LA RELIGION SA1NT-SIMOSIENNE CO.NSIDEREE EN ELLE-KEJIE
« Les siècles du paganisme avaient été le triom- « phe de la matière ; le Christianisme fut le règne « de l'esprit. Aujourd'hui, lasses de six mille ans « de combats, ces deux formes de l'humanité vont «conclure une belle alliance: Saint-Simon a a trouvé la loi définitive de la perfection ; elle se « résume dans une religion vraiment complète « qui embrassera tous les rapports de l'homme,
MÉHNGKS. I. 21
« qui renouvellera la face du monde, qui fera « régner à jamais sur la terre la paix, la jus Lice et « l'amour.
« Cette religion la voici :
« Dieu est, non le Dieu matériel du fétichisme, a non le Dieu esprit pur des chrétiens. Celui que « Saint-Simon confesse est la somme de toutes les « existences, tout est lui. Il est dans son unité « vivante y amour : dans sa forme matérielle, la « nature ou le monde; dans sa forme spirituelle, « l'humanité.
« Dieu donc est l'âme du monde, pour ainsi « dire, et le monde est son corps, sa forme cote éternelle, par conséquent incréée. Les saintce simoniens ne peuvent comprendre comment une « substance spirituelle, sortie tout à coup de son « éternel repos, se serait décidée au travail des « sept jours pour créer un monde matériel.
« L'homme, manifestation finie de la Divinité, « en est aussi l'image : comme elle, il est dans « son unité vivante amour ou sympathie, intelli- « gence et sagesse sous l'aspect spirituel; sous a l'aspect matériel, force, beauté. Son œuvre « durant la vie est le perfectionnement de ces trois « ordres de facultés. 1° Dans l'ordre physique, il « peut, il doit se procurer le plus de jouissances « possible, et travailler par l'industrie à l'embel-
« lissement de sa demeure; 2° dans l'ordre in- « tellectuel, il faut qu'il marche sans cesse d?ins « la connaissance de la vérité ; 5° dans l'ordre « sympathique ou moral, sa loi est l'amour de a Dieu et de ses semblables. — Après la vie, le « sort qui l'attend est un mystère : confondu, « absorbé dans le sein du grand Tout, de la Divi- « nité, il participera au développement général de « l'univers. Entre l'homme et Dieu, la sympathie « s'exprimera désormais par l'action de grâces, non « plus par la prière qui indique crainte et dé- « fiance, qui semble prétendre à l'absurde pou- « voir de faire changer Dieu même d'avis.
« Entre les hommes, le développement symcc pathique s'opère par l'état social. — Longtemps « le but de la société fut l'exploitation de l'homme « par l'homme, c'est-à-dire d'une part tyrannie, « et de l'autre esclavage. Maintenant s'approche « un avenir meilleur : l'association universelle du « genre humain aura pour objet l'amélioration de « l'homme par l'homme et l'exploitation du globe. « Prêtres ou gouvernants, savants ou théologiens, c industriels ou artisans : tels sont les rangs dans « lesquels chacun sera placé selon son mérite. A « cet effet, la propriété changera de nature : elle « deviendra commune : l'hérédité sera abolie, le « fils ne recueillera plus ni les richesses ni la
50 i MÉLANGES.
« gloire de son père : arrachés de bonne heure à « la vie domestique, les enfants appartiendront à « la patrie et ne connaîtront plus d'autre mère, a Une commune éducation révélera leur capacité « individuelle, et, sans acception de naissance ni « de sexe, à chacun il sera donné selon sa capacité, « à chaque capacité selon ses œuvres. La distribu- « tion des fonctions et des récompenses, l'autorité « appartiendra aux plus capables, et le plus digne « de tous, le plus savant, le plus vertueux, sera « le chef suprême, temporel et spirituel, le roice pontife, le père de l'association, c'est-à-dire « du genre humain (1). »
Voilà un rapide abrégé de la doctrine saint-simonienne, présentée dans son plus beau jour. Avant de descendre à un examen approfondi, se présentent quelques réflexions préliminaires.
Les promesses du philosophe moderne sont celles de l'Homme-Dieu : lui aussi proclama ce principe, a chacun selon ses œuvres; lui aussi prêcha une belle association, dont tous les hommes sont appelés à devenir membres; lui aussi vint détruire l'esclavage, promettre la paix et le bonheur. Mais Jésus annonçait à ses disciples
(1) Tableau de la religion saintsimonienne, enseignement central. Le Précurseur du 19 mai et du 1er juin. Le Globe, passim.
RÉFLEXIONS SUR Lk DOCTRINE DE SAINT-SIMON; 505
bonheur, paix et justice, non point dans ta vie matérielle; il connaissait trop bien la destinée de l'homme sur la terre, les vicissitudes de la fortune, les orages des passions. Saint-Simon n'apporte point de nouvelles paroles ; il prétend seulement déplacer nos antiques espérances. 11 transporte l'idée du bonheur hors de la sphère spirituelle; c'est une félicité palpable, pour ainsi dire, qu'il veut préparer à l'homme, c'est icibas qu'il pense lui faire placer son trésor. Le cœur humain trouverait-il à gagner à un pareil changement? Qu'il rentre en lui-même et qu'il réponde !
Et c'est lorsqu'on a jeté un voile sur les visions sacrées du Christianisme pour mettre à leur place une grossière et fugitive prospérité, c'est lorsqu'on prétend abaisser pour jamais vers la terre ces regards d'espérance que l'homme élève vers lescieux, qu'on annonce ce décourageant système comme un progrès !
D'un autre côté, contradiction étonnante! — Ceux-là mêmes qui prêchent la perfectibilité indéfinie des doctrines sociales et religieuses, ceux qui publient la chute de la religion du Christ comme le résultat nécessaire de l'esprit humain, les voilà qui promulguent la loi stable, la constitution parfaite de l'humanité, la notion définitive de Dieu,
de l'homme et du monde (1); car, disent-ils, la pensée de Saint-Simon embrasse tous les rapports de la nature humaine. Mais qui leur donne cette assurance? et si la nature humaine va se développant sans cesse, ne se Irouvera-t-il pas un insiant où de nouveaux rapports naîtront et exigeront une nouvelle révélation?
Mais abandonnons ces idées générales, descendons plus avant dans la discussion, et puisqu'on peut subdiviser la doctrine positive des modernes apôtres en deux parties, l'une dogmatique, l'autre organique, établissons cette division, étudions 1° les principes qu'ils reconnaissent, 2° les conséquences pratiques qu'ils en déduisent.
1° Du dogme saint-simonien.
Plus hardis à détruire qu'à édifier, les prédicateurs de la religion nouvelle, satisfaits d'apprendre au vulgaire la ruine du Christianisme et la formation de l'association universelle, semblent couvrir leur enseignement théologique d'un rideau qui ne se lève que pour les adeptes. Eux-mêmes, ces disciples-maîtres, ne jouissent pas tous du même degré d'initiation; dans l'ordre religieux aussi, les
(1) Tableau de la religion saint-simoniemie, le Précurseur ilu 1er min.
places sont distribuées selon la capacité, et, tandis que les uns, membres du collège de la doctrine, la possèdent dans toute sa plénitude, force est aux autres de se contenter d'une portion plus mince de connaissances.
Cette série d'initiations, cet enseignement exotérique et ésotérique, rappellent la philosophie ancienne et son aristocratique maxime : Odiprofanum vulgus et arceo. Certes, ce n'est point ainsi que le Christianisme a conquis le monde. C'était aux pauvres que Jésus-Christ distribuait le pain de la parole, c'était sur les places et les forums que les apôtres allaient prêchant, clairement et sans détour, la religion de la croix : Christian crucifixion Dei virtutem. Et l'Evangile disait à tous les fils d'Adam, sans distinction de personnes ni de capacités : Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués, et je vous soulagerai : Venite ad me, omnes qui laboratis etoneratiestis, et ego reficiam vos.
Toutefois des explications catégoriques, demandées impérieusement par la raison publique, ont révélé les dogmes principaux de la religion saintsimonienne et frayé une voie à l'investigation.
Longtemps on a considéré comme des êtres distincts l'esprit et la matière, Dieu, l'homme et le monde. Les disciples de Saint-Simon prétendent détruire cet antique préjugé. A les en croire, un
seul être existe : Dieu. L'esprit et la matière, rhomme et le monde, ne sont que des formes de cette substance infinie. Ce système, ajoulent-ils, diffère essentiellement de celui de Spinosa, en ce que ces deux formes, la matière et l'esprit, sont ralliées, vivifiées par V amour.
Quant à nous, il nous semble que l'idée d'amour est intimement liée à celle de pensée, que ces deux manières d'être, dont l'une engendre souvent l'autre, qui s'entremêlent, se confondent, sont également incompatibles avec la matérialité : il nous semble que le moi, par exemple, se conçoit simultanément doué d'intelligence et de volonté, tandis que la matière apparaît comme extérieure et totalement distincte. Dans le langage du sens commun, l'étendue, la divisibilité, l'inertie, sont les caractères de la matière; l'amour, la pensée, le sentiment, sont les modifications de l'esprit.
Soit donc que l'on considère l'esprit et la matière comme des substances ou comme des formes différentes, il n'est pas entre elles de moyen terme possible ; car l'une exclut l'autre; encore moins ce moyen terme serait-il l'amour, puisque Y amour est essentiellement spirituel. C'était avec bien plus de profondeur et de simplicité que se présentait le système de Spinosa, qui n'en est pas moins la base incontestable de celui de Saint-Simon.
Quand on observe un objet quelconque, matériel ou spirituel, quand on veut analyser les idées qu'il fait naître dans notre esprit, deux idées bien différentes se présentent d'abord : 1° l'idée de la forme apparente, variable, instantanée; 2° l'idée de la substance immuable et cachée. 11 n'est aucun être qui ne puisse se décomposer ainsi par la réflexion, et qui ne donne pour résultat de l'analyse la notion de substance. De là, Spinosa, et Saint-Simon après lui, passant de l'ordre idéal à l'ordre réel, ont conclu que la substance est unique, universelle. Leur erreur est de n'avoir pas assez approfondi cette idée importante, et d'avoir conclu de l'abstraction au fait. Un coup d'œil scrutateur reconnaît d'abord que l'idée de substance, telle que la produit la contemplation d'un phénomène spirituel, n'est point identique à celle que présente un objet matériel. Tout être spirituel est éminemment actif; l'idée de sa substance réduite au dernier degré de simplification est l'idée de force, de spontanéité (tô aÙTOKivYjTGv). La matière, au contraire, essentiellement inerte et modifiable, ne présente que la notion de passivité, de réceptivité (rb n<k(iypv). Or, d'une part, les formes de Y activité sont l'intelligence et la volonté; de l'autre, les formes de la réceptivité sont la divisibilité ou l'étendue, la mobilité ou l'inertie. D'où il suit que l'esprit et la ma-
tière sont deux substances différentes, douées de qualités qu'un même sujet ne saurait réunir. De plus, à la notion de substance, telle que nous l'obtenons par une consciencieuse analyse, se joint toujours une idée de spécialité, d'individualité, qu'on ne saurait méconnaître. Ce vieux préjugé dont nous parlions tout à l'heure, qui sépare Dieu, l'homme et le monde, et qui paraît en effet aussi ancien que le monde, aussi répandu que le genre humain, n'est donc autre chose que le témoignage irréfragable du genre humain. Malheur à ceux qui ferment les oreilles afin de ne pas entendre sa voix, et qui courent après une abstraction chimérique pour se précipiter dans un abîme de contradictions !
Voyez en effet les conséquences du panthéisme : « Dieu est V infini, la somme de toutes les exis- « tences : tout être est un centre de vie, détaché de « son immensité ; tout est en lui, tout est lui. » Comment l'infini peut-il se décomposer en parties? Gomment peut-il se composer d'une somme quelconque d'existences? Des parties finies, additionnées en tel nombre qu'on voudra, produirontelles jamais autre chose qu'une somme limitée? Tout ce qui est divisible est donc fini par là même, et un Dieu sujet à des mutilations quotidiennes est une conception répugnante. C'est peu : tout est lui, tout est Dieu : et le parricide et l'adultère, et le
tyran et l'esclave, et la brute et la plante, et la pierre et le bois, sont autant de parties de la Divinité, autant de divinités même.
0 sanctas gentes, quibus hœcjiascuntur in hortis Nu mina!...
Où donc sont ceux qui couvraient le paganisme de dérision, ou qui tonnaient contre lui? La sagesse des anciens n'avait fait que l'apothéose des héros : tout au plus voyait-elle dans le crime un Dieu méchant; mais voici qu'au dix-neuvième siècle il s'est trouvé des philosophes qui ont consacré et environné des mêmes rayons l'ignorance et la science, les vertus et les forfaits!
Voilà les gouffres où l'on tombe quand on marche dominé par une idée fixe, à laquelle on veut plier la nature, quand on se ment à soi-même. Et ensuite on cherche à obscurcir ces vérités que le sens commun révèle, et l'on prétend que Y on ne saurait concevoir l'existence de Dieu hors de la matière, parce qu'il cesserait dès lors d'être infini (1). Disciples de Saint-Simon, pourquoi vous avilir vous-mêmes? Mathématiciens, philosophes que vous êtes, vos capacités sont trop hautes pour que vous ne puissiez pas concevoir que l'infini est essentiellement indivisible, par conséquent immaté-
(1) Voyez le Précurseur du 19 mai.
riel; vous n'ignorez pas que dire : Dieu ne saurait exister hors de la matière, c'est le supposer existant dans l'espace, c'esl-à-dire matériel, ce qui est précisément en question. Sans doute, si Dieu est matière, le monde physique doit faire partie de son être. Que si, au contraire, c'est un esprit pur, qui l'empêche d'être présent partout, pour éclairer l'homme et régir la nature? Les phénomènes physiques le manifestent par les lois admirables qui les gouvernent; dans les phénomènes moraux, il se révèle par le remords ou la satisfaction de la conscience. Ainsi son existence éternelle préside à toutes les existences ; il est celui qui est, le principe et la lin de toutes choses : donc il est infini ; il l'est sans occuper un point de l'étendue, sans s'incorporer à la matière.
Les saint-simoniens ne comprennent pas non plus les motifs qui, après une éternité de repos, auraient décidé Dieu à l'œuvre de la création (1); d'où ils concluent que le monde exista toujours. Mais ici encore, cercle vicieux ; ici, encore une fois, on calomnie le Christianisme en l'accusant de supposer l'Etre suprême sujet à l'irrésolution de l'esprit et à la mesure du temps. Les chrétiens regardent ces mots avant, après, comme incompatibles
(1) Voyez le Précurseur du 19 mai.
avec la notion à' éternité : car, si l'infini ne peut se diviser, comment partager l'éternité en un certain nombre d'instants présents, passés et à venir? D'ailleurs, nous ne pensons pas non plus que Dieu soit susceptible de se décider, ce qui supposerait une délibération, un doute. Celui qui est fut et sera toujours immuable et parfait : de toute éternité la volonté de créer et le plan magnifique de la création étaient en lui, et c'est cette volonté persévérante qui conserve et crée encore sans cesse. Si les disciples de Saint-Simon ne peuvent comprendre comment s'opèrent ces merveilles, qu'ils se consolent ; car leur capacité humaine ne saurait prétendre à juger la capacité divine. Et nous, nous leur demanderons à notre tour comment, si la matière est éternelle, s'expliquera la succession infinie des révolutions de l'univers : car là où il y a mouvement, il y a aussi succession, et toute succession suppose la division du temps, laquelle est incompatible avec la notion d'éternité. Ce qui est éternel est immuable : donc il faut admettre ou que le monde a eu une origine, ou dire que ses révolutions sont des illusions, des rêves, et, à l'exemple de l'école d'Elée, nier la possibilité du mouvement (1). Nous demanderons comment, en niant la
(1) Les anciens panthéistes de l'école d'Elée, conséquents avec eux-mêmes, avaient été conduits à nier tout espèce de mouvement,
création de la matière, on peut expliquer celle du genre humain. Le genre humain ne fut pas toujours : les souvenirs de sa naissance sont encore si près de nous, il est si jeune encore ! Indéfiniment perfectible, à quel point de perfection une éternité de développement ne l'eût-elle pas élevé? De plus, les recherches géologiques et historiques ont prouvé que son existence ne saurait remonter au delà de six mille ans.
11 est temps de porter nos regards sur le tableau de la nature humaine, tel que le retrace la nouvelle doctrine. « L'homme, dit-elle, centre de vite « détaché de la vie universelle, doit tendre durant « sa vie au développement physique, intellectuel « et moral : la mort le réunit au grand Tout, où il « poursuivra l'œuvre de son perfectionnement. »
de variété dans le monde. « Rien ne se fait de rien, disaient-ils : « donc un être ne saurait produire un être différent de lui-même; « car ce qui serait différent dans ce dernier n'aurait aucun prin- « cipe. De plus, rien ne peut être que sous une certaine manière « d'être ; la forme est donc soumise à la même loi que la substance : « car, pour que la substance changeât de forme, il faudrait qu'elle « y fut déterminée par une cause siiuéc en elle ou hors d'elle. « Mais hors d'elle rien n'existe; et d'un autre coté, si le motif de « telle ou telle de ces modifications existe en elle d'une manière « absolue, il agira continuellement, et l'effet produit sera naturel. « Or le mouvement, la variété, sont des cffels successifs; doue ils « ne sauraient exister : ce sont de vaines illusions de L'esprit hu- « main; la grande Unité jouit d'un éternel repos. » Tels sont les résultats logi [ues de ce bizarre système. (Aristote, de Xenaphane, Zenone et Gorgia ; Diogène Laërce, liv. IX, § 10; Sextus Empiricus, Pyrrhonica hypotypom, liv. CCXXV.)
Et d'abord elle permet à l'homme toute espèce de jouissances matérielles, elle lui fait du bien-être charnel un précepte, et du plaisir un devoir : comme s'il était besoin de commander à l'homme l'amour de soi-même; comme s'il était nécessaire d'aiguiser encore l'aiguillon de la chair déjà si puissant ; comme si les passions, quand on aurait brisé la digue qui les contient, ne devaient pas s'élancer comme un torrent destructeur, et détruire les germes précieux de la science et de la vertu. Non, ce n'est point à travers la vapeur enivrante des voluptés qu'on peut fournir la carrière, et marcher au perfectionnement intellectuel et moral.
Mais pourquoi parler de perfection dans un système qui, tout en la proclamant, la rend impossible; qui fait de la vérité et de la vertu de vaines idées relatives aux temps et aux circonstances? Ecoutez les fils du philosophe- révélateur : « La vie de l'humanité offre deux sortes d'époques : c< les unes organiques, où l'homme croit et édifie ; « les autres critiques, où il doute et détruit. Toule « époque organique commence par une révélation « qui est vraie tant qu'elle embrasse tous les ce modes de l'activité humaine favorables à son « développement, qui devient fausse dès l'instant « qu'elle est dépassée par le progrès : ainsi le « christianisme, vrai il y a dix-huit cents ans, a
« cessé de l'être aujourd'hui (1).» Donc la vérité dans ce système grandit, varie d'âge en âge. Si les religions les plus opposées peuvent, chacune à son tour, avoir été vraies; si les grands principes métaphysiques, tout indépendants qu'ils sont des temps et des circonstances, sont regardés comme relatifs, dès lors il n'est plus de vérité absolue, la science est détruite puisqu'un axiome fondamental, vrai pendant deux mille ans, peut devenir faux un jour, et en même temps croulera tout ce qui aura été posé sur cette base. Quelques années de critique renverseront les travaux élevés durant une longue période d'organisation; les générations nouvelles ne profiteront plus des œuvres des générations antérieures; le genre humain ne sera plus perfectible, et, nouveau Sisyphe, le voilà condamné à rouler sans cesse au haut de la montagne un énorme fardeau qui, au moment de toucher le sommet, retombera enlraînant le malheureux dans sa chute.
Ces conséquences s'étendent aux idées morales. « 11 faut, disaient naguère les adeptes de la doc- « trine, il faut une nouvelle classification des c< vertus. Longtemps on a voulu établir une dis-
(1) Précurseur du 19 mai, Tableau de la religion saint-simonienne, Doctrine de Saint-Simon, exposition, première année, séance 13 et suiv.
« tinction positive entre le bien et le mal, le juste a et l'injuste. C'est une erreur : le bien n'est autre « chose que le développement de l'humanité ; tout « ce qui peut y contribuer est juste. Ainsi se con- « fondent l'utilité et la justice trop longtemps sé- « parées ; ainsi encore le mal disparaît de la terre, c< le crime et le vice ne sont plus qu'un manque « de perfection, effet d'un développement peu « avancé, faible encore (1). » Ces idées, comme celles que nous avons examinées tout à l'heure, révoltent la raison et la conscience. C'est le consentement unanime de tous les hommes et de tous les siècles qui le proclame : la vertu est indépendante de l'intérêt, et la justice, de l'unité pratique ; c'est l'intention qui juge l'homme et non ses œuvres : il est vraiment vertueux celui-là seul qui fait le bien pour accomplir le devoir ; elle est basse, elle est mercenaire, l'âme qui calcule le prix de ses bienfaits, — Un abîme immense sépare le bien et le mal, le vice et la vertu : la preuve en est dans ce sentiment d'horreur invincible qu'on éprouve en présence d'un grand coupable, dans cette voix du sang répandu qui crie vengeance, dans celte indignation qui s'empare de l'âme à l'aspect du crime heureux et impuni ; et si l'on dit que le
(1) Précurseur, \" juin, Tableau de la religion saint-simonienne.
crime est l'effet de la faiblesse, de l'ignorance et de la sauvagerie, comment expliquer l'énergie et les lumières de la plupart des scélérats célèbres? comment se fait-il que l'enfance des hommes et des peuples, qui est l'âge de l'ignorance et de la faiblesse, soit aussi celui de l'innocence, et que la corruption des mœurs soit l'œuvre d'un développement plus avancé? C'est un grand égarement que de croire que l'homme naît grossier et vicieux : dès les premières années de sa vie, au contraire, la nature est son guide, il est juste par instinct. L'objet de l'éducation est de lui enseigner à devenir juste par raison; mais trop souvent ce but n'est pas atteint : les inclinations mauvaises trouvent leur compte dans l'éducation même, parce qu'elle est mal dirigée, et l'on devient méchant par calcul (1).
(1) Il est de ces mauvais génies qui prennent plaisir à dégrader rhomme, pour le mettre au rang des brutes. Peu satisfaits d'avoir nié l'immortalité, la liberté de l'âme, on a vu des philosophes de cette espèce s'acharner à détruire la conscience, et étendre au loin leurs minutieuses recherches, pour avoir la jouissance de trouver un peuple dénué des notions de juslice et d'équité, pour en conclure que la morale n'est qu'un vieux préjugé qui n'a point ses bases dans la nature. Mais vainement allèguent-ils la différence des lois et des usages : la forme des grandes idées morales peut varier, elles demeurent immuables; la différence des temps et des circonstances peut changer l'applicalion des principes, mais les principes ne changent point. Chez tous les peuples, même les plus sauvages, existent l'horreur pour le crime et l'admiration pour la vertu : les hordes les plus barbares ont des châtiments pour les traîtres et des
Je parlerai peu de cet amour, de cette sympathie qui, selon la nouvelle doctrine, doit être le sommaire des relations de l'homme avec Dieu et ses semblables : chacun sait que cette inspiration céleste a été dérobée au Christianisme, pour animer l'œuvre morte de Saint-Simon. Mais comment aimer un Dieu revêtu de toutes les formes, même de celles de la laideur et de la scélératesse? un Dieu qui regarde du même œil le bon et le méchant, également insensible aux adorations du sage et aux blasphèmes de l'impie? — Ce n'est pas assez : la nouvelle doctrine, donnant l'action de grâces pour expression à l'amour de Dieu, proscrit la prière, «car, dit-elle, c'est faire injure à la « Divinité que de la supposer capable de changer «d'avis pour une prière d'homme (1).» Mais le chrétien qui prie n'a point la présomption de croire que sa demande puisse changer la volonté du Tout-Puissant : il sait que dans l'ordre des décrets éternels, les bienfaits de Dieu se répandent
récompenses pour les héros; dans toutes les langues enfin existent les dénominations de Bien et de Mal, et l'existence du mot démontre celle de l'idée. « Car, selon l'expression d'un grand homme, « la vérité n'appartient point à une seule nation, à une seule « langue : elle réside dans le sanctuaire de la conscience ; et la « conscience est partout. » lntus in domicilio cogitationis, nec hebrœa, nec grœca, nec latina, nec barbara veritas, sine oris et linguœ organis, sine strepiiu syllabarum. (S. Augustinus, Confess., lib. il, cap. ni.)
(1) Le Précurseur du 19 mai.
sur l'homme à la condition de la prière; non pas que celui qui voit tout ait besoin de l'exposé de nos nécessités pour nous secourir, mais parce que l'invocation est un acte libre de foi, d'espérance et d'amour, une éclatante confession de la faiblesse humaine et de la puissance divine, par conséquent un acte méritoire, digne de récompense. Et comment, lorsqu'on repousse la prière, admettre l'action de grâces qui s'y rattache de si près ? L'action de grâces est l'hymne de la reconnaissance, et la reconnaissance suppose dans le bienfaiteur la liberté de répandre et de retirer ses dons ; cette liberté, à son tour, nécessite un motif qui fasse agir ; et certes, s'il est vrai qu'une prière d'homme est un mérite, un sacrifice solennel, n'est-ce donc point assez pour peser quelque peu dans la balance des justices du Très-Haut? Puis, la prière est un besoin pour l'âme : le sentiment de ses faiblesses et de ses douleurs l'élève vers le Père céleste, et lui montre les trésors de la toute-puissance éternelle prêts à s'ouvrir pour l'exaucer; alors elle prie, et tous les hommes ont prié, et de tous les points du globe, à chaque instant, l'invocation s'élance sur les ailes de flamme, et grande est la témérité de ceux qui viennent dire à l'humanité entière, « Tu t'es trompée, tu es absurde. »
Les destinées que Saint-Simon nous annonce au delà de la vie sont-elles plus satisfaisantes? L'homme, portion du grand Tout, individualisé pour quelque temps, ira se réunir après la mort à cette immensité dont il avait été détaché ; il sera donc, comme avant de naître, un flot confondu dans l'océan des existences, il perdra son individualité ! Or l'individualité, la personnalité, le moi, constituent l'homme lui-même, et quand le moi est détruit, quand l'homme ne peut plus se distinguer, se nommer, quand il ne peut plus dire : Je suis, son être s'évanouit, le néant devient son partage ; et tous ces développements merveilleux que Saint-Simon lui promet au sein de la vie universelle ne sont plus que des chimères. Que si l'essence de l'homme est cette unité vivante qui réunit la forme matérielle à la forme spirituelle, que deviendra l'homme à l'instant où sa forme matérielle se décompose? Entre deux hypothèses il faut choisir. Ou chaque molécule détachée du corps emportera avec elle une part de pensée et d'amour ; mais comment supposer que l'esprit se divise? ou hien les organes physiques, détruits, vont se confondre avec la masse de la matière, et Pâme, dépouillée de toute forme physique, se réunit à l'âme du monde; mais alors l'unité qui constituait l 'homme n'est plus, et d'ailleurs les
saint-simoniens annoncent que l'esprit ne se peut concevoir séparé de la matière. Dans l'un et dans l'autre cas, un fait, est certain : c'est que le corps se désorganise, et que ses éléments constitutifs se dispersent, et dès lors cette prétendue unité vivante qui résultait de l'alliance du corps, de l'esprit et de l'amour, cesse d'exister, et l'homme est anéanti.
Aussi les nouveaux apôtres ont-ils senti le défaut de leur système et couvert leur impuissance du voile d'un épais mystère : tantôt ils semblent renouveler l'antique doctrine de la métempsycose (1), tantôt c'est la gloire qu'ils présentent dans le lointain, comme l'immortalité des grands hommes ; plus souvent encore ils invitent l'âme à détourner ses pensées de ces impénétrables abîmes, pour songer à la prospérité, au bonheur temporel qu'ils lui promettent. Vains efforts! l'âme de l'homme est trop grande pour se contenter d'une félicité passagère : elle ne saurait se nourrir de la graisse de la terre ; les jouissances,
(1) Il semble que la doctrine saint-simonienne de la vie future se réduit à l'antique métempsycose, quand on lit ces lignes de leur Exjmsition: « Notre maître est déjà loin de son passé. Vivant en « nous-mêmes, il nous remplit de sa foi, de sa sagesse, de sa puis- « sauce ; il nous entraîne avec lui vers les limites de l'avenir, dont « il nous a fait franchir le seuil. Voulez-vous donc enfin vérita- « Idcment connaître Saint-Simon ? — Étudiez-le dans son avenir, « étudiez-le en nous. » (Exposition, première année, p. 12.)
même intellectuelles et morales, qu'elle goûte parfois, sont encore trop incomplètes, trop peu pour elle. Elle ne veut point de vos promesses, ô fils de Saint-Simon ! ce sont les profondeurs de l'éternité qu'elle brûle de sonder ; car la vie est courte et pleine de misères ; les orages des passions, les revers de la fortune, les rudes épreuves de la sensibilité, en font comme un long pèlerinage à travers le désert; et quand, voyageur fatigué, l'homme atteint le terme de sa course, quand il jette au delà de la mort un long regard pour découvrir ce bonheur, vers lequel il a marché sans cesse, vous lui ouvrez les gouffres du néant ; vous ravissez au juste qui a souffert les espérances de l'avenir, et vous débarrassez le méchant fortuné de la crainte des justices divines; à la vertu qui se cache, plus de récompenses ; à la main furtive qui aiguise le poignard et qui fait le mal en secret, plus de châtiment. En donnant à l'homme le droit de juger les capacités et les œuvres, on le ravit à Dieu même.
Nous avons examiné le dogme, la théologie saint-simonienne : il est temps de jeter un coup d'œil sur les conséquences pratiques qui s'en déduisent pour la formation de l'association universelle.
58i MÉLANGES.
2° De l'Organisation saint-simoniennë.
Loin de moi la pensée de venir ici lu lier corps à corps avec un audacieux adversaire. Peu initié aux mystères de la haute politique, loin de moi l'ambition d'élever théorie contre théorie, car toutes ces Babels de l'esprit humain croulent, et cependant la vérité demeure, et la nature ne se tait point. C'est elle, c'est cette voix puissante qui va s'élever pour juger le système politique de Saint-Simon ; c'est aux principes fondamentaux de la conscience qu'il doit être comparé.