ORIGINE DE LA DOCTRINE DE SAINT-SIMON
Nous avons considéré la doctrine nouvelle en elle-même; mais notre tache ne serait pas accom-
plie, si nous ne remontions à l'origine de ce système, si nous ne cherchions à retrouver l'idée qui présida à sa formation : car celui qui cherche la vérité ne se contente pas d'observer les faits, il se sent pressé du besoin de s'élever à la connaissance des causes : Félix qui potuit rerum cognoscere causas !
Les disciples de Saint-Simon l'annoncent comme un révélateur, comme un homme inspiré, « A des « époques antiques, disent-ils, Moïse et Jésus vince rent de Dieu pour préparer les voies à l'associa- « tion universelle. Saint-Simon vient aussi de Dieu «pour l'accomplir; et sa mission se prouve, non « par des miracles, mais par la sublimité, la vé- « rite de sa parole. »
Un homme parut aussi, il y a douze cents ans, qui se disait prophète, révélateur définitif : lui aussi prétendait que Moïse et Jésus n'avaient fait que lui préparer les voies; que le Christianisme, altéré, corrompu, n'avait plus de valeur; qu'il fallait un régénérateur à l'univers. Mais au moins celui-là reconnaissait-il la nécessité de prouver sa mission d'une manière simple, authentique : aussi alléguait-il des miracles, et ses grands coups de cimeterre, ses victoires multipliées, lui servaient d'arguments démonstratifs. Cet homme fut Mahomet.
Et voilà qu'aujourd'hui, après douze siècles de civilisation, des hommes se lèvent pour établir leur révélation sur leur propre témoignage, et prétendent imposer à l'univers les conceptions de leur génie. Qu'ils sachent donc que l'homme, tout sympathique qu'il est, ne saurait croire à l'infaillibité humaine. Il faut lui démontrer que Dieu a parlé par une bouche mortelle, et la preuve doit être sensible, frappante, afin de pouvoir convaincre les âmes les plus grossières et persuader les cœurs les plus froids.
Or pensent-ils donc, ces nouveaux docteurs, que la sublimité, la vérité de leur parole soit évidente pour tous, et que leurs dogmes de haute métaphysique soient intelligibles pour tous les esprits? Quant à nous, faibles et misérables capacités, sans doute nous ne l'avons point cru : égarés peut-être par ce vieux préjugé qu'on appelle sens commun, nous avons trouvé dans la religion saint-simonienne erreurs, contradictions. Bien plus, par cela même que les modernes apôtres reconnaissent la mission divine de Moïse et de Jésus-Christ, la leur nous a semblé fausse, impossible ; car, tandis que Moïse venait pour développer et éclaircir la révélation primitive, tandis que le testament du Calvaire accomplissait les promesses du testament du Sinaï, Saint-Simon prétend édifier une doctrine totale-
ment contradictoire : le législateur d'Israël annonçait le Messie, et le Messie proclame la stabilité, l'éternité de sa parole; et en prédisant les faux prophètes à venir, il les avait frappés d'anathème(l). Et Saint-Simon déclare que l'Evangile de Jésus-Christ a perdu la puissance et la vie, et qu'il vient, lui, révélateur nouveau, remplacer une croyance à qui Dieu même avait assuré la perpétuité; en sorte qu'une inspiration détruirait l'autre, et que les décrets de l'Éternel se contrediraient et changeraient avec les siècles.
Ainsi s'évanouit le deus ex machina de la doctrine saint-simonienne; elle redevient purement humaine, et V œuvre du maître n'est plus qu'un système, dont la naissance et le développement s'expliquent sans peine à la raison.
Saint-Simon naquit dans un siècle de troubles et d'orages, où la science semblait s'être levée contre la foi, où des doctrines irréligieuses parties de la classe éclairée se répandaient parmi le peuple, où chaque jour enfin les passions déchaînées semblaient marcher à la ruine de la société. Ace spectacle, il désespéra du Christianisme et de la France;
(I) Prenez garde aux faux prophètes qui viennent à vous sous des vêtements de brebis, et qui sont au dedans des loups ravisseurs. — Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. — Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. (Évangile.)
il crut assister à l'agonie de l'Eglise et de l'État : une imagination ardente lui persuada qu'il était appelé à bâtir sur leurs ruines, à régénérer la croyance religieuse et l'organisation sociale. Son erreur fut d'avoir méconnu l'invariabilité des principes selon lesquels l'humanité se développe, d'avoir cru que le but nécessaire de la critique est de détruire; comme si juger et condamner étaient une même chose (1).
Pour élever ce grand édifice qui élait devenu l'objet de tous ses rêves, il recueillit ses souvenances, il alla frappant aux portes de toutes les écoles de l'antiquité et des temps modernes, glanant çà et là les lambeaux de mille conceptions philosophiques pour en revêtir la science nouvelle.
Et d'abord le panthéisme, qui constitue sa métaphysique, apparaît comme un mélange de spinosisme et des vieux systèmes grecs, empruntés euxmêmes aux philosophes hindous. L'universalité de la substance, la distinction de ses deux formes spirituelle et matérielle, l'axiome du développement perpétuel, indéfini, appartiennentà Giordano Bruno, Spinosa, et à quelques penseurs de l'Allemagne. Le principe de l'unité, la vivification du grand tout par l'amour, l'émanation des âmes, enfin la nié-
(1) Critique, en grec y.piny.yi, de Kçmh, juger, el non détruire
tempsycose, sont autant de pensées antiques, fruit des premières méditations de la philosophie naissante, et souvent égarée sous le ciel merveilleux de l'Orient. Mais au moins la mémoire de la révélation primitive dominait et épurait encore ces doctrines : elles admettaient l'idée morale du jugement après la mort, que Saint-Simon renie; et la métempsycose offrait aux justes l'espérance d'une transformation glorieuse, aux coupables la crainte d une honteuse métamorphose et d'une vie future expiatoire (1).
(1) L'idée de cette unité vivante, de cet amour qui vivifie le grand tout, se retrouve à chaque instant dans l'antiquité païenne et philosophique. « La pensée, disait Xénophane, est la seule sub- « stance réelle, persévérante, immuable. » (Diogène Laërce, 9, § 19.) Et l'on sait que les philosophes anciens comprenaient sous le nom générique de Pensée toutes les manières d'être de Lame : on n'en était point encore venu à séparer l'intelligence de l'amour.
Le passage suivant d'Apulée est plus curieux encore :
Qua3 fuerunt cxorta et quœ ventura scquentur, Hœc in ventre Jovis rerum compage manebant. Primus cunetorum est et Jupiter ultimus idem. Jupiter et caput et médium est; sunt ex Jove cuncla : Jupiter et mas est atquc idem nympha perennis. Spiritus est cunctis : validusque est Jupiter ignis; Jupiter est pelagi radix, est lunaque, solque. Cunetorum rcx est princepsque et originis auctor; Namque sinu occultans, dulces in luminis auras Cuncla lulit sacro versans sub pectore curas.
{Carmen de mundo )
Ailleurs [Métamorphoses, liv. 11, p. 259) Apulée nomme Ja nature V unité multiforme.
La pensée d'Aratus n'est pas moins frappante :
Appr(7ov. Me<rraî 8k Atô; Tïàaai piv à-vuraî,
La négation de la vérité et de la justice absolues, sur laquelle, ainsi que nous l'avons observé, reposent à la fois la logique et la morale saint-simoniennes, est-elle autre chose que le résumé des enseignements de Pyrrhon et d'Épicure, renouvelés dans les derniers siècles par Bayle, Hume, Helvétius, popularisés par les écrits de Voltaire?
Enfin le plan de l'association universelle est tracé en grande partie sur la République de Platon. Il est curieux, en parcourant les œuvres du philosophe grec, d'y retrouver la communauté des biens, des enfants, de l'éducation; le nivellement des sexes, la rétribution selon la capacité, et autres rêveries semblables que l'on colporte aujour-
ïloioy.i r}"1 àvôpuTTtov à-yopaî' [isor» Sï ÔaXaaaa Kal Xtpives* TrâvTYi Si Aïoç ae^p-np-eÔ* wâvrs; Toû -yàp k.3.1 ^évoç iffftav.
(Arati Phœnomena, v, 1-5.)
Hésiode fait naître l' Amour le premier de tous les dieux, pour féconder le stérile Chaos :
Étu uiv irpamaT* Xào; -jsW, aù-àp éiretra TolV EÔpuaTepvo?, wavrwv e^oç dcaepaXèç aUt Àôavârwv, et ê'xcufft x:apvi vicpoevioç ÔXûp.wcu, Tàprapa t' ^ep&evTa (AUX*? x,6ovo; eùpuooeîv}; H h' Êooç, Sç xaXÀtcrTc; tv àôavârotot ôsotat, AugiusXyi;, reaVTÇdV t£ Oewv, TïàvTtov t' àvôpwTrwv.
(Théogonie, v, 116-121.)
De nombreux philosophes grecs présentaient aussi l'Amour comme le générateur de l'univers, la cause et la substance premicre.
d'hui parmi nous comme choses nouvelles (1). À ces conceptions helléniques s'entremêlent parfois quelques vues de J. J. Rousseau et de l'abbé de Saint-Pierre, des souvenirs lointains de la République chrétienne de Henri IV et de la Théocratie juive.
Ainsi des débris assemblés de ces systèmes surannés, incohérents, modifiés d'après les exigences de l'époque, le nouveau révélateur a prétendu former un colosse. Puis, tel qu'un autre Promélhée, il a voulu, pour lui donner la vie, ravir le feu du ciel :
(I) « Les dons de la nature ont été également distribués entre « les deux sexes; l'homme et la femme jouissent des mêmes avan- « lages : imposerons-nous donc toutes les charges à l'homme, « sans en faire aucune part à son épouse? Douées des mêmes qua- « lités, les femmes partageront donc avec leurs époux le soin de « veiller à la garde de la cité... La conséquence de cette loi est la « communauté des femmes et des enfants ; en sorte que le père ne « connaisse point celui qu'il a engendré, et que le fds a son tour no « puisse distinguer son père... Entre les gardiens de la cité tout « doit être en commun. »
Ô|xoim? £iear7rap[/.£va*. ai ep6aet; ï-> àu.(ûôîv toiv Çwmv' y.'À iravT&w u,èv 'j.iiïjv. "yuvyi èwiTïî^guu.aTwv KsCT'à cpuaiv, Tvâvrwv Sï àr/ip. H oùv àvopâat Tcâvra Trpoarâ^ou.sv, ^uvaïxt Si oùoèv; Kai "Yuvauto? àpa »at àv^po; ri aÙTYi cp'jc»; et? cpuXaxTiv tt-Jàcco;. Kai "W)v*ïfce; àpa ai roiaurat rot? TcwÛTOt; àvopâatv IxXsxtsai ouveifceîv te «ai auva>uXaT-eiv, È7ve''77sp tîalv ixavai «al £uYYeveïs aÙToï;; tt,v ©uaiv... Toutw errerai vo'p.o? -à- ^ovaïxa; Traça; eivai jcoivàç... xai roù; Traîna; au x,oivoi};, ko! [j.tote •YCVE7. èVfOvov etôsvat tôv aÙToij, p.TfixE Traîna, fovéa... Aeî xo'.vyj rrâvTa èiriTïi^E'jeiv T&6; te couXaxaç »aî :à; ouXaucioaç. (De Republica, lib. V, p. 456, 457.)
Si les bornes de cet opuscule eussent permis de plus longs détails, on aurait pu citer de nombreux passages de la doctrine sainl- Minonierne, calqués sur des phrases de Platon : un tel parallèle ne manquerait pas d'intérêt.
il a saisi quelques-unes de ces idées sublimes, créatrices, qui appartiennent au catholicisme. Le plan de la hiérarchie religieuse, le précepte de l'amour, l'idée même de l'association universelle, sont autant de grandes et fécondes doctrines que l'Église revendique.
Mais lorsque Saint-Simon aspire à devenir original et s'écarte du Christianisme qui lui sert de modèle (1), aussitôt sa doctrine présente ou un mouvement rétrograde remarquable, ou une exagération ridicule. Jésus-Christ annonçait l'égalité des hommes aux yeux de Dieu, et la rétribution selon les œuvres dans la patrie céleste; Saint- Simon enseigne l'égalité des hommes à leurs propres regards, et le jugement définitif sur la terre. L'Homme-Dieu de Nazareth affranchissait la femme et brisait les fers de l'esclave : le philosophe français veut, malgré la nature, égaler la femme à l'homme et détruire la propriété. L'un proclame une vaste société religieuse où tous vivront dans une communauté de croyance ; l'autre prêche une association politique où tous, barbares et policés, jouiraient des mêmes institutions, des mêmes avantages matériels. Mais, quand l'Evangile ordonne le triomphe de l'esprit et le
(1) Nouveau Christianisme, c'est le titre d'un des ouvrages de Suint-Simon.
servage de la chair, quand il confesse un Dieu spirituel et une âme immortelle, Saint-Simon recule (1); les enseignements, les préceptes et les promesses du Christ lui semblent au-dessus des forces humaines : il place sa religion comme juste milieu entre le Christianisme qui lui paraît trop haut, et le paganisme qui est trop bas; et il s'applaudit d'avoir concilié l'esprit et la matière à peu près comme ces philosophes qui expliquaient l'union de l'àme et du corps par un médiateur plastique, bizarre enfant de leur cerveau rêveur.
Les considérations qui précèdent conduisent à apprécier les résultats d'une pareille doctrine, si jamais elle recevait son application.
Peuples, tournez vos regards du côté de l'Orient, vers les ruines des anciens portiques d'Athènes, vers les vieilles demeures des mages et des gymnosophistes : c'est là qu'ils veulent vous ramener; ce n'est qu'une marche rétrogade de quelques mille
(1) Ce<te expression est répétée plusieurs fois dans les livres des saint-simoniens.
ans qu'ils prétendent vous imposer, ceux qui vantent la perfectibilité. Voyez ces arts, ces sciences, perfectionnement moral dont le Christianisme, de l'aveu de ses adversaires, vous avait fait possesseurs en soumettant les sens à la raison, la chair à l'esprit ; c'est celte œuvre magnifique qu'ils viennent détruire, ceux qui vous parlent de l'amélioration de l'homme, et ils ne s'aperçoivent pas qu'en brisant la barrière qui contient les passions, ils vont frayer à ce torrent impétueux une voie large pour la ruine de la civilisation européenne, dont le laborieux enfantement a coûté dix-huit siècles. Pères, serrez pour la dernière fois vos enfants dans vus bras; et vous, enfants, pour la dernière fois, souriez à vos pères ; tous ensemble dites adieu à vos affections domestiques ; car c'est là ce que veulent vous enlever ceux qui se disent les propagateurs d'une loi d'amour. Puis jetez les yeux sur ce Irône élevé d'où parlent des oracles : c'est de là que vont descendre parmi vous des torrents de vie, de poésie et de bonheur ; c'est là que se prononcent des jugements sans appel ; car c'est là que se sont placés euxmêmes ceux qui vous annoncent la liberté. Mais surtout n'oubliez pas de leur accorder les récompenses qu'ils vous demandent. « Vous entourerez « d'hommages et d'affections ceux qui vous entrai- « nenl à voire bonheur, parce qu'ils y songea ienl
« avant vous : donnez-leur des noms qui n'appar- « tiennent qu'à eux, que les arts embellissent leur « demeure, et l'entourent de tout ce que la poésie « peut imaginer de plus brillant. Placez-les si haut, « que tous les yeux puissent contempler en eux le « symbole vivant des destinées sociales (1). » Leur modeste ambition dédaigne les palmes du martyre; ce sont les richesses, les honneurs du monde, qu'ils convoitent. Allez donc, donnez à vos nouveaux maîtres de la gloire, mais surtout de l'or, de l'or à pleines mains. Donnez, et vous recevrez d'eux en échange le denier du mercenaire, si toutefois un denier leur reste après qu'ils auront satisfait aux exigences de leurs vastes capacités.
Et comment croire sérieusement que toutes les nations de la terre, à quelque degré de perfectionnement qu'elles appartiennent, Français et Iroquois, flegmatiques habitants du Nord et fougueux enfants du Midi, viendront se soumettre à un même joug, et qu'il sera possible d'astreindre tous les membres de la grande famille humaine à une même organisation sociale? Gomment se persuader que les passions vont disparaître de la terre à la voix du législateur, comme au coup de baguette
(1) Ces paroles se trouvent à la page 59 et à la page 40 de Y Introduction à la Doctrine de Saint-Simon, exposition, première année.
d'un magicien? que la capacité qui montera sur le trône sera saluée par des acclamations unanimes, comme si tous les hommes pouvaient apprécier tous les genres de mérite, comme si la jalousie et Tamourpropre devaient s'éteindre pour jamais? Et l'on pense que, prosternés devant ce pontife-roi, couple générateur, les esprits, tout indépendants et libres que Dieu les ait faits, croiront en lui par sympathie, soumettront leur raison à la raison d'un autre homme, recevront de sa bouche les maximes obscures d'une révoltante métaphysique, et qu'à son ordre ils dépouilleront les sentiments les plus enracinés, les affections les plus chères, renonceront à la famille, à la propriété, et fouleront aux pieds toutes les lois de leur être ! Téméraire confiance que la nature confond et que la raison désavoue! Vaines illusions qui seraient fécondes en déplorables résultats, s'il n'était heureusement impossible de les réaliser.