travail un fonds tout aussi considérable et, par conséquent, on n'aurait pas à subir les maux d'une sur-population.

Tout ce que je tiens à prouver, c'est que la découverte et l'usage des forces mécaniques peuvent être suivis d'une diminution de produit brut : et toutes les fois qu'il en sera ainsi, la classe laborieuse souffrira, car elle deviendra excessive comparativement aux fonds destinés à la maintenir, et une fraction de ses membres se verra privée de travail et de salaires.

Le cas que j'ai choisi se recommande par son extrême simplicité; mais les résultats eussent été absolument les mêmes si nous avions introduit, par supposition, les machines dans une manufacture, soit

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