CONCLUSION
Souvenons-nous maintenant de Bacon, et mesurons dans notre pensée ses œuvres et sa gloire avec la gloire et les œuvres de saint Thomas: pesons dans la même balance les cendres des deux chanceliers.— La cendre du philosophe a été trouvée légère. Pourquoi cela? ces deux âmes ne sont-elles pas sorties de la main de Dieu, toutes deux sœurs, toutes deux noblement douées, toutes deux envoyées pour habiter le même limon, et pour s'agiter, à quatre cents ans de distance, dans le tourbillon social? L'Angleterre était pourtant plus éclairée au seizième siècle, plus libre sous le sceptre capricieux d'Elisabeth et de Jacques Ier que sous la massue de plomb de Henri Planlagenel. Si Bacon trouva dans sa pairie ces habitudes serviles auxquelles Henri VIII l'avait façonnée, la fortune de saint Thomas commença au sein de cette cour anglo-normande, où ses yeux ne rencontrèrent que des spectacles de corruption et d'iniquité. Cette infirmité naturelle du chancelier de Vérulam, qui l'empêchait de se tenir debout sur les degrés du
trône, nous l'avons retrouvée dans les premières irrésolutions, dans la condescendance extrême, dans les défaillances secrèles de Becket. Enfin, l'ignominie du premier, comme l'héroïsme du second, nous apparaît avec cejene sais quoi d'achevé que donne le malheur.
Mais qu'importent les circonstances, les caractères et les personnes ? L'histoire de Bacon est celle du plus grand nombre des philosophes. Voici Platon, selon qui le genre humain n'a de bonheur à espérer que sous le gouvernement d'un philosophe-roi; et lui-même s'assied, couronné de fleurs, à la table de Denys. Voici Aristote aux pieds d'Alexandre : Cicéron déshonorant son exil par un pusillanime désespoir, ou bien brûlant devant César le parfum avili de son éloquence ; Sénèque mourant trop tard pour se faire pardonner la familiarité de Néron. Voici Luther qui signe en faveur du landgrave de Hesse la consécration de la polygamie ; Voltaire, admis aux petits soupers de Frédéric de Prusse ; le dix-huitième siècle tout entier et ses inénarrables turpitudes ; et maintenant, sous nos yeux, des hommes dont je tairai les noms, parce qu'ils vivent ou qu'ils vivaient naguère, mais qui, eux aussi, nous ont fait connaître ce qu'on peut attendre du rationalisme en fait d'honneur et de liberté. Il n'est peut-être pas de tyran qui n'ait eu
à son service quelques philosophes, soit pour en faire les apologistes de ses actes, soit comme ces bètes superbes et curieuses qu'on entretient dans les jardins des rois.
L'histoire de saint Thomas est celle de beaucoup d'entre les saints; c'est celle de plusieurs myriades de martyrs devant les proconsuls, d'Àthanase devant Julien, d'Àmbroise devant Théodose, de Ghrysostome devant Àrcadius, de Grégoire VII devant Henri IV, de Népomucène devant Wenceslas, de Téveque Fisher et de Thomas Morus devant Henri VIII; et aussi, pourquoi ne ledirais-je point? de Pie VII devant Napoléon. Car, en ce temps-là, nous avons appris par un grand exemple que, dans l'Église de Dieu, les traditions d'une juste et religieuse indépendance ne s'étaient point perdues.
Ce ne sont donc plus deux hommes qui sont en présence, ce sont deux types : c'est le philosophe et c'est le saint ; et il faut dire ici pourquoi l'un se dégrade avec tant de génie, pourquoi l'autre conserve inviolable la virginité de sa vertu. Les choses humaines étant égales de part et d'autre, du côté qui l'emporte il faut bien qu'il y ait quelque chose de divin.
L'ame, disait un ancien sage, est une harmonie. Mais cette harmonie est brisée, et les éléments qui la composaient sont entrés en discorde. L'intelli-
geiicc, appuyée sur la raison, veut dominer ; la volonté, fascinée par des illusions perfides, refuse d'obéir : de là ces combats de tous les jours qui se livrent au fond de la conscience ; de là ces déchirements et ces larmes intérieures dont la vie est pleine. Et parce que rien ne nous est plus humiliant et plus pénible que ce désaccord entre nos pensées et nos œuvres, il faut que l'intelligence se modifie, et qu'elle tempère la sévérité de ses lois pour que la volonté s'y soumette. Mais ces lois ainsi faites et défaites à son gré, la volonté s'y soustrait encore parce qu'elle les méprise. Yoilà donc deux parties de nous-mêmes qui s'entraînent et se poursuivent l'une l'autre dans des aberrations infinies, sans jamais se réunir. Les doctrines philosophiques sont venues et ont fait selon leur pouvoir. Elles ont ramené l'intelligence dans des voies meilleures, elles l'ont formée à de hautes et vastes spéculations, elles l'ont agrandie, fortifiée de toute la puissance logique qui est en elles ; mais en elles il n'y a point une puissance d'amour, et celle-là est la seule à qui la volonté sache obéir. Dès lors la volonté leur échappe ; elle reste dans les abîmes de corruption où elle était descendue : elle y reste abandonnée à ces enchanteresses qui l'enivrent d'ignominieuses jouissances et de plaisirs douloureux, et qui sont si bien nommées Passions. Aussi ce divorce fatal
qui se voit dans toutes les âmes se retrouve plus éclatant, plus triste encore dans l'âme du philosophe : il y a en lui deux vies, celle de la tête et celle du cœur ; c'est la statue d'or aux pieds d'argile ; c'est un homme divisé , c'est-à-dire un homme faible.
Le Christianisme a eu pitié de notre nature : il a pris au ciel deux rayons, dont l'un s'appelle Foi, l'autre Charité, et ces deux ne sont qu'une même flamme; mais l'un est lumière, l'autre chaleur. Par la foi le Christianisme s'empare de l'intelligence et la tire de ses ténèbres ; par la charité il régénère la volonté et la relève de ses turpitudes. Ce qu'il fait croire à la première, à la seconde il le fait aimer : il les fait toutes deux se rencontrer sur la route pour tendre ensemble à une même fin, qui est Dieu. Voilà comment il rétablit l'harmonie primitive de l'âme : et, pour que l'harmonie ne soit pas troublée, pour que la foi ne chancelle point, pour que la charité ne défaille jamais, une société est instituée, croyante, aimante, harmonieuse, et cette société, c'est l'Église. C'est là l'origine de cette inébranlable fermeté de pensée, de cette immense expansion d'amour qui fait les saints. Le saint est un homme jeté en bronze, mais en bronze vivant; c'est un homme un, c'est-à-dire un homme fort.
Et maintenant vous avez devant vous deux grandes figures. Le rationalisme a fait l'une, le catholicisme a fait l'autre ; c'est à vous de voir auquel des deux vous voulez livrer votre âme.