‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 2)Chapitre 25 sur 30 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons jeté sur la doctrine saint-simonienne un coup d'œil scrutateur. Elle se présentait

à nos regards comme fondée sur le principe de la perfectibilité humaine, comme appuyée sur un système historique que les faits vérifient, comme appelée par les besoins de l'humanité : elle s'annonçait vraie dans ses dogmes, neuve et révélée dans son origine, fertile et bienfaisante dans ses résultats. Et l'histoire la clément, la conscience de l'humanité la réprouve, le sens commun repousse ses dogmes, sa révélation est une fable, sa nouveauté est une déception ; son application enfin, qui tendrait à détruire toute science et toute morale, serait désastreuse, si elle n'était impossible ; et, contradictoire avec son principe, elle ferait reculer le genre humain bien loin en arrière du point où il se trouve aujourd'hui.

D'un autre côté, nous apparaissait le Christianisme qui se proclame catholique, universel, et qui doit, comme tel, embrasser tous les temps, tous les lieux, tous les besoins de la nature humaine. Et, en effet, il s'est déployé à nos yeux comme le cadre immense dans lequel l'humanité va se développant et se perfectionnant sans cesse. Dès les premiers âges du monde, il se présente sous la forme de la révélation primitive, dénaturée bientôt par la faiblesse et les passions, rappelée par la mission de Moïse, consommée enfin par l'avènement, la vie et la mort de Jésus-Christ,

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el confiée à la garde de l'Eglise pour subsister jusqu'à la fin des siècles.

Nous l'avons vu, d'accord avec les plus saines doctrines de la philosophie, prévoir tous les besoins de l'humanité pour les satisfaire. Il ne prétend pas, lui, imposera l'intelligence une métaphysique qui soulève le sens commun : ses dogmes touchants et sublimes nourrissent l'esprit et remplissent le cœur d'onction et d'amour. Il n'a pas l'ambition, lui, d'envahir le globe, pour en soumettre tous les habitants à une chimérique uniformité : son royaume n'est pas de ce monde, de ce monde matériel où tout change, théâtre de perpétuelles vicissitudes : c'est dans le sanctuaire de l'âme, c'est sur la raison et le sentiment qu'il veut fonder son empire ; car les grands principes de la vérité et de la justice ne changent jamais. Il n'ordonne pas à l'homme, lui, de s'assujettir tout entier à la voix d'un de ses semblables ; il connaît trop bien la noble indépendance de notre nature. Au-dessus des rois qui jugent les peuples, il montre le Très- Haut qui juge les rois; il apprend à l'innocent condamné à appeler de la justice humaine à la justice divine : au-dessus de l'Eglise qui enseigne, il découvre l'esprit de Dieu qui est avec elle, et qui lui communique son infaillibilité; ce n'es! pas aux lumières individuelles du souverain Pontife

que le catholique soumet sa foi, c'est à celui qui parle par sa bouche.

Vainement avait-on accusé la religion de l'Evangile de jeter le mépris sur les sciences, les arts et l'industrie : nous l'avons vue environner d'encouragements protecteurs tout ce qui est vrai, beau et utile. Son application nous a semblé une glorieuse vérification de sa doctrine, et nous avons aperçu dans l'avenir les grandes destinées qui lui sont réservées.

Après cela, sans doute, il est facile à des hommes pleins de talents de construire un mannequin sans vie, de le revêtir de ridicules, et de lui donner le nom de christianisme, pour aller ensuite contre lui rompre la lance et croiser l'épée. Il leur est facile encore de recueillir les lambeaux de toutes les philosophies antiques, d'en faire une sorte de fantôme de religion, et de le présenter au peuple, revêtu de tout l'éclat de leur éloquence. Le peuple ira par curiosité à ces spectacles nouveaux, mais il reviendra en secouant la tête ; sa raison éclairée ne sera point dupe, et déjà le bon sens public a fait justice (1).

(1) Voici les paroles sévères adressées par un disciple de Saint- Simon aux religionnaires prétendus saint -simoniens : « Cette pré- « tention [de révélateurs) n'est justifiable par aucune parole, par « aucun acte de la vie de Saint-Simon, par aucun mot de ses « écrits. En morale, la règle de ses paroles, de ses actes, de ses

Ce n'était donc point seulement pour combattre le système de Saint-Simon qu'il fallait saisir la

« écrits, a été le christianisme. Il a reconnu l'orthodoxie des quinze « premiers siècles de l'Eglise, et s'est déclaré par le fait membre « de cette Église orthodoxe. Votre hiérarchie est un plagiat et votre « dogme un syncrétisme. Vous veniez de lire l'histoire de l'Église, « et vous avez superposé votre étoffe à la forme chrétienne pour « découper sur ce patron, sauf à y glisser par-ci par-là quelques « caprices de votre ciseau. »

Plus loin, l'auteur ajoute : « Le panthéisme des saint-simoniens « est gros de trois conséquences : du système des castes hérédi- « taires, de l'idolâtrie et de l'anthropophagie.

« En effet, on ne meurt pas, disent-ils, l'amour et la vie passent « à l'instant dans un autre corps, et vont ainsi de migrations en « migrations toujours grandissant, toujours progressant... Voilà « par quelle formule ils remplacent l'immortalité de l'âme; mais « elle est antilogique au principe du panthéisme, si elle n'admet « pas que la migration du mode spirituel est accompagnée de la « migration simultanée du mode matériel. Or nous ne connaissons « qu'un seul moyen pour expliquer comment cette migration a « lieu en même temps, c'est de dire que la transmission des capa- « cités a lieu par voie de génération; et ce principe est un de ceux « sur lesquels est fondée l'institution des castes héréditaires. L'es- « pèce humaine a passé par là.

« Voyons maintenant comme l'anthropophagie est une consé- « quence du panthéisme... Ce n'est que l'absorption d'un homme « par un autre. Or, s'il est dévoré par quelqu'un qui lui soit supé- « rieur, c'est une migration favorable au tout; car c'est un perfec- « tionnement. Il ne faut pas croire que nos adversaires soient, sans « y penser sans doute, bien loin de cette conséquence. Car ils ex- « pliquent déjà l'autorisation de manger la chair des animaux, en « affirmant que les dévorer, c'est leur faire faire un progrès. L'im- « inanité a encore passé par là.

« Voyons l'idolâtrie : Dieu, disent-ils, est l'infini manifesté par « le fini. Avec cette formule, mettons des artistes à l'œuvre. Ils « peindront Dieu sous toutes les formes finies qu'ils pourront trouce ver, et ils feront ces statues belles, bizarres, sales, pudiques, ou « ces assemblages grotesques que le panthéisme leur a permis dans « d'autres époques; et la preuve, c'est que nos adversaires sont « descendus à des formules déjà admises dans d'autres temps, et

plume : il fallait s'emparer d'une occasion si favorable pour ramener les esprits sur des réflexions profondes, trop longtemps négligées; il fallait prendre acte de ce retour vers les études graves, vers les pensées généreuses, qui se manifeste aujourd'hui ; il fallait signaler enfin la confession authentique de la beauté et des bienfaits du Christianisme dans la bouche de ses adversaires.

Trop longtemps de désolantes maximes d'égoïsme et d'indifférence ont pesé sur notre belle patrie. La critique, au lieu d'aboutir à une consciencieuse investigation de la vérité, n'avait eu d'autre résultat que le découragement de l'esprit et la corruption des mœurs. Mais il y a dans le ca ractère français trop de noblesse et d'énergie pour laisser place à une complète désorganisation morale. Déjà les sciences ont rougi de leur propre dégradation : la philosophie a cessé d'être athée ; de nombreux efforts ont été faits pour atteindre à des doctrines plus élevées, et déjà le succès les couronne.

Oui, elle refleurira, la vieille terre de France, elle se parera encore de cette antique pureté de mœurs qu'on avait crue perdue pour jamais; elle se parera de la sagesse de ses institutions et de la

« représentées dans les temples, à celle-ci, par exemple, que la « danse est le plus religieux des arts. » (Lettre d'un disciple de la science nouvelle aux religionnaires prétendus saint-simoniens de /'Organisateur et du Globe, par P. C. H x.)

triple gloire des sciences, des arts, de l'industrie. Cette œuvre est à vous, jeunes gens. Vous avez éprouvé tout le vide des jouissances physiques; un besoin immense s'est fait sentir dans vos âmes; vous avez connu que l'homme ne vit pas seulement de pain, vous avez eu faim et soif delà vérité et de la justice, et vous avez cherché cet aliment dans les écoles philosophiques, vous avez couru aux leçons des modernes apôtres, et rien de tout cela n'a rempli vos cœurs. Voici que la religion de vos pères vient s'offrira vous, les mains pleines. Ne détournez pas vos regards ; car elle aussi est généreuse et jeune comme vous. Elle ne vieillit point avec le monde : toujours nouvelle, elle vole au-devant des progrès du genre humain ; elle se met à sa tête pour le conduire à la perfection.

Et vous, fidèles amis de la foi, qui pleuriez comme Jérémie sur les ruines de Jérusalem, essuyez vos larmes et ne vous affligez plus. Vous avez entendu gronder l'orage, et vous embrassiez en tremblant les colonnes du temple; mais voici la tempête qui finit. Si la terre tremble encore sous vos pieds, ce sont les dernières secousses qui se font sentir : déjà dans le lointain se lève l'aurore des beaux jouis, et la religion, appuyée désormais, non plus sur un sceptre fragile, ni sur des trônes croulants, mais sur les bras puissants de la science et

des arts, va s'avancer comme une reine vers les siècles futurs.

Ainsi se développaient à mes yeux ces grandes vérités ; des pensées pleines de consolations et d'espérances s'offraient à moi, et je me sentais pressé de dire ce que mon âme éprouvait. Je sais que mon langage est bien faible, et mon esprit bien débile encore : ce n'est pas d'un jeune homme de dix-huit ans qu'on a droit d'attendre une œuvre parfaite. Si donc j'ai failli, si bien des méprises m'ont échappé, attribuez-le, lecteurs, non pas à ma cause, mais à ma jeunesse et à mon impuissance;... et, si je vous parais avoir dignement soutenu la lutte, sachez donc ce que pourraient les catholiques euxmêmes, quand leurs enfants ne craignent pas d'entrer en lice.

P. S. Le germe de ces Réflexions avait été déposé dans le Précurseur, numéros 11 et \\, lors du séjour des prédicateurs saintsimoniens à Lyon : ces messieurs avaient promis de répondre; la même promesse avait été faite sur le Globe, 18 mai; mais d'excellents motifs sans doute ont empêché de la tenir, car plus n'en a été question. Pour moi, il m'a semblé que mes premières idées, en recevant le développement convenable, pourraient être de quelque utilité; et c'est ce qui m'a déterminé à publier cet opuscule. Trop heureux si ces lignes pouvaient ramener le calme dans quelque âme agitée par le doute, ou rallumer le feu sacré de la religion et de la science dans quelqu'un de ces cœurs que le souffle de l'indifférence a glacés.

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