DEUXIEME LETTRE
ce Nous avons attendu avec une tendre sollicitude ce que le Seigneur vous regardât, et que, vous rece pentant de votre faute, vous abandonnassiez la
ce voie perverse où des hommes mauvais vous avaient 8 entraîné... Présentement, nous vous adressons << ces lettres monitoires, afin de vous rappeler, s'il « se peut, à des sentiments meilleurs... Si vous 'd êtes un roi bon et catholique, si du moins, comme tfnous l'espérons, vous avez la volonté d'en mériter &' le titre, souffrez que je vous le dise : vous êtes ft- fils et non ministre de l'Eglise. Vous recevez Pénal seignement des prêtres, vous n'en avez pointa ^'leur imposer. Vous avez les privilèges de votre (t puissance : Dieu vous l'a donnée. Soyez recontf'naissant de ses bienfaits, et n'entreprenez pas (^contre l'ordre établi d'en haut. C'est pourquoi, &î rendez aussitôt ce qui appartenait à l'Église, et tf'fcme vous avez usurpé plutôt par les conseils des Wméchants que par l'impulsion de votre cœur... *# Laissez la fille de Sion régner libre avec son époux, «-•afin que Dieu nous fasse du bien; que votre «f¥oyaume prenne de nouvelles forces; que la honte « qui pèse sur cette génération soit effacée, et qu'il « se fasse en nos jours une grande paix... Je vous « écris ceci, mon seigneur, et je me tairai encore a pour attendre l'effet de mes paroles. Plaise à « Dieu qu'il me vienne des messagers, et qu'ils '« me disent : Votre fils le roi était mort et il est ^ressuscité ; il était perdu et il est retrouvé ! Que fc'si vous ne m'écoutcz point, moi, qui chaque jour
c< prie pour vous devant la majesté du Christ, avec « une grande abondance de gémissements et de « larmes, je crierai contre vous : et le Christ vien- « dra avec la verge. Alors il jugera sévèrement les « justices d'ici-bas ; car il sait, quand il veut, ence lever aux princes l'esprit de vie, et il est terrible « dans ses vengeances contre les rois de la terre. »
Aux évêques ses suffragants.
a Mes frères, longtemps j'ai gardé le silence, es- « pérant qu'avec l'inspiration de Dieu vous repren- « driez courage, vous qui êtes retournés en arrière « au jour du combat, que du moins quelqu'un « d'entre vous se lèverait et ferait quelque démonsce tration généreuse contre les ennemis du Ciel. « J'ai attendu, personne ne s'est levé ; je me suis c< tu, personne n'a parlé. Désormais tout le poids « de la querelle retombe sur moi... Si j'ai offensé « quelqu'un d'entre vous au temps de ma fortune, « qu'il se nomme, et je réparerai au quadruple le « tort dont il m'accusera. Mais, si je n'ai fait injure c< à personne d'entre vous, pourquoi me laissez-vous « seul dans la cause de Dieu? Retournez-vous vers « moi, mes frères, et soutenons-nous les uns les ce autres contre ceux qui en veulent à la vie de
l'Eglise, c'est-à-dire à sa liberté. Hâtons-nous, de crainte que la colère divine ne s'élève sur nous comme sur des pasteurs négligents et paresseux, et que nous soyons traités comme des chiens muets qui n'ont pas la force d'aboyer... Eh quoi ! une tempête furieuse agite la barque, le gouvernail est dans mes mains, et vous m'engagez à dormir ! . . . Vous remettez sous mes yeux les bienfaits du souverain ; vous dites que je leur dois mon élévation ; vous rappelez mon origine obscure. Il est vrai que je ne compte pas des rois dans ma lignée; mais j'aime mieux êlre de ceux qui, par leur mérite, se font une noblesse véritable, que du nombre de ceux qui déshonorent par leur vie la noblesse empruntée de leur naissance. Peut-être suis-je né dans une chaumière et de parents pauvres; mais la miséricorde divine se plaît à choisir les humbles pour confondre les forts. C'est parmi les pêcheurs que Pierre a été élu pour devenir le prince de l'Eglise, lui qui s'est acquis par son sang une couronne au Ciel et une grande gloire sur la terre. Dieu fasse que nous suivions cet exemple! Nous sommes les successeurs de Pierre, non ceux d'Auguste. Nous ne vous écrivons point ceci, mes frères, pour répandre la confusion sur votre visage, mais parce que nous désirons que vous agissiez mieux à l'a-
(( venir, dans l'intérêt de la paix et de notre liberté. « Priez pour nous, et que toute l'Eglise d'Angle- « terre prie, pour que dans cette tentation notre foi « ne défaille point. »
Aux cardinaux.
« A ses vénérables seigneurs et pères, par la grâce de Dieu, cardinaux, évêques, prêtres et diacres, Thomas, par la même grâce, humble ministre de l'église de Cantorbéry et misérable exilé, salut et obéissance. — Il est difficile à celui qui souffre de garder de justes bornes dans ses discours. Vous aviez commencé à combattre avec nous, et déjà la victoire était à nos portes, si votre religion n'avait été circonvenue par l'habileté du roi, qui vous a donné de fausses espérances de paix. La paix s'obtient des tyrans par des démonstrations de guerre, non par des ambassasades. Ne vous fiez point aux princes et aux enfants des hommes dans lesquels il n'y a pas de salut... Pourquoi donc nous avez-vous délaissé? Notre cause n'est-elle point la vôtre? Faites à autrui ce que vous désirez qu'il vous soit fait, afin d'éviter le péril qui est proche. Autrement, que Dieu soit juge entre vous et moi et mes com-
« pagnons d'exil, orphelins, veuves, enfants au « berceau : qu'il soit juge, lui qui ne considère pas a la qualité des personnes ! Vous nous avez exposés, « nous innocents, comme un but pour la flèche. « Vous nous avez fait un opprobre pour les passants c< et un objet de dérision pour ceux qui nous entou- « rent. Voici qu'on crie sur les places publiques et « qu'on dit tout haut dans les villes et dans les « bourgs qu'il n'y a pas de justice à Rome contre ce les puissants... Que si vous traitez ce mal avec « lenteur, n'est-il pas à craindre qu'il devienne « contagieux et Jque tous les rois de la terre en « soient atteints? Car la servitude amère de l'Eglise ce est douce à tous les tyrans... L'Eglise ne doit « être régie ni par la dissimulation ni par des con- « seils habiles, mais par la vérité et par la justice. « Faites ainsi et Dieu vous aidera , et ne vous « inquiétez pas pour moi de la malice des homcc mes (1). »
(1) Cette lettre est postérieure aux précédentes : c'est pourquoi on y trouve un accent plus douloureux et plus sévère. Elle est insérée dans les Amiales ecclésiastiques du cardinal Baronius, t. XX. L'illustre apologiste de l'Église n'a pas craint de rapporter ces paroles dures adressées à un corps dont lui-même faisait partie. Nous, simple fidèle, nous n'avons pas cru être plus timide. — Les épitres de S. Thomas sont sa plus complète justification contre le reproche de fanatisme que certains auteurs modernes lui ont adressé : certes, celui qui écrivait de la sorte était bien au-dessus des préjugés sociaux de son siècle, r.t port dévouement à la cause de l'église romaine n'était rien moins que servile et passionné. — D'un autre côté, l'Église ne porte point la responsabilité des fautes
Mais peut-être dans cet énergique langage se mêle-t-il quelques accents d'orgueil : peut-être dans la solitude cette austère vertu a-t-elle pris quelque chose de farouche ; à force de respirer l'air des cloîtres, elle s'est endurcie; et si elle est inébranlable comme le rocher, c'est qu'elle est âpre et froide comme lui? — Pourtant pénétrez dans l'humble demeure d'où sortent ces lettres foudroyantes, destinées à troubler le sommeil des grands ; soyez admis à la familiarité de cet homme fort, et voyez. — C'est bien le même qui a passé vingt ans de sa vie dans les palais : en répudiant son ancienne opulence, il ne s'est point dépouillé de l'élégance de ses mœurs. Sous cette laine grossière, on retrouve celui qui a porté la soie et l'hermine. Plus d'une fois la grâce exquise de ses manières l'a trahi quand il voulait rester inconnu. On dit qu'au temps où déguisé il traversait la Flandre, comme il prenait son repas chez de simples paysans, la délicatesse de ses habitudes, les caresses qu'il faisait aux petits enfants, son grand
que peuvent commettre quelques-uns de ses ministres : elle les pleure, mais n'a pas à en rougir. 11 n'y a même peut-être point de spectacle plus rassurant pour ses destinées futures que celui de ses épreuves passées. Quelle merveille que l'Evangile ait été livré entre des mains rapaces sans qu'il en ait été déchiré une page! que la parole divine ne se soit point altérée en se transmettant par des bouches impures ! que tant de séductions n'aient jamais pu faire rendre un oracle menteur, et que l'autel, miné dans ses fondements, soit resté debout soutenu par une invisible main !
front, ses belles mains, le décelèrent à ses hôtes rustiques, qui tombèrent à ses genoux et s'écrièrent : « Il faut que vous soyez le grand archevêque « de Cantorbéry ! » Son esprit, exercé à la culture des belles-leltres, en a conservé une sorte de parfum, et, docteur du moyen âge, il ne dédaigne pas de semer dans ses écrits les fleurs de la poésie virgilienne. Dans les écoles les plus célèbres de la chrétienté, il a étudié la théologie et la science des lois sous la direction de Pierre Lombard et de Gralien : souvent dans son exil il retourne à ses livres chéris comme à de bons et fidèles amis du temps passé. Une des plus douces consolations de sa solitude, c'est le commerce épistolaire qu'il entretient avec deux des hommes les plus remarquables de ce temps, Pierre de Blois et Jean de Salisbury (1). On croit même qu'il fut initié dans sa jeunesse aux mystères de l'architecture gothique, dont l'enseignement traditionnel se conservait dans le clergé ; car le Dauphiné se glorifie de posséder une église bâtie sur ses plans. — C'est bien encore le même à qui les pauvres furent si chers; il les chérit plus
(1) Il paraîtrait résulter d'une lettre de Pierre de Blois à S. Thomas, que celui-ci aurait composé un livre de Nugis curialibus, où il aurait flagellé avec une puissante ironie i'école naissante îles légistes. Les centuriateurs de Magdebourg lui attribuaient aussi un Encomium Mariœ Vir (finis. Tous nos efforts n'ont pu nous faire découvrir aucun vestige de ces deux ouvrages.
encore depuis qu'il est devenu semblable à eux. Quand il tourne des yeux pleins de tristesse vers son Église en deuil, tous ses regrets sont pour les malheureux que son absence a rendus orphelins ; quand il regarde autour de lui, c'est pour s'occuper des compagnons de sa disgrâce ; il intéresse en leur faveur les princes et les prélats étrangers, il ne se lasse jamais de demander pour eux, lui qui ne sait pas demander pour soi-même. Tous ceux qui l'approchent vantent la douceur et l'agrément de ses discours. 11 passe en faisant le bien; car partout il laisse derrière lui l'admiration et la reconnaissance. Ceux qui l'assistent à l'autel ont été témoins des effusions de sa piété. Personne plus que lui n'aima Dieu et les hommes. — C'est le même, enfin, qui dans son humilité repoussait le calice amer de l'épiscopat et ne le prit qu'en tremblant ; qui succomba au commencement de la lutte, parce que son cœur fut victime d'une honorable surprise ; qui se confessa coupable, et pleura aux reproches d'un porte-croix. En déposant aux pieds du pape les insignes de sa dignité, il avait assez témoigné combien toute pensée ambitieuse était loin de lui. 11 semble que cet homme simple et bon ne soit point fait pour ce ministère de vigilance et de sévérité. Il lui en coûte beaucoup de se défier, et plus encore de se défendre et de combattre. Trois fois il
fut forcé d'exercer la puissance de l'anathème, et cependant on dirait d'autres fois qu'il eût voulu n'être évêque que pour bénir. Souvent, en présence de ses terribles devoirs, il est saisi d'une profonde mélancolie : seul, suspendu sur tant d'abîmes, tandis que le ciel et la terre sont remués contre lui, il sent sa vue se troubler et son âme défaillir. Alors il répand la surabondance de ses douleurs dans l'âme d'un ami. Mais c'est surtout vers le souverain pontife qu'il tourne ses regards désolés ; c'est devant lui qu'il dévoile avec confiance toute sa détresse. Les deux lettres suivantes sont deux échos de ces gémissements secrets du proscrit.
A lf évêque de Hereford.
« Je vous rends grâces de m'avoir visité dans « mon affliction. Je pleure sur notre très-cher sei- « gneur le roi. La terreur m'a accablé, et mon es- « prit est couvert de ténèbres parce que j'ai vu la « tribulation et l'opprobre s'accumuler sur la tête « du roi, mon seigneur : car il a ébranlé l'Eglise « de Dieu. Le Seigneur montrera au clergé des « choses dures et l'abreuvera du vin de la trisce tesse. . . Où sont maintenant les sages qui disaient : « Celui qui n'observe pas les coutumes n'est pas
« l'ami de César; c'est l'ennemi de la couronne, il « est digne de jugement? Où sont-ils, ces sages? « qu'ils viennent et qu'ils disent quel dessein le « Dieu des armées a conçu au sujet de l'x4ngleterre. « Les sages de ce pays sont devenus insensés ; ses c< princes se sont flétris : ils ont trompé l'Angle- « terre. Dieu a répandu au milieu de ce peuple un « esprit de vertige. L'Angleterre a erré dans ses « voies : elle chancelle comme un homme ivre. »
Au pape.
« Nous envoyons à Votre Sainteté, avec ces préce sentes, deux des malheureux compagnons de « notre pèlerinage, afin que vous soyez instruit par « eux de nos misères qui sont immenses, afin que « nous recevions de Votre Sainteté notre délivrance « et celle de notre église, et le soulagement de nos « maux. Car il est à craindre que nous ne succom- « bions sous le poids écrasant d'une persécution « sans exemple. Nous sommes traînés de délais en « délais et de tristesse en tristesse, avec non moins « de cruauté que d'injustice. Inclinez donc votre « oreille, Seigneur, et écoutez : ouvrez les yeux, et « voyez s'il y eut jamais une iniquité pareille à « celle-ci, une douleur semblable à notre douleur.
« Nous avons attendu l'effet de vos promesses, et ce voici qu'il nous est venu un surcroît de trouble a et d'affliclion. Ayez pitié, Seigneur, ayez pitié de ce nous ; car personne ne combat pour notre salut, « personne après Dieu, si ce n'est vous et les vôtres. « Ayez pitié de nous, afin que Dieu vous fasse mice séricorde au jour où vous rendrez compte de vote tre administration. La longueur du mal a épuisé ce nos ressources et nos forces : il ne nous en reste « plus assez pour supporter désormais la tribulation ce la plus légère. Que Votre Grandeur nous secoure ce donc, nous et notre Eglise, et qu'elle ne tarde ce pas, car il en est temps. Hâtez-vous pour que ce nous sentions le bienfait de votre grâce avant ce de mourir... Pour vous, Très-Saint-Père, que ce votre vie soit heureuse et longue, votre vie qui ce nous est chère et nécessaire par-dessus toutes ce choses, hormis l'amour de Dieu (1). »
Voilà l'homme. Mais ses destinées approchaient de leur accomplissement. La bonne cause devait
(1) Voyez la Correspondance de S. Thomas à la suite du Quadrilogus, et avec plus de détail, dans le recueil publié à Bruxelles par le P. Ch. Wolf.
obtenir un triomphe public, et ce triomphe devait être ensuite consacré par une immolation sanglante. Les événements se précipitaient. Le roi de France avait rendu à l'archevêque de Cantorbéry sa première amitié et s'efforçait d'effacer par ses empressements et par ses bons offices les souvenirs d'un refroidissement passager. Le pape Alexandre III était rentré dans Rome, où il régnait paisible. Les rois de Danemark et de Hongrie s'étaient détachés du schisme. La ligue lombarde avait affranchi l'Italie du joug impérial. Et dans un concile tenu à Saint-Jean de Latran, le pape avait excommunié Frédéric 1er et délié ses sujets du serment de fidélité. Henri fut averti que la pourpre ne le mettrait point à l'abri du glaive spirituel. S'il comptait sur la servilité de l'Angleterre, il avait tout à redouter pour ses possessions de Normandie, d'Anjou et d'Aquitaine, qui dans leurs rapports étroits avec le royaume de France conservaienl les traditions de fidélité du pays très-chrétien. Il trembla donc à son tour, et, après d'inutiles tergiversations, il consentit à une réconciliation officielle.
Elle eut lieu à Freitville, non loin des frontières de la Touraine, le jour de sainte Madeleine ; c'était la fête du repentir, en l'an 1171. Le rendez-vous était dans une prairie très-agréable, que les gens du pays nommaient le Champ des Traîtres. Là se
trouva réunie une grande assemblée de nobles personnages. Aussitôt que l'archevêque parut, Henri courut à sa rencontre : et tous deux, à cheval comme ils étaient, se promenèrent quelque temps ensemble à l'écart. L'archevêque exprima le vœu d'être reçu dans les bonnes grâces du roi et de pouvoir retourner en paix dans son diocèse; il demanda la restilution des biens de son Église et la liberté d'exercer les censures ecclésiastiques contre ceux qui avaient usurpé sa prérogative en couronnant le jeune prince héritier du trône. Le roi lui accorda sa requête. L'archevêque descendit de cheval pour s'agenouiller et témoigner ainsi sa gratitude. Le roi le releva et lui tint courtoisement l'étrier pour remonter en selle, puis l'invita à demeurer quelques jours auprès de lui, afin de laisser des preuves incontestables du bon accord qui venait de se rétablir. L'archevêque obtint la permission d'aller faire ses adieux à ses amis de France et promit un prompt retour. Ainsi se passa l'entrevue, à la grande admiration de ceux qui en furent témoins. — Le matin même Henri avait juré en présence de quelques personnes de ne jamais donner à Thomas le baiser de paix. Et en effet il ne le lui avait point donné.
Depuis ce temps Thomas se présenta deux fois à la cour, deux fois il y Irouva un accueil douteux et
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sollicita sans succès les restitutions promises. Enfin, impatient de revoir son église bien-aimée, assailli d'avis alarmants et de funestes prévisions qui déjà n'étaient plus incertaines, il dit à ses amis : « Je vais mourir en Angleterre, » et fit les préparatifs de son départ. Il avait reçu du pape des lettres de suspension et d'excommunication pour en user contre l'archevêque d'Yorck et les autres évêques compromis dans l'affaire du couronnement. Il envoya ces lettres comme pour être les avantcoureurs de son arrivée (1), et lui-même s'embarqua peu de temps après. Bientôt son vaisseau, portant en proue la croix primatiale, aborda au port de Sandwich, où le peuple en foule s'était rendu pour le recevoir. Son voyage jusqu'à Cantorbéry fut une longue et magnifique ovation. Les routes étaient couvertes de gens accourus à sa rencontre : des paroisses s'étaient levées et étaient venues en procession avec leurs bannières, et l'air retentissait de ces cris mille fois répétés : « Béni « soit celui qui vient au nom du Seigneur ! » Mais dans celte foule pieuse s'étaient mêlés des hommes
(1) Cette mesure de S. Thomas a été sévèrement blâmée. Cependant c'était rendre à l'Église d'Angleterre un grand service que de suspendre l'autorité d'un prélat scandaleux comme Roger d'York. Les historiens contemporains nous donnent sur ses mœurs des détails dont l'horreur est telle, que nous n'oserions les rapporter. Le savant Jean de Salisbury le nomme non archiepiscopus, sed archidiabolus.
pervers. C'étaient des soldats apostés par les évoques excommuniés pour arrêter le primat à son débarquement et lui arracher les bulles dont ils le croyaient muni. Après l'avoir vainement attendu à Douvres, ils s'étaient rendus à Sandwich; mais, n'osant pas l'attaquer en ce lieu à cause de la multitude, ils le suivirent jusqu'à Cantorbéry. Là ils lui demandèrent avec menace l'absolution des évoques excommuniés ou suspendus. Thomas y consentit, pourvu toutefois que ces prélats fournissent la caution d'usage, afin de garantir leur obéissance future au jugement de l'Eglise. Les évoques auraient accepté cette condition ; mais l'archevêque d'York, esprit satanique acharné à la perte de Thomas, les entraîna dans une voie dont ils ne virent point l'issue. Ils passèrent la mer, et allèrent à la cour de Henri II, en Normandie, porter des plaintes et chercher des armes contre celui qui, dans la grande famille chrétienne, était leur supérieur immédiat et leur père.
Thomas se retrouvait parmi les siens, et cependant il ne découvrait autour de soi que des sujets de chagrin et de dégoût. Son église était envahie par des pasleurs mercenaires qui en son absence s'étaient glissés dans le bercail ; ses terres étaient dévastées, ses maisons délabrées, ses greniers vides, ses serviteurs dépouillés et battus par des mal-
faiteurs qui se disaient gens du roi. Chaque jour lui apportait quelque fâcheuse nouvelle, et, s'il en appelait à la justice publique, elle restait sourde à son appel. Il résolut donc d'aller présenter ses réclamations et ses hommages au jeune prince, fils aîné d'Henri, et autrefois son élève, qui résidait à Woodstock, près de Londres. Mais la porte du château lui fut interdite, il reçut ordre de retourner à Cantorbéry, et plusieurs personnages influents de Londres furent punis pour lui avoir rendu quelques honneurs. Les fêtes de Noël approchaient : il les attendit dans le recueillement et dans la prière, captif entre les murs de sa maison archiépiscopale. Le jour de Noël, il monta en chaire, parla au peuple assemblé, annonça sa mort prochaine. Des sanglots répondirent à ses paroles : la vaste cathédrale fut remplie de gémissements et de voix qui criaient : « Père, pourquoi nous abandonnez-vous? » Ensuite il rapporta avec indignation les injures que l'Eglise avait souffertes dans ces derniers temps, et retrancha de la société des fidèles plusieurs de ceux qui s'étaient signalés par leurs violences.
Pendant ce temps là, Henri II avait prêté l'oreille aux récits envenimés de l'archevêque d'York, il avait senti se réveiller ses ressentimenis mal assoupis, et dans un mouvement de colère il s'était écrié : « Maudits soient ceux que je nourris de mes
« bienfaits, s'ils ne peuvent me venger et délivrer « mon royaume de ce prêtre turbulent! » Et il ajouta : « Un homme qui a mangé mon pain a levé « son pied contre moi ! Un homme qui la pre- « mière fois s'est présenté à ma cour sur un cheval « boiteux, triomphe maintenant en dépit de la di- « gnité royale et sous les yeux des compagnons de « son ancienne fortune! » En entendant ces mots, quatre chevaliers conçurent le projet de tuer l'archevêque afin de plaire au roi. Ces quatre chevaliers étaient : Réginald Fitz-Urce, Guillaume de Tracy, Richard Breton, Hugues de Moreville. La tradition rapporte que l'arbre sous lequel ils se réunirent pour conjurer, frappé de malédiction, se dessécha.
Ils arrivèrent à Cantorbéry le jour de la fête des Innocents. Le lendemain (29 décembre 1171), vers la onzième heure, l'archevêque étant assis au milieu de ses clercs et de ses moines, les quatre chevaliers entrèrent dans sa chambre, et, négligeant de le saluer, allèrent s'asseoir à terre devant lui. Là, après quelques moments de silence, ils prirent la parole et commencèrent par des propositions arrogantes, par des reproches vagues et provocateurs, comme des hommes qui cherchent à engager une querelle. Puis ils le sommèrent au nom du roi d'absoudre sur-le-champ les évêques excommuniés
et suspendus. Gomme il répondait que l'excommunication avait été lancée par le souverain pontife et publiée avec l'autorisation royale, ils se répandirent en discours injurieux. Alors l'archevêque leur dit : « Depuis que j'ai remis le pied sur cette terre « avec le consentement et presque sous les auspices « du roi, j'ai été en butte à des outrages sans a nombre; mes gens ont été arrêtés, mes biens « livrés au pillage ; on m'a fait tort en mille autres « manières, et par-dessus tout cela vous êtes venus « me menacer! » Réginald répliqua : « Si quel- « qu'un a osé vous insulter, pourquoi n'avez-vous « pas exposé vos griefs, afin d'en obtenir le redres- « sèment selon la raison et selon le droit? — Mon « ami, reprit l'archevêque, je me suis assez plaint, « j'ai assez vainement travaillé pour obtenir satis- « faction; c'est pourquoi tous les jours on comble « pour moi la mesure des iniquités : on me prodigue « l'insulte avec tant de persévérance, les plaintes « de mes pauvres retentissent si nombreuses à mes « oreilles, que je ne saurais trouver un messager « pour chacun de mes malheurs. Et quand j'en aua rais, qu'en ferais-je? on empêche ceux que j'en- « voie de passer la mer et de parvenir auprès du « souverain. Mais puisque nulle part je ne puis « trouver justice, je la rendrai moi-même, telle « qu'un archevêque peut et doit la rendre, et je ne
« reculerai devant aucun homme! » Là-dessus, les chevaliers s'écrièrent : «Des menaces! des me- « naces! nous vous annonçons que vous avez parlé « au péril de votre tête. » L'archevêque répondit : « Etes-vous donc venus pour me tuer? j'ai remis « ma cause entre les mains de Celui qui est le juge « de tous; c'est pourquoi je ne vous crains point; « car vos glaives ne sont pas plus prêts à frapper « que mon âme à souffrir le martyre. Cherchez qui c vous fuie; pour moi, je ne fuirai point : vous me « trouverez pied contre pied au combat du Sei- « gneur. » Ils se levèrent en faisant grand bruit et commandèrent aux moines de garder l'archevêque avec soin pour le représenter au bon plaisir du roi. L'archevêque les accompagna vers la porte et dit encore : « Je ne sortirai d'ici ni par crainte du roi, « ni par crainte d'aucun homme; je ne suis point « venu pour fuir; c'est ici, c'est ici (et il montrait « sa tête), que je vous donne rendez-vous. » Les chevaliers se retirèrent en tumulte.
Bientôt après, des coups redoublés se firent entendre au dehors; c'étaient les quatre conjurés et leurs hommes d'armes qui voulaient forcer l'entrée du monastère. Le déclin du jour permettait à l'archevêque une fuite facile : ses clercs effrayés l'y exhortaient avec des pleurs. Il resta impassible et ne sortit de sa chambre que lorsqu'on lui eut an-
nonce l'heure des vêpres. Alors on voulut l'entraîner vers l'église ; mais lui s'avançait lentement à travers les cloîtres et les couloirs, marchant le dernier de tous, comme le berger qui pousse ses brebis devant soi. Ni son geste ni sa démarche ne trahissait un sentiment de crainte. Enfin il entra dans l'église, où déjà quelques moines assemblés chantaient l'office. On voulut fermer les portes derrière lui ; mais, les rouvrant de ses mains, il fit entrer quelques-uns de ses serviteurs qui étaient restés dehors, et il ajouta : « Nous vous ordonnons au « nom de la sainte obéissance de laisser les portes « ouvertes : car il ne convient pas de faire de la « maison de Dieu un château fort. »
Tout à coup les quatre meurtriers s'élancèrent dans l'église, le glaive et la hache à la main. « Où « est le traître? » criaient les uns. ce Où est l'arche- « vêque? » criaient les autres. Thomas descendit les degrés de l'autel qu'il avait déjà montés, et se présenta en disant : «Me voici : je suis l'archevêque, « et non le traître. » A ce moment ses clercs l'abandonnèrent et se réfugièrent au pied des autels : il n'en resta que trois auprès de lui, entre lesquels Edouard Grim, le porte-croix, le même qui lui avait parlé si librement au sortir de l'assemblée de Glarendon. Un des meurtriers s'avança et mit la main sur l'archevêque: « Suivez-nous, lui dit-il, vous êtes
« pris. » L'archevêque, arrachant son manteau des mains du soldat, répondit : « Vous me ferez ici ce que « vous voulez faire. » Puis il s'adressa à Réginald : « Réginald, qu'est ceci? Je vous ai fait autrefois « beaucoup de bien, et vous venez à moi avec des « armes dans l'église? Si c'est ma tête que vous « cherchez, je vous défends de la part de Dieu de « toucher à aucun des miens, moine, clerc ou 1 aï- « que, grand ou petit. Pour moi, je reçois volontiers « la mort si dans l'effusion de mon sang l'Eglise « peut trouver la paix et la liberté. » On le somma d'absoudre les évêques excommuniés ; il répondit : « Jusqu'à ce qu'ils aient satisfait aux saints canons, « je ne les absoudrai pas. » Puis l'homme de Dieu se mit à genoux et proféra cette dernière prière : «Je « recommande à Dieu, à la bienheureuse Marie, aux « saints patrons de ce lieu et au bienheureux mar- « tyr saint Denis, mon âme et la cause de l'Eglise. » Alors un coup d'épée frappa le bras du portecroix qui avait voulu protéger l'archevêque, et atteignit l'archevêque lui-même à la tête, un second coup le renversa par terre, un troisième lui abattit une grande partie du crâne. Et l'un des meurtriers, s'approchant avec son glaive, fit jaillir la cervelle et la répandit sur le pavé. Ils sortirent ensuite de l'église, poussant des vociférations contre leur victime, et allèrent piller le monastère. — Ainsi
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périt, à l'âge de cinquante-trois ans, Thomas Eecket, archevêque de Cantorbéry (1).
Lorsque deux hommes, au moyen âge, s'en remettaient au jugement de Dieu, ils combattaient en champ clos : le bon droit devait se trouver du côté où se rangerait la victoire, et l'ignominie accompagnait la défaite ou la mort. C'était peut-être un vieux reste de paganisme, de culte de la nature qui, donnant à tout phénomène physique une portée mystérieuse, divinisant la force brutale, faisait plier toute chose sous une loi de terreur. La querelle de Thomas avait fini par une sorte de combat où la vertu s'était trouvée aux prises avec le crime : le crime avait vaincu par le fer. D'après la législation barbare de ce temps, Thomas ne vivait plus, il était condamné.
Mais il est une autre loi, une loi d'amour selon laquelle le droit est dégagé du fait, qui reconnaît une justice invisible, qui ne s'arrête point devant le silence de la mort, et qui entend la voix du sang
(i) Ce récit tout entier est emprunté littéralement au Quadrilogus, dont les auteurs furent témoins oculaires des derniers moments de S. Thomas, et durent en garder un inaltérable soutenir1.
versé. Devant cette loi, celui-là triomphe qui a le plus aimé et celui qui a aimé jusqu'à mourir est appelé martyr et se couronne d'une triple gloire; car, dans le martyre, il y a trois choses. Premièrement, un acte d'indépendance morale : l'âme, abandonnant sa chair, comme autrefois Joseph, le pieux esclave dePutiphar, abandonna son manteau, échappe à la violence qu'on méditait contre elle. Secondement, un acte de charité : le martyre est un témoignage qu'un homme rend, non point à sa propre doctrine, mais à celle de ses frères croyants comme lui, et par lequel il rassure en eux ce qu'il y a de plus précieux et de plus fragile, la foi : rien ne rassure la foi comme le témoignage d'un homme de bien, et rien ne donne plus de valeur à cette affirmation que le sceau de la mort. Enfin, et pardessus tout, un sacrifice, un sacrifice offert à Dieu, qui en retour donne la victoire et la paix : il faut que la croix soit ensanglantée sur le Calvaire avant de régner au Capitole (1). Voilà comment Thomas fut justifié à l'heure où il tomba massacré au pied des autels. La veille il était grand sur la terre,
(1) Cette doctrine est celle de S. Jean Chrysostome : ©âvaroç p.apTÛpwv, vÎkyi (j.apTupwv. Map-rûpwv -yàp Oâvaro; 7uaTfov sort 7vapa- KaXvxriC, £>c/J//iai(I)v 7rapp-/iaîa, y pi<TTiaviau.où aûcTzaiç ôavârou xaTaXuat;, àvaarâaêw; ànéiïzifyz, ^laêo'Xou xarYî'yopîa, cpiXcaocpia; ^t^aaxaXîa, uavTwv tô>v à^aôwv pi£a, xcd ■ren-p x.cà p.7iTep. (Homélie sur les martyrs.)
mais d'une grandeur périssable qu'un faux pas pouvait renverser : maintenant il dominait la terre de toute la hauteur des cieux, il était placé hors des limites de la fragilité humaine, au-dessus des atteintes de ses ennemis, comme le soleil que toute la poussière que nous faisons ici-bas ne peut obscurcir. Le peuple, avec un admirable instinct de reconnaissance, courut aux funérailles de ce pasteur, qui avait donné sa vie pour lui ; des miracles nombreux illustrèrent sa sépulture ; l'Angleterre tomba à genoux et le proclama saint ; toute la chrétienté répéta le cri de l'Angleterre, et l'Eglise ratifia le vœu de la chrétienté. Cette décision fut accueillie avec transport, et l'enthousiasme revêtu d'une sanction légitime redoubla. Des liturgies sacrées, des hymnes, des panégyriques, furent composés à sa louange ; sa légende vint s'ajouter comme une perle de plus au poétique trésor des légendes des Saints ; les simples et les pauvres célébrèrent son nom dans des cantiques populaires. De longues processions de pèlerins s'acheminèrent * vers Cantorbéry, et, jusque dans les contrées les plus lointaines, des basiliques s'élevèrent sous l'invocation de saint Thomas. Une récompense encore plus magnifique lui fut décernée : son sang avait payé la rançon de l'Eglise, l'Eglise reconquit sa liberté. Le tombeau de saint Thomas fut placé
à7G MÉLANGES.
entre elle et les rois comme un abîme que ceux-ci n'osèrent franchir, et il y eut une longue trêve. Henri II lui-même s'humilia et abjura les prétentions qui avaient engagé la lutte fatale. Mais ce n'était pas assez pour l'enseignement du monde. Tandis que l'invincible apothéose du martyr était manifestée aux hommes par une effusion de grâce et de bénédictions, la présence d'un génie infernal sembla se révéler dans la maison de ses persécuteurs. On put contempler alors quelque chose de pareil à ces furies vengeresses que l'antiquité avait vues s'attacher aux familles criminelles des Œdipe et des Atrée. Le roi d'Angleterre déshonorait sa vieillesse dans de honteuses débauches. Eléonore, sa perfide épouse, qu'il avait reçue sortant toute souillée d'adultère de la couche du roi de France, conçut contre lui une jalousie mortelle, forma ses lils au parricide, et, disparaissant tout à coup, leur donna le signal. A la tête de la rébellion était ce fils aîné, dont le couronnement s'était fait en haine de l'archevêque, et qui maintenant arguait de cet acte pour réclamer le trône. Henri, entouré de trahisons, s'effraya ; il alla, dépouillé de ses ornements royaux, s'agenouiller devant les reliques de sa victime, et recevoir sur ses épaules superbes les coups de verge des moines. Quelque temps suspendue, la guerre domestique recommença bientôt.
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Le fils aîné et le troisième fils de Henri moururent dans leur révolte. Richard, son héritier présomptif, lui trouva la vie trop longue et s'arma contre lui : et quand ce père infortuné, forcé d'accepter la paix, demanda la liste des conjurés, le premier nom qu'il y lut fut celui de Jean sans Terre, le plus jeune et le plus aimé de ses fils, et qu'il croyait du moins fidèle. Accablé de ce dernier coup, peu de jours après il expira dans le désespoir. Mais cette fatalité qui pesait sur sa famille ne finit point avec lui. Richard avait coutume de dire: « Nous venons du diable, au diable il faut que « nous retournions ! » Cet oracle sinistre sembla poursuivre à travers les siècles la dynastie des Plantagenets, dynastie odieuse qui porta partout avec elle, en France, en Espagne, en Irlande, en Angleterre, le deuil et la désolation, perdit avec le temps le vaste domaine de l'impure Eléonore, se déchira elle-même, donna à l'Europe occidentale le spectacle deségorgementsdu Bas-Empire, et s'éteignit dans la guerre des deux Roses, ensevelie dans la bouc et dans le sang, vouée à la haine des contemporains et de la postérité. — Tel fut le jugement de Dieu.
Trois cent soixante-sept ans après la mort de saint Thomas, un homme se rencontra qui osa réformer ce jugement. Au temps où toutes les pensées
d'Henri VIII étaient tournées vers l'établissement de sa suprématie spirituelle, le souvenir de saint Thomas de Cantorbéry lui revint. Il vit se dresser devant lui l'ombre de cet athlète de l'Eglise romaine qui avait terrassé un roi. Mors, pour se délivrer de cette apparition importune, il conçut le dessein de tenter ce qui est impossible au Tout- Puissant lui-même, et de défaire le passé. Par une dérision impie des formes de la justice, il fit citer le saint à comparaître dans trente jours devant le grand conseil « pour avoir à s'expliquer sur les « causes de sa mort et sur les scandales qu'il avait « donnés en Angleterre ; comme aussi pour ouïr « dire qu'il s'était faussement arrogé le nom de «martyr, méritant plutôt celui de rebelle (1). » Cette citation fut signifiée par un huissier au tombeau du saint. Comme celui-ci n'eut garde de comparaître à l'époque fixée, on lui nomma un avocat, et les débats ayant suivi leur cours ordinaire, le grand conseil du roi rendit l'arrêt suivant : « Henri, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, de a France et d'Irlande, défenseur de la foi et chef «suprême de l'Église anglicane. Ayant pris con- « naissance de la cause de Thomas, autrefois arec chevêque de Cantorbéry ; attendu que , cité
(1) Celle citation et l'arrêt qui suit sont rapportés dans Wilkins. Concilia, tome III, p. 83G.
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a devant notre conseil, personne n'a comparu pour « lui ; attendu qu'il n'est point mort pour l'hon- « neur de Dieu et de l'Église, de l'Eglise dont le « gouvernement suprême appartient aux rois de « ce royaume, et non à l'évêque de Rome comme le « soutenait ledit Thomas, au préjudice de notre couce ronne ; attendu que le peuple le tient pour martyr a et professe pour lui un superstitieux respect ; afin « que ceux qui se rendent coupables de tels crice mes soient punis, et que les ignorants reconnais- « sent leur erreur : nous jugeons et décidons que « ledit Thomas, autrefois archevêque de Cantork béry, à dater de ce jour, ne doit plus être eonsi- « déré comme saint, ni appelé martyr ; que ses ce images doivent être arrachées des temples, son « nom effacé des prières de la messe, des calen- « driers, des litanies. Nous jugeons qu'il s'est ce rendu coupable du crime de lèse-majesté, de « trahison, de parjure et de rébellion. En consé- (( quence nous ordonnons que ses ossements seront « tirés de leur sépulture et brûlés publiquement : ce l'or, l'argent, les pierreries et les autres dons ce que les hommes simples croyant à sa sainteté lui ce ont offerts autrefois, nous les confisquons comme ce ses biens personnels au profit de la couronne, a ainsi que le veulent les lois et coutumes de notre « royaume : et nous défendons, sous peine de
« mort, qu'à dater de ce jour aucun de nos sujets a le nomme saint, lui dise des prières, porte de ses « reliques et entretienne sa mémoire directement « ou indirectement. Car ceux qui en agiront de la « sorte seront mis au nombre de ceux qui conspi- « rent contre notre personne royale, ou qui favo- « risent et assistent les conspirateurs. Donné à « Londres, le 2 juin 1558, par le roi en son con- « seil. » — Le voyez-vous, ce grand roi devant qui l'Angleterre tremble, dont l'alliance, briguée par François Ier et par Charles-Quint peut incliner d'un côté ou de l'autre les destinées de l'Europe, le voyez-vous comme il a peur ? Il a peur de la mémoire des peuples, il a peur des prières des femmes et des enfants, il a peur de quelques vieux ossements dans un sépulcre, il a peur de deux syllabes dans un calendrier ; il a peur ; car en tout cela il découvre une idée puissante, et pour se défendre contre cette idée il entasse accusation sur accusation, sentence sur sentence ; il appelle à son secours le sacrilège et la rapine, il s'environne d'échafauds. Mais l'impitoyable histoire l'atteint derrière ces sacs d'or et ces cadavres dont il s'était fait un retranchement, et, tout hideux de bassesse et de férocité, elle traîne au grand jour le digne fondateur de l'Église anglicane.
Cet arrêt cruel et stupide devint le mot d'ordre
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du protestantisme, et fut répété d'échos en échos pendant plus de trois siècles par l'ignorance ou la méchanceté des écrivains hérétiques. Car, de même que parmi les fils des anciens patriarches il s'en trouve toujours un impie et déshérité, Caïn entre les enfants d'Adam, Cham parmi ceux de Noé, Ismaël parmi ceux d'Abraham, Esaiï à côté de Jacob : ainsi, pour les grands hommes, pour les illustres bienfaiteurs du genre humain,* il y a à côté d'une postérité reconnaissante, une autre postérité ingrate, et qui répudie l'héritage, et qui maudit ses pères. Cette postérité mauvaise ne manqua point à saint Thomas, et lui rendit une sorte d'hommage involontaire en l'associant dans ses blasphèmes à la religion divine qu'il avait défendue (1).
Ensuite vinrent les philosophes, qui jugèrent convenable à leur dignité de répudier le langage passionné des sectaires. Hume, l'un des plus célè-
(1) Les centuriateurs de Magdcbourg, après avoir raconté avec autant de sécheresse que de brièveté la mort de S. Thomas, ont le courage de chercher dans cette grande tragédie quelque chose de comique, et voici ce que leur imagination leur suggère : c'est qu'on trouva parmi les vêtements du défunt « cilicium besliolis sexipedi- « bus refertum et femoralia iisdem bestiolis referta. » 11 faut observer que les centuries de Magdcbourg ne sont point un pamphlet écrit dans un moment de colère, ce sont les annales de TÉulipe officiellcment rédigées en douze volumes in-folio par une société savante, sous la direction de Francowitz, l'un des grands maîtres du protestantisme.
bres d'entre eux, voulut bien reconnaître que l'archevêque de Cantorbéry avait montré quelque grandeur d'âme, et qu'il eût pu n'être point inutile à sa patrie, si le fanatisme papiste et l'ambition sacerdotale ne l'avaient précipité dans des voies perverses (1). De nos jours deux hommes dont nous admirons les vastes et pénibles travaux, sans partager leurs doctrines, ont employé leur plume verveuse à la réhabilitation de cette vertu méconnue. Mais l'un, M. Augustin Thierry, nous semble s'être attaché d'une manière trop exclusive à faire de Becket ie champion de la nationalité anglosaxonne, l'ennemi politique de la cour anglo-normande (2); l'autre, M. Michèle!, tout en appréciant saint Thomas d'une manière plus large et plus profonde, nous paraît avo;r encore sacrifié sur l'autel d'une divinité trop adorée de nos jours, l'esprit de système (5). Le Catholicisme seul peut apprécier les services de ses héros ; seul initié à la mission providentielle qui leur fut confiée, il la transcrit dans ses incorruptibles annales.
C'est pourquoi nous viendrons après tous les autres, nous aussi, dire notre pensée au sujet de
(1) Hume, Histoire de la maison de Pla?itagenet.
(2) Thierry, Histoire de la conquête de V Angleterre parles Normands, tome III.
(5) Michelet, Histoire de France, tome II.
celui dont nous avons esquissé la vie. Quelque petit que nous soyons, la foi nous a donné le droit de le dire notre frère, et de parler de lui sans profaner son nom.
Considérons d'abord ce que saint Thomas de Cantorbéry a fait pour l'Angleterre. Il l'empêcha de se précipiter dans le schisme à une époque où son baptême ne datait que de six siècles, où elle était loin d'en avoir recueilli les bienfaits dans leur plénitude. Alors ses universités étaient à peine écloses ; elles ne devaient se développer que sous l'influence durable et vivifiante de la Papauté. Sa Grande Charte n'était point encore écrite, et *a puissance de ses communes ne pouvait naître et grandir qu'en vertu de l'impulsion générale qui suscita les communes par toute l'Europe catholique. Ses mœurs étaient pleines d'une barbarie que les haines de race et les guerres d'extermination ne pouvaient manquer de nourrir. Si donc l'Eglise, qui seule allait semant par le monde les germes de la civilisation, eût trouvé les portes de l'Angleterre fermées ; si les relations bienveillantes que la religion seule à cette époque pouvait entretenir entre les peuples toujours armés eussent cessé pour le peuple anglais, et qu'il n'eût vu désormais ses voisins que sur les champs de bataille ; si la supré matie spirituelle et le sceptre des consciences se
fussent trouvés entre des mains comme celles de Jean sans Terre, de Richard II, de Henri IV, d'Edouard IV, de Richard III; si, en un mot, le règne de Henri VIII eût été avancé de quatre siècles, cette contrée fût descendue à un degré d'abrutissement comparable à l'état de la Russie, du jour où elle se fit schismatique jusqu'aux jours de Pierre le Grand. L'Europe aurait vu de loin cette île enveloppée dans son ignorance, pareilleà ces contrées hyperboréennes et ténébreuses que les anciens connaissaient à peine et dont ils fuyaient les rivages : aujourd'hui encore la sueur des serfs arroserait les glèbes de Lancastre et les chantiers de Liverpool ; et Londres, comme Moscou, viendrait nous mendier nos lumières. Mais non : Dieu, qui a fait les nations, avait sur l'Angleierre quelque magnifiqne dessein ; il lui envoya un saint pour la sauver de l'apostasie ; il voulut qu'elle restât longtemps encore unie à l'Eglise immortelle, et que dans cette étreinte d'amour elle puisât une vie glorieuse et féconde que l'embrassement impur des Henri VIII et des Cromwell ne pût étouffer. Et si, dans cette île fameuse, des générations entières se sont conservées inébranlables dans la loi de leurs ancêtres ; si, après trois cents ans de persécutions et d'opprobres, le Catholicisme a relevé son front et se déploie maintenant avec une force merveilleuse qui fait trembler
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la réforme jusque dans ses palais dorés ; si l'Irlande a brisé ses liens par un effort sublime ; si un homme étonnant s'est levé du milieu de ses frères catholiques, et a protesté en leur nom contre les satrapes de l'hérésie, c'est que, parmi ces générations fidèles, dans cette Irlande, et sur cet homme peut-être, plane la grande âme de saint Thomas de Cantorbéry. — A Dieu ne plaise que je compare un homme mortel, et qui n'est pas encore jugé, avec celui dont la mémoire a reçu une consécration solennelle ! Mais lui aussi, l'invincible archevêque, ses ennemis l'appelaient le Grand Agitateur !
Saint Thomas n'est point seulement le bienfaiteur de l'Angleterre, l'Europe entière lui doit de solennelles actions de grâces, son héroïque résistance arrêta un fléau qui se préparait alors dans tous les royaumes, un dessein qui se méditait dans tous les châteaux et dans toutes les cours : l'incorporation de l'Eglise dans le système féodal. Le système féodal, qui ne devait point être inutile à la chrétienté, pourvu qu'il fût renfermé dans de justes limites de puissance et de durée, rencontra trois sortes d'obslacles qui l'y continrent ; savoir : l'Eglise, la royauté, le tiers état. Au douzième siècle, le tiers état n'était point encore, à peine quelques communes venaient de se former, à peine
ressentait-on quelques secousses au lieu où devait s'élever le volcan. La royauté était faible, ellemême était féodale, et, dans sa naïveté, elle conservait encore un respect profond pour son principe : le roi n'était que le seigneur suzerain, et les ducs, les comtes et les barons étaient ses pairs. Restait l'Eglise, seule, mais forte de son antiquité, forte de son incorruptibilité. En présence d'un tel adversaire, la féodalité était contrainte de se tenir dans ses bornes, et si parfois elle essayait une sortie furî ive, elle était bientôt repoussée, non sans un notable dommage pour son honneur et pour son crédit. Avec un tel auxiliaire, elle eût envahi la société tout entière, écrasé toute opposition, doublé l'intensité de son pouvoir, et prolongé de plusieurs âges l'ère de son règne. Saint Thomas de Cantorbéry empêcha que cette alliance ne fût conclue ; et comme les puissants d'alors étendaient des mains avides, et qu'il fallait les remplir, il leur donna sa vie ; et pendant ce temps-là l'Eglise sauvait dans un pan de sa robe la liberté des nations. Et remarquons ici que cette scène imposante du douzième siècle se représente avec une sorte d'heureuse monotonie à chaque époque de l'histoire. À chaque époque, il existe des formes sociales variées, des pouvoirs différents. À chaque époque ces pouvoirs, tendant à s'assimiler tout ce qui les envi-
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ronne, convoitent, non pas l'amitié de l'Église, mais l'identification de l'Eglise avec eux, et toujours ils se plaignent de ce qu'elle n'y consent pas. Ce sont d'abord les empereurs chrétiens d'Orient qui voudraient faire de l'Eglise un patriarcat soumis a leur autocratie ; ce sont les barbares qui la pressent de s'unir avec eux pour le pillage du vieil empire romain; ce sont les grands seigneurs féodaux qui essayent de la barder de fer ; puis les rois qui l'invitent à s'asseoir dans leurs royaumes à côté de ces parlements qu'ils gouvernent avec le fouet et l'éperon ; enfin ce sont les modernes fondateurs des constitutions représentatives qui daignent bien lui ménager un banc dans une chambre haute, et qui s'irritent de ce qu'elle ne se prête pas au mécanisme étroit de leurs administrations, de ce qu'elle ne parle point le langage passionné de leurs tribunes, de ce qu'elle n'arbore point sur ses basiliques séculaires leurs drapeaux d'un jour. Mais l'Eglise n'a jamais voulu entendre à être impériale, ni barbare, ni féodale, ni royale, ni libérale, parce qu'elle est plus que tout cela; elle est catholique. Vainement, comme les prétendants de Pénélope, la voyant seule en ce monde, ils ont pensé la séduire et régner sous son nom, et ils lui ont offert richesse et puissance. L'épouse immortelle a un autre époux qui est vivant et qui reparaîtra un
jour; elle répudie ces noces indignes, elle repousse ceux qui la poursuivent, et, en attendant, elle acliève de tisser ce voile précieux de science et de vertu dont elle doit se parer au jour où l'époux viendra pour célébrer avec elle la fête nuptiale.
Allons plus loin. La Providence n'avait point créé une âme aussi prodigieuse que celle de saint Thomas pour lui donner un rôle passager, pour en faire la pierre d'achoppement d'une institution politique. La féodalité, comme toute chose terrestre, recèle deux principes, dont l'un est bon, l'autre mauvais : un principe de générosité, d'honneur, de chevalerie, et aussi un principe d'égoïsme, qui tend à tirer tout à soi, à multiplier le travail et l'obéissance du grand nombre pour accroître le bien-être de quelques-uns. L'Eglise, chose céleste, n'a qu'un principe unique, un principe excellent, la charité. Egoïsme et charité, ce sont deux forces rivales qui, depuis le commencement, se disputent le monde. L'égoïsme se produit dans les sociétés sous deux formes qui lui sont chères : despotisme et anarchie. La charité dans l'Eglise oppose tour à tour la liberté au despotisme, et à l'anarchie l'autorité. Si elle protège aujourd'hui la vieillesse des royautés européennes, si elle meta l'abri de l'insulte la tête blanchie des souverains, elle protégea au moyen âge l'enfance des peuples, elle empêcha
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que leurs langes ne devinssent des chaînes. Quand donc saint Thomas se fit le défenseur de la liberté religieuse, il acceptait un ministère de charité, et cette charité embrassait dans son expansion, nonseulement ses clients, mais ses adversaires et ses juges. Car le Christianisme est ainsi fait ; il ne permet pas de ramper aux pieds des grands, mais il ne permet pas non plus de les mépriser et de les haïr. Aimer ceux qui souffrent, ceux qui sont faibles, pauvres, humbles, au-dessous de nous, c'est la joie de notre nature, c'est un instinct auquel notre orgueil même n'est pas étranger. Mais ceux qui sont riches, puissants, superbes, qui font autour d'eux trembler et souffrir, ceux-là, ne les point haïr, les aimer, c'est le triomphe, c'est le miracle de la charité catholique.
Saint Thomas fut ainsi ; sa charité fit sa force, et sa force lui valut l'honneur d'être le soutien de l'Eglise. L'Eglise a reçu d'en haut des promesses d'éternité, et celui qui les a faites les maintiendra; mais il s'est réservé le choix des moyens par lesquels ses promesses s'accomplissent. Et, tandis que la société chrétienne poursuit son émigration mystérieuse de la terre vers le ciel, son salut est assuré par une assistance toujours présente, mais diverse dans ses manifestations. Aujourd'hui c'est la manne miraculeuse, demain c'est l'eau du rocher ; c'est
la nuée pendant le jour, la colonne de feu pendant la nuit. Quand Israël combattait dans la plaine, Moïse sur la montagne élendait les mains, et la victoire descendait; mais Ur et Josué supportaient les mains fatiguées du prophète. De même, pendant que l'Eglise luttait contre le schisme et la servitude, le Pape était au sommet, veillant et priant, et l'esprit de Dieu était avec lui : saint Thomas de Cantorbéry se tenait à ses côtés et soutenait ses bras, pour qu'il ne défaillît point dans ce labeur, et l'aidait à porter le poids des destinées du monde.
Dieu donc, au douzième siècle, pour sauver l'Eglise, se servit d'un homme; et, si ce fut pour cet homme un sujet de louange, ce ne fut point un déshonneur pour l'Eglise, pas plus que pour une mère de s'appuyer sur l'épaule de son fils. Car c'était elle qui l'avait fait si généreux et si fort; c'était elle qui l'avait nourri de saines doctrines ; il n'avait point goûté le lait de l'étrangère, il n'avait pas grandi sous le portique de la philosophie, mais à l'ombre de l'autel : ce fut elle dont la pensée le soutint dans les jours d'épreuves, pour elle fut sa dernière parole et son dernier soupir ; ce fut elle enfin qui vint réclamer sa dépouille et l'enveloppa d'un linceul de gloire. Qu'elle jouisse donc de son heureuse maternité ! Saint Thomas de Cantorbéry n'appartient plus ni à un système, ni à une nation,
ni à une époque. Il appartient, par un partage magnifique, à Dieu et à l'humanité; il appartient à la grande, à la sainte, à l'impérissable Eglise romaine.
Aussi est-il temps de mettre un terme à ces discours; aussi est-ce pitié d'entreprendre une inutile apologie, et de vouloir répondre aux incriminations de quelques-uns et aux erreurs de quelques autres. Une réponse est là, éclatante, sublime. Depuis six cents ans, cent millions de catholiques environnent de respect et d'amour la mémoire de cet évêqued'un autre âge; et, lorsque dans les supplications solennelles, rappelant au Ciel les vertus que la terre lui a données, nous répétons la longue litanie de nos saints ; alors, ô Thomas de Gantorbéry! vous aussi nous vous invoquons, et nous vous saluons du plus beau nom qui soit dans la langue des hommes : nous vous saluons martyr î