INTRODUCTION
L'humanité est une société innombrable où s'agitent des croyances contraires, où se parlent des langues discordantes, où luttent des passions ennemies. C'est aussi une société souffrante où il y a beaucoup d'ignorance et de douleurs, beaucoup d'ignominies et de misère. Cependant cette société n'est qu'une seule famille: elle conserve les titres d'une origine illustre. Sur ces visages sillonnés par les larmes brille encore on ne sait quel reflet de lumière intelligente; il reste quelque étincelle de chaleur vitale dans ces cœurs où reposent des germes de haine et de mort; ces bras roidis à la peine déploient encore une force industrieuse, et il y a de la fécondité dans leurs sueurs. Voilà ce qui constitue la ressemblance des hommes entre eux et en même temps leur noblesse. Si donc quelqu'un porte avec plus d'éclat sur son front le ca-
raclère de l'intelligence, s'il conçoit des desseins plus courageux et les exécute avec quelque bonheur, s'il exerce autour de soi une puissance plus étendue et plus active, les autres le regardent avec étonnement, ils voient en lui l'exaltation de leur commune nature, ils l'appellent un grand homme.
Au milieu de l'humanité il est une autre famille moins nombreuse, mais qui va s'augmentant toujours : c'est l'Eglise. Ses fils ne cessent point d'être hommes, et, comme tels, ils ont part à l'héritage commun de l'humanité, à ses joies, à ses souffrances ; mais ils se croient unis par une alliance plus intime et ils se disent frères. Ils pensent avoir reçu d'en haut un patrimoine spécial, une doctrine capable d'élever l'homme au-dessus de sa nature, capable d'éclairer toutes les ignorances et de charmer toutes les douleurs. Et, lorsqu'ils voient un de leurs frères réaliser les promesses de cette doctrine, s'en constituer le représentant par ses œuvres, ils le contemplent avec amour, ils reconnaissent en sa personne une manifestation de la Providence, un bienfait vivant du Père céleste : ils l'appellent un saint.
Nous qui sommes né au sein de l'Eglise et qu'elle a nourri de ses enseignements, son souvenir ne nous quitte pas. Nous aimons l'humanité d'un amour filial, mais en elle nous chérissons surtout
l'Église, par qui tout ce que l'humanité a de grand et pur s'épure et s'agrandit encore. Volontiers nous nous engageons dans les régions de la science, nous prenons plaisir à poursuivre ses curieux problèmes ; mais toujours après de longs détours nous arrivons à quelqu'une de ces grandes vérités religieuses qui nous avaient été montrées quand nous étions petit. Volontiers nous promenons nos regards à travers les siècles, et nous les reposons sur les monuments élevés par la main des hommes; mais dans tous les siècles, sur toutes les plages, nous rencontrons des signes de cette puissance divine sous laquelle nous vivons ; et, quand nous fouillons les monuments les plus magnifiques, toujours nous y trouvons quelque médaille à son effigie. C'est pourquoi le souvenir de l'Eglise, le sentiment de son universelle présence, est devenu en nous une préoccupation dont nous ne rougissons pas. Nous ne pouvons respirer l'air du monde sans qu'il s'y mêle quelque chose des parfums de nos temples ; au milieu du bruit des systèmes qui se heurtent et des volontés qui se combattent, nos oreilles gardent comme un lointain retentissement des chants sacrés; et, quand nous nous asseyons au pied de la statue des grands hommes, nos pensées, reprenant une route qu'elles ont accoutumée, nous ramènent à notre insu aux autels de nos saints.
Ainsi naguère, en poursuivant le cours de quelques études historiques, nous nous trouvâmes au seuil du dix-septième siècle, face à face avec l'un des plus puissants esprits qu'aient enfantés les temps modernes, Bacon de Vérulam. Nous essayâmes de suivre de loin ce génie explorateur signalant à ses contemporains des sources ignorées de science et de prospérité où l'on a largement puisé dans la suite. Nous vîmes cet homme revêtu des plus augustes fonctions politiques, et chancelier d'Angleterre, de qui on avait droit d'attendre de grandes actions comme de grandes idées, déshonorer sa simarre par d'incroyables faiblesses. — Alors nous nous souvînmes que la même simarre avait été portée par un autre personnage que l'Église compte parmi les sainls, Thomas Beckct, archevêque de Cantorbéry, lui aussi doué d'un beau génie, mais en même temps d'une invincible vertu. Nous nous rappelâmes sa laborieuse vie, sa mort qui fut un triomphe; et notre âme, qui venait d'assister au triste spectacle des bassesses du philosophe, fui heureuse de rencontrer sur son chemin la consolante mémoire du martyr.
Ce rapprochement, qui s'était fait de soi-même dans nos pensées solitaires, et qui nous avait beaucoup frappé, nous a paru pouvoir n'être point dénué d'intérêt pour nos frères croyant et pensant
comme nous, et ce que nous avions vu, nous avons tenté de l'écrire. Loin de nous l'intention d'insulter l'humanité en découvrant l'opprobre de l'un de ses plus nobles enfants! Nous ne serons que les échos de l'histoire. Les deux personnages que nous évoquons représentent deux principes : le principe rationaliste et le principe chrétien, la raison élevée à sa plus haute puissance, la foi mise à sa plus rude épreuve. Nous voulons expérimenter lequel des deux principes est le plus fécond pour le bien social. Nous voulons mesurer un grand homme et un saint, pour savoir dans lequel des deux la nature humaine s'élève Je plus haut et se couronne de plus de gloire. — Le parallèle n'est point inique. Nous n'avons pas choisi le moindre d'entre les sages de la terre; dans Bacon la philosophie a fait ce qu'elle a pu. Nous n'avons point cherché le premier d'entre les sages du catholicisme; il est dans l'Eglise des têtes ceintes de plus brillantes auréoles que celle de saint Thomas. — Le parallèle n'est pas non plus arbitraire. Saint Thomas et Bacon onl porlé les sceaux du même empire; ils ont vécu sur la même terre. Au temps du premier, cette terre était dite l'Ile des Saints ; au temps du second, elle avait mieux aimé se dire la terre des Libres Penseurs : elle avait changé de titre, nous allons voir si l'échange était bon.
NÉLAKGES. I. 24
Le génie n'est point, comme on se l'imagine quelquefois, un phénomène solitaire, une apparition soudaine et dont on ne sait ni d'où elle vient, ni où elle va. Le génie trouve son sentier frayé par ceux qui ont passé avant lui, il a sa place marquée parmi ceux qui arrivent en même temps : il travaille pour ceux qui viendront après. Pour comprendre la mission de Bacon, il est donc nécessaire de jeter un coup d'œil rapide sur l'état de la philosophie et des sciences dans les temps qui le précédèrent, et d'apprécier l'influence qu'il exerça sur elles dans l'âge qui suivit.
Quand l'esprit humain est revenu de la première extase où l'avait jeté la vue de l'univers, il
éprouve le besoin de considérer en détail ces merveilles dont il vient d'admirer l'ensemble. Une observation rapide, un instinct divinateur, lui apprennent d'abord bien des choses; mais cette observation est sans ordre, cet instinct est sans loi. Il ne torde donc pas à se trouver arrêté; et, forcé de reconnaître l'insuffisance et la confusion des notions qu'il a acquises, il comprend qu'il ne saurait avancer au delà sans mettre une certaine régularité dans ses recherches. Il distribue les objets de son étude selon leurs analogies et leurs différences en plusieurs classes distinctes, et de chacune de ces classes il compose le thème d'une science spéciale. Mais bientôt il s'effraye de la multiplicité des sciences qu'il lui faut créer, des obstacles sans nombre dont elles se hérissent, de la variété des règles qu'elles réclament : de toutes parts autour de lui se dressent des mystères. Alors il se demande s'il ne serait pas possible de trouver quelque part une règle universelle, les principes généraux d'une méthode applicable à toutes ses investigations particulières, une pierre philosophai qui changeât tous ses doutes en certitudes, une clef qui ouvrît tous les sanctuaires de la science. Car l'esprit humain est par-dessus tout amoureux de l'unité. — Mais cette règle universelle, où la trouvera-t-il écrite? En lui-même. En
effet, quelque varié que puisse être l'exercice des facultés intellectuelles, ces facultés n'en restent pas moins identiques, soumises à des lois permanentes. Ainsi dans l'étude de ces facultés et de leur légitime économie, on pourra découvrir la méthode qui doit présider à leur emploi. Or l'étude des facultés de l'âme constitue la Philosophie, et la méthode qui en dérive est l'objet de la Logique. Pour connaître la création, l'esprit humain est obligé de se replier sur soi-même. Au fronton du temple de la sagesse antique étaient inscrits ces mots : TvàQi (jeocvtov.
Toutes les fois que les sciences visitèrent un siècle ou une contrée, la Philosophie et la Logique, muses sévères, se mêlèrent à leurs choeurs. Entre les écoles sacerdotales de l'Inde s'élève celle de Gôtama, qui tenta de plier la pensée orientale aux formes du raisonnement, et qui peut-être inventa le syllogisme. Peu de temps après Thaïes et Pythagore, la dialectique naquit dans les savantes disputes des philosophes d'Ëlée. Plus tard, quand sur le sol généreux de la Grèce l'activité humaine se fut développée dans toute sa fécondité, lorsque les sages de ITonie eurent appris de l'Egypte et de la Glialdée les mouvements des cieux et la combinaison des éléments dont est formé le monde, lorsque les géomètres eurent immolé les hécatombes dans
la joie d'avoir résolu de grands problèmes, que les législateurs eurent discipliné les peuples, et que la foule se fut tour à tour suspendue à la lyre des poètes ou ébranlée sous la parole des orateurs, Aristote parut. Il entreprit de résumer tout le passé pour instruire l'avenir; il essaya de pénétrer dans les secrets du génie et de les divulguer; et autant il y avait eu de beaux développements de l'activité humaine, autant il créa d'arts divers au moyen desquels ces développements pussent se reproduire. Il écrivit une poétique, une rhétorique, une politique, une morale, une logique enfin, qui fut la base de tout le reste. Mais, à cette éqoque, l'éloquence et la poésie grecques se mouraient : la science leur survécut quelque temps; elle fit encore de grandes choses, et s'éteignit noblement sous les portiques du Musée d'Alexandrie.
Le Christianisme vint pour renouveler la terre. Expliquer dans un langage humain des vérités venues du ciel, assister la société ancienne à son agonie, ensevelir le Paganisme et sceller sa tombe; en même temps civiliser la barbarie et veiller sur le berceau du monde moderne : telle fut l'œuvre des premiers docteurs chrétiens, et c'était assurément trop d'affaires pour leur laisser le loisir de contempler la nature ou de philosopher sur les secrètes opérations de l'entendement. Aussi les Pères
de l'Eglise ne firent-ils de la philosophie que IV vant-courrière de la foi, des sciences le commentaire de ses enseignements, et de la logique une arme pour la défendre. Sous ce triple rapport, Aristote leur était d'une mince utilité; ils trouvèrent les formes de sa dialectique trop étroites pour la grandeur de la parole divine, et plus d'une fois ils se plaignirent de sa subtilité et de son impuissance (1). A l'aurore du moyen âge, le souvenir d' Aristote s'était presque effacé dans l'Occident. Les arts libéraux, réduits au nombre de sept, distribués en deux séries, le trivium et le quadrïoium, ne conservaient plus que des traditions confuses de l'antiquité, et demeuraient stationnaires à l'ombre de la théologie. Dans l'Université de Paris, on enseignait la logique de saint Augustin (2).
Cependant Aristote, accueilli par les Arabes, avait été traduit dans leur langue; et Averrhoës
(1) S. Irénée, adv. Hœres., II, cap. xix. « Minutiloquium et su- « blimitatem circa qusestiones, cum sit Aristotelicum, hœretici fidei « inferre conantur. »
Tertullien, de Prœscript., VII. « Miserum Aristotelem qui dia- « lecticam instituit artificem struendi et destruendi, versipellem, « in sententiis coactam, in conjecturis duram, in argumentis ope- « rariam contenlionum, molestam etiam sibi ipsi, omnia retrac- « tantem ne quid omnino tractaverit! »
S. Basile, S Grégoire de Nazianze, S. Jérôme, S. Augustin, S. Bernard, sermon II, pour la Pentecôte, tiennent le même langage.
(2) Launoy, de varia Aristotelis fotiuna.
l'avait proclamé le chef-d'œuvre de Dieu et le terme suprême de la perfection où l'humanité puisse atteindre. Bientôt il passa dans les mains des chrétiens qui étudiaient aux écoles de Cordoue, et s'introduisit furtivement dans les universités orthodoxes. Ce fut dans cette lecture que le fougueux Abeilard chercha des inspirations; les téméraires maximes qu'il y puisa furent frappées de la réprobation de l'Eglise. Un concile provincial de Paris, en 1209, condamna au feu les livres du philosophe païen (1). Cette décision fut réformée par le souverain pontife Grégoire IX, qui, tout en laissant tomber sa désapprobation sur les doctrines péripatéticiennes, tempéra cependant les rigueurs exercées contre la pensée libre (2). Les légats, chargés en différentes occasions de veiller à l'organisation de l'Université de Paris, maintinrent le même système de tolérance. Dès lors la controverse s'engagea. Albert le Grand, Pierre Lombard, saint Thomas d'Aquin, se firent les défenseurs de la philosophie aristotélicienne (5); mais ils trouvèrent un adversaire vénérable et fort dans le sa-
(1) Rigordus, Vie de Philippe Auguste.
(2) Launoy, de varia Aristotelis fortuna.
(3) S. Thomas composa un Commentaire sur la physique d'Aristote. Cependant Campanella croit devoir repousser toute solidarité de doctrine entre l'angélique docteur et le philosophe païen : « ÎNullo « pacto putandus est Aristotelizasse, sed tantum Arislotelom expo- « suisse. »
vant Gerson. Àristote sortit victorieux de la lutte. En 1445, la traduction de ses œuvres était encouragée par le pape Nicolas V. L'Université de Paris s'était réconciliée avec son ancien ennemi. Les étudiants devinrent si chauds partisans du Stagirite, que plus d'une fois ils ensanglantèrent de leurs querelles l'élection du professeur chargé d'expliquer les livres moraux; et qu'au jour de la Saint-Barthélémy ils déchirèrent le savant Ramus, coupable d'avoir combattu cette autorité sacrée (1). Enlin la puissance d' Aristote fut si grande, que les faisceaux de la magistrature se rangèrent autour d'elle, et qu'en 1624, quelques thèses renfermant des opinions nouvelles ayant été proposées, le parlement de Louis XIII prit fait et cause pour le professeur d'Alexandre, et défendit « à toutes perce sonnes, sous peine de la vie, détenir ni enseigner a aucune maxime contre les anciens auteurs et « approuvés (2). » — Toutefois, sous cette direction, les sciences avaient fait peu de progrès. La philosophie scolastique se plaisait davantage aux discussions éclatantes qu'aux silencieuses méditations; elle aimait le grand jour, la solennité des thèses
(1) Ramus avait publié un livre contre la dialectique d'Aristole • Ammadversiones adversus Aristotelem : François Ier le lit juger par une commission de docteurs, et ordonna la destruction du livre.
(2) Launoy, de varia Âristotelis fortuna.
publiques, le tumulle d'un immense auditoire partagé en factions rivales, le triomphe insolent d'un argument décisif (1). Du reste, elle était peu curieuse d'observations nouvelles, elle s'en tenait aux notions incomplètes des anciens : elle en avait tiré un certain nombre d'axiomes, dont plusieurs déguisaient mal sous une expression ambitieuse l'indigence de la pensée, et de ces axiomes elle prétendait déduire a priori toutes les lois de l'univers. D'un autre côté, quelques rêveurs qui s'ennuyaient d'errer entre les murs infranchissables du trivium et du quadrivium se séparaient de la foule, montaient sur leurs observatoires, se penchaient sur leurs creusets enfumés, comptant rencontrer soudainement dans les cieux ou dans les entrailles de la terre quelque mystérieux levier capable de remuer les mondes. De là l'astrologie, l'alchimie et la magie elle-même; car ce qu'elles ne trouvaient ni sur la terre ni au ciel, des âmes exaltées purent bien dans leur délire le chercher aux enfers. Toutes ces aberrations venaient d'une même cause. L'intelligence de l'homme est impérieuse, ses désirs sont impatients parce qu'ils sont immenses; les
(1) Voici quelques-unes des questions qui se traitaient dans ces disputes : « De universalibus, de principio individuationis, de dis— « tinctione quantilatis a rc quanta, de maximo et minimo, de in- « finito, num Deus materiam possit facere sine forma, nuiu plures « angelos ejusdem speciei condere, » etc.
obstacles l'irritent, les lenteurs de la science la désolent; elle cherche incessamment quelque moyen, non de soulever, mais de déchirer le rideau, et d'embrasser tout d'un coup la vérité tout entière. Il semble qu'elle se souvienne d'un temps où elle n'avait qu'à vouloir pour connaître. C'est un aigle qui s'est brisé les ailes en tombant de son aire : il pourrait y remonter de rocher en rocher ; mais il ne sait pas se servir de ses serres pour marcher, elles ne sont faites que pour étreindre : il voudrait reprendre son vol et s'élancer d'un seul essor; mais ses ailes lui manquent, et toujours il retombe.
Cet état de choses approchait de sa fin. La chute de Constantinople avait amené l'ère de la renaissance : l'Italie l'avait saluée la première. Platon, appelé par Pétrarque, introduit à Rome par Bessarion, accueilli à Florence par Marsile Ficin et ses studieux amis, avait ébranlé sur cette terre poétique la souveraineté d'Aristote. La poudre à canon et l'imprimerie avaient donné une forme nouvelle aux luttes des empires et aux combats de la pensée. Christophe Colomb avait agrandi d'un continent la terre connue des anciens. Copernic et Galilée l'avaient arrachée du poste qu'on lui avait prescrit, et, brisant les cieux factices de Ptolémée, avaient reculé les astres dans un espace sans fin. Toutes les sphères de la science s'éclairaient et
semblaient commencer une révolution nouvelle ; il leur fallait une nouvelle direction, il fallait une philosophie, une logique appropriée aux besoins présents de l'esprit humain; Descartes et Leibnitz allaient paraître : Bacon les devança.
Sur les bancs de l'Université de Cambridge, Bacon, à l'âge de seize ans, s'indigna des chaînes sco lasliques. Il n'était point initié au mouvement intellectuel qui commençait à s'opérer dans le monde ; cependant il en avait ressenti le contre-coup, et il conçut le projet d'une restauration universelle de la science. Ce ne fut d'abord qu'une semence légère qui flottait à la surface de ses pensées, la conscience d'une vocation providentielle dont il ne connaissait pas encore toute l'étendue. Toutefois ce projet vague et lointain excitait déjà dans son jeune cœur le frémissement d'une espérance orgueilleuse. La première ébauche qu'il fit de son travail futur, il la décora de ce titre superbe : The greatest Birth oftime, — ■ la plus grande production du temps (1). Les années vinrent mûrir ce germe fertile; les pressentiments de Bacon se changèrent en une conception lumineuse, et le plan de son œuvre se déroula devant lui. — 1° Préparer le nouvel avènement de la science en découvrant son
(1) Do Vauxelles, Histoire de la vie et de* ouvrages de Bacon.
origine et ses destinées, retrouver ses droits méconnus, déterminer l'étendue et la distribution de son domaine, indiquer les parties qui jusque-là étaient restées incultes et celles qui avaient besoin de changer de culture : tel devait être l'objet d'un premier travail : De dignitate et augmentis scientiarum. — 2° Signaler les anciens égarements de l'entendement humain, en constater les causes, lui tracer une voie meilleure, lui donner la méthode qui devait le conduire comme un guide sûr à la recherche de la vérité : Novum orgavum. — 5° Faire l'épreuve de cette méthode, et, s'enfonçant, le fil d'Ariane à la main, dans les profondeurs de la nature, aller à la découverte dans cette foret encore vierge, et revenir riche d'observations : Sijlva sylvarum. — 4° De l'étude des phénomènes naturels et des lois qui les gouvernent, déduire des applications nombreuses aux besoins de l'homme et de la société, et ainsi donner naissance à une philosophie pratique non moins belle et non moins féconde que la philosophie contemplative, sa sœur aînée : Philosophia secunda. — Et l'ensemble de cette vaste entreprise devait être désigné par un seul nom : Imtauratio magna scientiarum.
Mais, comme Bacon se souvenait de la fragilité des choses mortelles, il prévit que le temps lui
manquerait pour accomplir les deux dernières parties de son œuvre, et pensa y suppléer par deux essais qui pussent mettre sur la trace de son génie ceux qui voudraient la poursuivre : Scala intellecttis, Prodromus -philosophiez secundx (1).
Dès lors, maître de son dessein, et fort d'une longue méditation, le philosophe se mit à l'œuvre et produisit le système de logique auquel il doit la meilleure partie de sa gloire. Le livre de Dignitate et angmentis scientiarum en est l'introduction (2). Bacon a vu les sciences dédaignées et étrangères au milieu de la société de ses contemporains; il a entendu s'élever contre elles les murmures des théologiens qui les accusent de témérité, et les reproches des politiques qui les regardent comme une sorte de luxe intellectuel, capable d'amollir et de corrompre : en même temps, il les a vues avilies par les exemples de ceux-là mêmes qui s'en disent les disciples, et qui en ont détourné les enseignements au profit de leurs caprices. Il réfute victorieusement les murmures et
(1) Dans ces deux écrits il se proposait d'appliquer sa méthode à des exemples particuliers; mais il ne lui fut pas permis de les achever. Du Prodromus philosophiœ secundœ nous n'avons que la préface.
(2) Dans l'analyse qui va suivre nous avons tâché de reproduire aussi fidèlement que possible l'ordre des idées et la couleur des expressions. Nous avons conservé surtout les grandes métaphores dont Bacon aime à se servir, et auxquelles il parait tenir beaucoup. Le livre de Dignitale, etc., parut en 1005.
les reproches, et fait retomber sur les disciples infidèles la honte qu'ils méritent : il confesse avec bonne foi les erreurs des savants et des gens de lettres, et déplore hautement le temps et le génie que la scolastique a dépensés en stériles disputes, et le mépris qui a rejailli sur la philosophie de la vanité de ses adeptes (1). Puis montrant les sciences comme des vierges sans tache, il s'apprête à raconter leur généalogie. Cette généalogie, il va la chercher au sein de Dieu même. C'est l'Ancien des jours méditant dès le principe l'ouvrage de la création ; les esprits angéliques initiés par une contemplation immédiate aux secrets de la science divine; l'homme enfin admis à sa participation au jour où il fut institué seigneur des créatures, et où, Dieu les amenant devant lui, il leur donna des noms : de ce jour-là les sciences commencent leur
(1) « Scholastici super unaquaque re proposita formabant objecte tiones, deinde illarum objectionum solutiones quse ut pluri- « mum distinctiones erant; ut quod de Seneca dictum erat vere « scholasticis usurpari possit : quœstionem minutiis scientiarum « frangat robur... Itaque minime mirum si boc genus doctrine t etiam apud vulgus hominum contemptui obnoxium fuerit, qui « fere soient veritatem proptcr controversias circa eam motas as- « pernari, facileque illud Dionysii Syracusani ai ripiunt : verba ista « sunt senum oliosorum... Nihilominus certissimum est, si modo « scholastici ad inexplebilem sitim verilalis et continuam agita— « tionem animi, varietatem et multiplicitatem lectionis et con- « templationem adjunxissent, insignia profeclo illi extitissent lu- « mina, omnesque artes et scientias mirifice provexissent. » Bacon, de Dignitate et augm.
pèlerinage à travers les siècles, bénies au ciel et vénérées sur la terre, saluées par la bouche de Salomon, sanctifiées encore par le baptême de la foi chrétienne, chargées dans le monde d'une mission de charité. Voilà les titres de leur grandeur. 11 s'agit maintenant de reconnaître leurs fonctions, d'apprécier ce qu'elles ont. fait, de prévoir les progrès auxquels elles doivent prétendre. — C'est dans l'esprit humain que toute science repose; les sens, comme des portes ouvertes, donnent entrée aux impressions du monde extérieur; les facultés actives et vigilantes recueillent les impressions, les élaborent, les élèvent à l'état d'idées, les coordonnent, les utilisent. Ces facultés sont au nombre de trois : la mémoire qui se borne à retenir les faits dans leurs rapports chronologiques, l'imagination qui les combine dans les rapports artistiques, la raison qui découvre leurs rapports logiques, reconnaît leurs lois et remonte à leurs causes. Sous ces trois facultés les sciences se distribuent en trois grandes catégories : l'histoire, dont la mémoire est dépositaire, et qui se divise en naturelle et civile; la poésie, fille de l'imagination, et qui se présente tour à tour sous les formes héroïque, dramatique ou symbolique; la théologie et la philosophie, qui ont dans la raison leur source commune (1), et
(1) Il faut se souvenir que Bacon était prolestant.
dont la seconde se partage en trois branches, selon qu'elle s'occupe de Dieu, de la nature ou de l'humanité. Chacune de ces sciences se subdivise encore jusqu'aux plus délicates ramifications. Toutes les nuances de la pensée sont distinguées avec une perspicacité admirable, et jusqu'aux plus vulgaires occupations de la vie, toutes les choses qui peuvent occuper l'intelligence sont saisies et enveloppées dans un immense réseau. Plus d'une fois des lacunes se rencontrent, et le philosophe s'arrêtant avec complaisance, indique la façon de les remplir : plus souvent encore il aperçoit des travaux commencés au hasard et conduits sans prudence, et il les désigne à une réforme prochaine. Mais ce n'est là qu'une tâche secondaire, ce n'est point la sienne ; il n'est pas venu pour promener dans les angles obscurs du temple un flambeau qui n'éclaire qu'un point à la fois, et qui laisse le reste dans les ténèbres; il veut suspendre au milieu de l'édifice une lampe resplendissante qui l'illumine tout entier : il a fait connaître aux sciences leur dignité, il a marqué leur territoire, il va leur donner une législation ; el là commence le Novum Organum (1). L'homme, prêtre et interprète de la nature, ne saurait comprendre el agir qu'autant qu'il inler-
(1) Le Novum Organum parut en 16c20.
roge cet infaillible oracle. Cependant, au lieu de se vouer à ce culte légitime, il a préféré s'incliner devant des idoles et leur faire hommage de la servitude de son intelligence. Ces idoles sont de quatre espèces : 1° celles que la race humaine porte toujours avec soi et qu'elle conserve comme des pénates héréditaires, Idola tribus, préjugés qui se sucent avec le lait et qui ne s'en vont guère qu'avec la vie, erreurs des sens, acceptation facile des propositions affirmatives, inclination extrême à l'unité ; 2° les idoles que chacun se dresse dans l'intérieur de son entendement et qu'il adore en secret, Idola antri, préventions que l'orgueil enfante, que la paresse entretient, que l'ignorance accompagne; 3° les idoles qui reçoivent dans la société une adoration bruyante, Idola fori, erreurs qui naissent du langage et de son insuffisance, du choc et de l'incohérence des mots et des idées; 4° enfin les idoles qui se dressent sur le théâtre poudreux de l'école, Idola theatri, maximes sonores mais souvent vides, formules obscures, systèmes incomplets, cercles trop fermés, dans lesquels l'aristotélisme moderne prétend emprisonner le génie. Ce paganisme scientifique doit tomber, et la servitude de l'esprit humain faire place à une liberté pleine d'espérance. L'exercice de cette liberté doit commencer par le doute : une juste sus-
picion plane sur les notions acquises jusqu'à ce qu'un nouveau jugement en ait constaté la valeur (1). Ici le choix d'une règle devient pressant; le terrain est déblayé, il est temps de prendre carrière. Deux routes sont ouvertes dans deux directions opposées : d'une part la méthode rationnelle, de l'autre la méthode expérimentale. Mais quelle est la force du raisonnement s'il ne prend des faits pour point d'appui? Le syllogisme n'enseigne qu'à déduire des propositions, les propositions se composent de mots, les mots sont les signes des idées z si les idées énoncées dans les prémisses ne sont pas fournies par l'expérience, le syllogisme ne déduira que l'erreur, et sa régularité logique ne sera qu'une forme savante du mensonge. Il n'est pas moins contraire aux intérêts de la science de s'arrêter à l'observation des faits, de s'abîmer dans une sorte de terreur superstitieuse en présence de leur multitude, et d'imposer silence à la raison pour se perdre dans une contemplation oisive. Les dogmatiques sont pareils aux araignées, qui tirent d'elles-
(1) « Quoad notiones primas intellectus, nihil est eorum quse in- « tellectus sibi permissus congessit quin nobis pro suspecto sit ; nec « nullo modo ratum, nisi novo judicio restiterit et secundum illud « pronuntiatuni fuerit. » C'est le doute méthodique de Descartes, et qu'Aristote avait déjà formulé dans ces termes: « Ava-pai Trpô; tyiv « im£nrouuivw smaniaviv ItzùSiw yiu.oLç, rapi tov ÂnOPHSAI <5ti « ttowtov. H -/àp Borepov eÙTrcpia Xuct; sait twv irpoTspcv à7ropcuij.îvQv. « Auetv £s oûx ê'anv àpooûvra tov £ea|/.ov. » (Métaph., I. III, ch. I.)
mêmes la matière de leurs toiles fragiles; les empiriques ressemblent aux fourmis, qui ensevelissent leur butin et qui n'entassent que pour jouir. Le sage imitera l'abeille, qui puise dans les fleurs des champs les sucs qu'elle aime, mais qui les modifie avec une industrie qui lui est propre, et les métamorphose dans ses laboratoires parfumés. La logique régénérée sera donc une conciliation de ces deux méthodes (1) : elle emploiera les sens à recueillir les données de l'expérience, elle mettra en action les trois facultés intellectuelles pour retenir, combiner, approfondir ces données. — Connaître par l'observation un grand nombre de faits, en dresser des tables pour le soulagement de la mémoire, remarquer les circonstances diverses dans lesquelles un même fait se présente avec plus ou moins d'énergie, et celles dans lesquelles il disparaît; — élever sur l'ensemble des phénomènes ainsi reconnus toutes les hypothèses qui peuvent se prêter à leur explication, soumettre successivement ces hypothèses à un examen sévère, éliminer toutes celles qu'un phénomène observé vient con-
(1) Cette conciliation des deux méthodes rationnelle et expérimentale est encore annoncée dans ce passage du livre de Dignitate: « Inter « empiiicam et rationalcm facultatem, quarum morosa <>t inauspi- « cata d-vorlia et répudia omniain bumana i'amilia tuihavere, con- « ju^ium verum et legilimum in pcrpetiium nos firniusse exisii- « mamus. »
tredire, et retenir celle-là seulement qui dans ses plus lointaines conséquences coïncide avec les plus minutieuses indications de la nature ; — s'élever ainsi par une comparaison soutenue à la connaissance de la loi véritable selon laquelle le fait se produit, et de la cause qui le détermine; construire par un effort continu de la raison une suite d'axiomes fondés sur des énumérations complètes; appliquer enfin ces axiomes à des expériences nouvelles, et combiner les lois connues pour leur faire produire des résultats ignorés jusqu'ici : voilà l'Induction que Bacon veut substituer au syllogisme de l'école et à l'empirisme des observateurs indépendants; voilà la marcbe qu'il prescrit à l'investigateur de la nature, et il l'avertit sans cesse que cette puissance jalouse ne se laisse vaincre que par ceux qui ont su lui obéir. Le Novum Organum, commencé laborieusement, ébaucbé douze fois en douze années différentes, n'a point reçu la dernière main, et l'on y trouve à la dernière page ces mots qui découronnent tant de cbefs-d'œuvre, et qui portent en eux une tristesse profonde parce qu'ils sont pleins des larmes de la mort : C cetera desi- (lerantur.
Cependant Bacon, se multipliant lui-même, avait posé les bases de la troisième partie de son Instauration. Sous le titre de Sylva sylvarnm, il
publia une collection d'observations et de vues sur lesquelles son histoire naturelle devait reposer : il écrivit l'histoire particulière du Soufre, du Mercure et du Sel; Y Histoire des Vents; celles du Son et de l'Ouïe, du Dense et du Rare, de la Vie et de la Mort; les Questions sur les Minéraux et sur l'Aimant, etc. Ces travaux sont des prodiges de patience, et souvent, au milieu de beaucoup d'erreurs, on y rencontre des traits d'une étonnante perspicacité. En ce temps-là l'Angleterre était bien éloignée du foyer des sciences ; le Midi voyait se lever le jour, le Nord était encore dans l'ombre ; Galilée eût peut-être trouvé moins de faveur à Londres qu'à Rome : Bacon ne crut point au nouveau système astronomique, il tint pour Tycho-Brahé. Il songeait à conserver quelque chose des spéculations de l'astrologie, et ne désespérait pas de la pierre philosophale. Mais en retour il prédit avec une merveilleuse justesse les conquêtes futures de la chimie : « On doit cette louange à « la chimie, dit-il, qu'elle peut être comparée au « laboureur d'Esope. Au moment de quitter la vie, « ce bon père annonça à ses enfants qu'il leur lais- « sait un grand trésor enfoui dans sa vigne : ceuxc< ci la remuèrent en lous sens, et ne trouvèrent « point d'or, mais la vendange de l'année suivante « les paya bien de leurs peines. Ainsi ces veilles
« infatigables des alchimistes, ces labeurs sans « fin pour faire de l'or, ont fini par allumer un « flambeau aux clartés duquel s'accompliront de « nombreuses découvertes : les entrailles de la « nature s'ouvriront et de grandes choses se feront « pour les usages de la vie. » Une autre fois, devançant Newton, il entrevit la loi de l'attraction, ce principe générateur de la mécanique universelle. « Il faut, écrivait-il, ou que les corps graves soient « poussés vers le centre de la terre, ou qu'ils en « soient mutuellement attirés; et, dans ce dernier « cas, il est évident que plus les corps en tombant ce s'approcheront de la terre, plus ils seront attirés « fortement. Il faudrait expérimenter si la même « horloge à poids ira plus vite sur le haut d'une « montagne qu'au fond d'une mine ; si la force « des poids diminue sur la montagne et augmente « dans la mine. Il y a apparence que la terre a une a véritable attraction. »
Le génie qui fait les philosophes n'a pas coutume de se complaire dans une étude exclusive : aussi Bacon prétendait-il appliquer aux sciences morales la législation dont il était l'auteur. D'ailleurs, dans la position élevée où il était placé, vivant au milieu d'un grand mouvement politique, souvent ses regards avaient dû descendre dans le cœur des hommes pour en interroger les replis, ou se porter
sur les institutions qui gouvernaient les peuples pour reconnaître les réformes ou les interprétations dont elles avaient besoin. Souvent aussi il lui fallut chercher dans l'histoire des souvenirs et des exemples, et, tandis qu'il remontait le cours des siècles, plus d'une fois il poussa ses savantes recherches jusque sur les rivages de l'antiquité. C'est ainsi qu'il composa ses Sermones fidèles, collection précieuse de réflexions morales et politiques; c'est ainsi qu'il esquissa une exposition générale des principes du droit commun, et travailla à réduire en un seul corps la foule confuse des lois anglaises : dessein qui ne fut point accompli, et dont l'Angleterre regrette aujourd'hui l'inexécution. Il écrivit aussi une histoire de Henri YJI, sur laquelle la critique s'est divisée, lui prodiguant tour à tour la louange et le blâme. Enfin il fit preuve d'une érudition peu commune dans son livre de Sapientia veterum, où il expliqua les fables mythologiques de la Grèce par d'ingénieuses allégories, et dans un traité spécial où il compara les systèmes philosophiques de Parménide et de Démocrite avec celui de l'italien Telesio.
Il serait naturel de croire qu'emporté dans un vol si rapide à travers des régions si vastes l'esprit de Bacon n'avait guère le temps de semer de fleurs son passage; que l'énergie de ses conceptions ne
lui laissait pas la liberté de choisir ses images ou de moduler ses paroles. La création a reçu de son divin Architecte un double caractère de vérité et de beauté; sur chacune de ces deux faces elle porte un voile, et d'ordinaire la main des hommes n'en peut soulever qu'un. Poëte, il ne découvre que la beauté des choses : tout est pour lui accord, splendeur, ravissantes visions, ivresse de l'âme. Savant, la vérité se manifeste à lui, mais sous des traits austères : les concerts des astres se réduisent en chiffres, les trésors de la terre viennent se pulvériser sous le pilon ou se consumer dans le fourneau. Ce sont deux destinées qui semblent s'exclure, et cependant toutes deux se réunirent sur la tête de Bacon. Dans cette harmonie de la nature, qui est l'objet suprême de la science, il avait trouvé en même temps un ardent foyer de poésie, et il proclama cet axiome sublime : « L'admiration est le « principe du savoir. » De là l'éclat de son style, la pose majestueuse de ses idées, la multiplicité et la hardiesse de ses figures. A l'entendre raconter les conquêtes de l'intelligence, souvent on croirait ouïr quelque récit épique des temps primitifs; ou bien il semblerait que, transporté dans quelque sanctuaire d'Orient, on assiste aux leçons d'un prêtre initiateur. La cause en serait-elle dans l'époque où il écrivait, placé entre Shakspeare et
Milton, presque contemporain de cette Italie de Léon X, où la poésie avait imposé son langage à la philosophie elle-même? ou plutôt ne faudrait -il pas chercher la source de l'éloquence de Bacon dans la lecture assidue de la Bible ? Plus d'une fois sur les lèvres du philosophe il y a un écho de la harpe des prophètes.
Car, et ce n'est pas ici le moindre de ses honneurs, ce génie magnifique était profondément religieux. La nature ne lui apparaissait qu'entre deux êtres dont elle était le lien : Dieu d'un côté, qui en était le créateur, et qu'il fallait glorifier dans ses merveilles ; l'homme d'un autre côté, qui en avait reçu la jouissance, et à qui il fallait faire profiter ses trésors. Ces deux idées dominaient toutes les idées de Bacon : l'une faisait pour lui la sainteté, l'autre l'utilité de la science. Le commencement de son travail de chaque jour était une prière à l'Esprit-Saint, le résultat devait être un service rendu à la société. — Mais pourquoi nous obstiner à faire connaître ce grand homme par une analyse aride de ses œuvres? Jusqu'ici nous n'avons dessiné que le contour d'une ombre, contemplonsle lui-même dans toute la solennité de ses méditations. À la lueur de la lampe qui veille avec lui, il vient de relire son livre de Dignitate et Augmentes mentiarum, qu'il s'apprête à rendre public ; il
vient d'en tracer la préface : devant lui la Bible est ouverte ; une grave pensée est descendue sur son front ; le voilà qui découvre sa tête vénérable, il s'agenouille, et d'une main que l'inspiration fait trembler, il ajoute à sa préface ces dernières lignes : « Au commencement de cet ouvrage, nous « offrons à Dieu le Père, à Dieu le Fils, à Dieu « l'Esprit, des prières très-humbles et très-ar- « dentés, afin que, se souvenant des misères du « genre humain et du pèlerinage de cette vie, où « nos jours sont courts et mauvais, il daigne par « nos mains répandre de nouvelles aumônes sur la c< famille humaine. Et, de plus, nous lui deman- « dons ceci avec instance : que les choses terrestres a ne nuisent point aux choses divines, et que le « nouvel éclat des lumières naturelles ne jette pas ce de ténèbres dans notre esprit sur les mystères « révélés; mais plutôt que notre intelligence épu- « rée, délivrée des fantômes qui la troublaient, « demeure soumise aux oracles divins, et rende à « la foi l'hommage que la foi réclame... Vous « donc, ô noire Père ! qui avez fait la lumière vice sible pour être les prémices de la création, et « qui ensuite, par votre souffle divin, avez allumé « dans l'homme une lumière intellectuelle, protéce gez et dirigez cette créature qui, émanée de « votre bonté, doit tendre à votre gloire. Vous,
« quand vous vous êtes retourné vers les ouvrages « de vos mains, vous avez vu qu'ils étaient tous « très-bons, et vous vous êtes reposé ; mais l'homme, « quand il s'est tourné vers les œuvres de ses « mains, il a vu qu'elles étaient vanité et affliction « de l'esprit, et il n'a pu trouver de repos. C'est « pourquoi, si nous versons nos sueurs dans l'étude « de vos ouvrages, nous espérons que vous nous « ferez participants de votre vision céleste et de «votre sabbat éternel!... Nous voulons que tous « ceux qui liront ceci soient avertis de songer aux « véritables fins de la science, qu'ils n'en fassent « point un instrument de caprices, une matière à « disputes, un sujet de mépriser les autres, un « moyen de se procurer du bien, de la puissance « ou de la gloire. Puissent-ils l'employer à des « fonctions plus nobles, à bien mériter des hommes, c< à soulager les maux de la vie! puisse la charité « être la règle de la consommation de leurs travaux ! « car l'amour de la puissance a fait tomber les ce Anges, l'appétit de la science a fait tomber les « hommes ; mais la charité ne connaît point d'excès, « et jamais ni ange ni homme ne courut par elle « danger de périr (1). »
(1) On n'a pas jugé nécessaire de répéter ici la fameuse maxime de Bacon sur l'athéisme. Il existe aussi de lui une longue profession de foi, clans laquelle le savant M. Emmery [Christianisme de Bacon) ne trouve rien que la théologie catholique puisse désavouer. Bacon
C'est là le testament de Bacon. Quelquefois mal compris de son époque, il aimait à se dire le Serviteur de la postérité : nous allons voir si la postérité remplit son attente. Pour mieux nous rendre compte des fruits qu'elles portèrent, nous allons essayer de juger ses doctrines. Le temps nous tiendra lieu d'autorité. Les proportions du plus immense édifice peuvent être mesurées par l'œil d'un enfant, pourvu qu'on le place à distance.
Et d'abord, quelque grande que pût être la mission que Bacon avait reçue, il s'en attribua une plus grande encore. Il lui semblait que, durant cinquante-cinq siècles, l'intelligence humaine fût demeurée un vasle chaos, que lui, philosophe, était attendu pour créer les sciences, et que sa logique, Verbe nouveau, allait féconder l'abîme et enfanter un monde. Or tel n'avait point été l'aveuglement de l'intelligence dans les siècles antérieurs : elle n'avait eu ni tant de malheur ni tant de paresse; et, dans tous les cas, ce n'était point la logique qui pouvait la remettre soudainement en possession de la vérité. — L'homme n'a pas tou-
a rendu plusieurs fois témoignage à la sainteté des instituions monastiques, à l'excellence de l'éducation donrée dans les collèges de la compagnie de Jésus, à la sagesse de certains papes. Malheureusement de nombreux p:iss:iges de ses écrits ne sauraient permet re de révoquer en doute son attachement à l'établissement politique de l'Église anglicane.
jours été ce qu'il est : un temps fut où il voyait la vérité face à face par une intuition immédiate, où il possédait la science dans sa simplicité et dans sa plénitude. Un jour elle se déroba à ses regards; ses facultés intellectuelles, dont il était si fier, avaient perdu leur primitive harmonie, leur portée s'était raccourcie tout à coup, elles étaient pleines de trouble et d'illusion. Il fallut que l'homme reconquît péniblement la vérité comme son pain quotidien, qu'il s'avançât vers elle d'un pas chancelant et par des voies détournées, qu'il construisît lentement des sciences et des arts; il fallut, ignominie ! créer un art de penser, comme si Thomme n'était pas excellemment une créature pensante! C'est ainsi que la logique est venue, tâchant de rétablir, à force de calculs, l'économie de notre entendement, et nous apprenant à bégayer des choses vraisemblables. Mais, en rendant à notre entendement un peu d'harmonie, elle ne lui a pas rendu sa puissance : elle a redressé le roseau pensant; mais c'est toujours un roseau. L'homme, pour sortir de ses ténèbres, a besoin d'un autre secours ; pour retourner à la vérité, il faut qu'il l'entrevoie de loin. C'est pourquoi la Providence lui fait encore apparaître de temps à autre quelques éclairs de cette lumière dont il jouissait autrefois. Ces éclairs se nomment Décou-
vertes. Et la plupart des grandes découvertes, de celles qui donnent aux esprits une impulsion durable, se font, non par méthode ni par calcul, mais par une révélation intérieure ou extérieure, par inspiration ou par hasard. Christophe Colomb rêvait une croisade : la pensée lui vient de passer aux Indes par l'Atlantique, et chemin faisant il trouve un continent nouveau. Copernic meurt léguant à Galilée la démonstration inachevée de son système dont il ne doute point. Keppler, pendant seize années de sa vie, affirme sur sa conscience les lois de la révolution des planètes, et ne parvient pas à les établir par le calcul. Une pomme tombera sur les genoux de Newton endormi, et, se réveillant, il concevra le système du monde. Viendront ensuite les hommes patients et ingénieux : ils combineront avec sagesse ces données du hasard ou de l'inspiration ; et de cette combinaison se forme la science, et les arts s'en déduisent. Pour combiner, pour déduire, grande est l'utilité de la logique : là est toute la valeur du génie de Bacon. Mais les principes générateurs, les vérités fondamentales des sciences modernes, furent révélés à d'autres qu'à lui, avant lui et sans lui. Révéler, c'est le privilège de Dieu.
Ce fut encore de la part de Bacon une grave et dangereuse erreur que d'avoir cru sa méthode ap-
plicable à toutes les branches des connaissances humaines. L'univers matériel a été livré aux disputes des savants ; il n'est perçu que par les sens, et leur témoignage, souvent pris en défaut et justement suspect, a besoin du contrôle supérieur de la raison. Mais en est-il de même du monde moral ? — Si l'humanité a quelque mission sacrée à remplir ici-bas, elle a dû la connaître à toutes les heures de son existence, elle a dû se connaître ellemême, son origine et sa fin, les lois de la vie et les espérances de la mort; elle a dû savoir toutes ces choses sans effort et sans incertitude, sous peine de rester inactive et de perdre dans les controverses séculaires le temps qui lui fut donné pour marcher à ses destinées immortelles. C'est pourquoi, lorsqu'une obscurité profonde environna l'humanité déchue, deux rayons lui restèrent et formèrent la colonne lumineuse qui devait la guider dans la vie. Ces deux rayons venaient de Dieu ; mais l'un luisait au dedans, c'était la conscience; l'autre brillait au dehors, c'était la tradition. Toutes les sciences morales ne sont que le reflet de ces deux rayons secourables, le développement de ces deux données premières. Leur point de départ n'est donc pas dans l'observation des faits, mais dans la connaissance des principes : car ne serait-ce pas folie de chercher dans les phénomènes rapides qui
se succèdent au milieu du temps et de l'espace les secrets immuables de l'infini et de l'éternité? Elles commencent par un acte de foi, et repoussent le doute méthodique comme une usurpation et un mensonge. Usurpation : car le doute suppose une autorité qui juge; et quelle sérail donc l'autorité qui serait en droit d'appeler à son tribunal la conscience et la tradition, et de juger en dernier ressort les jugements de Dieu? Mensonge : car telle est la puissance de la conscience et de la tradition, que nul ne saurait pleinement s'y soustraire, et qu'à l'heure même où, par une fiction philosophique, l'homme, parlant de Dieu ou des maximes éternelles de la morale, essaye de dire : Je doute, une voix intérieure répond : Je crois. Ainsi les sciences naturelles et les sciences morales diffèrent par leur base et par l'ordre de leur construction. La méthode des premières est l'analyse, celle des secondes est la synthèse. Bacon n'admit pas celte importante distinction. Il accorda peu de valeur à la conscience pour la recherche de la vérité. Il ne reconnut point la part légitime qui appartient à Ja société dans la formation des intelligences, et la nécessité de la parole pour féconder la pensée; philosophe prolestant, les liens d'amour de la tradition lui parurent d'intolérables entraves.
E a même temps qu'il confondait toutes les scien-
ces sous une même règle, il prétendait établir entre elles des divisions absolues; il les renfermait dans des cadres qu'il avait tracés, et voulait empêcher ces nobles sœurs de se tendre la main. C'est ainsi que, par réaction contre la scolastique, il recommanda la séparation absolue de la théologie et de la philosophie, de la métaphysique et de la physique. Cependant il se trompa. L'ensemble des êtres est pareil à l'échelle miraculeuse que rêva Jacob : Dieu est au sommet, la nature est au bas, l'homme y a sa place au-dessous de Dieu et audessus de la nature; et les pensées divines, comme des anges pleins d'amour, présentes partout, entretiennent d'innombrables rapports et une immense harmonie. Les sciences doivent présenter l'image de cet accord universel : aussi sont elles liées ensemble par des besoins et des services mutuels; il n'en est aucune qui puisse se poser seule, indépendante. Aussi aiment-elles à se trouver réunies, et, quand un homme de génie veut être admis à la familiarité de l'une d'elles, il faut que les autres ne lui soient point étrangères. Le divin Platon fut appelé le théologien de l'antiquité : saint Thomas d'Aquin peut être nommé le plus grand philosophe du moyen âge. Les pères des sciences physiques et mathématiques, Thaïes et Pythagoiv, apparaissent aussi comme les premiers métaphy-
siciens grecs. Le cardinal de Cusa, en méditant sur quelques paroles de l'Ecriture (1), entrevit la grande loi de la gravitation, qui ne devait être démontrée que deux cents ans plus tard; et, dans des temps plus modernes, ces sciences que Bacon voulait séparer donnèrent l'exemple d'une assez glorieuse alliance en la personne de Descartes, de Leibnitz et de Pascal.
Rarement l'auteur d'une doctrine en prévoit toutes les conséquences : il signale les idées qui passent à flots pressés devant son esprit, mais il n'a pas le temps d'en suivre le cours; homme à imagination puissante, aux larges vues, à la parole inspirée, il dédaigne de s'asservir à des formes systématiques, il envisage toute chose sous plusieurs aspects, il se répète souvent, il se contredit quelquefois. Quand il n'est plus, ses disciples se présentent pour recueillir son héritage; mais ils le recueillent à leur manière. Ils choisissent parmi les enseignements du maître ce qu'ils ont le mieux compris ou ce qui leur plaît davantage, ils le réduisent en système, et des prémisses ainsi modifiées ils font sortir des conséquences nouvelles. Tel fut le sort des doctrines de Bacon. L'école sensualiste se forma, elle appliqua aux sciences mo-
(1) « Omnia disposuisti in numéro, mensura et pondère. »
raies la méthode du Novum Qrcjanum, elle regarda la conscience et la tradition comme ces Idola tribus que le genre humain conserve dans un superstitieux respect. Elle fit de la sensation le principe de toute connaissance ; et, comme la sensation ne rend témoignage que des phénomènes du monde visible, elle cessa de croire aux choses invisibles, c'est-à-dire à Dieu et à l'immortalité. Les diverses régions de l'intelligence furent divisées. Au lieu de cet horizon immense dont elles auraient dû jouir, et aux bords duquel on aurait toujours vu poindre les splendeurs de la Divinité, on les enferma isolées dans des murs d'airain. Ce fut comme une grande manufacture où les ouvriers, enfermés dans des ateliers qui ne se communiquent point, accomplissent machinalement les différentes parties d'un même ouvrage sans être initiés à l'ensemble des opérations : ici le métal est purifié dans la fournaise, là il a été forgé sous le marteau, ailleurs il a reçu la trempe et le poli : le fer brut, qui était entré dans cette manufacture, en sort brillant et façonné; mais les hommes qu'on y a jetés intelligents et aimants en sortent abrutis. Ainsi la philosophie, en s'accoutumant à étudier l'homme isolé de Dieu et de la société, à repousser comme étrangères les données de la révélation, s<e mit à nier la révélation môme. La physiologie, écartant
de ses recherches toute l'action de l'âme sur le corps, s'habitua à méconnaître la présence de l'âme et se fit matérialiste. La physique, en ne considérant dans la nature que les causes secondaires et les forces motrices, apprit à se passer des causes finales : les lois lui firent oublier le législateur, et elle devint athée. Hobbes et Locke, en Angleterre, s'étaient portés les premiers héritiers de Bacon; les philosophes du dix-huitième siècle réclamèrent sa succession pour la France. D'Alembert attacha ce grand nom à la préface, j'allais dire au pilori de l' Encyclopédie; Voltaire, Naigeon, Condorcet et tous les hommes de la ligue antichrélienne tirèrent de son tombeau le grave et religieux philosophe de Vérulam, le revêtirent de leur livrée, le firent asseoir à leur banquet de sophistes et l'accablèrent de l'infamie de leurs louanges.
Mais ces outrages posthumes ne sauraient atteindre la mémoire de Bacon. S'il se trompa, l'erreur est chose humaine; si dans la coupe qu'il avait préparée se glissa le poison de l'athéisme, ce fut à son insu, et il ne la vida point jusqu'au fond. Aujourd'hui l'influence funeste exercée par ses doctrines commence à s'épuiser ; la philosophie sensualisle a rendu le dernier soupir; les connaissances naturelles elles-mêmes semblent céder à une impulsion meilleure : l'heure mauvaise est
passée, le bienfait subsiste. Le bienfait de Bacon, c'est d'abord d'avoir arraché les hommes de son temps au sommeil léthargique dans lequel ils restaient ensevelis, d'avoir ébranlé l'orgueilleuse paresse de l'école, porté le dernier coup à l'empire vermoulu d'Aristote, et révélé la véritable destinée de la science. C'est encore d'avoir fait comprendre que la nature déborde de toutes parts les formules où la raison voudrait l'emprisonner, et qu'on ne la subjugue qu'à condition de la connaître. C'est enfin d'avoir préparé les voies et donné l'exemple d'une exploration consciencieuse et féconde. Dès lors le monde matériel fut ouvert à toutes les recherches, ses ressorts furent mis à nu l'un après l'autre, la science s'avança à pas rapides, et, posant la main sur le merveilleux clavier de la création, en fit jaillir les innombrables combinaisons de l'industrie. L'industrie, à son tour, remplace par des machines ingénieuses le travail de l'homme, et lui donne les agents physiques pour auxiliaires et pour esclaves. Ainsi elle essuie la poussière qui déshonorait son front, et l'affranchit des grossiers labeurs qui tenaient son àme asservie. Elle peut aussi devenir la confidente et la conseillère de la charité, multiplier le soulagement des douleurs, augmenter l'abondance dont l'aumône se fait, donner à l'aumône elle-même le
moyen de se cacher sous la forme du salaire. Et puis n'embellit-elle pas notre exil? ne nous rendelle pas quelque faible image du bonheur qui environna le berceau de nos premiers pères? Et sera-ce là un présent funeste si nous n'en abusons point, si nous le rapportons à celui qui nous l'a envoyé par la main des hommes, et si, dans ce repos inespéré dont nous jouissons quelquefois au milieu des agitations de la vie, nous nous écrions comme le pasteur de Mantoue, mais avec une plus juste reconnaissance :
Deus nobis haec otia fecit!
Nous nous sommes abandonnés avec trop de complaisance à ces grands spectacles. Il est temps de quitter cet empire de la pensée où tout est grave et solennel, où le temps ne se compte point par années ni par siècles, mais par doctrines et par découvertes, où les nationalités et les individualités s'effacent, tandis que de hautes intelligences, placées de loin en loin, dominent la multitude et servent de jalons superbes à l'œil qui veut mesurer
les progrès de l'esprit humain. Descendons sur une scène plus étroite et plus tumultueuse; assistons au drame des affaires publiques dans un siècle et dans un pays. Nous venons d'entendre l'histoire d'un génie, apprenons celle d'un homme.
Elisabeth régnait en Angleterre, elle avait apporté sur le trône un singulier mélange de talents et de vices. A de vastes connaissances laborieusement acquises pendant une jeunesse solitaire, elle joignait une perspicacité et une sagesse politique dignes d'admiration; elle savait l'art de se faire toujours craindre des grands, et quelquefois aimer du peuple ; il y avait en elle un désir énergique de la gloire et de la prospérité nationales, et peutêtre aussi quelque germe de générosité personnelle qui ne tarda pas à se flétrir sous le poids de la couronne. Mais elle avait reçu en héritage l'orgueil farouche de son père, elle avait fait sous le règne de sa sœur un long apprentissage de dissimulation, et son âme recelait toutes les faiblesses d'une femme. Ces dispositions, encouragées par des conseillers pervers, avait grandi et formé par leur assemblage un des plus odieux caractères qui déshonorent l'histoire moderne; égoïsme au diadème doré, au cœur d'argile, à la main de fer, à qui rien ne coûte pour parvenir à ses fins. Femme jalouse de sa beauté jusqu'aux plus ridicules excès
BACON. 4Gi
de la coquetterie; reine vierge qui aimait à traîner sa robe dans toutes les turpitudes d'une cour scandaleuse, et s'entourait de favoris marqués souvent au coin de la réprobation publique; souveraine d'une nation libre, qui mettait son honneur a prendre les allures altières du despotisme, et qui fit couler à grands flots les larmes et le sang pour assouvir son insatiable méfiance; alliée perfide qui, durant plus de quarante ans, sema à travers l'Europe les discordes civiles, et fonda la grandeur de son royaume sur les désastres de la chrétienté; parente oublieuse des droits les plus sacrés, qui prépara avec une habileté infernale les infortunes de Marie Stuart, qu'elle appelait sa bonne sœur, et la traîna de chute en chute et d'outrage en outrage jusqu'à l'échafaud; chrétienne infidèle, qui, après avoir embrassé le catholicisme sans contrainte, l'abjura sans pudeur, fit peser sur la tête de ses sujets attachés à l'ancienne croyance une persécution sans pitié, et livra au barbare supplice des traîtres une foule de personnages illustres par leur naissance ou par leur vertu, sans autre crime que d'avoir adoré le Dieu de Marie Tudor et de Marie Stuart: telle était Elisabeth. Autour d'elle rampaient les courtisans; le parlement tremblait, la nation se taisait, et les princes étrangers frémissaient d'une stérile indignation.
Or, deux ans après l'avènement de cette princesse, et le 22 janvier 1561, il y eut une grande joie dans la maison du garde des sceaux, Nicolas Bacon, maison jadis obscure, mais enrichie, par la faveur d'Henri VIII, des dépouilles du vieux clergé. Un fils lui était né, il reçut le nom de François, et de hautes espérances reposèrent sur lui. Elevé dans l'atmosphère de la cour, il en accueillit facilement les inspirations, et de bonne heure il en prit le langage. Un jour que la reine lui demandait quel âge il avait, l'enfant adulateur répondit sans hésiter : ce Juste deux ans de moins que le règne heureux de Votre Majesté (1). » Assurément, si quelque astrologue se trouvait présent à cette réponse, il dut juger que celui qui la faisait était né sous la conjonction de Mercure et de Jupiter, et en tirer un brillant horoscope.
En effet, l'instinct des affaires publiques, merveilleux auxiliaire de l'ambition, devança en la personne de François Bacon l'âge et l'expérience. A dix-neuf ans, il avait rempli une mission délicate entre l'ambassadeur anglais à Paris et la reine; 1 avait aussi composé un écrit sur Y Etat de l'Europe, où l'on trouve plusieurs marques d'une maturité précoce. Bientôt la mort de son père le laissa
(1) Histoire de la vie et des ouvrages de Bacon, par M. de Vauxelles, t. J.
seul, pourvu d'un médiocre héritage, jouissant de quelque estime, mais peu d'humeur à s'en contenter, amoureux de l'éclat et de l'or, dévoré d'une activité qui avait besoin de se développer à l'aise. Il dédaigna la carrière du barreau restreinte et poudreuse, vers laquelle il avait d'abord tourné ses regards, et les porta avec convoitise sur les fonctions politiques. Ce fut probablement à cette époque, et peut-être pour préluder au rôle difficile qu'il ambitionnait, qu'il composa le petit ouvrage publié plus tard sous le titre de Antitheta rentra. Là se trouve rangé sous deux colonnes un arsenal d'arguments philosophiques et oratoires à l'usage des opinions les plus contraires sur les plus graves questions de la politique et de la morale. Là se lisent ces maximes présentées, il est vrai, comme de simples lieux communs, mais dont nous ne tarderons pas à voir Ja triste application : « La dis- « simulation est l'abrégé de la sagesse ; c'est comme « une haie vive qui protège les desseins des hommes « habiles ; c'est une sorte de pudeur intellectuelle « qui nous fait couvrir la nudité de nos pensées. « Celui qui ne dissimule jamais ne trompe pas « moins; car, le plus grand nombre des hommes « étant accoutumés au mensonge, rien ne les surce prend et ne les met en défaut comme la vérité. « La magnanimité n'est qu'une vertu poétique. La
« flatterie est excusable. Les grands ont droit à ne « recevoir de leçons que celles qui se cachent sous « les formes de la louange. — Ce que l'on nomme « du nom odieux d'ingratitude n'est autre chose « que la juste appréciation des motifs d'un bienfait, a La reconnaissance envers quelques-uns nous fait « manquer de justice envers les autres, et trahir « notre indépendance. On ne doit point récompen- « ser un service, puisqu'on n'en saurait estimer la « valeur (1). »
En même temps, et pour attirer sur lui les regards de sa gracieuse souveraine, il publia YEloge de la reine Elisabeth (2), œuvre de rhéteur, où l'adulation s'élève jusqu'au cynisme de l'hyperbole. Il vante les mérites de la reine, et parmi ces mériles il ose compter « cette clémence qui distille « sans cesse de ses belles mains, et tombe sur les c< blessures de ceux qu'avait frappés la justice de « la loi; » alors que ces mains avaient signé l'arrêt de mort des vertueux seigneurs de Norfolk et de Northumberland. Il loue sa religion et la douceur de sa conduite envers ses sujets catholiques, lorsque le pieux Campian et huit de ses compagnons venaient de mourir pour n'avoir pas voulu adhérer
(1 ) Aniitheta rerum, opuscule inséré dans le livre de Dignitate et Augmenth scientiarum.
(2) Œuvres de Bacon, t. I.
à l'Église établie (1). Il ne rougit pas de parler de la bienveillance de ses rapports avec les peuples voisins, tandis que la France et les Pays-Bas brûlaient du feu de la guerre civile qu'elle avait atti-
(1) Vers la même époque, en répondant à un libelle dirigé contre le gouvernement de la reine, Bacon écrivait ces lignes que j'aime à traduire et à citer, comme jetant quelques lumières sur les causes qui introduisirent et propagèrent le protestantisme en Grande-Bretagne.
« La pureté de la religion est un bienfait inestimable, inconnu « au temps de nos anciens rois, jusqu'au jour du père de Sa Ma- « jesté Henri VIII, de fameuse mémoire. De cette pureté de la reli- « gion sont résultés trois avantages temporels d'une grande impor- « tance. Le premier, c'est de retenir dans le royaume les sommes n considérables qu'autrefois on envoyait annuellement à Rome; le « second, c'est d'avoir divisé les revenus immenses que les monas- « tères dépensaient jadis inutilement, et de les avoir employés « à élever des familles puissantes, qui sont la force de l'Etat et « l'éclat de la couronne; le troisième enfin, c'est d'avoir affranchi « l'autorité royale de tout supérieur étranger, et de l'avoir affermi « en l'isolant. »
On peut remarquer, sur le premier point, que Bacon semble appliquer ici ses principes en matière d'ingratitude : était-il bien digne de l'opulente Angleterre, après avoir reçu de Rome la magnifique aumône du christianisme et de la civilisation, de marchander ensuite le denier de Saint-Pierre et d'apostasier par économie? Sur le second point : les dépenses inutiles des monastères, c'étaient les écoles, les établissements charitables, les admirables monuments dont Vile des Saints était couverte avant l'époque de la réforme; les héritiers de ces dépouilles, c'est le clergé marié, plus riche à lui seul que tout le clergé de l'Europe ; ce sont les lords oppresseurs, c'est celte aristocratie territoriale qui fait qu'aujourd'hui, sur vingt-quatre millions d'habitants, les trois royaumes ne comptent qu'un million de propriétaires, tandis que la septième partie de la populalion est inscrite au rôle des indigents. Sur le troisième point: en isolant l'autorité souveraine, on l'a rendue tyrannique, capricieuse et non pas sûre; lhistoirc des Stuarts est là pour en déposer. — Ainsi le despotisme et l'avarice, tels sont les deux génies que l'on voit accroupis auprès du berceau de l'anglicanisme.
sée, et que le sol de l'Ecosse était couvert de ruines lamentables qu'elle y avait faites, lorsque Marie Stuart captive n'avait plus que deux ans à vivre. Puis, abordant un autre sujel d'éloges, les attraits et les grâces de cette vierge royale alors âgée de plus d'un demi-siècle, les expressions lui manquent; il invoque Virgile à son aide, il emprunte à ce poëte, le plus chaste et le plus royaliste de tous, un hémistiche pour chacune des perfections de son héroïne : pour sa démarche : Et ver a incessu patuit dea; pour sa voix : Nec vox hominum sonat; pour ses yeux : Et Ixtos oculis afflavit honores; pour son teint : Indum sanguineo veluti violaverit ostro si quis ebur (1). Enfin, ne sachant plus que
(1) Il paraît que tout le monde n'était pas de cet avis L'ambassadeur de Venise, qui avait vu Elisabeth dans tout l'éclat de sa beauté lors de son entrée à Londres avec sa sœur Marie, en écrit en ces termes : « Elisabeth e piuttosto graziosa che bella, olivastra di « complessione. » J'omets plusieurs citations de Virgile, une entre autres, sur laquelle Bacon fait une indécente équivoque ou un grossier contre-sens. Je penche pour le contre-sens, d'autant plus que d'autres faits semblent prouver que Bacon ne possédait pas d'abord une bien profonde connaissance de la langue latine. — Pour mieux faire comprendre de quel encens lourd et épais la vanité d'Elisabeth aimait à se repaître, je traduis ici une lettre que lui adressait Bacon le premier jour de l'année : « Selon l'usage solennel de ce « jour, je ne voudrais point manquer de me présenter en toute hu- « milité devant Votre Majesté, et de mettre à ses pieds un modeste « cadeau. El pour suppléer à l'insuffisance de mon offrande, je prie « Dieu de donner lui-même à Votre Majesté un présent de nou- « velle année, je veux dire une année qui n'en soit pas une pour « votre personne, et qui en vaille deux pour vos coffres : puisse- « t-elle d'ailleurs être joyeuse et prospère ! »
vanter, il se prend à la fortune de la reine; il dit ses adversaires confondus, les conspirations contre sa vie découvertes. « Que dirai-je, ajoute-t-il, de a la mort opportune de ses ennemis? Don Juan « d'Autriche n'est point trépassé mal à propos. Je « ne parlerai pas du décès de plusieurs qui me re- « viennent à l'esprit; seulement je maintiens que « ceux-là vivent dont la vie est utile, et que ceux-là « meurent dont la mort est souhaitable. Je ne vou- « drais pas que le roi d'Espagne s'en fût allé de « ce monde, c'est une moisson de gloire; mais, « s'il devient dangereux, lui, ou quelque autre que « lui, je suis persuadé qu'il mourra. » Au milieu de ce panégyrique, François Bacon avait jeté une phrase courte, rapide, mais qui n'était peut-être pas la moins importante selon ses vues : c'était celle où il exaltait l'habileté de la reine dans le choix de ses serviteurs, et l'art merveilleux avec lequel elle savait satisfaire les uns et tenir les autres en appétit.
Ce fut ce dernier régime qu'on adopta pour lui. A l'âge de vingt-huit ans, il fut nommé conseiller (avocat) extraordinaire de Sa Majesté, place honorable, mais sans revenus. 11 obtint encore la survivance d'une charge de greffier de la chambre étoilée, d'un rapport annuel de seize cents livres; mais ce ne fut que vingt ans après qu'il entra en
possession de cette charge : en attendant, il avait la coutume de la comparer au voisinage d'un grand jardin dont on n'est pas le maître, et qui agrandit la perspective sans remplir les greniers. Tout cela était donc peu pour ses désirs et peu surtout pour payer ses dettes. Encore trop éloigné de la source des grâces, il lui fallait, pour s'en approcher davantage, chercher le secours d'une main amie et puissante. Nous allons voir comment il usa de celle qui lui fut tendue.
A cette époque, deux partis divisaient la cour d'Elisabeth. L'un comptait dans ses rangs des caractères plus énergiques, des talents plus solides, des services plus laborieux et plus multipliés. Là étaient des hommes d'Etat, les hommes nécessaires : lord Burleigh, grand trésorier, et son fils, Robert Cecil ; l'amiral Walter Rawleigh, le plus illustre marin, et l'attorney général Coke, l'un des plus savants jurisconsultes dont l'Angleterre pût alors s'enorgueillir. C'était dans ce cercle de penseurs sévères que s'élaboraient sourdement les grandes choses do ce règne, et que se préparaient les ressorts qui, de temps à autre, touchés par des doigts invisibles, allaient ébranler les extrémités de l'Europe. Là aussi il y avait des passions jalouses et haineuses; il se faisait de détestables calculs; il se méditait des crimes politiques, qui, pour un temps,
assuraient les usurpations de l'autorité royale au dedans, la prépondérance de la puissance anglaise au dehors, les rendant toutes deux également redoutables, également odieuses. De l'autre côté se pressaient de brillants courages, des âmes ardenies, tout ce que la réforme avait laissé survivre de caractères chevaleresques, tout ce que Ja Renaissance avait suscité d'esprits ingénieux et ornés : en même temps un amour effréné de la gloire et du plaisir, la témérité de l'âge, la corruption des mœurs et les autres vices dorés qui hantent les palais. Ce parti avide de pouvoir, mais plus encore de faveur, qui n'avait point su se rendre nécessaire au pays, mais dont la reine- n'aurait sa se passer, marchait sous les auspices de Robert Devereux, comte d'Essex. Le comte d'Essex, beau-fils du célèbre Leicester, était un noble et généreux jeune homme; il avait captivé tout à la fois avec un rare bonheur les bonnes grâces de la reine et l'amour du peuple, et parcourant rapidement la route épineuse des hautes dignités de l'Etat, il était devenu grand maréchal du royaume (1).
Entre ces deux factions rivales, il fallait que Bacon choisît. 11 se sentit d'abord entraîné vers la première, soit par des affinités morales, soit par
(1) Lipgard, lomc V1I1; du Vauxelles, Histoire de Bacon, lomel.
des liens de parenté qui l'unissaient au trésorier Burleigh, et lui faisaient espérer en la personne de eelui-ei un prolecteur naturel (1). Après un accueil froid et de longues et inutiles sollicitations, Bacon crut devoir chercher la fortune sous une autre bannière, celle du comte d'Essex. 11 lui apporta ses lumières et ses conseils, un dévouement qui semblait sans réserve, une plume habile et complaisante; il reçut en retour un patronage honorable et une amitié fructueuse. Il reçut plus encore : le comte d'Essex, n'ayant pu lui obtenir la charge de solliciteur général, lui lit présent d'un domaine de plus, de dix-huit cents livres sterling. Ce jour-là, sans doute, entre le bienfaiteur et celui qui acceptait le bienfait s'échangèrent des paroles d'attachement éternel.
Enfin vint l'heure où, sur les premiers degrés du trône, les deux partis durent se livrer un combat décisif. Des présages sinistres menaçaient le comte d'Essex, une fatalité inéluctable semblait s'appesantir sur lui; d'erreurs en erreurs, il se précipita dans l'entreprise téméraire de renverser par la force le ministre Robert Cecil, et de gouverner à sa place. Le complot fut éventé, et le comte, pris les armes à la main, fut livré à la vengeance de ses
(1) Lcllro Je Fr. Bacon à lord Burleigh) lùOI.
ennemis par la faiblesse de la reine, qui n'osa point défendre un ami autrefois si cher. Le procès fut instruit. Coke devail porter la parole; Bacon, comme conseiller extraordinaire de Sa Majesté, fut invité à soutenir l'accusation. Ses fonctions ne lui en faisaient point un devoir; il avait même devant lui l'exemple de sir Yelverlon, qui, sous le règne d'Edouard VI, avait préféré encourir la colère du roi plutôt que d'accomplir sa charge en plaidant contre le comte de Somerset, son protecteur. Cet exemple ne lui apprit qu'une chose, c'est qu'un refus appelait une disgrâce, et il accepta. — Alors on vit paraître d'un côté de la barre le comte d'Essex, dépouillé des marques de ses dignités, mais fort de sa loyauté et de sa bravoure, venant expier par une condamnation certaine sa popularité justement acquise, mais dont il était trop épris, et, de l'autre, sir François Bacon, revêtu des insignes de la magistrature, ambitieux novice, subissant le rôle ignominieux qu'on lui avait imposé, cl osant à peine regarder en face celui dont plus d'une fois peut-être il avait embrassé les genoux. On le vit, lui, tant de fois dépositaire des confidences de ce noble coeur, y descendre maintenant par des voies ténébreuses pour y surprendre, s'il se pouvait, quelque intention criminelle. On l'entendit appeler la mort sur celui dont les bontés
avaient embelli sa vie; il conelut à la peine capitale, et ses conclusions furent adjugées. La tête du comte tomba au milieu des murmures de la nation. Pour calmer le mécontentement, Bacon fut encore chargé de publier une justification du procès, et il le lit sous ce titre : Déclaration des intrigues et trahisons de Robert, dernier comte dlïssex (1). L'indignation universelle accueillit celte nouvelle bassesse. La vue de cet homme qui avait si outrageusement forfait à la reconnaissance et à l'amitié devint insupportable à ses concitoyens; il y eut contre sa vie des tentatives de vengeance terrible : il fallut qu'il se tînt renfermé chez lui, seul avec ses remords; et, les rôles changeant, l'accusateur fut obligé d'écrire sa propre apologie (2). Mais cette apologie, tout en constatant les scrupules qui avaient précédé sa détermination et la modération avec laquelle il s'était efforcé de l'accomplir, ne trahit pas moins les motifs qui l'avaient dictée. On en jugera par un court passage, où l'embarras du style témoigne parfaitement des inquiétudes de la conscience. « Vous pouvez vous rappeler que la « reine connaissait sa force et regardait sa parole « comme un ordre souverain. Vous savez qu'à « l'exemple des plus excellents princes ses prédé-
(1) Voir les Œuvres complètes de Bacon, en anglais.
(2) Celle apologie se trouve aussi dans les Œuvres complètes.
ce cesseurs, elle n'attachait point irrévocablement sa « confiance aux charges qu'elle accordait, et sé- « parait quelquefois ses faveurs particulières des a offices publics. Ainsi, moi qui occupais dans le a monde un poste envié et périlleux, moi qui sa- « vais que la reine avait coutume de conduire jusce qu'au bout une fortune commencée par elle, et « qu'elle était conslante dans ses bontés; moi qui a avais récemment reçu des preuves extraordicc naires de sa bienveillance, je résolus d'endurer ce cette épreuve, et de faire ce qui m'était demandé, ce dans l'attente d'un avenir meilleur. »
Cependant Elisabeth vint à mourir; Jacques Ier lui succéda, avec moins de vices peut-être, mais avec plus de faiblesses; jaloux de son savoir pédantesque, comme elle l'était de sa fabuleuse beauté; voulant, lui aussi, faire trembler, mais tremblant lui-même; s'altachant à de frêles créatures, entre les mains desquelles il abandonnait le sceptre, et qui le laissaient tomber dans la boue. Sous lui, Je peuple anglais apprit à dédaigner la majesté des rois; le parlement, ne se sentant plus guidé par une main ferme, prit une altitude ombrageuse; la cour garda ses habitudes adulatrices, mais l'encens qui s'y brûlait s'adressait moins au monarque qu'aux idoles qu'il avait élevées à ses côtés, et qui disposaient de sa puissance.
474 UÉLAMGES.
François Bacon n'avait point reçu le prix du sang. On dit même qu'à ses importunités, devenues plus pressantes depuis la mort d'Essex, la reine un jour avait répondu : « Quelle autorité « peut avoir comme magistrat celui qu'on mé- « prise comme homme? » A l'entrée du nouveau règne, âgé de quarante-deux ans, il demeurait délaissé et les mains vides au dernier échelon de la hiérarchie. Il voulut se préparer des destinées plus prospères par une étude approfondie des secrets de la fortune; et quelque temps après, il donna le résultat de ses réflexions dans un opuscule intitulé : Faber forUinx mx. Cet écrit offre, sous de modestes dimensions, un traité presque complet d'ambition pratique (Doctrina de ambitu vitx, comme l'appelle l'auteur lui-même). Nous croyons en devoir tracer une succincte analyse. L'histoire n'est que la révélation des âmes. C'est pourquoi toute l'histoire politique de Bacon est dans ce livre. Là sont prises sur le fait les pensées dont la réalisation va devenir pour lui l'œuvre de chaque jour. Tout ce qui dans sa vie aurait pu nous paraître commandé par les circonstances, arraché par la surprise; tout est là prévu, médité; rien n'est laissé au hasard, presque rien à la Providence : on eût aimé à chercher, à trouver des excuses au génie coupable; et voilà qu'on est con-
fondu en présence de ses calculs et de sa désolante sagacité.
« Au premier abord, il semble insolite et nouveau d'enseigner aux bommes à devenir des artisans de leur fortune. Toutefois, si la fortune peut être l'instrument de la vertu et l'auxiliaire des bonnes actions, elle n'est point indigne de former l'objet d'une étude sérieuse. Il est d'ailleurs de l'honneur des lettres de faire savoir au vulgaire que la science n'est point pareille à l'oiseau qui s'élève solitairement dans les airs et se charme luimême de ses propres chants ; mais que plutôt elle ressemble à l'épervier, qui sait quand il lui plaît planer à de grandes hauteurs, et qui sait aussi au moment propice descendre et saisir sa proie.
« Plusieurs règles générales et quelques préceptes particuliers sont comme les premiers délinéaments de cette science de la fortune qui n'est point faite encore. Les règles générales se rapportent à la connaissance d'autrui et à la connaissance de soi-même.
« Il y a six manières d'arriver à la connaissance des hommes : l'élude de leur physionomie, de leurs paroles, de leurs actions, de leur caractère, des fins auxquelles ils tendent, enfin les rapporls des tiers.
« 1° La physionomie : il ne faut point trop s'en
rapporter au vieil adage : Fronti nulla fuies. Ceci est vrai de l'aspect général du visage, qu'un homme habile peut toujours composer à son gré. Mais toujours aussi il y a dans les yeux, sur les lèvres, dans les traits, quelques mouvements légers qui trahissent l'effort; la nature prisonnière se fait comprendre par des signes qu'on n'est point maître de réprimer. Vainement l'esprit se couvre d'un triple airain, un regard exercé finit toujours par saisir le défaut de la cuirasse et par pénétrer jusqu'au nu. "2° Les paroles : il est vrai que le langage est le fard de la pensée ; mais sous ce fard la réalité se fait jour dans les paroles que la surprise arrache, ou qui échappent dans le trouble. Le chefd'œuvre de l'art, c'est de fatiguer la dissimulation en lui opposant la dissimulation, et de lui arracher son secret par l'impatience, selon ce proverbe espagnol : « Dites un mensonge, on vous dira la véc< rite. » 3° Bien que les actions soient les gages les plus sûrs de la volonté, il serait imprudent de leur accorder une foi entière avant d'en avoir mesuré la grandeur et pesé l'importance. Souvent la fraude se fait précéder d'un fantôme de loyauté, et se préparc la confiance d'autrui par sa fidélité dans les petites choses, afin de mieux tromper dans les grandes. 4° et 5° La clef qui ouvre infailliblement les plus secrètes entrées des cœurs, c'est l'exa-
men attentif des caractères que donne la nature, et des fins vers lesquelles tendent les désirs des hommes. L'observateur doit se garder d'un excès de finesse, qui lui ferait supposer dans le commun des hommes une habileté qu'ils n'ont pas. Il en est d'autres qu'il faut scruter jusque dans les plus profonds replis de l'âme. On dit que Tigellinus, voyant qu'il ne pouvait égaler les ministres des plaisirs de Néron, descendit dans les arrière-pensées du tyran, et partagea sa puissance en se faisant le ministre de ses craintes. 6° Il faut savoir user avec discernement des observations et des rapports d'autrui. Les ennemis d'une personne vous apprendront ses défauts et ses vices; ses amis vous diront ses vertus et ses qualités ; vous saurez par ses serviteurs son humeur et ses habitudes; ceux qui l'approchent de plus près et qui l'entretiennent vous feront part de ses opinions. La rumeur publique mérite peu de foi, et les jugements des supérieurs sont suspects, parce que rarement il leur est donné de voir à découvert dans l'esprit de ceux qui leur obéissent et qui les craignent.
« Après la connaissance des autres doit venir la connaissance de soi-même. Il est nécessaire de se soumettre à un examen rigoureux, de ne point se traiter avec trop de bienveillance, de se demander compte de ses facultés, de ses forces, de ses res-
sources, et aussi de ses défauts, de ses incapacités et des obstacles que Ton doit craindre. On se mesurera aux choses et aux hommes de son temps pour reconnaître s'il convient de s'abandonner à son naturel ou de s'imposer quelque contrainte; pour choisir entre toutes les carrières celle où Ton se sentira le pied le plus leste et le plus sûr, où Ton prévoira le moins de rivaux, où l'on aura autour de soi une plus grande solitude de talents et de vertus.
« Il est beau de se connaître, mais c'est peu si l'on ne médite ensuite l'art de se montrer et de se cacher à propos, de parler ou de se taire, de fléchir et de se relever, de modifier au degré convenable ses penchants ou sa conduite. — Ce n'est point l'œuvre d'une médiocre prudence, que de parvenir à donner aux autres une haute opinion de soi, en faisant valoir avec tact et délicatesse ses talents, ses mérites, et jusqu'aux avantages qu'on a reçus de la fortune. L'ostentation, traitée un peu sévèrement par les moralistes, doit rencontrer plus de tolérance du côté des politiques. Car, ainsi qu'on a coutume de dire : c< Calomniez audacieu- « sèment, il en reste toujours quelque chose; » on peut dire encore : « Vantez-vous avec audace, toua jours quelque chose en demeurera dans l'opinion « de vos auditeurs. » 11 n'est point rare de ren-
contrer des esprits solides qui sont punis d'une discrétion trop scrupuleuse, et qui, faute de vent, ne font point voile sur la mer de ce monde. — On ne doit pas mettre moins d'art et d'importance à cacher ses défauts, ses malheurs, ses injures. Pour dérober ses défauts à la censure publique on peut employer une triple industrie : les précautions, les prétextes et les aveux. Les précautions sont innombrables : l'usage des prétextes doit être soumis à cette règle qu'un poëte a ingénieusement tracée : Sœpe latet vitium proximitate boni. Si donc nous avons remarqué en nous quelque vice, cachons-le sous le masque et le manteau de la vertu voisine : la lenteur s'appellera gravité, la faiblesse se nommera douceur. 11 est utile encore, en embrassant quelque entreprise, de répandre le bruit qu'on a des raisons pour ne pas faire les derniers efforts et n'employer qu'une partie de ses ressources; ainsi passera-t-on pour n'avoir point voulu, alors qu'on n'aura point pu. L'aveu hardi d'un défaut qui ne peut se cacher est un remède peu délicat, mais d'une efficacité souveraine. Celui qui professe un mépris absolu pour les qualités qui lui manquent ressemble aux marchands habiles qui ont coutume d'exalter la valeur de leurs marchandises et de déprécier celles de leurs concurrents. Le comble de l'habileté, mais aussi le comble de l'impudence,
c'est de publier hautement ses vices et de s'en faire gloire; et, pour mieux en imposer à l'opinion, de feindre la timidité et le scrupule en des points où l'on sait qu'on excelle. Ainsi sont les poètes qui, défendant avec chaleur un vers justement attaqué, détournent la critique et l'appellent avec une inquiétude feinle sur le passage qu'ils savent le plus beau de leur œuvre. — Il n'est point facile de déterminer dans quelles circonstances il convient de parler et dans quelles de se taire. Bien qu'une taciturnité profonde, des conseils impénétrables, des menées mystérieuses, puissent quelquefois conduire au but et sollicitent toujours l'admiration, cependant nous voyons les politiques les plus heureux dédaigner souvent de dissimuler l'objet auquel tendent leurs efforts. Sylla en est un illustre exemple. — Que l'esprit soit flexible; employez vos efforts à rendre la volonté souple et obéissante aux occasions et aux circonstances. Les caractères graves et qui ne savent pas changer ont d'ordinaire plus de dignité que de bonheur.
« Les préceptes particuliers sont nombreux : en voici quelques-uns qui serviront d'exemples : 1° On s'accoutumera à juger du prix de toute chose en raison du rapport qu'elle peut avoir avec les fins qu'on s'est proposées; les éléments de cette sorte de mathématiques intellectuelles consistent dans
la connaissance exacte des puissances qui, a différents degrés, contribuent à la formation et à la multiplication de la fortune. Au premier degré je place l'empire de soi-même; au second, les richesses; au troisième, la bonne renommée : les honneurs viennent en dernier lieu. 2° Gardonsnous d'une grandeur d'âme qui nous ferait porter nos désirs au-dessus du point que peuvent commodément atteindre nos forces. Ne ramons point contre le courant des choses. Il est sage, ce conseil d'un ancien : Fatis accède deisque. 5° N'attendons pourtant pas toujours que l'occasion vienne nous saisir, sachons quelquefois la provoquer et marcher à la tête des événements pour les conduire au terme de nos volontés. 4° 11 est téméraire de former des entreprises qui consument beaucoup de temps. La tyrannie d'une occupation trop prolongée est souvent fatale. C'est pour cette cause que les hommes adonnés à des professions laborieuses, les jurisconsultes, les orateurs, les théologiens les plus savants, ne savent point fonder leur fortune ni l'agrandir. 5° Imitons la nature, qui ne fait rien en vain. Ce ne sera point un travail difficile si nous combinons nos spéculations et nos affaires de façon que l'une soutienne l'autre, et qu'un échec reçu sur un point puisse se réparer par un avantage que nous remporterons ailleurs. Hien ne convient moins
à un politique que de s'ensevelir dans la contemplation et dans le soin d'une seule chose. 6° Ne nous attachons point trop étroitement à un parti, à un poste, à une espérance, quelque solidité que nous pensions y voir. Mais ayons toujours une fenêtre ouverte pour fuir au moment de l'orage, une porte dérobée pour rentrer après. 7° Il est bien de se rappeler ce mot de Bias, pourvu qu'on n'en fasse point un usage perfide : « Aimez vos amis, sans « vous ôter le droit de les haïr un jour; haïssez vos a ennemis en vous réservant la possibilité de les « aimer. »
On doit se tenir averti que l'auteur n'a prétendu choisir et proposer ici que des règles que la morale avoue et des moyens honnêtes; pour ceux qui chercheraient la fortune par des voies plus courtes, mais fangeuses, il les renvoie à l'école de Machiavel (1). — Néanmoins nous trouvons dans les récits de Bacon d'autres maximes que nous ne saurions passer sous silence et qui font corps de doctrines avec celles-ci : « Quand le vice est « utile, dit-il quelque part, le fuir, c'est pé- « cher (2). » Ailleurs, à celui qui craint d'avoir offensé le prince, il conseille de rejeter la fini te
(1) Voyez Faber forlunœ suce, chapitre do neuf pages in-folio inséré d.ins le livre de Dignitale cl mit/mentis.
(2) Onuitnenfa ralionalia.
sur les autres ( 1 ) . Enfin, dans un autre passage, il se propose pour modèle le philosophe Arislippe, qui, s'étantjeté aux pieds deDenys le tyran, répondit aux reproches d'un spectateur indigné : « Est-ce ma « faute si Denys a les oreillesaux pieds (2)? »
Bacon ne tarda pas à mettre en pratique des principes et des exemples si profondément médités. Cette fortune si longtemps rêvée et si savamment poursuivie, il allait bientôt l'atteindre. Il avait su obtenir dans le parlement, par son éloquence et par son opposition modérée, autant de crédit qu'il lui en fallait pour attirer sur lui l'attention du gouvernement sans exciter sa colère. Tandis qu'avec des insinuations malveillantes il écartait ses rivaux, son humilité lui gagnait la faveur des grands. 11 parvint à trouver accès auprès du roi lui-même; il jugea probablement que ce prince avait les oreilles placées au même endroit que Denys, et il en prit le chemin. Ainsi, d'une part, il flattait la vanité de Jacques en lui dédiant ses ouvrages, en lui prodiguant dans ses pompeuses préfaces les louanges les plus démesurées, en le comparant
(1) De dignitale et augmeniis, lib. VIII, c. II.
(2) De dignitale, préface: Propterea non sunt damnandi viri docti, ubi cum res postulat aliquid de sua dignitale remittunt sive imperante nccessitate sive imperante occasione, quoad quamvis humile videatur et servile primo intuitu, tamen venus rem œstimanti censebuntur non personne sed tempori ipsi servire.
tour à tour à Hermès Trismégiste et à Salomon; en même temps il flattait sa paresse, par l'habileté avec laquelle il abordait les affaires les plus ardues, en dissimulait les difficultés, et faisait taire au besoin devant la volonté royale toutes les objections de la raison. C'était là ce qui convenait merveilleusement à l'indolence de Jacques, et ce qu'il appelait traiter les affaires suavibus modh (1). Aussi récompensa-t-il Bacon, en lui conférant successivement les honneurs de la chevalerie, les charges de conseiller savant, de solliciteur général, de juge de la maison du roi, d'attorney général, de membre du conseil privé. Nous ne dirons point les bassesses qui accompagnèrent le cours de cette élévation rapide (2). Enfin, après avoir longtemps
(1) 11 n'est pas inutile d'extraire ici un passage d'un Mémoire de Biicon sur la pacification de 1 Église, et de comparer le langage qu'il tient au roi Jacques avec celui dans lequel il essayait de charmer la reine Elisabeth.
« Je soumets humblement à votre jugement souverain toutes les « idées que je propose ici : c'est comme une obole que je viens « jeter dans le trésor de votre sagesse. De même que les astronomes « observent que la réunion des trois astres en conjonction produit « d'admirables e!fets; ainsi, puisque en Votre Majesté se réunissent « trois lumières : la lumière de la nature, la lumière de la science « et par-dessus tout la lumière de L'Esprit-Saint, votre règne ne « doit-il pas être comme une heureuse constellation levée sur le « ciel de vos États? »
(2) J'invoquerai cependant la disgrâce de son ancien rival Coke, à laquelle Bacon travailla avec une haineuse persévérance, aiguillonnant le mécontentement royal, que la fermeté de ce jurisconsulte rigide avait provoqué. Il prit aussi une part honteuse à la perte de Walter Mawleigh, qui, condamné à mort au commencement de ce
mendié la succession du vieux garde des sceaux Egerton, qui ne mourait pas assez vite au gré de sa cupidité, il l'obtint; et, en 1619, il changea le titre de garde des sceaux contre ceux de lord chancelier d'Angleterre, baron de Vérulam, vicomte de Saint-Alban, et s'assit, courtisan impur, sur le siège de Thomas Morus.
Il était arrivé à l'apogée de ses espérances : la Providence le plaçait au poste d'honneur, et sur les frontières pour ainsi dire de la prérogative royale et des libertés publiques; il se voyait environné de la double majesté du monarque et de la nation : cependant il ne comprit ni la grandeur ni le devoir de sa nouvelle dignité, il ne parut se soucier que de deux choses, assurer sa position et remplir ses coffres. Robert Carr, comte de Somerset, le premier favori de Jacques, avait fait place 5 George Yilliers, qui devint bientôt marquis et duc de Buckingham, et maire du palais sous ce roi fainéant : Bacon se tourna du côté de l'astre nouveau qui se levait sur l'horizon, travailla à la perte de Somerset, pour s'attacher par d'indissolubles liens à la fortune de Buckingham. Il se fit une gloire d'imprimer son nom avec le sceau du
règne, sortit ensuite de prison, et, mis à la tcte d"nne flotte anglaise, fut arrêté de nouveau au bout de quinze ans, victime d'intrigues diplomatiques, et, sur l'avis de Bacon, subit le dernier supplice.
roi sur les diplômes qui donnèrent des titres magnifiques et des pouvoirs exorbitants à ce présomptueux parvenu. Jl l'aida à enrichir ses parents et ses créatures par des concessions de monopoles qui écrasaient le commerce. Il alla même jusqu'à s'occuper des domaines du favori et se faire son intendant. En même temps, le luxe dont il aimait à s'environner engloutissait des sommes énormes. Il avait si longtemps baissé les yeux devant ses supérieurs, qu'il se plaisait maintenant à éblouir de son opulence les regards de ses inférieurs et de ses égaux. Jamais il n'y avait eu d'ordre dans l'administration de ses affaires privées; deux fois dans sa jeunesse ses créanciers l'avaient conduit en prison : maintenant ses domestiques infidèles se prévalaient de sa faiblesse, dilapidaient ses biens, abusaient même du sceau du roi en son absence. Devenu le premier magistrat de son pays, il ne rougit pas de tendre la main pour accepter les présents de ceux qui attendaient de lui des sentences. On dit pourtant que dans ses jugements l'équité ne fut jamais trahie; mais s'il ne vendit point la justice, il souffrit qu'elle lui fût payée. — La mesure était remplie. En vain il se cramponnait au sac de laine (1) où l'ambition l'avait fait par-
(1) Oa sait que le chancelier d'Angleterre siège au parlement sur un sac fie laino.
venir on rampant. Un coup do foudre Ton fit descendre.
Au commencement do la session de 1621, la Chambre des communes, organe des sentiments de la nation, atîaqua les monopoles; et, ne pouvant atteindre le marquis de Buekingham, qui en était le premier auteur, tourna sa vengeance contre Bacon, qui les avait sanctionnés. Le 21 mars, elles présentèrent à la Chambre des lords un acte d'accusation qui chargeait le lord chancelier de s'être laissé corrompre par des présents dans l'administration de la justice. Le lord chancelier, abandonné du patron pour lequel il avait encouru la honte, délaissé du roi, accablé par ses propres souvenirs et par l'opinion générale, qui n'avait point oublié ses turpitudes passées, le lord chancelier fut malade, demanda du temps pour se défendre, et ne se défendit pas. La commission chargée d'instruire son procès établit qu'en vingt-sept différentes occasions il avait reçu plus de six mille livres sterling, des meubles, des diamants, des prêts gratuits, et jusqu'à une douzaine de boutons : car toute proie était bonne à cette insatiable cupidité. Le lord chancelier répondit à ces incriminations par un aveu général de ses fautes et par une humble supplique où il conjurait la Chambre de ne lui infliger d'autre peine que celle de la destitution. La Chambre
ne pouvait se contenter ni «l'un tel aveu, ni d'un tel châtiment : elle exigea de Bacon une confession détaillée de tous les griefs portés contre lui : il la fil, et en conjurant Leurs Seigneuries « d'être mice séricordieuses pour un roseau brisé. » Mais Leurs Seigneuries étaient hautaines : en écrasant le roseau, elles pensaient humilier le favori dont il avait été l'instrument ; elles le foulèrent aux pieds sans compassion. Le 5 mai, les procédures étant achevées, les lords envoyèrent leur messager aux Communes pour leur faire savoir qu'ils étaient prêts à rendre jugement contre le lord chancelier, si elles venaient le requérir, leur orateur portant la parole pour elles. Les Communes se rendirent à cette invitation, l'orateur se présenta à la barre, et, après trois profonds saluts, il dit : ce Les chevaliers, cice toyens bourgeois des Communes ont adressé leurs ce plaintes à Vos Seigneuries au sujet des actes « exorbitants de corruption et de subornation coince mis par le lord chancelier. Nous apprenons que a Vos Seigneuries sont prêtes a rendre leur jugece ment : c'est pourquoi, moi, leur orateur, je viens ce en leur nom demander humblement qu'il vous ce plaise de prononcer la sentence contre le lord ce chancelier, ainsi que la nature de ses fautes ce l'exige. » Et le lord grand juge, prenant la parole, répondit : ce Monsieur l'orateur, sur la plainte*
« des Communes contre le vicomte de Saint-Alban, « chancelier du royaume, la haute cour l'a trouvé « coupable, selon son propre aveu, des crimes et « des actes de corruption dénoncés par les Coince mimes, et de plusieurs autres crimes de même « nature. En conséquence, la cour, l'ayant averti « de se défendre et ayant reçu ses excuses, a cru « devoir, nonobstant, procéder au jugement; et, « par ces motifs, la cour prononce: — 1° Que le « lord vicomte de Saint-Alban, chancelier d'An- « gleterre, est condamné à une amende de qua- « rante mille livres; 2° qu'il sera emprisonné à c< la Tour durant le bon plaisir du roi; 5° qu'il « sera toujours incapable de remplir aucun office, « place ou emploi dans le gouvernement et dans « les finances publiques; 4° qu'il ne siégera jamais « au parlement, et ne pourra demeurer dans le « rayon de la cour. — Voilà le jugement et la ré- « solution de la haute cour des lords (1). »
11 est des caractères que l'adversité retrempe : le malheur qui venait de frapper Bacon acheva de briser les ressorts de son âme. Après s'être tenu trente ans courbé sur les degrés du tiône, vieillard débile, il ne put relever la tête. Durant les cinq années qui s'écoulèrent du jour de sa disgrâce à
(I) Journal de la Chambre des lords, séance des 20 mars, w2i avri', 50 avril, 3 mai lGïM. Yovcz aussi Ruhwort.
4lJ0 MÉLANGES.
celui de sa mort, il ne cessa d'importuner le monarque aux gages duquel il avait été. 11 en obtint successivement sa liberté, l'exemption de son amende, l'abrogation de la clause qui le bannissait de la cour, et enfin les lettres de grâce qui le relevaient de toute incapacité. Mais ses vœux n'étaient pas accomplis. Comme l'Orateur romain, sous les délicieux ombrages de Tusculum, regrettait les jours orageux de Catilina, les triomphes du Forum et les acclamations bruyantes de ses clients; ainsi Bacon languissait dans sa docte retraite, se rappelant avec envie le temps de son esclavage doré, et cherchant à reprendre ce joug pesant qui avait laissé sur son front de si déplorables cicatrices. On souffre à le voir implorer tour à tour Buekingham, qui l'avait payé de tant d'ingratitude; h prince de Galles, qui ne l'aimait pas, et qu'il appelle son rédempteur; Jacques lui-même, qu'il nomme son créateur et presque son Dieu. 11 est déchirant de lire ces lettres où le génie de l'homme et la parole divine sont profanés en même temps, et employés à des sollicitations d'autant plus dégradantes qu'elles n'étaient pas dictées par une impérieuse nécessité. — « Sire, voici un an et demi que « dure ma misère. Mon imprévoyance ne m'a laissé « que peu de biens, guère plus que je n'en avais « trouvé dans la succession de mon père. Mes di-
BACON, mi
ce gnités rue restent, comme des marques de votre <x faveur passée, mais aussi comme autant de farce deaux pour ma fortune présente. Les pauvres déce bris que j'avais conservés de mon ancienne opu- « lence, soit en vaisselle, soit en joyaux, je les ai « distribués à de pauvres gens auxquels je devais, « gardant à peine ce qui convenait pour ma subsiste tance. En sorte que, pour conclure, il faut que « je dévoile ma misère aux yeux de Votre Majesté, « et que je m'écrie : Si ta deseris nos, périmas! ce — Vous ressemblez au Créateur, qui produit et « ne détruit pas. Aussi, moi qui ai longtemps eu « le bonheur d'approcher de Votre Majesté, ai-je c< assez de foi aux miracles pour être assuré que « vous ne souffrirez pas que votre créature soit ence tièrement défigurée, et qu'une tache efface pour ce jamais de votre livre un nom que votre main sacc crée s'est plu si souvent à agrandir. Ayez assez ce pitié de moi, mon seigneur et maître, pour ne ce pas permettre qu'après avoir porté les sceaux je ce sois réduit à porter la besace. — S'il arrivait ce que Votre Majesté me crût encore propre à quelce que chose, et voulût bien me conférer quelques ce fonctions publiques, je voudrais nie conduire de ce façon que rien ne pourrait me décourager. Je ce me tiendrais heureux de me retrouver a votre c< service., ne fût-ce qu'en qualité de pionnier ou de
492 MÉLAiSGES.
« garçon de charrue (1). » Et, en finissant ces lettres, il se comparait aux mendiants qui se tiennent sur la porte des églises, demandant l'obole des passants et promettant de la payer avec des prières. Le passant couronné fit comme tant d'autres, il laissa tomber l'obole dans la main du mendiant, mais il en détourna les yeux avec mépris, et ne le convia point à le suivre dans son palais.
Bacon mourut dans la solitude, en 1626, à l'âge de soixante-six ans.
Et maintenant ne sont-ce point deux visions différentes qui viennent de passer devant nos yeux? D'où vient que cet homme de génie et cet homme d'État portèrent tous deux le même nom de François Bacon? Jamais il n'y eut tant de dissemblance entre deux frères ! N'y a-t-il point là quelque erreur de la postérité, quelque confusion de deux indivuadilités distinctes ; ou bien ne serait-ce pas le renouvellement de ce vieux récit mythique qui fait asseoir Hercule aux pieds d'Omphale? Non.
(1) Lettre de Bacon, à la fin du deuxième volume de ses œuvres eu anglais.
liACON. 493
La proximité des temps ne permet pas ie doute, le symbolisme n'est ici de nul secours : ces deux hommes ne sont qu'un homme, ces deux histoires ne sont que l'histoire d'une seule vie. Oui, celui que nous avons vu, au premier réveil de sa raison, secouer si fièrement la servitude de l'école; celui qui, par la seule puissance de sa pensée, renversa une autorité usurpatrice, vieille de deux mille ans; celui de qui la science recevait des lois et devant qui la nature se plaisait à dévoiler ses mystères ; celui qui s'était fait un si vaste empire et s'y mouvait avec tant d'aisance et de majesté, qui se révélait par de si admirables ouvrages, bravait si généreusement la colère et la jalousie de la multitude des esprits subalternes, et s'agenouillait si magnifiquement devant Dieu ; celui enfin qui nous apparaît, exerçant une si heureuse influence sur le développement des connaissances humaines et sur la prospérité des nations, couronné de tant de rayons de gloire : c'est le même que nous avons trouvé faisant dès sa jeunesse l'apprentissage de la servitude des cours, et qui durant quarante ans se tmîna dans les fangeux sentiers du pouvoir, tressaillant d'espérance ou de crainte à la parole d'une reine capric'n use ou d'un monarque imbécile, et ne s' arrêtant jamais ni devant le crime ni devant l'ignominie; c'est le même qui traçait pour son
usage do si odieuses maximes, qui mendiait des bienfaits et trahissait son bienfaiteur ; c'est le môme eneore qui exerça une si funeste influence sur les destinées de son pays, qui reçut un affront retentissant et mérité, qui ne sut point couronner ses cheveux blancs de l'honneur d'une infortune noblement portée, et laissa planer sur son tombeau de sinistres souvenirs. C'est le même; et, si nous avons au cœur quelques sentiments de pitié ; si nous ne voyons pas sans tristesse la cognée au tronc d'un vieux chêne, le serpent dans le nid des oiseaux, un volcan sous de riantes contrées, une blessure dans un corps plein dévie ; si nous voyons avec douleur l'erreur et la folie, la souffrance et la mort, et cette infirmité qui est dans toutes les choses terrestres même les plus grandes et les plus belles, nous pleurerons ici : car il y a plus qu'erreur et folie, il y a plus que la souffrance et la mort ; il y a avilissement d'une grande âme, il y a une sublime créature à qui Dieu avait donné une mission glorieuse, et qui s'est dégradée. Vous étiez envoyé, Bacon, ainsi que le corbeau de l'arche, à de vastes découvertes : et, comme lui, vous jetant sur une honteuse pâture, vous avez oublié d'où vous étiez venu, et vos égarements ont alarmé les hommes qui vous attendaient au rendez-vous sacré du devoir. Votre exemple a pu faire maudire la
science et douter delà vertu. Vous êtes grand, mais vous avez été mauvais. Et, malgré les honneurs de votre nom, nul homme de bien, vous apercevant à travers les âges, ne s'écriera avec une sainte jalousie : « Je voudrais être lui ! »
Pour nous, que le passé doit instruire, quelles leçons tirerons-nous de ces récits? Qui nous dira comment l'intelligence et la volonté peuvent former entre elles une si bizarre alliance, que Tune aperçoive le bien, et que l'autre choisisse le mal ? Gomment se peut faire ce prodige, que la lumière inonde l'entendement, et que l'âme reste glacée? Oui donc a brisé l'accord qui devrait unir ces deux puissances de l'homme dans une juste proportion? Qui peut le rétablir?... car Bacon n'est point seul, et j'entends des milliers de voix lamentables qui s'écrient avec lui :
.... Video meliora proboque ; Détériora sequor
Et cependant ce n'est point ici une loi fatale à laquelle tous les hommes soient sujets; il en est plus d'un qui traversèrent la vie tête levée; il en est plus d'un chez qui toutes les puissances de l'âme s'associèrent dans une harmonie parfaile pour faire des actions mémorables et montrer à l'humanité qu'elle ne doit point désespérer de soi.
C'est un de ceux-là que nous allons étudier maintenant, et dans cette étude nous trouverons les éléments nécessaires pour résoudre le problème que nous venons de poser.
La philosophie est une grande et magnifique conception, mais c'est une conception humaine. Éclose aux faibles lueurs de quelque lampe solitaire, accueillie dans de savantes écoles, peu connue de la multitude, elle est adoptée de temps à autre par de rares génies qui s'en font les docteurs et les interprètes, et qui obtiennent ainsi le nom de sages. Mais la philosophie est une idée et non une puissance; elle demeure dans les régions de l'intelligence; elle n'agit guère sur le domaine de la volonté ; c'est presque toujours une clarté sans chaleur. Nous en avons vu quelque preuve dans la vie de Bacon. — La religion est une concepfion divine ; c'est plus encore, c'est une puissance; car ce que Dieu conçoit, il le veut. Depuis le commencement elle est dans le monde : elle y est
visible, agissante, accessible à tous ; mais toujours il se trouve un certain nombre d'hommes choisis qui se font d'une manière plus spéciale ses disciples et ses instruments; elle ne s'enferme pas dans leur esprit, elle le déborde, s'empare de leur volonté, envahit toute leur âme et se reproduit dans toute leur vie. Les sa in I s sont donc sur la terre les représentants de cette chose divine; ils la représentent chacun sous un aspect différent, chacun avec un caractère qui lui est propre, selon le siècle où ils sont nés, selon la mission qu'ils ont renie. Saint Thomas de Cantorbéry est une de ces glorieuses figures qui nous apparaissent au moyen Age, soutenant sur leur tête l'édifice religieux. Avant donc de retracer son histoire, il importe d'exposer les principes dont la défense reposa sur lui, il importe de voir si la pensée qui le conduisit au martyre était une pensée individuelle, conçue en un jour d'orgueil, ou si c'était celle de onze siècles chrétiens qui l'avaient précédé.
Sur toute la face du globe il existe des sociétés où les hommes mettent en commun leurs travaux et leurs lumières pour passer le moins malheu-
reusement possible les heures de leur pèlerinage, et pour accomplir leurs destinées terrestres. Ces sociétés sont diverses comme les besoins qui leur donnent naissance, resserrées dans d'étroites limites, vivantes quelques siècles, puis éteintes pour toujours. L'Église est une société formée pour l'accomplissement des destinées immortelles du uenre humain. Présente clans tous les lieux et dans tous les âges, elle rassemble toutes les Ames qui veulent marcher sous ses auspices, elle les accompagne dans leur course et jusqu'au delà du tombeau. Elle réunit dans une alliance mystérieuse les générations qui sont encore dans les combats de la vie actuelle, et celles qui traversent les expiations de la vie future ou qui se reposent dans ses triomphes. Ainsi elle est indépendante de ces sociétés passagères qu'elle voit naître et mourir, elle n'est point soumise aux conditions de l'espace et du temps, elle se meut dans l'infini. Elle a reçu de Dieu l'infaillibilité pour dire le vrai, elle a droit de réclamer des hommes la liberté pour faire le bien. Mais, si elle doit être libre dans son action extérieure, à plus juste titre le sera-t-el!e dans son organisation intime. Or l'organisation de l'Église s'appuie sur trois bases : une hiérarchie dont les membres se renouvellent et se succèdent en vertu d'une Ir.insmission légitime; une juridiction exer-
cée aux différents degrés de la hiérarchie sur ceux qui lui sont soumis; un pouvoir répressif et pénal dont l'effet le plus rigoureux est d'exclure temporairement de la société religieuse ceux qui n'acceptent point ses lois ou ses enseignements. Liberté d'élection, liberté de juridiction, liberté d'excommunication, telles sont les trois libertés fondamentales de l'Eglise qui furent en elle dès ses premiers temps, dont elle peut modifier l'exercice par condescendance pour les besoins d'une époque, mais auxquelles nulle puissance humaine n'a le droit de toucher (1).
Ces libertés, déposées en germe dans le cénacle où s'assemblaient les onze pêcheurs de Galilée, portées avec la parole divine aux extrémités de la terre,
(I) Dans cette exposition des libertés de l'Église nous avons suivi scrupuleusement les décisions du droit canonique, et le savant Commentaire de Zallinger, imprimé à Rome sous l'approbation de l'autorité religieuse. Toutefois nous ne nous dissimulons point les difficultés du sujet, et nous prions le lecteur d'excuser les erreurs nombreuses peut-être où notre jeunesse et notre insuffisance nous auront fait tomber. -*■ L'indépendance des deux ordres spirituel et temporel, de l'Église et de l'État, est expliquée d'une manière lumineuse dans une lettre du pape Gélase à l'empereur Anastase (Decretum, dist xcvr, 10), et dans plusieurs autres textes de S. Innocent, de Félix et de Nicolas, pape<. Voyez aussi S. Ambroise (de Basilicis non tradendis), Isidore de Peluse (liv. III, ep. 249) et Fénclon [Discours pour le sacre de V électeur de Cologne, première partie). Ces questions ont encore été traitées par M. Lacordaire aux conférences de Notre-Dame, et plus d'une fois dans le cours de ce travail nous avons essayé de reproduire un souvenir imparfait de ces admirables discours.
S. THOMAS DE GANTORBÉRY. 501
prirent racine partout où fleurit une communauté chrétienne (1). Durant la saison orageuse des persécutions, elles grandirent. L'Eglise combattait contre le pouvoir temporel pour sa foi, non point encore pour l'intégrité de sa constitution. Le glaive des Césars ensanglantait le seuil du sanctuaire, mais ne pénétrait point au dedans. Plus tard les Césars demandèrent le baptême, ils entrèrent dans le sanctuaire, mais l'épée dans le fourreau; ils ne disputaient point l'encensoir aux mains du prêtre, et, quand celui-ci les arrêtait sur la porte au nom de la pénitence, ils restaient dehors. Ceux d'entre le peuple qu'appelait une vocation libre allaient recevoir des évêques l'onction sacerdotale, et l'élection des évêques se faisait à son tour par le suffrage du clergé et l'assentiment du peuple. Des tribunaux ecclésiastiques s'élevaient loin du tumulte du Forum. Les prêtres y devaient terminer leurs contestations sous des formes protectrices de la majesté de leur caractère, et les laïques eux-mêmes venaient y chercher une justice pacifique et miséricordieuse. Si quelque iniquité retentissante effrayait la chré-
(1) L'élection des évoques et des diacres est racontée au livre des Actes (i et vi). S. Paul recommande aux fidèles des chrétientés naissantes de soumettre leurs contestations à la justice paternelle de leurs vieillards et de leurs pasteurs. (Corintli., I, chap. vi.) 11 retranche de sa communion l'incestueux qui s'opiniâtre dans son crime. (Ibid., v.)
tienté, 1* excommunication tonnait du haut des chaires, et les fronts les plus fiers s'inclinaient devant elle. L'Eglise croissait en force et en liberté sous la tutelle du pontificat romain. Ainsi elle Iraversa une période de sept cents ans depuis Constantin jusqu'à Charlemagne, et depuis Charlemagne jusqu'aux derniers princes de sa famille, c'està-dire jusqu'au dixième siècle (1).
L'Europe présentait à cette époque un spectacle solennel. — Partout des peuples enfants s'agitant dans leur berceau : non pas même des peuples,
( I ) Les Codes de Théodose et de Justinien présentent un grand nombre de dispositions relatives à l'organisation et à l'autorité des tribunaux ecclésiastiques. Voyez au Code, L. 25, de Clericis episcopis, L. 7 et 8, de Episcopali audientia. Les Novelles 79, 85, 125, établissent tout un système de procédure pour les personnes consacrées à Dieu : 1° quand un procès civil est intenté contre un clerc ou un moine, la cause doit être portée d'abord devant le tribunal de l'évoque, mais les parties conservent le droit d'en appeler à la justice séculière; 2° pour les contraventions à la discipline ecclésiastique, l'évèque est le seul juge, 5° pour les délits qui renferment une violation de la loi civile, le clerc ou le moine dégradé par son évêque paraît devant les tribunaux ordinaires. Je doute néanmoins que cette dernière disposition ait été admise par l'Église romaine. Les évoques étaient absolument exempts de toute juridiction temporelle. La législation de l'empire leur attribuait en outre une sorte de magistrature municipale, les faisait intervenir pour la nomination des tuteurs et curateurs, etc., etc. Les capitulai res de Charlemagne et de ses successeurs confirmèrent et étendirent l'autorité des tribunaux ecclésiastiques, soumettant sans aucune exception les clercs et les religieux au jugement de l'évèque, et l'évèque au jugement de ses collègues assemblés, sauf toujours le droit d'en appeler au saint-siège. Voyez Capitol., liv. V, 578, 590; Vf, 5GG; VII, 105, 347, 454.
S. THOMAS DE CAïsTORBÉRY. 505
mais des débris de races barbares, des tribus venues de loin, refoulées les unes sur les autres, différentes de noms, de langues et de mœurs, pleines d'une ignorance sauvage et de passions haineuses, chaos d'où devait sortir le monde moderne. Audessus d'eux l'Église, étendant ses ailes sur ces éléments orageux, les rassemblant sous une même loi d'harmonie, et versant sur eux des rayons de lumière. Parmi les peuples, des seigneurs, des princes, des rois bons et mauvais, chacun tendant à se faire le centre d'un de ces tourbillons vivants, à rattacher autour de soi le plus grand nombre possible d'atomes humains, afin de les entraîner dans l'orbite incertaine de son caprice et de son bon plaisir. Au sommet de l'Eglise, au contraire, l'unité personnifiée dans le Pontife romain, s'efforçant de maintenir Tordre universel, retenant d'une main virile chaque prince et chaque peuple dans le cercle sacré, de peur que la force des grands n'opprimât le droit des petits, de peur que l'esprit national, grandissant outre mesure, n'étouffât l'esprit catholique d'amour. — Alors commença la querelle entre l'Eglise et la féodalité, entre le sacerdoce et l'empire. La cause de l'Église était celle dis pauvres et des faibles, sa liberté était leur liberté. Tous ceux qui pouvaient échapper au servage des barons venaient se réfugier autour des abbayes
ou sur les terres épiscopales et y trouvaient un service facile, une protection assurée, et souvent du pain aux jours mauvais : plus d'une lois, de ces chaumières réunies sous un patronage religieux se formèrent de grandes villes. Si quelque âme généreuse ne se senlait pas faile pour sécher sur la glèbe seigneuriale, elle conquérait son indépendance en franchissant l'enceinte d'un monastère. En même temps les cours ecclésiastiques étaient les seules où siégeassent la science et la charité : elles appliquaient un système pénitentiaire d'où la peine de mort et la mutilation étaient bannies, et qui réalisait tout ce qu'on a rêvé de nos jours. Nonseulement leur juridiction s'étendait sur le clergé et quelquefois sur les nombreux vassaux du clergé, mais la confiance publique leur ramenait par des voies indirectes beaucoup d'affaires qui au premier abord semblaient leur devoir rester étrangères. L'Eglise se prêtait avec complaisance à ces efforts du pauvre peuple pour se soustraire à la rigueur et à la corruption des tribunaux séculiers. La féodalité se vengea de ces empiétements. Sou principe était la subordination de ceux qui possédaient la terre au seigneur dont ils l'avaient reçue : la tenure des propriétés du clergé fut assimilée à celle des fiefs ordinaires ; les rois et les grands barons prétendirent intervenir dans l'élec-
tion des évêques et des abbés, et leur conférer l'investiture; on exigea d'eux l'hommage et le service militaire ; leur juridiction fut subordonnée à celle du suzerain, et le pouvoir pénal dont ils étaient armés fut paralysé sous prétexte que le vassal ne pouvait tirer contre son seigneur le glaive même spirituel. Il y eut plus : l'empereur d'Allemagne, chef de la féodalité, avait le nom de roi des Romains, et, Othon Ier s'étant fait céder par quelques nobles familles de Rome le droit qu'elles s'étaient arrogé de placer leurs créatures sur le saint-siége, l'empereur durant trois siècles créa tour à tour des papes et des antipapes, et se joua des déchirements de la chrétienté. De temps à autre pourtant se levèrent des pontifes héroïques, un Grégoire VII se rencontra. La puissance temporelle, pour s'affermir dans l'esprit des nations, avait eu besoin d'une double sanction religieuse : le serment et le sacre. La puissance spirituelle trouva là des armes légitimes pour sa défense ; et, sans vouloir discuter si la constitution générale de la société chrétienne accordait alors au souverain pontificat le droit de déposer les rois, question difficile, du moins ne put-il pas défaire ce qu'il avait fait, effacer le caractère sacré du front des princes coupables, et délier les nations de leurs serments?
Jamais peut-être ces violentes secousses, qui
ébranlaient à la fois le monde politique et le monde moral, ne s'annoncèrent d'une manière plus alarmante qu'à l'avènement du pape Alexandre III, en l'an 1 159. A l'Orient le schisme était assis sur le trône patriarcal de Gonstantinople. La jeune royauté chrétienne de Jérusalem, déjà défaillante, appelait à son secours de nouvelles croisades. A Rome même, trois cardinaux rebelles au suffrage de la majorité avaient proclamé l'antipape Octavien. L'empereur Frédéric Ier confirma ce choix illégal, et réunit dans une commune défection ses grands feudataires les rois de Danemark, de Bohême et de Hongrie, puis il s'avança contre Rome avec le fer et le feu, comme Alaric, comme Attila, ravagea la Lombardie sur son passage, rasa Milan et fit promener la charrue sur ses ruines. x\lexandre III fut contraint d'abandonner la ville papale, et, portant dans ses mains débiles la fortune de l'Eglise, vint réclamer l'hospitalité de la France. Les deux souverains de France et d'Angleterre, Louis VII et Henri II, allèrent à sa rencontre à Courcy-sur- Loire, marchèrent à ses côtés, tenant la bride de son cheval, et consolèrent l'exil du vieillard apostolique par ce témoignage éclatant de leur fidélité. Et toutefois, si le vieillard avait pu jeter dans l'avenir un regard divinateur, il aurait vu bien des épines préparées à son front, bien des tristesses à
son cœur par l'un de ces deux hommes couronnés qui maintenant conduisaient sa monture.
En effet, depuis qu'un duc normand, fortuné pirate, avait conquis l'Angleterre, cette malheureuse contrée avait été vouée à la servitude. Les vainqueurs voulaient que tout tremblât sous leur gantelet d'airain, et ils l'appesantirent sur l'Eglise, dernière consolatrice des vaincus. Guillaume le Conquérant avait obtenu, à force d'importunités, la déposition canonique des prélats anglo-saxons. Il voulut plus encore, il prétendit exercer un contrôle suprême sur les résolutions des synodes, sur les excommunications lancées par les évêques, sur la procédure des cours spirituelles et sur la correspondance même du clergé de son royaume avec le souverain Pontife. Guillaume le Roux et Henri Ier étendirent ces prétentions , s'emparèrent des revenus des bénéfices vacants, prolongèrent le veuvage des églises pour l'exploiter au profit du trésor, et s'attribuèrent les droits de nomination et d'investiture (1). Mais toute leur violence venait se briser contre la chaire des archevêques primats de
(1) Voyez Lingard, Histoire d'Angleterre, tome IL On peut ajouter que, durant les schismes qui divisèrent la chrétienté, Guillaume le Conquérant et Guillaume le Roux défendirent à leurs évêques de décider entre les compétiteurs du saint-siége, afin de prolonger par là la vacance des bénéfices dont le trésor percevait les fruits. — Les malheurs de S. Anselme de Cantorbéry, sa vieillesse persécutée, son exil à Lyon, sont des choses assez illustres.
Cantorbéry. Les grands hommes qui l'occupèrent tour à tour, entre autres Lanfranc et saint Anselme, osèrent résister en face à ces monarques normands, à ces orgueilleux descendants des rois de la mer devant lesquels tout genou fléchissait. Instruit et encouragé par cet exemple, le clergé anglais avait profité des troubles du règne d'Etienne pour raffermir son indépendance ; et Henri II, en prenant le sceptre sur l'autel de Westminster, avait dû prêter serment de respecter les immunités de l'Eglise. Or le caractère du prince était une faible garantie de la valeur de ses promesses. C'était un esprit élevé, riche de connaissances, éloquent dans ses discours ; prompt, courageux, infatigable dans l'action. Mais sa volonté était altière, impatiente, ses colères subites et impitoyables comme la foudre, ses ressentiments éternels. Sous les dehors d'une nature ardente il cachait une habileté froide et calculatrice qui savait trouver le chemin des consciences d'autrui et échapper à tout ce qui aurait pu engager la sienne. Religion, justice, honneur, toutes ces chaînes d'or dont les âmes généreuses aiment à se lier, glissaient sur son Ame sans pouvoir l'élreindre : la crainte seule avait sur lui quelque empire; niais difficilement la laissaitil pénétrer jusqu'à soi. Jl se souciait donc peu de Dieu et se jouait volontiers des hommes, et sa
maxime était celle-ci : « Qu'il vaut mieux se repentir « de ses paroles que de ses œuvres (1). » Ainsi la menace qui se faisait entendre sur tous les points de l'Europe contre les libertés de l'Église allait aussi gronder en Angleterre. Tout était dans l'attente, et l'on se demandait avec inquiétude qui oserait accepter, qui pourrait soutenir ce formidable combat.
En ce temps-là (1161 ) le siège primordial de Cantorbéry fut vacant, et au bout de treize mois Henri II désigna pour y monter Thomas Becket, chancelier du royaume. A cette nouvelle, les esprits furent divisés. Il y eut une rumeur de sentiments et d'opinions contraires, et chacun chercha dans les antécédents du chancelier le présage heureux ou malheureux de sa conduite future. Car le peuple possède une admirable mémoire pour se rappeler le passé des hommes qu'il voit grandir et
(1) Voyez Lingard, Histoire d'Angleterre, tome II. Pierre de Blois, l'un des familiers de Henri, fait de lui le portrait suivant : Oculi ejus dum est pacati animi sunt columbini et simplices, sed in ira et turbatione cordis quasi scintillantes ignem et impetu fulminantes... est leo aut leone truculentior dum vehementius excan~ descit.
qu'il aime ou qu'il craint : il pénètre avec une surprenante facilité les obscurités de leur première vie, et l'heure où ils s'élèvent au-dessus de lui est celle où il se plaît à faire acte de puissance en exerçant sur eux ses jugements. — Les vieux Anglais se réjouissaient de ce qu'un des leurs était porté à cet honneur suprême de l'Eglise d'Angleterre, auquel, depuis un siècle, des étrangers seuls avaient été promus. On aimait à raconter la naissance de Thomas Becket, et le concours de faits merveilleux qui s'étaient réunis pour faire couler dans ses veines le pur sang des Saxons avec le sang indomptable des Arabes. On disait comment un citoyen de Londres, nommé Gilbert Becket, ayant combattu en Syrie, sous l'étendard de la croix, était tombé dans les fers d'un émir infidèle ; comment sa vertu prisonnière avait touché la fille de l'émir; comment, après la délivrance du croisé, la vierge sarrasine avait voulu le suivre, et s'était échappée du château paternel pour aller chercher au delà des mers le baptême et un époux chrétien. La Providance l'avait conduite jusqu'au milieu de Londres, jusqu'à la porte de celui qu'elle aimait : celui-ci l'avait présentée aux prêtres, et l'avait reçue de leurs mains devenue chrétienne et son épouse. On disait les songes prophétiques de cette femme étonnante, lorsqu'elle portait dans son sein ou berçait
sur ses genoux Thomas, le fils unique de ses entrailles. On savait qu'à l'ombre du cloître de Merton cet enfant avait crû en âge, en science et en vertu, que sa jeunesse s'était passée dans de longues et fortes études aux universités d'Oxford, de Paris et de Bologne, que Théobalde, le dernier archevêque de Cantorbéry, l'avait nommé son archidiacre, lui avait confié d'importantes missions, et avait souvent reçu de lui d'utiles conseils. A la recommandation de ce prélat, Henri II l'avait choisi pour en faire le dépositaire de ses faveurs, le chancelier de son royaume et le gouverneur de son fils. Au milieu de ces hautes fonctions, Thomas avait rencontré bien des ennemis parmi les hommes, et bien des dangers dans les choses. Il lui fallait lutter tous les jours contre l'avarice du monarque et contre la rapacité des courtisans; les tentations de l'orgueil et de la volupté devaient troubler jusqu'au repos de ses nuits. Pourtant sa justice avait rarement fléchi, le pays tout entier bénissait la sagesse de son administration, le renom de sa générosité s'était répandu au delà des mers avec ses bienfaits, et au milieu de la fange d'une cour corrompue sa chasteté était restée sans tache. Maintenant il était à la fois dans toute la force de l'âge (environ quarante-quatre ans) et dans toute la puissance de son crédit. Jamais deux
âmes si différentes que celles du roi et de son ministre n'avaient été unies d'une amitié si étroite : les deux premières dignités de l'Eglise et de l'État confondues sur une même tête, sur une tête si chérie du prince et du peuple, semblaient promettre une réconciliation facile entre le sacerdoce et l'empire, et commencer une ère nouvelle de paix et de bonheur. Telles étaient les espérances du grand nombre (1).
Quelques-uns, au contraire, ne trouvaient dans leurs souvenirs que des prévisions sinistres. Ils ne se rappelaient point l'enfance de Thomas Becket, et faisaient peu d'estime des prodiges dont la tradition populaire entourait son berceau. Mais ils l'avaient connu à son entrée dans la vie publique ; ils l'avaient connu ardent, impétueux, changeant volontiers de séjour et de condition, point ennemi du plaisir, avide surtout de renommée. Us ignoraient l'innocence de ses mœurs, les larmes silencieuses qu'il versait quand son grand cœur étouffait sous les insignes de la richesse et du pouvoir. Mais ils lavaient vu, lui, diacre, oint de l'huile sacrée qui fait les hommes humbles et pacifiques, déployer autour de soi une magnificence presque
(1) Quadrilogus, recueil formé des extraits des quatre histoires contemporaines de S. Thomas de Cantorbéry, publié par le P. Wolf et accompagné de la correspondance du saint. Voyez aussi Annales de Baronius, tome XX, etc.
royale, recevoir dans son palais doré les hommages de nombreux et de nobles vassaux, marcher environné d'hommes d'armes. Envoyé à la cour de France pour conclure une négociation difficile, il avait étonné les peuples par son faste et les hommes d'Etat par son habileté. Plus d'une fois, sous les drapeaux du roi son maître, lui-même avait conduit ses tenanciers militaires. Il avait guerroyé non sans quelque bonheur devant les murs de Toulouse et de Cahors; un jour même il avait jouté contre un chevalier français et remporté une brillante victoire. Assurément pour un évêque, c'étaient là de bizarres préludes. D'un autre côté, l'amitié que le roi professait pour lui n'était guère propre à rassurer les consciences craintives. Les bontés d'un tel maître étaient rarement désintéressées, elles imposaient au favori le devoir d'une complaisance sans bornes ; et on avait lieu de croire que Thomas l'archevêque payerait les dettes de reconnaissance contractées par Becket le chancelier. — Toutefois les prélats de la province et les députés des moines de Gantorbéry assemblés dans la chapelle royale de Westminster acceptèrent le candidat qui leur était désigné; Thomas Becket fut élu, et les faibles murmures de la minorité se perdirent dans un applaudissement qui devint universel.
Mais, tandis que les faux prophètes de la multitude s'épuisaient en vaines conjectures, Thomas seul avait vu devant lui se dévoiler l'avenir, un avenir sans liaison avec son passé, plus glorieux que ne pensaient ses détracteurs, plus orageux que ne l'auguraient ses amis. Henri II l'avait mandé à Falaise, et, lui montrant la mer : ce Allez, lui avaitil dit, et soyez archevêque. » Le chancelier jeta sur ses vêtements profanes un ironique regard. ce Vrai- « ment, répondit-il, vous avez fait choix d'un saint ce et religieux personnage, et bien fait pour gou- « verner une Eglise si célèbre !... Si pourtant Dieu « permet qu'il en soit ainsi, je sais très-certainece ment que votre esprit se détournera de moi. Car ce vous élèverez et déjà vous avez élevé des prête tentions que je ne pourrais souffrir, et mes ence vieux trouveront une occasion de s'interposer ce entre vous et moi ; et votre ancienne affection se ce changera en une inimitié qui ne finira point (1). » Le roi n'accepta pas l'oracle. Thomas, entraîné par les vœux des gens de bien, se laissa conduire dans la cathédrale de Gantorbéry, et y reçut en peu de jours le sacerdoce, la consécration épiscopale et le pallium. Il avait reculé d'abord devant sa nouvelle destinée, maintenant il l'embrassait tout entière,
(1) Voyez Quadrilogus, cap. xi.
résolu d'en remplir tous les devoirs, d'en subir toutes les conséquences.
Premièrement il se défit de ce fastueux appareil, de cette foule de soldats, de valets et d'histrions qu'il avait traînés à sa suite ; il déserta ces palais si longtemps remplis de sa présence. Il s'enferma dans le monastère des chanoines réguliers de sa cathédrale, se forma dans leur nombre un cercle de savants et de pieux amis, et vécut comme l'un d'entre eux. Dans le silence de sa cellule et dans l'obscurité des nuits, il consacrait de longues heures à la lecture des livres sacrés qui illuminait son intelligence, à la méditation solitaire qui donnait une trempe vigoureuse à sa volonté, à ces rudes épreuves, que l'ascétisme chrétien inventa pour subjuguer la chair. Par cette gymnastique sublime, l'athlète de Dieu se préparait à des luttes prochaines. — Sa vie extérieure, sans trahir le secret de ses austérités, était pleine de modestie. Dans sa demeure on ne trouvait plus d'autres magnificences que celles de l'aumône et de l'hospitalité ; car il y avait beaucoup de pauvres parmi son peuple. Il conçut pour eux un immense amour : chaque jour, avant l'aurore, il en appelait douze, et lui-même leur lavait les pieds et leur rompait le pain; chaque jour aussi plus de cent de ces malheureux étaient conviés à un banquet préparé par
ses ordres. Ses charités cachées dépassaient encore ses largesses publiques ; elles allaient chercher toutes les misères, et il n'était pas de fumier si délaissé qu'elles ne visitassent. Toutes les dîmes qu'il percevait étaient consommées dans cet emploi, et les revenus de l'Eglise, que ses mains ne savaient pas retenir, devenaient comme la rosée qui ne sort de terre que pour y redescendre. Cette admirable faiblesse pour les pauvres le rendait fort contre les puissants et les riches, soit qu'il fallût troubler leurs orgies, ou faire trembler leur despotisme, soit qu'il s'agît de soutenir contre leurs violences l'indépendance de quelque prêtre obscur, ou de revendiquer contre leurs usurpations des biens ecclésiastiques devenus le patrimoine des indigents. Il conserva d'abord sa charge de chancelier : ce fut pour la faire servir à ses généreux desseins, pour imprimer au pouvoir politique une direction bienfaisante. Un des derniers actes de son ministère fut sa courageuse opposition au rétablissement de l'odieux impôt connu sous le nom de danegelt (1). Puis, au bout d'un an, trouvant la crosse primatiale assez pesante, il rendit les sceaux, et brisa
(1 ) Le danegelt était une taxe que les anciens rois anglo-saxons levaient sur leurs sujets pour faire face aux invasions des Danois. Quand les .Normands, frères des Danois, se furent rendus maîtres de L'Angleterre, ils continuèrent de percevoir sur le peuple conquis cette taxe destinée à repousser la conquête.
hardiment le dernier lien qui attachait sa fortune au trône des rois. Ainsi le génie de Thomas commençait à se manifester par l'énergie de ses actions. Une transformation rapide s'opérait en lui et devenait visible au dehors : le serviteur des princes, le compagnon des grands, l'homme opulent, léger et fragile, s'effaçait peu à peu, et l'on voyait surgir à la place un homme humble et fort, le prêtre, le pasteur des peuples, celui qui devait être le premier de l'Église d'Angleterre et veiller sur le boulevard de ses libertés.
Quelque temps après, Henri II éleva ses regards vers le siège de Cantorbéry, pensant y retrouver sa créature ; il n'y rencontra plus qu'un redoutable adversaire.
L'issue de la dispute devait être terrible : l'occasion fut petite. Un chanoine, appelé Philippe de Brois, avait insulté quelqu'un des justiciers royaux. L'archevêque, ayant mandé le coupable à son tribunal, l'avait condamné à la peine du fouet et à la suspension temporaire de tout office et de tout bénéfice ecclésiastique. Le roi trouva la réparation insuffisante, et demanda que le coupable fût livré à la justice séculière pour subir un châtiment plus grave. L'archevêque répondit par un refus fondé sur la discipline des canons. Il n'en fallait pas tant pour blesser le monarque jaloux de son autorité.
Henri voulait une satisfaction prompte, éclatante, durable : il convoqua à Westminster les prélats du royaume et leur fît cette proposition : « Qu'à l'a- « venir, lorsqu'un clerc, accusé d'un délit, aurait « été dégradé par le tribunal ecclésiastique, il fût « livré au bras séculier et soumis au châtiment c< prescrit par la loi commune. » Les évêques, d'un accord unanime, repoussèrent cette proposition comme attentatoire à la majesté de l'ordre sacerdotal, qui depuis plusieurs siècles et par toute la chrétienté était exempt de toute juridiction temporelle; comme incompatible avec la législation miséricordieuse de l'Eglise, qui ne pouvait acquiescer à des arrêts sanglants ; comme contraire enfin aux maximes de l'éternelle justice, qui défendait de faire peser sur le même coupable, pour le même délit, deux condamnations et deux peines (1). Làdessus Henri sembla oublier son premier dessein, et demanda aux évêques « s'ils voudraient au moins « promettre d'observer les coutumes royales. » Les évêques tinrent conseil. Quelles étaient ces cou-
(1) « Episcopus aut presbyter aut diaconus in fornicationc aut perjurio aut furto deprehensus deponitor : non tamen a communionc excludilor. Dicit enim Scriptura : « Bis de eodcm delicto vince dictam non exiges. Eidem conditioni consimiliter et reliqui « clerici subduntor. » (Canones sanct. Apost., l24.) Dans le cas de récidive de la part du clerc dégradé, il était abandonné au bras séculier ; car la dégradation lui enlevait son bénéfice de clergie. 11 n'y avait pas de diiiiculté sur ce point.
tûmes? Le roi ne les avait point énoncées, elles n'étaient consignées dans aucun acte solennel ; ce n'étaient pas de ces usages anciens, pactes tacites mais sacrés qui ne s'écrivent point, et par là même ne s'effacent pas. Si l'on interrogeait l'histoire, l'histoire de ces temps de conquête et de trouble, elle ne rapportait pas que les rois eussent gardé d'autres coutumes que celles de leur bon plaisir, elle ne parlait que de droits tour à tour reconnus et violés, de pompeux serments et d'illustres parjures. D'ailleurs, la mystérieuse brièveté des paroles d'Henri laissait place au soupçon. Demander aux évêques une soumission entière à des coutumes inconnues, c'était leur proposer de fermer les yeux pour accepter des fers. Ils le comprirent. Le primat répondit le premier, et les autres après lui, « qu'ils ce promettraient d'observer les coutumes, sauf les « droits de leur ordre : salvo ordinesuo. » C'était en ces termes que les ecclésiastiques prêtaient serment de fidélité lors du couronnement des princes : c'était sur ces trois paroles que reposait la distinction des deux puissances, temporelle et spirituelle ; c'était l'exorcisme victorieux par lequel l'Église repoussait ce qu'il pouvait y avoir de servile dans l'obéissance : en cette formule était contenue toute l'économie du monde chrétien. La réponse des prélats n'était donc pas nouvelle; mais, quand
l'homme puissant est descendu jusqu'à la ruse, rien ne l'irrite comme de la voir découverte, parce qu'il y a là une révélation de son infirmité cachée. Le roi fut pris d'une grande colère, sortit de l'assemblée sans saluer ceux qui la composaient, et partit de Westminster le lendemain à la pointe du jour.
Mais la plupart des évêques s'effrayèrent de leur succès. Eux, accoutumés au fardeau de l'épiscopat, ne pouvaient porter la colère d'un homme. Les colonnes de l'Église s'inclinaient comme des roseaux au premier souffle de la tempête. Il leur semblait déjà sentir planer sur leur tête la vengeance royale, et, dans leur terreur, ils pressèrent le primat de retirer la clause restrictive qui avait offensé le monarque. Longtemps leurs prières demeurèrent inutiles, et le primat inébranlable. Enfin, déçu par une décision supposée du souverain pontife, il succomba comme tous les grands hommes qui ont succombé, à la trahison des siens et non pas aux assauts de ses ennemis, à des avis qu'il eût foulés aux pieds si sa générosité lui eût permis de croire à la pusillanimité de ses collègues. Thomas parut dans un concile national assemblé à Glarendon (1164), et promit, sur sa parole de vérité, « qu'il observerait les cou Lûmes de bonne foi. » Le lendemain deux conseillers de la couronne pré-
sentèrent au concile une charte composée de seize articles, dont voici les plus importantes dispositions. — En principe : les terres des archevêchés, évêchés, abbayes, étaient considérées comme terres baroniales, et les titulaires de ces hautes dignités étaient déclarés tenanciers immédiats de la couronne, assujettis à l'autorité du roi leur suzerain jusqu'à ne pouvoir sortir du royaume sans son congé. En conséquence, 1° les élections des prélats devaient se faire aux temps, aux lieux, par les personnes que le roi désignerait, se réservant le droit d'accepter ou de réprouver le candidat élu ; 2° on attribuait aux tribunaux séculiers la connaissance de plusieurs classes de procès qui soulevaient des questions de droit canonique ; de plus, l'initiative, le contrôle suprême et l'application de la peine dans les procès criminels intentés contre des clercs. Les affaires même purement ecclésiastiques devaient, d'appel en appel, arriver devant la cour du roi, et ne pouvaient être portées à Rome qu'avec son assentiment; 3° aucun des tenanciers directs du roi, aucun de ses officiers ne pouvait être excommunié, aucune de leurs terres ne pouvait être mise en interdit, avant que la cause eût été soumise à l'examen de la justice séculière. Ainsi l'Eglise d'Angleterre était détachée de la grande société chrétienne, emprisonnée dans les limites du royaume, incorporée
dans le système féodal. On l'associait aux honneurs de l'aristocratie guerrière, mais c'était pour l'associer aussi à ses turpitudes. On la revêtait malgré elle d'odieuses livrées, et on la faisait asseoir despote au milieu des peuples, esclave aux pieds des rois. Elle était dépouillée de cet héritage de libertés qu'au jour de sa naissance elle avait reçues de l'Eglise romaine sa mère. Plus de liberté d'élection ; le prince allait disposer à la fois des deux glaives, et régner sur le domaine des âmes par la parole du prêtre comme il régnait sur le sol par la lance de ses soldats. Plus de liberté de juridiction ; la main de fer de la justice temporelle allait s'appesantir sur les choses les plus délicates, les plus vénérables et les plus saintes, pour tirer de toutes parts de l'or et du sang. Plus de liberté d'excommunication ; et les ministres d'un pouvoir brutal et capricieux et la foule innombrable des tyrans subalternes ne connaîtraient plus désormais ces terreurs salutaires qui seules pouvaient protéger contre leurs insultes les droits de Dieu et de l'humanité. — Telle était la charte de servitude à laquelle les prélats anglais venaient de souscrire par de téméraires et trop hâtives promesses. Ils furent requis d'y apposer leur sceau. Henri avait vaincu.
L'archevêque de Cantorbéry, consterné à la lecture des coutumes royales, avait demandé un délai
S. THOMAS DE CANTQRBÉRY. 523
pour les examiner à loisir, et se retirant du concile, il s'en allait accompagné de ses clercs. Ceuxci s'entretenaient en route des événements qui s'étaient passés, et l'un d'eux, celui qui portait la croix, se mit à murmurer à voix haute : « La « puissance publique trouble toutes choses : les « princes se sont assis et ont conspiré tous ensemble « contre le Christ Notre-Seigneur. Qui osera se « lever maintenant que le chef est tombé ? Que « reste-t-il à celui qui a perdu son honneur et sa « conscience? » Ainsi parlait le porte-croix; l'archevêque l'entendit, et lui demanda : « A qui «s'adressent ces paroles, ô mon fils? — A vous, « dit le clerc, à vous qui avez aujourd'hui perdu « votre honneur et votre conscience, alors que vos « mains consacrées à Dieu se sont étendues pour « jurer l'observation de ces lois iniques. — Je me « repens, » répondit l'archevêque ; et la douleur s'emparant de lui, il versa beaucoup de larmes.
Ces larmes furent fécondes. — Pressé entre ses remords et son serment, dans une ineffable angoisse, il écrivit au pape pour le faire juge de sa situation, arbitre de son devoir. Le pape condamna les constitutions de Clarendon, flétrit d'une réprobation énergique ceux qui les avait jurées, loua Thomas de son repentir, et l'encouragea à en donner des preuves authentiques. — Thomas n'avait
point brisé lui-même ses engagements, il n'osa les secouer qu'après avoir été délié par celui à qui appartient la magistrature suprême des consciences. D'ailleurs, le pacte qu'il avait conclu avec Henri était un pacte de bonne foi ; la mauvaise foi de Henri le faisait nul et rendait à Thomas sa parole. Puis, s'il y avait là quelque déshonneur, n'était-il pas plus généreux de l'accepter pour soi-même que de laisser peser sur son Eglise un opprobre éternel ? La paix de l'archevêque était faite avec le roi, mais elle était faite au prix des destinées religieuses d'une grande nation : il pouvait en rester à ce point et s'assurer des jours tranquilles, des jours brillants. En rompant cette paix si chèrement achetée, il allait rassembler sur lui des outrages sans nombre et des malheurs sans fin : il serait appelé traître par les hommes méchants dont il aurait rejeté le joug pour délivrer son peuple ; il soulèverait contre lui toutes les puissances de la monarchie ; il serait mis au ban de la féodalité ; beaucoup même du sein de l'Eglise s'élèveraient contre lui, et ses timides frères dont il voulait effacer la honte l'accuseraient d'avoir voulu leur perte. De ces deux alternatives choisir la dernière était un choix héroïque ; et, s'il y a une heure de trop dans la vie de Thomas, c'est celle où il tomba, ce n'est point celle où il se releva de la sorle. Et
d'abord il refusa de sceller son ignominie en signant ces coutumes de triste mémoire ; il fit comme si elles n'existaient point, comme si cette assemblée de Clarendon n'était que le rêve d'une mauvaise nuit; il se fit cet honneur à lui-même, au prince, à l'Angleterre, de la croire toujours libre : il agit comme si elle l'était. Il exerça dans son diocèse tous les droits qu'avaient exercés ses prédécesseurs et plusieurs de ceux que leur négligence avait laissés s'éteindre ; il frappa à coups redoublés sur tous les abus, en quelque lieu qu'ils se rencontrassent. À ce bruit, Henri, qui s'était endormi dans sa victoire, se réveilla ; il vit que son captif lui échappait, et témoigna de son dépit par des vexations de plus d'un genre. L'archevêque, averti de quelque chose de sinistre, essaya deux fois vainement de quitter l'Angleterre : le roi le sut, et demanda si le royaume n'était pas assez grand pour eux deux. Les courtisans ne manquèrent pas de répondre que Thomas voulait y commander seul : ils parlèrent de ses vastes desseins, de son inflexible volonté. Ils le firent paraître comme un fantôme qui tournait autour du trône, épiant l'heure de s'y asseoir. L'ombrageux Henri, depuis longtemps indisposé par le changement de vie de Thomas, importuné du spectacle de cette austère vertu, jaloux peut-être de sa popularité, exaspéré
sans doute par sa désobéissance récente, accueillit avec faveur ces suggestions perfides. De ces colères accumulées se forma une haine plus redoutable que la colère elle-même, une haine patiente parce qu'elle se sentait forte, savante et profonde parce qu'elle voulait plus que la mort, elle voulait de longues douleurs, le supplice moral, et par-dessus tout l'infamie de celui qu'elle poursuivait.
Un parlement fut convoqué à Northampton. Là se rassemblèrent autour du roi, d'une part, les seigneurs temporels intéressés comme lui à l'abaissement du pouvoir spirituel en la personne d'un homme qui ne laissait pas en paix leurs vices et qui n'avait voulu partager ni leur tyrannie ni leur servitude ; d'une autre part, les évêques parmi lesquels il se trouvait bien des vertus, mais aussi bien des faiblesses. Là il ne devait plus être question des trop fameuses coutumes. L'archevêque devait être attaqué par ces voies détournées qui était si familières à la politique du monarque ; les arsenaux ténébreux de la législation féodale allaient fournir contre lui des armes irrésistibles : on pourrait consommer sa perte sans lui laisser les honneurs du martyre. Il fut donc cité à comparaître, et comme il crut devoir faire défaut à cette citation qui violait les règles du droit canonique et les privilèges de sa propre dignité, il fut condamné à la confiscation
de ses biens meubles, commuée en une amende de cinq cents livres. Le lendemain il se présenta, et deux autres condamnations pécunières intervinrent contre lui (1). Le troisième jour on rappela qu'en se démettant des fonctions de chancelier, il n'avait point rendu compte de son administration, et Ton évalua à quarante-quatre mille marcs les sommes dont il était redevable envers le trésor. L'archevêque répondit qu'au jour de sa consécration il avait été déchargé au nom du roi de toutes les obligations de son office de chancelier, et il le prouva par témoins. Cette excuse ne fut pas admise. L'archevêque demanda et obtint du temps pour délibérer. Durant cet intervalle, les conseils dont il fut environné lui firent comprendre ce qu'on voulait de lui : ce n'étaient point ces sommes énormes qu'on savait bien n'être plus en son pouvoir, et qui étaient allées se perdre au sein des pauvres ; c'était son abdication, c'était l'abandon du poste sacré où il venait de combattre sous l'œil de Dieu ; c'était la remise entière de lui-même et des
(1) On lui ordonna : 1° de restituer trois cents livres de rente qu'il avait perçues en sa qualité de gouverneur de deux châteaux royaux; 2° de rendre cinq cents livres que le roi lui avait remises sous les murs de Toulouse au temps qu'il était chancelier. L'archevêque alléguait: 1° que les trois cents livres avaient été dépensées aux réparations des deux places fortes ; 2° que les cinq cents livres lui avaient été données en présent: qu'au reste il ne voulait point s'abaisser à des discussions d'argent, et qu'il payerait.
intérêts de l'Eglise à la discrétion d'Henri. Ces conseils lui venaient de ses suffragants et de ses collègues, dont un petit nombre seulement, restés fidèles à son infortune, soutenaient en secret son courage (1). Son courage ne défaillit point. Il lui vint une noble et audacieuse inspiration.
Au jour fatal marqué pour son jugement, ayant dit la messe de saint Etienne premier martyr, vêtu de ses vêtements pontificaux, portant le Viatique sur son cœur, et dans ses mains la croix archiépiscopale ; armé de toutes les armes du ciel contre toutes les terreurs de la terre, intrépide au milieu des funestes pressentiments de ses serviteurs et de ses amis, il se rendit au palais, et s'assit dans le vestibule, tandis que ses juges, effrayés de cette solennelle apparition, se précipitaient en désordre dans la salle du conseil. Alors se succédèrent des scènes déchirantes de douleur, admirables de majesté. Tandis que la salle du conseil reten-
(1) Il faut compter dans ce nombre les évoques de Salisbury, de Vigorn et de Hereford. L'évêque Henri de Wincester déploya aussi dans ces jours d'alarme un caractère digne de louanges. Il répondit à l'évèque de Londres, qui demandait au nom du roi la démission de Thomas : « Un semblable conseil conduirait l'Église à sa ruine. « Car, si notre primat et notre père nous laisse cet exemple qu'un « évêque au premier signe menaçant d'un prince irrité abdique le « soin des âmes qui lui sont soumises, que reste-t-il à l'avenir, « sinon le renversement de toutes les règles, la confusion de toutes « choses au gré des grands, et l'esclavage pour le clergé comme « pour le peuple? »
tissait de violentes accusations, de paroles furieuses, de menaces et de blasphèmes, l'archevêque était seul dans la compagnie de quelques-uns de ses clercs et de ses moines, et sous la garde de plusieurs satellites. Or l'archevêque pencha la tête et dit à l'un de ses disciples assis à ses pieds : « Je crains pour toi ; mais toi ne crains « rien : tu partageras ma couronne. » Le disciple répondit : « Il n'y a de crainte ici ni pour vous ni « pour moi ; car vous arborez cet étendard triom- « phal que toute puissance humaine redoute, et « sous lequel beaucoup ont vaincu. » Et, après quelques moments de silence : ce Seigneur, ajouta- « t-il, s'ils portent sur vous une main impie, ne « manquez point de jeter sur eux la sentence d'ex- « communication. » Un autre clerc, qui était assis de même aux pieds de l'archevêque, murmura assez haut pour pouvoir être entendu : « Loin de lui une « pareille conduite ! Ainsi n'ont point fait les apô- « très et les martyrs de Dieu. Mais plutôt, si ses ence nemis en viennent là, qu'il prie pour eux et qu'il ce leur pardonne. Car, s'il lui arrive de souffrir pour ce la cause de la justice et de la liberté ecclésiastique, ce son Ame sera en repos et sa mémoire en bénédicce tion. » En écoutant ces mots, l'archevêque les recueillait dans son cœur, et les autres pleuraient. Un peu après, le même qui avait parlé le dernier,
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voulant converser encore, en fut empêché par un officier du roi, qui était là avec sa verge et qui défendit d'adresser la parole à l'archevêque. Alors il lui fit signe avec les yeux et les lèvres, de regarder la croix et l'exemple du crucifié dont elle portait l'image, et de prier : l'archevêque comprit le signe, et il fit ainsi, et il fut rempli de consolation. — Tandis que le maître et les disciples s'entretenaient de la sorte, Roger, archevêque d'York, sortit de la salle du conseil et se retira, ne voulant pas, disait-il, assister à l'effusion du sang. L'évêque d'Exeter vint se jeter aux genoux de Thomas en s'écriant : « Mon père, pitié pour vous, pitié pour « nous ! » Puis la porte s'ouvrit, et Pépiscopat anglais tout entier se présenta. Dans l'impuissance de juger leur chef sans violer ouvertement la discipline des canons, les prélats complaisants avaient promis de renier son autorité, de l'accuser devant le saint-siége, et d'obtenir sa déposition solennelle : à ce prix seulement ils avaient pu satisfaire le courroux du roi. Hilaire de Chichester parla au nom de tous: ce Vous fûtes jadis notre archevêque, « nous fûmes tenus de vous obéir. Mais parce que « vous avez juré fidélité au roi, c'est-à-dire que « vous feriez ce qui serait en vous pour la conser- « vation de sa vie, de ses membres et de sa dignité « terrestre, et que cependant vous travaillez à dé-
« truire les coutumes transmises par ses ancêtres « et maintenues par lui dans l'intérêt de sa dignité, « à cause de cela, nous vous accusons de parjure. « A un archevêque parjure nous ne devons plus « d'obéissance. C'est pourquoi, nous plaçant sous « la protection du souverain pontife, nous vous cice tons à son tribunal. — J'écoute, » dit l'archevêque. Et les prélats se rangèrent de l'autre côté du vestibule, et s'assirent dans le plus profond silence. — Enfin la porte du conseil s'ouvrit encore une fois, et les comtes et les barons s'avancèrent ensemble, et une grande troupe de nobles avec eux. Le comte de Leicester marchait à leur tête, et prit la parole: «Ecoutez votre sentence. — Ma sen- « tence ? » dit l'archevêque ; et, se levant, il reprit : «0 comte! ô mon fils! écoute toi-même. Tu n'i- « gnores pas, mon fils, combien j'ai été cher et « fidèle au roi au temps où je gouvernais les affaires « de ce monde. C'est pour cela qu'il lui a plu de « m'élever au siège archiépiscospal de Cantorbéry, « malgré ma résistance, Dieu le sait, car je connais- « sais mon infirmité, et je me suis soumis plutôt « pour l'amour de mon roi que pour l'amour de « mon Dieu. En ce temps-là je fus déchargé de « toute obligation séculière, et là-dessus je ne dois a plus aucun compte, et n'en veux rendre aucun... « Mon fils, écoute encore . Autant l'âme est plus pré-
« cieuse que le corps, autant je dois obéir à Dieu « plutôt qu'au roi de la terre. Ni la loi, ni la raison « ne permet aux fils de juger leur père. C'est pource quoi je décline le jugement du roi, et le tien, et « celui des autres, ne pouvant être jugé que par le « Pape après Dieu. J'en appelle devant vous tous à « son tribunal, et je me retire sous la protection du « Siège apostolique et de l'Eglise universelle. » Il se retira calme et majestueux au milieu des vociférations des gens de cour, et personne n'osa l'arrêter. Il sortit du palais. Une immense multitude l'attendait au dehors et commençait déjà à déplorer sa perte comme celle d'un père. Quand il parut, il fut salué d'une acclamation universelle : « Béni soit c< Dieu qui a sauvé son serviteur de devant la face « de ses ennemis ! » Et la foule des pauvres, et le peuple, et le clergé, l'accompagnèrent en triomphe jusqu'au monastère qu'il avait choisi pour sa demeure. Pour lui, voyant la joie du peuple et des pauvres, il ordonna qu'on leur ouvrît les portes et qu'on leur fît un grand festin ; et les cloîtres furent remplis de gens qui mangeaient, et lui-même prit son repas au milieu d'eux. Ensuite, ayant appris que quelques scélérats de hautparage avaient conspiré sa mort, il se fit préparer un lit dans l'église, et, se levant au milieu de la nuit, il quitta la ville, erra pendant plusieurs jours à travers l'Angleterre,
dorme de tout, mourant de fatigue : enfin une barque de pêcheur le recueillit et le porta aux rivages de Flandre, d'où il parvint, non sans périls, sur le territoire français (1).
Aux trois assemblées de Westminster, de Glarendon et de Northampton, une cause importante avait été débattue avec des fortunes diverses. Mais jusqu'ici tout s'était passé à huis clos, et, si les choses en fussent restées là, les peuples, dont les yeux ne pénétraient pas encore dans les palais des rois, n'eussent point su ce qui avait été fait pour eux. L'histoire elle-même n'y aurait vu qu'une dispute entre deux hommes, une querelle entre un prince et un prêtre dans un coin de l'Europe. Le beau caractère de Thomas de Cantorbéry se serait perdu parmi la multitude de ces vertus ignorées, qui, à chaque siècle, traversent la terre sans y laisser d'autres traces que celles de leurs bienfails. La Providence ne voulait point qu'il en fût ainsi; elle avait préparé pour cetle génération un grand spectacle. Il fallait que la scène devînt plus vaste, il
(1) Quadrilogus, 1. I.
fallait que les peuples s'éveillassent pour voir, entendre et s'instruire ; il fallait que les deux adversaires parussent, non plus comme les avocats de quelques droits individuels, comme les héritiers d'un trône ou d'un siège isolé, mais comme les représentants de deux principes : il fallait que l'Europe se rangeât à droite et à gauche, et se partageât entre eux, afin qu'ils fussent les délégués de deux factions rivales de l'humanité.
Tous deux étaient présentement dignes de leur rôle et dignes aussi l'un de l'autre. En la personne d'Henri, l'esprit de tyrannie s'était élevé par degrés à sa plus haute puissance. Il avait pensé d'abord tirer vengeance d'un homme obscur, d'un simple chanoine. Celui-ci s'était réfugié sous la protection d'une loi : Henri avait demandé l'abrogation de la loi. On avait répondu en lui montrant qu'elle tenait au système entier de la législation ecclésiastique d'Angleterre : il s'en était pris à celte législation. L'archevêque de Cantorbéry avait embrassé la défense des institutions de son Église : Henri avait tourné contre lui tous ses coups. Il ne tardera pas à s'apercevoir que l'archevêque de Cantorbéry a derrière lui l'Eglise universelle ; alors il attaquera l'Eglise universelle elle-même, il tentera de renverser l'éternel édifice, parce qu'une humble pierre a blessé quelque peu son pied royal.
Thomas de son côté, en se faisant dans sa terre natale le défenseur de la liberté religieuse, s'était rendu capable d'exercer ce patronage au nom et à la face de la chrétienté tout entière. Il avait connu dans ses controverses avec le roi quel prix lui coûterait ce dangereux honneur. Il avait beaucoup appris : beaucoup par ses premiers succès, plus encore par la faute qui suivit, beaucoup par son repentir. Tant de traverses et d'afflictions avaient été comme une expiation des prospérités de sa première vie ; il s'était purifié de tout ce qui pouvait rester dans son âme d'alliage terrestre; il était initié maintenant à tout ce que le Christianisme renferme de plus généreux sacrifices et de plus sublimes souffrances ; il était digne d'un ministère auguste et extraordinaire. Homme de douleurs, il devait devenir par excellence l'homme de Dieu.
Aussitôt que l'évasion de l'archevêque fut divulguée, le roi d'Angleterre somma ses évêques de tenir leur promesse, et fit partir quatre d'entre eux pour aller poursuivre devant le souverain pontife la déposition de leur primat. En même temps il adressa des lettres à plusieurs princes du continent, pour leur montrer dans son ennemi l'ennemi commun de toutes les couronnes, et lui fermer ainsi la porte de tous les empires.
Les quatre prélats anglais, ayant passé la mer,
se rendirent à Sens, où le pape Alexandre III résidait alors. Là, l'éloquence de leurs discours, le crédit du roi dont ils étaient les mandataires, et aussi les riches présents qu'ils distribuaient, leur concilièrent au sein de la cour romaine de nombreux partisans. Ils exposèrent avec beaucoup d'habileté le sujet de leur ambassade, et conclurent en demandant l'envoi d'un légat a latere en Angleterre, avec pouvoir de juger la cause et de prononcer la condamnation de Thomas. Mais l'incorruptibilité du pape était au-dessus de toutes les séductions. La vérité ne lui était point inconnue : il comprenait d'ailleurs la portée d'une telle demande, et quel pourrait être le rôle d'un légat dans un royaume où « résister au monarque, c'é- « tait faire comme un homme en prison qui résis- « terait à son geôlier (1). » Il refusa donc de prendre une décision avant d'avoir entendu Thomas lui-même ; et les prélats accusateurs, qui se souciaient peu d'avoir à soutenir les regards et les interpellations de celui qu'ils poursuivaient, retournèrent vers leur maître sans avoir rien fait pour l'accomplissement de ses désirs.
Cependant le vénérable fugitif avait quitté l'habit emprunté et l'humble nom de frère Christian,
(1) Ces paroles sont de S. Thomas lui-même. Quadrilogus, lib. V.
sous lequel il avait traversé la Flandre. En mettant le pied sur la frontière de France, il avait repris sans hésiter ce titre d'archevêque de Cantorbéry qui le dénonçait à la malveillance des princes. Il alla trouver Louis YI1 à Soissons, et se confia à sa loyauté. Louis VII le reçut avec honneur, et, en lui promettant son appui, lui adressa ces nobles paroles : « Si le roi d'Angleterre, dans l'intérêt de « sa dignité royale, maintient les coutumes qu'il « dit être celles de ses ancêtres, et qui offensent la « loi divine, moi aussi je conserverai les coutumes « de France pour lesquelles j'ai reçu avec le trône « un respect héréditaire. Or, c'est la coutume de la « France, depuis les temps les plus anciens, de a nourrir et de défendre tous ceux qui souffrent, « ceux-là surtout qui sont exilés pour la justice, A « un tel usage, si Dieu m'est en aide, moi vivant, « il ne sera jamais dérogé. »
Sous ces auspices, Thomas se présenta devant la cour pontificale. Plus d'une fois il y avait paru dans des temps plus prospères, alors surtout que, dans les premières années de son archiépiscopat, dans tout l'éclat de sa récente fortune, il était venu au concile de Tours. A cette époque, tous les hauts dignitaires de l'Eglise, présents dans cette ville, étaient sorlis au-devant de lui et lui avaient fait une magnifique réception. Cette fois il trouva
parmi les cardinaux une froideur inaccoutumée ; mais le pape lui témoigna toute la tendresse d'un père. Il fut beau de voir ces deux pontifes, tous deux bannis de leur patrie et de leur siège, l'un par le despote d'Allemagne, l'autre par le tyran de l'Angleterre, se rencontrer tous deux dans un même exil pour une même cause, dans une même hospitalité sur notre terre de France, justement fière de ce droit d'asile qu'elle exerçait en faveur des vertus proscrites : il fut beau de les voir, l'un portant la couronne d'épines de la Papauté, l'autre qui devait bientôt ceindre l'auréole du martyre, épancher dans le cœur de l'un et de l'autre de pieuses tristesses, se consoler et s'affermir par un échange de courageuses pensées. Thomas parut devant un consistoire avec une majestueuse candeur ; il raconta la conduite qu'il avait tenue ; il produisit les constitutions de Clarendon, et après qu'une réprobation unanime les eut condamnées, il se confessa coupable, non d'avoir désobéi au souverain et troublé le royaume, mais coupable d'avoir reçu l'épiscopat sans autre vocation qu'un caprice royal, et d'avoir sacrifié à ce caprice ses devoirs sacrés. Puis, quittant l'anneau pastoral qui ornait sa main, il le remit au Pape en le conjurant de le placer en une main plus digne. A cet aspect, toute l'assembblée fut émue. Plusieurs cependant inclî
naient à recevoir une abdication qui semblait sauver à la fois l'honneur et la paix de l'Eglise, et peut-être aussi la vie de Farchevêque. Alexandre rejeta ces avis pusillanimes ; il voulut que Thomas reprît sa dignité, et il lui en conféra de nouveau l'investiture, acceptant ainsi, par un témoignage éclatant, la solidarité du péril. Enfin, pour assurer à l'exilé une retraite qui convînt à sa situation présente, il l'envoya dans une abbaye de l'ordre de Cîteaux, à Pontigny, près de Sens.
De même qu'en prenant possession de la chaire de Cantorbéry Thomas avait rejeté loin de soi l'appareil des grandeurs terrestres, en entrant dans sa cellule de Pontigny il laissa sur le seuil ces pompes modestes et religieuses que sa haute dignité ecclésiastique l'avait jusqu'ici contraint de retenir. Le grand primat d'Angleterre, accoutumé à recevoir l'obéissance de quatorze évêques, vécut sous le vêtement de bure d'un pauvre moine, et sous la règle d'un supérieur étranger. Il redoubla d'austérités et de prières ; la Bible, les Canons, l'histoire de l'Eglise, occupaient ses longues et silencieuses journées. Entretenues dans une sphère si haute, ses idées prirent un essor que rien n'arrêta plus; il vit avec indignation ces géants de la terre, appelés princes et seigneurs, élever leurs misérables institutions comme une seconde Babel pour af-
fronter les cieux : il lança la foudre ; il condamna canoniquement les coutumes de Glarendon et prononça l'anathème sur leurs fauteurs.
A la nouvelle de ces événements, Henri II fut prompt à la vengeance. 11 rendit d'abord plusieurs ordonnances d'une incroyable barbarie pour interrompre toute relation de son royaume avec l'archevêque, et défendit de le nommer dans les prières publiques. Les biens de Thomas furent confisqués; ses parents et ses amis, dépouillés de tout, furent bannis au nombre de plus quatre cents : il n'y eut de grâce ni pour les vieillards, ni pour les malades, ni pour les femmes, ni pour les enfants au berceau; et ces quatre cents infortunés furent contraints de promettre par serment qu'ils iraient les uns après les autres visiter l'archevêque dans sa retraite, et l'affliger du récit de leurs malheurs. Ils partirent, et ce lamentable cortège vint frapper tous les jours à la porte du proscrit, comme pour le punir cruellement du plaisir secret qu'il devait éprouver naguère, lorsque la multitude des indigents se pressait dans le vestibule de sa demeure archiépiscopale, et s'en retournait les mains pleines d'aumônes et la joie sur le front. Jamais peutêtre l'imagination des persécuteurs ne fut si ingénieuse pour le mal, et jamais la charité ne reçut un défi plus honorable. Voici un roi qui imagine
pour un évêque une torture plus cruelle que la mort, et cette torture, c'est de lui montrer des pauvres qu'il ne puisse secourir; c'est de l'environner de plaintes déchirantes qu'il ne puisse consoler! Mais la charité accepta le défi : Thomas recueillit ces malheureux, partagea avec quelques-uns le pain de l'exil, adressa les autres aux nombreux admirateurs que sa réputation lui avait faits. Aucun ne manqua d'assistance, et plusieurs trouvèrent sur la terre étrangère une aisance qu'ils n'avaient point connue dans leurs foyers.
Quand les gémissements eurent cessé de se faire entendre dans la solitude de Pontigny, Henri sut encore en troubler le repos. Il fit savoir aux religieux de Cîteaux qu'il supprimerait tous les couvents de l'ordre en Angleterre, si Thomas restait plus longtemps dans leur abbaye. Ils eurent la faiblesse de faire part de cette menace à leur illustre commensal; et lui, se retirant aussitôt, alla demeurer dans la ville de Sens, que Louis VII lui assigna pour séjour. Mais les respects et les bontés dont le roi de France entourait l'archevêque étaient pour Henri comme un reproche public. Il jura d'y mettre un terme, et concerta une ruse où la générosité de Louis VII ne pouvait manquer d'être surprise. Il le pria de se faire médiateur entre l'archevêque et lui, et les convia tous deux à une entrevue dont le
lieu lut ûxé sur les confins de la Normandie. Au jour convenu, en présence des deux cours réunies, l'archevêque fut introduit, et alla se jeter aux pieds de son souverain, lui demandant la paix et se remettant à sa discrétion pour l'avenir, sauf l'honneur de Dieu. Henri reconnut dans ces paroles la restriction qui déjà, une première fois, avait irrité sa colère; il s'en montra mécontent, et proposa à l'archevêque l'arrangement que voici : « Vous pro- « mettez de me garder la même obéissance que les « plus saints des archevêques vos prédécesseurs ont « gardée au moindre des rois mes ancêtres. » En entendant cette proposition, les grands des deux royaumes s'écrièrent : « Le roi s'humilie assez. » Cependant Thomas ne pouvait consentir à une semblable proposition; car il y a dans le Christianisme un type de perfection qui ne réside point sur la terre; il y a une fierté sainte qui ne permet pas de s'asservir sans réserve à l'imitation d'un homme, quelque grand qu'il ait été, et d'accepter ses fautes par respect pour ses mérites. Le refus de Thomas étonna Louis VII et les nobles qui l'entouraient ; ils crurent y découvrir la marque d'une humeur hautaine et indomptable, et dès ce jour ils mau lestèrent ouvertement leur déplaisir. Pour lui, il vit sans alarme s'écarter ce bras royal et protecteur, sous l'abri duquel il avait respiré. Et quand
ses amis lui demandèrent où il pensait désormais aller reposer sa tête, il répondit : « J'ai ouï dire « que sur les bords de la Saône, et jusqu'au pays « de Provence, les hommes sont plus libres qu'ail- « leurs (1), je m'y rendrai à pied avec l'un des « miens : peut-être, en voyant notre affliction, on « aura pitié de nous, et on nous donnera ce qui c< sera nécessaire pour vivre jusqu'à ce que le Sei- « gneur nous ait visités. Il est pire qu'un mécréant « celui qui désespère de la miséricorde de Dieu. » Il ne restait plus à Thomas d'autre protection que la majesté du Siège apostolique. Cet asile moral, qu'alors les potentats étaient contraints de respecter, était le seul qui maintenant dérobât au roi d'Angleterre sa victime. Il essaya d'abord de le violer à force ouverte. Il enveloppa dans un même ressentiment et dans une même guerre le Pape et l'archevêque. Il interdit l'entrée de ses États aux messagers de la cour de Rome, défendit sévèrement les appels au Saint-Siège; il retint le denier de saint Pierre, vieux symbole de la fidélité des catholiques anglais : il le retint, ce qui n'est pas à dire qu'il
(1) Cette honorable désignation se rapporte au Lyonnais, qui était alors soumis au gouvernement des archevêques de Lyon. Une tradition, sur laquelle nous reviendrons ailleurs, veut que S. Thomas, comme S. Anselme, ait habité cette ville au temps de ses malheurs. 11 était digne de ces grands évéques de venir méditer au tombeau des S. Pothin et des S. lrénée la sciejice du martyre.
54 i MÉLANGES.
déchargea les peuples de cet impôt, mais qu'il le perçut à son profit. Il alla plus loin. L'antipape Octavien étant mort, l'empereur Frédéric Ier lui avait donné un successeur en la personne de Guido de Crema, et avait réuni dans une diète à Wiïrtzbourg tous les grands vassaux de l'empire pour leur faire reconnaître le ponûfe de sa création. Deux députés du roi d'Angleterre se trouvèrent à ce rendez- vous de l'iniquité. Ils se soumirent en son nom à l'antipape et promirent l'adhésion de tout le clergé du royaume. En effet, le roi d'Angleterre ordonna que tous ceux de ses sujets qui avaient passé l'âge de douze ans abjurassent l'autorité d'Alexandre 111; et cet ordre reçut son exécution. Toutefois les évêques anglais trouvèrent moyen de se soustraire à cette mesure impie qui les aurait fait descendre au dernier degré de l'avilissement. En même temps qu'Henri ébranlait l'Eglise au dehors en se liguant avec ses ennemis, il travaillait avec non moins d'opiniâtreté à sa ruine intérieure. On eût dit que le démon de la politique perfide, qui devait quatre siècles plus tard apparaître au Florentin Machiavel et lui dicter le livre des mauvais princes, se tenait maintenant aux côtés de ce roi du Nord, veillait à son chevet, assistait à ses conseils et conduisait ses desseins à leur accomplissement par les voies les plus mystérieuses et
les plus sûres. Personne, jusque-là, n'avait déployé une connaissance plus profonde des infirmités du cœur humain et des ressorts qui frappent sur chacune d'elles. Protée aux mille formes, Henri changeait à toute heure d'attitude et de langage; il dissimulait son alliance avec les schismatiques, protestait de sa soumission filiale à l'Église romaine, formait des vœux pour la paix, déplorait amèrement les dissensions qui l'avaient séparé de l'archevêque, autrefois son ami. Il contrefaisait à merveille l'innocence, et, ce qui est plus difficile encore à contrefaire, le remords. Un jour il pleura avec tant de perfection devant deux cardinaux, que l'un se mit à pleurer avec lui, l'autre éclata de rire. D'autres fois il faisait gronder l'orage : dans sa fureur, il se roulait par terre, déchirait les courtines de son lit, en arrachait la paille et la rongeait entre ses dents. A la suite de pareils accès, il écrivait à Rome des épîtres menaçantes, il annonçait une rupture prochaine : c'était peu de parler de schisme; il faisait entendre qu'il pourrait bien prendre le turban et soumettre l'Angleterre à la loi de Mahomet. Car, se donnant le choix des apostasies, une instinctive sagacité lui révélait du premier coup, entre tant de religions fausses, la religion des tyrans. Ces alternatives d'espérance et de terreur, qu'il savait ménager à propos, entre-
tenaient dans leur servitude les évêques de son royaume, et même à l'étranger tenaient en suspens beaucoup d'entre les plus considérables personnages du clergé catholique. On voyait, d'une part, l'Angleterre, accoutumée à une obéissance d'esclave, prête à se séparer de l'unité catholique au premier signe de son maître redouté ; d'une autre part, on avait devant les yeux les bonnes grâces d'un monarque puissant, précieuses en ces jours mauvais, faciles à obtenir au prix d'une seule concession ; puis des promesses magnifiques, l'Angleterre pacifiée, l'antipape abandonné, la Terre- Sainte secourue. On pensait qu'il fallait céder au malheur des temps, fléchir pour n'être pas brisé. On oubliait que l'Eglise peut bien accepter le manteau royal comme un ornement, mais n'en a pas besoin pour se couvrir; que sa nudité est variable, et que, si elle montre des blessures, ces blessures, comme celles du Christ, rayonnent d'amour et de gloire. C'est ainsi qu'Henri pénétrait dans les esprits, et, quand ses conseils étaient épuisés, il trouvait des ressources dans ses trésors. Il acheta avec des sommes considérables l'appui de plusieurs villes et de plusieurs princes d'Italie. Il sut employer à son service la simonie que Grégoire VII et ses successeurs s'étaient efforcés de chasser du sanctuaire, mais qui y conservait encore
de secrètes entrées. Un jour il se vanta effrontément de tenir le sacré collège dans sa bourse; il osa même proposer au Pape un injurieux marché. Alexandre III fit justice de cette tentation grossière. Cependant les efforts du roi ne restèrent pas toujours sans quelques succès; durant sept ans, il sut éluder à la fois et les censures ecclésiastiques que ses persécutions appelaient sur lui, et la réconciliation, qui seule devait lui épargner cette juste flétrissure. Il obtint l'envoi en Normandie de deux légats, dont l'un lui était dévoué, et qui eussent condamné l'archevêque si le Pape n'eût limité leurs pouvoirs. Il paya de paroles plusieurs autres légats qu'il ne put gagner à prix d'argent. Ainsi il prolongeait l'exil de Thomas, le harcelait de vexations, l'abreuvait d'amertumes. Enfin, ce qui lui importait le plus, il accoutumait peu à peu le simulacre d'Eglise qui subsistait dans ses Etats à se détacher de l'autorité papale et primatiale, au point qu'ayant voulu associer son fils aîné à la couronne, il le fit sacrer par l'archevêque d'Yorck, au mépris des privilèges de l'Eglise de Cantorbéry et des prohibitions formelles du souverain ponlife (1).
Contre tant d'ennemis, contre tant d'attaques savamment combinées, Thomas n'avait pour lui
(1) Quadrilogus, 1. lï, et les autres auteurs contemporains, passim.
que les vœux du pauvre peuple dont on ne se souciait guère, l'amitié de quelques moines qui partageaient son infortune, la bienveillance de plusieurs personnages haut placés, mais qui ne pouvaient rien sur son persécuteur, et l'approbation d'un vieillard entouré de pièges et opprimé comme lui. Mais ce vieillard était le Pape, et avec lui était le droit, et le droit, c'est la force morale contre laquelle la force physique ne peut prévaloir. C'est pourquoi ce qu'il y a de plus redoutable sur la terre, l'or et le fer, ce qu'il y a de plus dangereux parmi les hommes, l'intrigue et la peur, tout vint se briser devant l'intrépidité de Thomas. Tandis que son génie, porté sur les ailes de la foi, découvrait dans des contemplations sublimes les desseins providentiels dont il devait être l'instrument, sa prudence, toujours attentive, suivait pas à pas les menées souterraines de ses ennemis, déconcertait les calculs de leur politique, et son inflexible résolution tenait en échec toute leur violence. Son histoire, pendant ces sept années, est courte comme l'histoire de tout ce qui ne change point. Il excommunia les ministres des volontés royales qui avaient engagé l'Angleterre dans la ligue schismatique ; il rappela le peuple sous l'autorité d'Alexandre par une lettre pleine de douceur et d'énergie ; plusieurs fois il écrivit au roi et lui donna de salutaires et
rigides avertissements; en même temps il aiguillonnait l'inertie de ses suffragants et de ses collègues, ou bien il venait jeter le poids de sa parole au milieu des hésitations et des lenteurs circonspectes de la cour de Rome. Voici quelques fragments de ces lettres immortelles ; on y voit ce qui se passait dans cette grande âme ; mais il ne faut point oublier que celui qui les traça était prince de l'Église, qu'il parlait à ses égaux ou à ses inférieurs ; que le malheur et la sainteté l'ont revêtu d'une double consécration et lui ont donné le privilège de dire beaucoup.
Au roi d'Angleterre.