XXXIV NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
Quoi qu'elle fasse, elle ne peut s'isoler du commerce : son portefeuille regorge de valeurs signées par des commerçants, des banquiers, des industriels, et, en refusant de soutenir aujourd'hui ces débiteurs chancelants, elle les conduit à une insolvabilité flagrante. C'est une assez triste tactique, comme on voit, et la Banque ressemble trop, dans son égoïsme méticuleux, . à un créancier qui n'aurait d'espoir que dans le travail de son débiteur mourant, et qui refuserait cependant de lui faire crédit des médicaments qui le doivent guérir. MM. Huskisson, Harman et Baring (aujourd'hui lord Ashburton) , pensèrent et agirent autrement en 1825. Réduits à un encaisse insignifiant et menacés de la voir s'épuiser au sein d'une crise redoutable, ils tentèrent une expérience hardie et qu'on pourrait appeler homœopathique. Ils corrigèrent, par une émission abondante, des émissions qu'on croyait exagérées : du 3 décembre au 31 décembre 1825, ils accrurent de plus de 200,000,000 fr. la masse des billets en circulation, et le commerce, rassuré par ce coup d'audace, reprit son aplomb en quelques mois ^ Sans doute, il arrivera que des spéculateurs audacieux trouveront auprès de certaines Banques imprudentes et avides le crédit nécessaire pour organiser des opérations effrénées et se faire escompter, avec du papier hypothétique, un avenir plus hypothétique encore. Nous voulons même que le vertige saisisse quelques directeurs, comme il a saisi tant de naïfs et de roués dans l'affaire des mines du Mexique, des chemins de fer, des fonds publics ; mais cette effervescence, inséparable du début de toute doctrine, disparaît dès que les esprits ont appris à pénétrer les ressources, les mystères des diverses industries. Et les Banques nous paraissent même être au premier rang des entreprises sur lesquelles l'opinion publique peut exercer un contrôle efficace. Rien de plus irritable, de plus sensible que le baromètre des affaires, toujours prêt à monter ou à descendre de vingt degrés au moindre souffle, et il n'est pas douteux que les moindres excès dans rémission n'éveillent la méfiance et ne forcent les bureaux d'escompte à une grande prudence. La monnaie est une marchandise de consommation perpétuelle; chacun de nous fait, à cet égard,. l'office de contrôleur et de vérificateur. Mais pour que ce contrôle soit sérieux, pour que les porteurs de billets soient à même d'apprécier exactement la solvabilité des Banques , il faut que ces établissements se rapprochent d'eux par la dispersion dans les plus petites localités. Dans l'état actuel de ce qu'on
' D'ailleurs, que fait la Banque aux époques où le paiement des rentes publiques sous traita la circulation d'énormes masses de numéraire? Elle élargit, comme l'a fort bien remarqué Ricardo , le cadre de ses escomptes popr combler le vide qui s'est formé dans la circulation et pour maintenir l'équilibre du système monétaire : en un mot, elle falj accidentellement ce que nous voudrions qu'elle fît louj(.urs, et ce qu'elle ferait effective, ment si elle avait à lutter contre des concurrents habiles et alertes. Ne peut-on pas considérer, en effet, les crises financières, comme des échéances solennelles, qui entraînent les disettes, les faillites, les guerres et qu'on ne traverse qu'à condition d'accroître les ressources du commerce et de l'industrie ?
DE DAVID RÏCARDO. xxxv
veut bien appeler le crédit, les Banques constituent un certain nombre de monopoles dominés par un monopole central et suprême qui est la Banque de France,- la Banque d'Angleterre, la Banque d'Autriche et tant d'autres. Sans insister sur la tendance constante de ces privilèges commerciaux à passer entre les mains de l'État, à ne former qu'une seconde édition du trésor public , il est permis de croire que leurs opérations sont trop immenses, trop compliquées pour que la masse de la population puisse suivre les péripéties de la circulation avec quelque justesse ; de sorte que , malgré les bulletins hebdomadaires, Fa plupart des porteurs de bank-notes les prennent sur parole. A quoi leur servirait même de les refuser? La loi est là pour colorer l'arbitraire, pour obliger le pays à recevoir, comme monnaie légale, des titres avilis ; et souvent même le préjugé prévaut sur la loi pour donner au papier non conversihle une prime sur Vor, — ce qui s'est vu de tout temps.
Mais si autour des vastes administrations nécessaires pour alimenter la circulation des métropoles industrielles et commerciales , on crée librement une série d'établissements qui constitueront, dans les plus humbles districts, un fonds de commandite pour le travail, le contrôle que nous demandons et sans lequel il nest pas de crédit possible , s'exercera facilement et efficacement. Les Banques agissant dans une sphère plus restreintes, jugeront mieux, seront mieux jugées, et auront, comme les Banques d'Ecosse, le bilan moral et économique du pays où circulent leurs billets. Ayant à s'épancher sur un espace plus resserré, les émissions seront mieux réglées, et les classes laborieuses, pour lesquelles on redoute surtout les convulsions financières, sauront quel papier accepter et quel refuser. Une opinion publique se formera ainsi pour les Banques comme pour tant d'autres institutions; et, en vérité, il faudrait être bien récalcitrant, bien oublieux des merveilles enfantées par la libre concurrence dans toutes les directions pour se méfier d'un système financier ainsi organisé.
Notre utopie à nous, en matière de Banques, serait de voir la circulation monétaire d'un pays, fortement étayée par les métaux précieux et par l'intelligente sécurité des escomptes, s'alimenter à quelques sources puissantes et se répandre de toutes parts comme un fleuve chargé d'or qui, s'écoulant de larges réservoirs, retomberait de cascade en cascade jusque dans les plus petites localités. Et pour que l'on ne pût craindre de voir ce beau fleuve s'altérer ou déborder, nous assoirions sur ses bords un contrôle public, nous instituerions une responsabilité réelle pour ceux qui en règlent le cours, nous confondrions ainsi , à force de publicité et de liberté, l'intérêt des Banques avec celui des populations; en un mot, nous substituerions une sorte de démocratie du crédit au monopole plus qu'oligarciiique qui règne et gouverne par le Stock-Exchange, par toutes les Bourses du continent et par les pachaliks financiers de nos modernes traitants. — Le crédit serait alors une puissance tempérée par le remboursement en espèces et par la responsabilité des actionnaires.
,xivi NOTICE SUR LA JIE ET LES ÉCRITS
C'est pour avoir voulu faire de l'émission du papier une œuvre presque surhumaine que l'on a fait surgir les rêveries étranges de MM. Muntz, Spooner, Sait, tous meneurs de l'Anti-gold-law league et de l'école de Birmingham. L'Anti-gold-law-league (ligue contre les monnaies d'or) est la mise en scène, l'action dont l'école de Birmingham est la théorie. Elle a pour principe que la monnaie métallique est une monnaie des plus dispendieuses,— ce qui est vrai; qu'elle ne vaut que comme signe des valeurs, — ce qui est faux ; et qu'il est grand temps d'adopter comme agent unique de la circulation , un papier que l'État émettrait dans des proportions diverses, sans avoir égard aux besoins du commerce, — ce qui est tout simplement absurde et dangereux. Il y a plus, ce papier serait inconversible, vu que suivant ces séduisantes idées , la monnaie est chose purement conventionnelle, {sic). De sorte que la science monétaire serait une sorte d'alchimie, extrayant de quelques monceaux de papier, des monceaux de richesses. Le fanatisme est même allé si loin dans cette voie, qu'un adversaire de la conversibilité des billets en espèces donnait, il y a quelques années, de la monnaie métallique cette incomparable définition : — Le numéraire n'est qu'une monnaie de papier sagement conduite et renfermant une cebtaine
PROPORTION DE METAL. Cette CERTAINE PROPORTION DE METAL n'est-cllc
pas ravissante, et n'indique -t-elle pas vers quels étranges excès serait entraînée une société qui construirait pour ainsi dire, en papier peint, l'édifice de sa circulation? Bien d'aussi extravagant n'avait été dit depuis le jour où l'on apprit dans la science ethnologique que les nègres sont une colonie de Tartares qui, dans leur émigration en Afrique , ont un peu changé.
Ni Ricardo, ni MM. Faucher, Chevalier, d'Audiffret n'arrivent à des systèmes aussi fantastiques. Ils savent fort bien quelles fonctions accomplit la monnaie; mais en investissant l'État du rôle de régulateur de la monnaie, en lui accordant ce privilège impossible de resserrer et relâcher à volonté l'écrou des escomptes , de mesurer la dose du numéraire qu'il faut aux échanges, ils ont rêvé une organisation qui est devenue un véritable délire dans des imaginations moins fortes et moins élevées. Pour nous, voici comment se résume cette vivante question : — La conversion des billets en espèces, ou en lingots, suivant l'habile expédient de Ricardo, est une condition essentielle; car le papier c'est l'ombre, l'or et l'argent sont Id substance de la circulation. La base de tout le système des Banques, c'est la solidité du papier qu'elles escomptent; la garantie de leurs engagements, c'est la réalisation du fonds social ; c'est un contact plus fréquent, plus intime avec les porteurs de billets. Ces bases assurées, le crédit d'un pays reste debout au milieu des plus fortes secousses ; mais si l'une d'elles manque, le crédit n'a plus qu'un avenir problématique et ne repose plus que sur un coup de dé.
Une gracieuse légende éclose dans ces siècles où la poésie était toute la science, les fabliaux toute la philosophie, une légende, donc, nous apprend
DK DAVID RICAKDO. xxxvi
qu'un saint réfugié dans une pauvre chaumière de Bretagne ôta son manteau mouillé par l'orage, et ne trouvant pas de patère, le suspendit à un rayon de soleil. La circulation de papier, telle que le voudraient de prétei dus économistes du jour, représente exactement ce rayon de soleil , et nous croyons que c'est un bien frêle appui pour lui confier la richesse de toute une génération. La liberté seule a des bases assez larges pour résister aux secousses, et si Ricardo eût vécu de nos jours, s'il eût pu voir son pays arracher à la main crispée de l'aiistocratie la réforme électorale et la réforme économique, il n'eût pas hésité à chercher, comme nous, dans la liberté, la solution vraie du crédit. Nous n'en voulons pour preuve que ses vues profondes sur les impôts, sur le haut prix des lingots, et, avant tout, ce chef-d'œuvre de dialectique dans lequel il a révélé les misères de l'amortissement,— cette caisse à double fond avec laquelle les financiers ont jonglé si longtemps et si habilement.
Cependant les années s'écoulaient rapides et fécondes pour Ricardo. Les revirements du commerce et de la politique ; la nouvelle situation que la paix avait faite à l'industrie anglaise; la prédominance du travail mécanique sur le travail manuel ; les populations, sollicitées par une prospéiilé industrielle que le moindre souffle pouvait renverser , et s'entassant dans les ruches bourdonnantes du Lancashire et du Yorkshire, le budget grossi de tout un arriéré de conquêtes, de colonisations, de violences et d'emprunts; tout cet ensemble de faits, éclatants et sombres tour à tour, l'avait entraîné bien au delà des questions de bourse et de crédit. On peut croire qu'au spectacle du gaspillage de richesses , de sang et d'intelligence causé, par la guerre, au profit d'une caste, son enthousiasme grandit pour le travail, pour la paix , dont l'inépuisable fécondité suffisait à réparer tant de sacrifices. Et c'est ainsi que l'idée dominante de ses Principes, la suprématie donnée au travail humain se révèle déjà dans le remarquable Essai qu'il fit paraître en 1815 sur les profits du capital et la baisse des prix du blé.
Pour Ricardo , la seule richesse qui sollicite les méditations de l'économiste est la richesse créée par le labeur de l'homme, celle que J.-B. Say a classée sous le nom de richesse produite ou artificielle. De là ce principe que les produits valent en raison du travail qu'ils ont coûté, principe qui mesure la valeur des choses aux frais de production et tient compte à l'homme de la plus faible somme d'efforts, de la plus petite goutte de sueur. Ricardo se tient ainsi également éloigné de ces théories passablement bouffonnes qui rangent, au nombre des richesses sociales, la modération, la prudence, la santé, la sobriété, une humeur toujours égale, et de ces dogmes exclusifs qui décrétaient de stérilité tout le travail manufacturier et commercial. Partout où il voit une œuvre accomplie avec un effort physique ou intellectuel, il voit place pour une rémunération , et nous ne croyons pas qu'il soit jamais tombé de la plume d'un homme ni des lèvres
xxxviii NOTICE SUR LA^VIE ET LES ÉCHITS
d'aucun prophète une conception si généreuse que celle qui met le sceptre de ce monde entie les mains du producteur. Le travail est pour lui la sève féconde qui pénètre tous les produits pour leur donner de la valeur ; et c'est même pour s'être élevé trop haut dans son système et pour avoir eu, en quelque sorte, le fanatisme de sa pensée qu'il a méconnu l'autre loi régulatrice des échanges, la loi de l'utilité, constatée par le rapport de l'offre à la demande. 11 n'a pas vu que pour l'humanité prise en masse, et pour les échanges de tout un siècle, ramenés par une sorte de perspective rationnelle sous les yeux de l'écrivain, le travail est bien la mesure suprême des valeurs; mais que pour les individus, pris isolément, dans des localités distinctes, la rémunération de l'œuvre s' accroît ou s'affaiblit en raison ' de l'utilité que cette œuvre possède pour la société. Il en est des idées et des théories comme des rayons lumineux qui se réfractent dans notre atmosphère : leur pure substance s'altère au contact des faits, et il faut franchir la région du positif pour en reconnaître la majestueuse vérité. Ricardo n'a pas tenu compte de ce compromis que le fait impose à l'idée. Il voit plutôt ce qui doit être que ce qui est, et il s'égare ainsi à la poursuite d'un absolu déjà rêvé par les économistes.
C'est ainsi qu'il s'est vu conduit à cette théorie célèbre de la rente des terres que MM. Rossi, Mac CuUoch, Malthus ont couverte de l'autorité de leur talent, mais que nous croyons avoir été jugée plus sainement par MM. Say, Sismondi , et par M, Blanqui, dans la lumineuse exposition dont il a enrichi son histoire de l'Économie politique, — brillant et docte panorama de toutes les révolutions, de tous les progrès de la science. L'inflexible précision avec laquelle Ricardo a exposé ses idées sur l'origine et les progrès de la rente ne pouvait même manquer de provoquer un enthousiasme exalté, ou des réfutations ardentes. Cette partie de son œuvre a quelque chose de magistral, d'impératif, qui devait attirer ou repousser vivement , et on comprend parfaitement que M'Culloch, dans un accès de fanatisme pour la personne et pour les écrits de l'auteur, ait déclaré que la théorie de la rente est, après l'ouvrage de Smith, le plus important et le plus original que l'on ait publié sur l'Économie politique^ tandis que, pour beaucoup d'autres écrivains éminents , l'Essai de Malthus, par la grandeur de l'hypothèse fondamentale, et le Traité de J.-B. Say, par sa majestueuse ordonnance et l'enchaînement harmonique de ses conclusions, méritent mieux cet éloge et ce rang. Nous sommes de ceux qui combattent Ricardo, et nous lui refusons, avec d'autant moins de regrets la couronne dont on l'a gratifié, que sa par^^ de gloire nous paraît déjà assez belle. Ce qui vient de lui est précisément ce que nous estimons le plus, et en réfutant, ou cherchant à réfuter sa Notion de la rente, nous n'attaquons que le propagateur de principes découverts et formulés avant lui. On sait assez, en effet, que la doctrine qui donne pour origine à la rente l'infériorité graduelle des terres successivement mises en culture, avait été entrevue et ébauchée par J. \ndcrson dans un écrit fort rare aujourd'hui.
DE DAVID RIGARDO. xxxix
On pressent déjà, dans cette ébauche, les développements qu'elle devait recevoir de M. West, avant de prendre cette rigueur et cette précision savante dont Malthus trouva le secret pour écrire cet Essai sur la population qui semble une loi somptuaire imposée par la sagesse à des appétits violents et irréfléchis.
Nous venons de reconnaître les bases sur lesquelles Ricardo a édifié tout son système économique; nous allons exposer ce système lui-même en quelques lignes qui serviront de texte à la discussion. Voici donc la substance et les points saillants de cette doctrine dont on s'est tant ému.
« La rente est cette portion du produit de la terre qu'on paie au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter les facultés productives et impérissables du sol. Lorsque des hommes font un premier établissement dans un pays riclie et fertile, il n'y a point de rente. Mais la terre varie dans sa force productive ; et dans le progrès de la population les terrains de qualité inférieure ou moins bien situés étant défrichés , on en vient à payer une rente pour avoir la faculté de les exploiter. Dès que, par la suite des progrès de la société, on se livre à la culture des terrains de fertilité secondaire, la rente commence pour ceux des premiers , dès que l'on commence à cultiver des terrains de troisième qualité, la rente s'établit pour ceux de la seconde et est réglée par la différence de leurs facultés productives , et ainsi de suite, — la rente étant toujours la différence entre les produits obtenus par l'emploi de deux quantités égales de capital et de travail. Ce qui fait donc hausser la valeur comparative des produits naturels, c'est l'excédant de travail consacré aux dernières cultures, et non la renie qu'on paie aux propriétaires. Le blé ne renchérit pas par oe qu'on paie une rente., mais cest au contraire parce que le blé est cher qu'onpaie une rente, et Von a remarqué avec raison que le blé ne baisserait pasj lors même que les propriétaires feraient l'entier abandon de leurs rentes.
Rien de plus net et de plus catégorique, et, dans de certaines limites, rien de plus incontestable. Fait étrange même et qu'on n'a pas signalé encore, Adam Smith est complice de Ricardo, complice de Malthus, de West, d'Anderson, lorsqu'il s'agit d'établir que la rente obéit aux prix et ne leur commande jamais. En effet, on peut lire au chapitre XI de la Richesse des nations, — ce livre immortel et presque sibyllin qui a fait pour la science sociale ce que Bacon a fait pour l'ensemble des connaissances humaines, ce que Vico a fait pour l'histoire, — on peut lire ces paroles remarquables et qui résument à elles seules la prétendue découverte de Ricardo : a Le taux élevé ou bas de la rente est V effet du prix; et c'est parce que ce prix dépasse considérablement ou faiblement, ou ne fait qu'égaler le montant des salaires et des profits, que la rente est alternativement forte, minime ou nulle. La rente entre dans la composition du prix des marchandises d'une tout autre manière que les salaires et les profits *. » La complicité est fla-
• Richesse des Nations. Édit. Guillaumin, p. 189-90.
XL , NOTlCi: SUR LA Vit: ET LES ÉClilTS
grante, comme on voit, et on peut même dire que, dans le développement de cette doctrine, Smith n'a pas déployé une rigidité de logique égale à celle dont Ricardo a fait preuve. Comme si son génie avait éprouvé une violence instinctive à s'égarer dans des abstractions quintessenciées, et absolues, il a marché de compromis en compromis dans la question de la rente. On peut même dire qu'après avoir dénié au monopole du propriétaire la faculté de grossir le prix du blé, il a fait naître, par ses raisonnements, par les faits sur lesquels il s'appuie, une conviction contraire dans les esprits. N'importe, nous ne reculerons pas devant cette écrasante autorité ; nous admirons le génie, mais nous ne lui accordons pas plus le despotisme de l'idée que le despotisme de la loi ou de Tépée, et l'erreur fût-elle couverte de voiles trois fois sacrés comme ceux d'Isis, il nous semble que nous aurions la téméraire présomption de la combattre encore.
Et d'abord, nous dirons que la valeur des choses, dans une civilisation déjà avancée, ne se règle pas exclusivement sur les frais de production, ni sur l'offre et la demande, mais bien sur une combinaison de ces deux lois. Retrancher, dans la détermination du prix, une de ces deux influences, c'est donc mutiler la vérité et isoler des principes inséparables : c'est faire quelque cho.^e d'analogue à l'action d'un individu qui, pour mettre une balance en équilibre, enlèverait un des plateaux. Ces principes posés, il ne reste plus qu'a en faire l'application à la culture des terres et au revenu qu'on en tire.
La forme la plus antique qu'ait revêtue l'exploitation du sol a été celle de la communauté. Mais les tristes résultats de ce système, auquel on voudrait nous ramener sous d'autres formes, ne pouvaient manquer de conduire à une organisation sociale qui ne laissât plus les terres en friche et délivrât l'humanité du fantôme livide et menaçant de la faim. On découvrit alors que dans le vaste amalgame de la communauté, le ressort individuel se trouve anéanti, et que le travail social ne s'effectue que lorsque la rémunération se proportionne à l'œuvre produite. Chacun prit alors la responsabilité de sa propre existence, et la propriété fut instituée comme un dépôt remis à l'individu dans son intérêt et dans l'intérêt collectif des populations.
Jusque là nous demeurons parfaitement d'accord avec Ricardo, et nous reconnaîtrons même pour un moment que l'exploitation directe du sol par le propriétaire se perpétua tant que l'humanité eut devant elle des espaces immenses sur lesquelles s'épanchèrent successivement les nouvelles générations. Mais est-il bien certain quelesrac^s humaines aient pu choisir précisément les meilleures terres, pour descendre, d'échelons en échelons, juscjne sur les terrains les moins fertiles? En creusant le sol, le savant y voit, disposées comme les feuillets d'un livre immense, les couches divei*ses qui retracent l'histoire de nos révolutions géologiques ; mais où sont les caractères précis (jui révèlent tout d'abord un terrain de première ou de seconde ((ualité? Le rayonnement des populations se fait même, eu général.
DL: DAVID UlCAnDO. XL(
sans discipline, sans régularité. Elles voient l'horizon ouvert devant elles et, poussées par un vague instinct de conquête et de fortune, elles s'élancent en avant, peu soucieuses des riches territoires qu'elles laissent derrière elles. C'est ainsi que les colonisations américaines, au lieu de se répandre régulièrement comme une murée vivante d'hommes et d'idées, se sont éparpillées au hasard sur toute la surface du nouveau continent, délaissant des districts d'une incomparable fécondité pour couvrir d'âpres et stériles solitudes. C'est ainsi que la côte orient;.le, depuis New-York jusqu'aux Florides embaumées, n'a offert aucun défrichement nouveau depuis vingt ans, et que l'abandon plane comme un sacrilège sur Mount-Vernon, la demeure oubliée d'un homme qui fut à lui seul aussi grand qu'un peuple, du général Washington; enfin, c'est ainsi que s'expliquent les émigrations d'Allemands, d'Alsaciens, d'Irlandais qui laissent derrière eux tant de riches vallées pour les plaines volcaniques ou les déserts glacés de l'Orégon et du Canada. Il est foit douteux, d'ailleurs, que le propriétaire attende, pour ■ prélever la rente, que, par obéissance à un système, des terrains n»^ 2 ou 3 aient été défrichés à frais énormes. Et cela est si vrai que les partisans les plus acharnés de la doctrine des frais de production ne peuv( nt nier que, dans le cas même où toutes les terres (Tun pays seraient dune fertilité égale, la rente naîtrait en vertu du droit inhérent à la propriété.
La terre n'est, en effet, qu'un capital comtTie tous les autres, mais un capital en qui réside un monopole puissant et considérable ; et on aura beau faire, celui qui pussède une tene dontlacuDure parait profitable ou nécessaire, — cette terre fut-elle frappée de stérilité comme le champ nriaudit des légendes arabes, ou simplement comme ces rochers où croît le salicorne et dont parle Adani Smith, — cherchera à en tirer un revenu représentant la valeur de son monopole. Peu importe dès lors que l'excédant des frais de production sur les terres pauvres imprime un mouvement ascendaut à la rente des propriétés de premier ordre ; le f tit est qu'une rente existe poulies plus humbles catégories, et que cette rente doit se retrouver inévitablement dans le prix de vente. Qu'on arrange les événeuients à sa gu se, qu'on se construise une société de fantaisie docile aux formules du maître ; on ne pourra nier cette conséquence dernière vers laquelle tout nous entraîne : à bas de l'échelle économique se trouvent encore des individus nantis de terres et qui exigent la rançon de leur monopole.
Nous faisons, comme on voit, bon marché de tout ce qui n'est qu'objections de détail. Nous voulons ne pas tenir compte de l'influence des perfectionnements agricoles : nous voulons oublier ce fait, fort grave cependant, que si les machines les moins productives avaient toujours réglé la valeur des choses, nous ne nous trouverions pas en face d'un abaissement général de tous les prix , — la terre n'étant elle-même , comme l'avoue Ricardo, qu'un assemblage de machines de forces différentes ; — nous négligerons l'assertion de Smith relativement au profit des mines qu'il dit dé-
XLii NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
terminé par les exploitations les plus riches ; nous glisserons même sur l'offre et la demande, et nous donnerons à la doctrine de la rente l'avenir tout entier et le monde pour se déployer. Mais toujours est-il que les sociétés, acculées dans leur dernier refuge, devront subir le bon vouloir des propriétaires. Il faudrait bien peu connaître l'espèce humaine pour ne pas voir qu'il se formerait une classe de rentiers agricoles parfaitement analogues aux rentiers du 3 et du 5 pour cent ; et le fait de savoir si les prix ont haussé parce qu'on a cultivé des terres n°' 2 et 3, ou si, au contraire, comme le veut le spirituel colonel Thomson, on a cultivé ces catégories inférieures parce que les prix ont haussé , toutes ces distinctions microscopiques et ces analyses à la loupe ne peuvent détruire la conclusion suprême à laquelle nous sommes arrivés.
C'est même l'instinct de ces graves conséquences qui a poussé les populations des Etats-Unis aux attentats violents dont l'opinion publique s'est émue de nos jours.
S'il est un pays au monde qui pût se croire à l'abri de soulèvements agraires et d'attentats à la propriété , c'est bien évidemment l'Amérique. L'homme s'y meut à l'aise dans des limites infinies ; la maison roulante de rémigrant peut visiter tour à tour les plus vastes[prairies, les coteaux les plus riches , et sa charrue peut tracer librement un sillon qui commence à New-York pour se terminer dans l'Orégon. Et cependant la rente s'est établie aux États-Unis, au centre de ces territoires regorgeant de richesses et que le hasard semble avoir choisis pour faire, sur une grande échelle , l'expérience des doctrines de Ricardo. Il s'est trouvé, en effet, que la force d'attraction et de groupement qu'exerce la civilisation sur les hommes a combattu victorieusement la force expansive qui les pousse au loin vers l'inconnu. Quelque vastes et productives que soient les, terres qui avoisinent le clocher, on tient à ce clocher par les habitudes de la vie, par la langue qui vibre harmonieusement à l'oreille, par la tombe de l'aïeul, le berceau de l'enfant, par toutes les fibres, en un mot, de l'esprit et de l'âme. De sorte que le droit de propriété s'est constitué aux États-Unis comme dans tous les pays où l'on a perdu les illusions de la communauté des biens, — c'est-à-dire de l'anéantissement des biens ; et la révolte des tenanciers du général Van Renslaer n'est que l'effort désespéré et aveugle d'un peuple qui sent qu'un joug s'appesantit graduellement sur lui.
On sait le point de départ de cette petite jacquerie, qui a reçu les différents noms de guerre des manoirs, de guerre de Heldelberg, et celui plus significatif d'antirentisme. Dans le fait , c'est uniquement une croisade contre la rente, dans laquelle se sont enrôlés des groupes de fermiers qui, par cela seul qu'on ne leur avait pas réclamé le montant des fermages pendant de longues années, ont trouvé naturel de reconnaître cette mansuétude par la revendication audacieuse et violente des terres confiées à leur travail et à leurs capitaux. Chose étonnante même, et qui n'étonnera cependant aucun esprit habitué aux anomalies et aux sophismes
DE DAVID HICARDO. xlih
de l'intéiét, cette rente, qu'ils refusent au landlord, ils la reçoivent eux-mêmes à titre de middelemeriy comme cela se pratique en Irlande ; et la tenure entachée de féodalité devient entre leurs mains, par une épuration soudaine, un contrat des plus démocratiques. Si bien que le cri poussé contre le monopole terrein, est parti de deux points qui présentent dans la constitution de la propriété le plus saisissant des contrastes : — les États-Unis, l'Irlande ; — d'un côté, l'amoncellement de la population sur un sol que la subdivision des tenures a réduites en poussière ; de l'autre, une population disséminée sur d'immenses espaces qu'elle ne peut ni couvrir ni féconder. Et pourtant la haine de la rente éclate à un degré égal des deux côtés. Seulement, en Irlande, la révolte a quelque chose de lugubre, de fatal. C'est un délire dans lequel une nation, longtemps foulée aux pieds, mutilée, exploitée, exerce de terribles représailles et consent à mourir pourvu que ce soit sur le corps de l'ennemi. Mais les attentats des antirenters, tristes imitateurs des tenanciers de l'Ulster, n'ont pas l'excuse redoutable de la faim, et ils offrent même un aspect clandestin et grotesque, peu fait pour les justifier aux yeux de rhisto're. A peine ces niveleurs osent-ils se risquer à la lueur d'un incendie, et l'on peut lire dans une d s plus remarquables créations de Fenimore Cooper i, les incidents nocturnes de ces niveleurs qui ne veulent pas même de clochers, parce que la flèche s'élancant au ciel semble défier le dogme de l'égalité, et qui, dans d'ignobles mascarades, ne trouvent pas de meilleur moyen pour abolir la rente territoriale que de goudronner et de couvrir de plumes symboliques les hommes que leurs étranges doctrines ne parviennent pas à séduire.
Certes, cette protestation combinée, en Europe et en Amérique, contre la rente, n'est pas une preuve que cette rente n'existe pas. On ne s'arme pas ainsi contre un fantôme. Et lorsqu'on voit que l'ébullition des antilenters, tolérée, sinon protégée dans une incroyable circulaire du gouverneur de jNew-York, s'est calmée par la force même des choses et des principes, on est invinciblemet amené à reconnaître que la rente est contemporaine du premier propriétaire sybarite.
Un mot seulement en terminant cette rapide réfutation d'une doctrine qui, du reste, n'a été qu'une occasion d'argumenter à l'infini et de faire de la haute scolastique. S'il est vrai que les prix se règlent toujours sur les frais de production des terrains les plus pauvres, comment expliquer l'immobilité à peu près constante de la valeur du blé dans une civilisation si avancée : et surtout comment expliquer rabaissement de prix que subiraient les denrées agricoles, et par suite la rente y dans le cas où Von ouvrirait nos frontières à deux battants? Il n'est donc pas vrai que la rente n'ajoute rien aux prix, et Malthus lui-même l'a reconnu lorsqu'il a dit à J.-B. Say, dans une lettre précieuse : — « La rente n'influe donc pas sur le
' Ravensnest. 2 v. in-8".
XLiv NOÏlCIi: SUR LA VIE KT LES ÉCHITS
prix du blé au même degré que la main-d'œuvre et le capital. » Au même
degré! Est-ce un aveu, est-ce un écart de la pensée?
N'importe ; pour nous la rente est un droit dont le propriétaire se hâte de jouir; droit légitime, mais que nous sommes appelés à contenir dans ses justes limites par Taffranchissement du travail , par l'association féconde des capitalistes et des travailleurs. Et cette association, nous la voulons non pas sur le plan des séduisants programmes offerts aux peuples par les prophètes de l'organisation du travail, du phalanstère, du communisme et autres institutions philosophais, mais sur le plan de quelques expériences fort heureusement tentées en France , en Belgique % en Angleterre, et que l'incurie de nos manufacturiers ne sait pas multiplier dans l'intérêt de tous. Ce qui ne nous empêche pas, soit dit en passant, de rendre une éclatante justice aux hommes éminents que compte le socialisme. Nous pouvons ne pas trouver leurs doctrines praticables, efficaces ou même originales : nous croyons qu'ils ont fait la poétique des sociétés au lieu d'en faire la logique : mais nous pensons que leurs généreuses inspirations ont rajeuni la science sociale, et qu'en critiquant et combattant nos doctrines, ils nous en ont mieux fait connaître la grandeur et la fécondité. Ce qui prouve que la concurrence des idées est tout aussi salutaire que celle des produits et des industries.
Or, pendant que les Principes d'économie politique et le beau travail sur la Protection de Vagriculiure faisaient fortune dans le monde intellectuel, Ricardo faisait fortune dans le monde politique et financier. Et il put se présenter un jour aux électeurs de Portarlington sous le patronage d'une fortune qu'on a évaluée au chiffre fabuleux et douteux de 40 millions de francs, et entouré d'un respect qu'il devait à sa réputation de penseur, et à la noble indépendance de son esprit et de son cœur. Sur le théâtre imposant où il allait déployer l'autorité de son talent il fut avant tout l'homme de ses principes, de ses convictions , et on peut faire de lui cet éloge, qu'il a été fidèle ami, tidèle citoyen, et, pour compléter l'épitaphe, fidèle époux. Pendant vingt ans sa main serra celle de Malthus , de Mill, de Say. sans que l'antagonisme de leurs idées jetât le moindre nuage sur l'intimité de leurs âmes ; sans qu'il s'élevât jamais entre eux de ces tristes démêlés qui éternisent de nos jours les ignominieux conflits du savant Vadius et du sémillant Trissotin.
Ricardo siégea en 1819 à la Chambre des Communes comme représentant de Portarlington. Sa défiance en ses propres forces faillit priver le pays des grands services que ses fonctions civiques lui permirent de rendre. On lit dans une lettre écrite le 7 avril 1819, à l'un de ses amis : « Vous aurez vu que je siège à la Chambre des Communes. Je crains de n'y être pas
* Voyez un beau travail de M. de Brouckcre sur la situation des classes ouvrières. L'auteur y a déployé une hauteur de vues , une générosité de sentiments, une sûreté de coup d'oeil qu'on ne saurait dépasser.
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fort utile. J'ai essayé deux fois de parler, mais je l'ai fait de la manière la plus embarrassée, et je n'ni guère l'espoir de vaincre l'épouvante qui me saisit dès que j'entends ma voix. » On lit dans une autre lettre en date du 22 juin 1819 : « Je vous remercie des efforts que vous faites pour m'inspirer un peu de courage. L'indulgence de la Chambre a diminué pour moi la difficulté de parler, mais je vois encore tant d'obstacles et de si terribles, que je crains bien que ce ne soit sagesse de ma part de m'en tenir à des votes silencieux. »
Tout prouve qu'il fut alors trop sévère envers lui-même. En effet, le jour où il parut à la tribune pour la première fois, le 24 mai 1819,1a Chambre avait à statuer sur la reprise des paiements en argent, proposée par M. Peel. Il ne se leva qu'après avoir été appelé hautement de toutes les parties de la salle; et son ynaiden speech, balbutié à force d'émotion, fit voir que l'orateur ne serait pas au-dessous de l'écrivain, et que la tribune anglaise avait fait conquête d'un beau talent en même temps que d'un beau caractère. Ses progrès, d'ailleurs, furent rapides ; il se familiarisa sans peine avec ces grondements sourds des grandes reunions, avec cette palpitation électrique des auditeurs, ces bruits, ces trépignements, ces chuchotements où l'orateur croit entendre l'ironie qui le déchire, et surtout ce silence solennel, plus terrible cent fois que les plus houleuses séances. Nous ne saurions invoquer, d'ailleurs, à l'appui de la supériorité de Ricardo, un témoignage plus illustre, plus décisif que celui de lord Brougham, ce vétéran de la réforme électorale dont l'intarissable éloquence roule tant de brillantes images semées de tant de sarcasmes. Voici ce que l'illustre ami de Grey a dit de notre auteur :
« Sa parole avait un remarquable cachet de distinction. Le style en était clair, simple, correct ; la trame fortement tissue et enrichie de faits et de documents précieux. Il s'abstenait dans les questions qui n'avaient pas été l'objet de ses longues méditations, et lorsqu'il parlait sur des événements et des lois intéressant l'Eglise ou la politique générale, il semblait obéir à un devoir de conscience et à la franchise invétérée de son esprit. Aussi peu d'hommes ont exercé sur le Parlement une action plus réelle, plus sérieuse ; peu d'hommes ont commandé aussi vivement l'attention, et comme il n'avait pour captiver ses auditeurs ni entraînantes inspirations, ni gracieux propos, on peut considérer cette influence comme le triomphe de la raison, de l'intégrité, du talent.» Il y avait en lui, ajouterons-nous, une simplicité noble et une douceur qui gagnaient les âmes et lui attiraient le respect de tous les partis, même du parti ministériel qu'il combattit constamment. Il ne voulut accepter le joug d'aucune camarilla politique, et tout en vot nt avec l'opposition , parfois même avec les radicaux, — comme pour le vote au scrutin secret, discours du 2^i- avril 1823, et pour la réforme électorale, — il ne fut ni whig, ni radical. Sa tactique fut celle de sa raison et non celle de son ambition ou de l'ambition des autres. Et comme cet homme (Je génie qui porte au front la triple auréole de l'o-
XLVi NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS
rateur, de l'écrivain , de l'homme d'Etat, et qui vient d'apprendre à la France que la lyre des bardes a des cordes pour les grandes théories politiques et sociales, comme pour les murmures les plus suaves de l'âme, il se réfugia dans son indépendance pour soutenir loyalement la vérité sur quelque banc qu'elle apparût.
Nous laisserons à un disciple dévoué de Ricardo le soin de retracer pieusement son caractère privé et ses derniers moments :
« La constitution de Ricardo, sans être robuste, semblait lui promettre encore en 1822 une longue carrière. Il y avait, il est vrai, quelques années qu'il était sujet à un mal d'oreille; mais comme il n'en était jamais résulté d'inconvénients sérieux, il y faisait peu d'attention. A la clôture de la session de 1823, de retour dans le comté de Gloucester à sa résidence de Gatcom-Park , il y compléta « le plan d'une Banque nationale, » dont on retrouva le manuscrit après sa mort, au milieu de notes dans lesquelles il réfutait quelques-unes des théories émises par Malthus, notes qu'on n'a jugées ni assez complètes ni assez importantes pour les publier. Au commencement de septembre, il ressentit tout à coup une violente douleur dans l'oreille affectée. Les symptômes n'offrirent d'abord rien d'alarmant, et la rupture d'un abcès amena un soulagement momentané; mais au bout de deux jours l'inflammation recommença , et après une agonie indicible, l'oppression du cerveau produisit une stupeur qui dura jusqu'à ce que la mort vint terminer ses souffrances, le 1 1 septembre.
» Dans la vie privée, Ricardo était très- aimable; c'était un père, un mari plein d'indulgence et de bonté, un ami dévoué. Personne n'avait moins de prétention et ne sut mieux réunir la douceur à la fermeté. Il aimait surtout à réunir autour de lui les hommes de talent et à causer librement de toutes choses, et principalement de celles qui se liaient à sa science favorite. La découverte de la vérité était son seul objet, et son esprit se montra toujours accessible aux convictions éclairées et sages. Sa générosité marchait de pair avec son talent. Jamais il ne lit attendre ses secours aux malheureux : presque toutes les institutions charitables de Londres le comptaient au nombre de leurs protecteurs, et il soutenait à ses frais un hospice et deux écoles dans le voisinage de sa résidence. »
Tel fut l'homme dont nous avons examiné plus haut les fortes et généreuses doctrines. On ne retrouve peut-être chez aucun écrivain un assemblage plus complet de facultés diverses ; et si Ricardo n'est pas de tous les économistes celui qui a résolu le plus de problèmes, c'est celui qui en a le plus remué, et jamais le redoutable dilemme du salaire et des profits , de Ja population et des subsistances, du revenu et de l'impôt, n*avait été posé d'une manière plus nette et plus saisissante.
Les hommes et les événements donnent raison aujourd'hui aux préoccupations des économistes et particulièrement à celles de Ricardo. Les peuples n'ont pas, comme les aristocrates et les monarchies, des blasons ui les séparent et des héritages à régler. Ils savent ou commencent à savoir que
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ce sont leurs bras qui fécondent les campagnes, leurs épargnes qui constituent les budgets, leurs enfants qui engraissent les champs de bataille, et ils entendent qu'on soit plus ménager de tous ces biens. Leurs graves et fortes journées n'ont pas besoin, pour s'écouler rapides, de carrousels brillants, de chasses à courre et de yachts dorés : elles suffisent à peine à l'immense tâche que notre siècle doit accomplir dans la voie intellectuelle, morale et matérielle. Les races dominantes peuvent bien jeter au hasard, dans un conflit, la fortune et la vie des hommes : mais les nations ne peuvent guère avoir de ces redoutables fantaisies. Pourquoi combattraient- elles d'ailleurs? On voit bien où s'arrêtent les marches d'un trône, où se terminent les dynasties : mais où s'arrête une race d'hommes? JN'a-t-elle pas des affiliations partout; ne se rattache-t- elle pas par mille fibres invisibles, mais réelles, à tout ce qui l'entoiye, et ne commet-elle pas un fratricide dès qu'elle lève le bras pour frapper ?
La terre tout entière appartient aux travailleurs qui l'exploitent dans l'intérêt commun sans qu'il soit besoin pour cela de contrats écrits et de ce que Ricardo appelait les parallélogrammes d'Owen, ou de Fourrier, ou de Campanella; et par cette division du travail qui laisse à chaque contrée ses merveilles et ses chefs-d'œuvre, tous ceux qui paient à la société le tribut du travail , ont une délégation permanente sur l'ensemble des productions du globe. — Il n'est aucune liste civile qui vaille celle-là.
Un instinct nous dit même que les problèmes dont la solution paraît inaccessible à notre intellect, seront ramenés à des termes fort simples dans un avenir peu éloigné. Les essais de physique sociale ont besoin, comme tous les autres, d'être faits sur une large échelle. Il faut à un fleuve une large ceinture de vallées pour déployer son cours; et il faut tout un monde pour qu'un principe se développe à l'aise , pour que la richesse et la population prennent leur niveau. C'est à faire cette vaste expérience que travaillent les peuples civilisés. Lorsque les mamelles taries d'un pays ne peuvent plus fournir des ahments généreux aux races qui naissent, il leur faut chercher au loin un sein plus fécond. Les vieux continents ont été la dot des aînés : les nouveaux seront la dot des cadets de la famille humaine. Veillons sur les ossements de nos pères : couvrons de monuments, d'ateliers, de chefs-d'œuvre, s'il se peut, cette Europe arrosée de tant de sang et de sueurs ; mais ne clouons pas les jeunes sociétés à cette terre épuisée et encombrée. Ailleurs, ceux qui vont naître trouveront des berceaux plus verts, un ciel plus limpide, un soleil plus éclatant; ailleurs l'or et les diamants brillent dans les mines comme autant d'étoiles souterraines, les fruits sont plus savoureux, les fleurs chargées de parfums plus suaves ; ailleurs, la nature se pare comme pour des fiançailles; ailleurs, enfin, on n'est pas obligé de réchauffer, comme ici, le sol à la vapeur pour lui rendre quelque énergie.
Sans doute, on n'emporte pas la patrie à la semelle de ses souliers, — ce que d'ailleurs beaucoup d'émigrants ne pourraient faire, et pourcause ; — et nous savons que jusqu'ici, les émigrations n'ont été trop souvent que des
xLviii NOTICE SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE DAVID RICARDO. spéculations plus ou moins honnêtes, ou des remèdes violents appliqués à des maux violents. Comme on ne peut pas ou on ne veut pas jeter les pauvres par-dessus bord, on les chasse au loin, sans souci de leur bien-être, de leur développement moral, et c'est ainsi que nous avons vu coloniser la Guyenne avec des maîtres de danse et des comédiens, et la Nouvelle- Hollande avec des bandits; mais le jour n'est pas loin, où, par la force des choses, le déplacement des races s'effectuera régulièrement et se transformera en une conquête pacifique et permanente. Les nouvelles générations dans leur épanouissement reproduiront alors le phénomène sublime de ces bananiers des Indes, dont les branches, courbées en arceaux, retombent à terre, y prennent racine, et couvrent le sol d'un vaste bouquet d'arbres, de fruits et de fleurs issus d'un même germe.
Telle est, d'ailleurs, la direction actuelle des esprits. Les hommes se tendent les bras de toutes parts : les bateaux à vapeur ont transformé l'Océan en un lac qu'ils traversent d'un coup d'aile : et si l'Économie politique a quelque droit à la reconnaissance des peuples, c'est pour avoir préparé et conçu ces résultats majestueux. Elle s'est donné la mission de répandre le bien-être à larges doses sur les populations, car elle sait que la civilisation matérielle est la base nécessaire de la civilisation morale et intellectuelle. C'est par la vie physique , en effet, que les sociétés plongent dans le sol, s'y assoient, et vouloir des arts et des institutions élevée avant la certitude de l'existence matérielle, c'est vouloir l'arbre sans les racines, les fleurs et les fruits sans le tronc, c'est vouloir tout simplement l'absurde. Or, cette existence assurée, digne, la science économique peut et veut l'octroyer au travailleur ; car elle donne la palme aux industries qui marchent en avant, aux réformes qui agrandissent la sphère du travail et élèvent conséquemment la rémunération de l'ouvrier ; car elle vise à alléger les charges publiques, à instaurer de toutes parts les idées de fraternité et de paix, à développer le crédit, à multiplier les richesses par leur circulation rapide et libre. C'est la dot qu'elle apportera à l'humanité le jour où on aura la bonne foi de ne plus la taxer d'impuissance en lui refusant les moyens de propager et de réaliser ses doctrines, comme un cerveau que l'on paralyserait et à qui on dirait malicieusement de penser, de créer, de gouverner.
Une science qui conçoit de telles œuvres ne manque pas de grandeur à coup sûr, et il n'a été donné qu'à de rares intelligences de s'y faire une belle place.
Ricardo fut du nombre de ces intelligences d'élite.
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