‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 2)Chapitre 23 sur 30 · A CHACUN SELON SA CAPACITÉ, A CHAQUE CAPACITÉ · texte numérisé non relu

A CHACUN SELON SA CAPACITÉ, A CHAQUE CAPACITÉ

selon ses œuvres : belle et chrétienne maxime; consolante promesse de la part d'un Dieu; menace effrayante peut-être dans la bouche d'un homme! Où sont-ils ceux qui seront établis juges de la terre, ces êtres si vivement sympathiques, qui appelleront toutes les capacités à leur Iribunal, pour leur distribuer une place, pour rendre sans appel les arrêts qui décideront des destinées humaines ? Sans doute ils doivent cire à l'abri de toute erreur ; ils doivent jouir d'une somme immense d'intelligence et de sagesse : le présent, le passé el l'avenir n'en! plus desecrels pour eux; car il faut qu'ils prévoient ces développements subits qui élèvent quelquefois

les âmes les plus grossières à un haut degré de perfection ; il faut qu'ils connaissent toutes les profondeurs de la nature humaine ; il faut qu'ils possèdent, ce qu'aucun philosophe n'a pu encore obtenir, une psychologie complète. La Providence ne saurait permettre que des hommes imparfaits gouvernassent le monde en dernier ressort. Qu'on me les montre donc ces êtres privilégiés, et je leur dirai : Vous êtes des dieux, ou plutôt encore je leur demanderai qui les a jugés eux-mêmes, qui a constaté leur capacité. Sont-ce leurs inférieurs en mérite, ceux qui leur doivent être soumis ? Mais alors les capables sont jugés par les incapables; ce qui, dans le système saint-simonien, est absurde ; ou bien les incapables reçoivent sans examen des autorités qui se constituent elles-mêmes, l'obéissance aveugle gouverne les peuples, et la société tombe dans le plus servilc despotisme.

Je sais qu'on répondra que la sympathie enfante des merveilles, que le plus capable se présentera de lui-même, et que les acclamations des sujets le porteront au pouvoir. Mais pour admettre dans cet assentiment une infaillibilité permanente, il faut faire table rase du conflit des passions, des intérêts qui se croisent, des intrigues qui se multiplient; il faut faire abstraction de la différence des vues et des caractères; il faut nier la versatilité des ma-

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jorités, des masses populaires ; il faut supposer, en un mot, une nation parfaite : et alors à quoi servirait, de grâce, l'organisation sociale, qui n'a d'autre but que le perfectionnement? et, d'un autre côté, que deviendrait la stabilité d'un gouvernement où l'an torilé môme ne serait pas viagère? Le genre humain se perfectionnant sans cesse, à chaque inslant peut surgir une capacité nouvelle, supérieure, digne de remplacer la capacité régnante ; à chaque instant l'épreuve doit recommencer, et les degrés du trône saint-simonien sont continuellement couverts de pontifes-rois passés et à venir, de capacités détrônées qui descendent et de capacités naissantes qui s'élèvent. Or, à travers eette fluctuation, comment pourra le vaisseau de l'Etat marcher vers le port?

Il y a plus, l'établissement de cette étrange organisation nécessiterait une œuvre plus singulière encore : « La propriété , disent les fils de Saintce Simon, qui depuis bien des siècles va s'affaiblis- « sant toujours, cessera d'exister; avec elle tom- « bera l'hérédité pour faire place à la communauté « des biens et à la répartition, selon le besoin, se- « Ion le mérite (1). » Si mon intention était d'entrer dans une discussion historique, il ne serait

(1) Doctrine de Saint-Simon, passim. Tableau de la relit/ton minl-simonienne.

RÉFLEXIONS SUR LA DOCTRINE DE SAINT-SIMON, 3fr7

peut-être pas difficile de montrer que ce qu'on a pris pour l'affaiblissement de ia propriété n'en fut que la transformation ; et que, tandis que la propriété de l'homme par V homme se détruisit peu à peu sous l'influence du Christianisme, le défrichement des terres s'accrut en raison inverse, et la propriété du sol acquit plus d'intensité. Mais ici c'est assez de faire observer que la propriété est un besoin pour l'homme; c'est pour ainsi dire une extension du moi, de la personnalité : ce que l'homme possède devient comme un autre luimême ; c'est une sphère qu'il se crée pour le développement de son activité, de telle sorte qu'à la propriété est attachée l'indépendance, et que celui qui ne possède pas devient mercenaire, c'est-à-dire soumis pour le gain de sa subsistance au bon plaisir d'autrui (1).

(1) La propriété reçue ou acquise, obtenue par le travail ou par l'hérédité, se présente sous l'une et l'autre de ces deux formes, comme l'expression vive des affections, des besoins de la nature humaine. D'une part, la propriété acquise est une création de l'activité de l'homme ; c'est le résultat de son développement. Il la chérit donc comme étant l'œuvre de ses efforts, le prix de ses sueurs, comme le miroir fidèle où viennent se réfléchir tous les travaux de sa vie. La propriété héréditaire a une valeur analogue : elle est pour l'homme le monument de l'activité de ses pères, l'expression de leur sagesse, de leur industrie. Dépositaire des souvenirs domestiques, des affections les plus douces; témoignage de la sollicitude des aïeux pour leurs petits-fils, elle est féconde en pensées consolantes : il semble que l'esprit des ancêtres y veille, y

Ils seraient donc mercenaires tous les membres de la société saint-simonienne : donc ils cesseraient d'être libres.

Allons plus loin. A l'instant où l'on renverse la propriété, l'hérédité tombe avec elle : on ravit aux enfants les biens, la gloire, l'amour de leurs pères, comme si la nature n'avait pas fait la tendresse paternelle prévoyante au delà même de la mort; comme si celui qui baigna la terre de ses sueurs, et arrosa de son sang le sol de la patrie, pouvait mourir consolé en pensant que ses fils n'auraient à recueillir ni le fruit de ses travaux, ni la reconnaissance de ses concitoyens ; comme si une vénération universelle, invincible, n'environnait pas les rejetons des grands hommes; comme s'il ne fallait pas qu'une main filiale soutînt au temps de sa vieillesse la mère qui a usé ses jours pour donner et conserver l'existence à ses enfants; comme si enfin ces enfants mêmes, arrachés au foyer paternel, ne devaient jamais redemander ceux dont ils tiennent la vie, et qu'on pût changer les affections de leur cœur comme le lieu de leur domicile. Que dis-je? Non content de détruire les vertus, on prépréside encore: aussi est-elle l'objet d'une sorte de culte, de vénération filiale.

Il est une troisième espèce de propriété, prix impur de l'injustice personnelle ou héréditaire: celle-là, la conscience la désavoue, et la religion la flétrit.

tend encore créer des crimes. En effaçant les distinctions de naissance, on ordonne l'ingratitude, on provoque l'inceste. Le mariage cesse d'être un lien sacré; des unions fortuites comme celles des animaux, dissolubles comme elles, formées par la volupté, rompues par le dégoût, donnent le jour à une race faible, dégénérée, entachée, quoi qu'on en dise, des crimes de ses pères : tant il est vrai qu'en pulvérisant les liens de la famille, on brise ceux de la société, et que la corruption des mœurs tue les nations.

De l'abolition générale des privilèges, les prédicateurs de la nouvelle doctrine déduisent encore Y émancipation des femmes. Elevée par le Christianisme à toute la dignité de sa condition, la femme est la compagne de l'homme, et non son esclave; mais le Créateur, qui fit bien toutes chose*, donna à chacun d'eux son domaine et ses attributions. À l'homme le monde appartient, et il le subjugue par la sagesse, la puissance et la force; à la femme le cœur de l'homme, et elle y règne par la grâce, la douceur et la beauté. Oh ! qu'elle ne renie point son apanage, car il est grand; qu'elle n'envie point celui de son époux, car c'est un fardeau trop lourd pour elle ! L'homme et la femme sont faits pour s'aimer, non pour lutter ensemble : à chacun son caractère, à chacun sa mission etsa vie.

Ici un soupçon grave s'élève : on a accusé les saint-simoniens de poser en principe politique la communauté des femmes. Malgré leur dénégation formelle, il est certain que leurs enseignements et leurs discours ont manifesté une forte tendance vers ce résultat, qui au reste ne serait qu'une conséquence rigoureuse de leur système. Pour nous, nous aimons mieux mille fois les croire rebelles à la dialectique qu'aux lois les plus saintes de la nature, et nous nous hâtons de tirer un rideau sur des conjectures qui font rougir de honte et d'indignation...

Ainsi la politique de Saint-Simon est une rêverie que la raison désavoue : sa logique aboutit au pyrrhonisme, sa morale se résume dans la conception épicurienne de l'intérêt, et le panthéisme est le fond de sa métaphysique. Doctrines déplorables, débris des idées erronées de quelques penseurs épars parmi les siècles, et dont la philosophie de nos jours, grande et généreuse, a fait bonne justice.

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