LA VILLE DES HEROS
Burgos, le 18 novembre 1852.
Le premier abord de Burgos n'a rien d'héroïque. On y entre par le faubourg qui suit la rive gauche de l'Arlanzon, en tout semblable à nos faubourgs, bordé d'auberges et d'entrepôts, et qui n'a d'espagnol que les clochers des églises et les galeries suspendues au dernier étage de quelques maisons. Un pont de pierre, fortement assis sur le lit capricieux de la rivière, conduit à la rive droite. Là se déploie la cité de Burgos, avec tous les dehors d'un cheflieu de province de second ordre : un large quai (espolon) orné d'arbres maigres et de statues médiocres; plus loin, la plaça mayor, entourée de portiques, où ne cessent d'errer des groupes de Castillans jeunes et vieux, aussi fièrement enfoncés dans leur oisiveté que dans leur manteau. Derrière la place, se prolonge la rue de la Colombe (calle de la Paloma), nom poétique et trompeur du quartier mercantile, où toute empreinte nationale s'efface sous les progrès de la civilisation européenne. Ici les maisons ont des portes, des vitres presque en-
tières, et jusqu'à des cheminées. Mais, si vous conservez une âme chimérique, si vous êtes épris de ruines et d'infortunes ? consolez-vous. Cette prospérité apparente ne fait que vous cacher des rues abandonnées, des espaces déserts où quelque décombre garde un grand nom. Prenez pour guide un de ces enfants en haillons, je ne jure point qu'il refusera vos maravédis , mais assurez-vous qu'il sera fier de vous montrer la ville des héros.
Au nord de la ville moderne, et en redescendant vers l'ouest, se déroule l'antique ceinture de murailles , à demi détruites , mais larges encore et menaçantes, couronnées de créneaux, et percées de portes dont l'arcade en fer à cheval rappelle le temps des Maures. La tradition s'attache comme le lierre à ces vieux débris. On dit qu'en 884, un chef chrétien, Diegos Porcellos, ayant défait les Sarrasins dans les gorges de Pancorbo, bâtit cette enceinte pour y mettre à l'abri les femmes, les enfants, le butin de ses soldats, et la nomma du nom germanique de Burgos (Burg , château). Ce fils des Goths voulut retremper sa race dans le sang des hommes du Nord. Sa fille, Sulla Bella, épousa un seigneur allemand, venu en pèlerinage à Saint- Jacques de Compostelle, et retenu dans ces contrées par le pieux désir de combattre les mécréants. De cette union seraient descendus à différents degrés
Nuno de Rasura, le comte Fernan Gonzalez, les sept infants de Lara, le Cid. La légende a trouvé le moyen de réunir en une seule lignée tous les héros de la Castille.
La légende a ses raisons : en faisant remonter dans la nuit des temps la généalogie de ses héros, elle cherche à les affranchir de la suzeraineté des rois. Elle personnifie ainsi l'antique rivalité du comté de Castille et du royaume de Léon. L'histoire de ces temps obscurs laisse voir les princes de Léon étendant jusqu'à Burgos une autorité mal affermie. Mais la légende prend soin de leur en faire trancher les nœuds par un crime; Ordono II invite à une fête les chefs des Castillans et les met à mort. Le peuple soulevé abjure les rois et se donne des juges. Nuno de Rasura et Laïn Calvo jugent dans Burgos, comme autrefois Josué et Gédéon dans Israël. On ne sait rien de leur gouvernement. Mais comment douter de leur existence, quand on vous aura montré, dans une des salles de l'Ayuntamienlo, la chaise de bois, basse et sans ornement, d'où ils prononçaient leurs sentences selon les fueros de la nation (1)?
Un monument plus considérable, mais d'un
(1) Ici et pour ce qui va suivre, je consulte souvent une récente et instructive notice, Apuntes sobre Burgos, publiée dans celte ville avec des illustrations qui ne manquent ni de yoùt ni de fidélité.
moindre caractère, marque le lieu où fut la maison de Fernan Gonzalez. Qui croirait que Philippe II, l'ombrageux monarque, érigea cet arc de triomphe en l'honneur du grand comte de Castille qu'on voit souvent armé contre les infidèles, mais toujours l'épée au poing contre les rois? Il est chanté dans les ballades comme l'infatigable chef qui conquiert un à un les châteaux voisins de Burgos, refoulant les musulmans au midi, les Navarrais au nord, et réunissant la Castille, au dixième siècle, en un seul comté libre et héréditaire. Le ciel le seconde contre les infidèles, et l'amour de sa femme contre ses ennemis chétiens. A Piedrahita, il combat depuis trois jours sans pouvoir rompre les escadrons des mécréants, quand l'apôtre saint Jacques apparaît à ses côtés, monté sur un coursier blanc, armé d'une étincelante épée, et frappant d'estoc et de taille jusqu'à ce qu'il ait fixé la victoire. Deux fois trahi par les rois de Navarre et de Léon, et jeté dans les cachots de leurs châteaux, Fernan Gonzalez en sort deux fois par les artifices de sa femme dona Sancha et par le dévouement de son peuple. A la nouvelle de sa captivité, tous les hommes de Burgos se sont levés. « Tous ont fait le jurement, tous d'une seule « voix, de ne point rentrer en Castille, sans le Comte « leur Seigneur. A leur tête, ils mènent sur un c< chariot son image taillée en pierre ; ils ont ré-
« solu, s'il ne revient pas, qu'ils ne reviendront « point eux-mêmes, non ! . . . et comme de bons vasoc saux, ils cheminent au bord de l'Arlanzon, au pas « des bœufs, et mesurant leurs journées sur le so- « leil... Il s'agit d'affranchir la Castille du cens « féodal qu'elle doit à Léon (1). » En effet, le grand Comte n'a pas d'autre pensée. Convoqué aux cortès de Léon, il s'y rend hardiment sans peur de cette prison où il a langui de si longs jours ; il s'y rend, montant un cheval de prix et portant sur le poing un vigoureux faucon. Le roi convoite ces animaux superbes et les achète pour une somme payable à terme fixe, et qui doit doubler par chaque jour de retard. Livraison faite, la discorde éclate entre les deux contractants. Après plusieurs années de guerre, Fernan, victorieux, demande pour toute condition le prix de ses bêtes. Les arbitres désignés reconnaissent que tous les trésors du royaume n'y suffiraient pas; et Fernan obtient en échange de sa créance l'indépendance absolue de son comté. « Le « Comte le tint pour bon, car il lui pesait beaucoup « de baiser la main d'un autre homme, et il ren-
(1) Juramento llevan hecho,
Todos juntos a una voz, De no volver a Castilla Sin el Gonde, su senor.
La imagen suya de piedra Llevan en un carreton, Resueltos, si atras no vuelve, De no volver ellos, non!...
« dait à Dieu beaucoup de grâces pour avoir délice vré de l'allégeance de Léon la glorieuse Caste tille (1). » Ainsi chante la ballade espagnole; les peuples mêlent volontiers à leurs origines la ruse et l'héroïsme. Carthage se souvenait de la peau de bœuf qui avait mesuré son territoire, et toute la Grèce mettait à côté d'Achille l'artificieux Ulysse. Si maintenant votre guide, plus jaloux de suivre l'ordre delà légende que de ménager vos pas, vous fait descendre de la hauleur solitaire où s'élève l'arc de Fernan sur la place de la cathédrale, il vous montrera au portail du noble édifice une file de têtes sans corps. La tradition veut que cette sinistre décoration rapelle les sept têtes coupées des sept infants de Lara. Ne craignez pas que j'abuse de mes avantages, et pour avoir acheté tout à l'heure Y Histoire véritable des sept infants de Lara, au coin du marché aux herbes, chez une marchande de ballades qu'entourait une nombreuse clientèle de muletiers, ne pensez pas que je menace de vous répéter d'un bout à l'autre ce long récit. Je remarque seulement que la scène s'ouvre, comme celle des Niebelungen, par la querelle de deux femmes au milieu
(1) El Conde lo habo por bien,
Porque mucho le pesaba De besar mano a ninguno; Y a Dios muchas gracias daba Por sacar de subjecion De Léon a Castilla honrada.
d'une noce : dona Lambra veut être vengée sur l'époux et les sept fils de sa rivale. Déjà, par ses artifices, Gonzalo Bustos de Lara, le loyal chevalier, est tombé aux mains d'Almanzor, roi de Gordoue; il vit captif, mais dans une captivité honorée à la cour du musulman. Cependant ses sept fils, les sept infants, traîtreusement engagés dans une embuscade, succombent sous le nombre, et leurs têtes coupées arrivent à Cordoue. « A la table d'Almanzor « est assis don Bustos de Lara : car il est bien digne « de manger avec les rois, l'illustre seigneur. Et « après lui avoir servi mille viandes, selon l'usage, « le roi lui dit : « Ami Gonzalo, un mets précieux « nous fait faute. » Le noble hidalgo répondit en « découvrant ses glorieux cheveux blancs : « A a votre table, seigneur, on ne saurait avoir faute « de rien. » Là-dessus vint un large bassin couvert « d'une nappe, et dessus, sept têtes, rameaux morts « de ce tronc dépouillé. Gonzalo considère le bassin « et dit : « Ah! fruits précoces! qui vous a trans- « portés de Burgos aux champs des infidèles (1)? »
(1) En este vino una fuente
Que euhria una toalla,
Y en ella siete cabezas,
De aquel tronco muertas ramns.
Mira la fuente Gonzalo
Y dicc : « Ay frula temprana Quien vos trasportô de Burgos A los campos de Arabiana? »
Tout le monde sait le reste, et comment Mudarra le Bâtard poursuivit la vengeance de ses frères. Les gens de Burgos montrent la tour, d'où la première ouvrière de tant de maux, doua Lambra, se précipita de désespoir. On l'appelle encore la tour de la Suicidée.
Mais ces légendes guerrières ne sont à vrai dire que les préludes de l'épopée castillane. Tout le génie de la vieille Castille a passé dans l'histoire du Cid. L'action commence à Burgos au manoir paternel du héros ; elle s'achève près de Burgos, au sanctuaire national de Saint-Pierre de Cardena. Au bord d'une rue déserte, jadis retentissante du bruit des hommes et des chevaux, un pilier de pierre, entre deux petits obélisques, s'élève sur l'emplacement de la maison où naquit l'invincible batailleur. Ainsi l'atteste l'inscription :
En este sitio estuvo la casa y NACIÔ EL ano de mxxvi Rodrigo Diaz de Vivar llamado el Cid Campeador.
Si la chronique du Cid semble placer son fief héréditaire au bourg de Vivar, les ballades lui donnent maison de ville et pignon sur rue. Là, sans doute, il jura de venger l'outrage de son vieux père. Là il introduisit Chimène, en descendant du château de Burgos, où furent célébrées ses noces.
Là souvent la noble dame languit dans l'attente du guerrier :
En los solares de Burgos A su Rodrigo aguardando.
Quelques pas encore, et vous êtes au pied de l'église de Sainte-Agathe [Sauf Agueda), restaurée au quinzième siècle, mais dont l'étroite nef rappelle les proportions des premières basiliques espagnoles. Sainte-Agathe était cependant un sanctuaire vénéré, une des trois Iglesias juraderas, où les accusés se purgeaient par serment. Franchissez le seuil, et vous assistez au second acte du poëme espagnol, à la lutte du Cid contre le roi. L'indépendance de la Castille, si bien acquise par Fernan Gonzalez, n'a duré qu'un siècle. Les princes de Léon, fortement établis dans Burgos, poussent leurs chevauchées royales à travers la contrée, levant le tribut et forçant la noblesse au service féodal. De leur côté les Ricos hombres se retranchent dans leurs coutumes défiantes et jalouses. L'antagonisme des chefs de guerre et du souverain politique se fait jour en Espagne comme en Grèce ; la dispute éclate entre le Cid et AK'onse VI, comme entre Achille et Agamemnon. Mais la colère du Cid est chrétienne, elle éclate dans une église et pour de graves soupçons : le roi Alfonse VI, accusé par la rumeur publique
d'avoir fait mourir son frère don Sanche, est requis de se justifier. « Et le jour que le roi devait jurer, « étant à Sainte-Agathe, le Cid prit dans ses mains « le livre des saintsEvangiles, et le posa sur l'autel, ce Et le roi don Alfonse étendit les mains sur le livre, « et le Cid commença à l'interroger en ces termes : « Roi don Alfonse, vous venez jurer, touchant la « mort du roi don Sanche votre frère, que vous ne « l'avez pas tué, que vous n'avez pas été dans le « secret du meurtre. Dites : « Je le jure, » vous et ces « autres hidalgos (1). » Et le roi et ses hidalgos « répondirent : c< Nous le jurons. » Et le Cid ajouta : « Si vous en avez su ou ordonné quelque chose, « puissiez-vous mourir de la mort du roi don Sanche, « votre frère! qu'un vilain vous tue, et non le fils « d'un noble! qu'il vienne d'une autre terre, et « non de Caslille ! Le roi et les fils de nobles qui « juraient avec lui répondirent : Amen. » Et le Cid voulut que le roi répétât par trois fois le même serment. La seconde fois le roi changea de couleur; la troisième, il fut très-irrité contre le Cid et désormais il ne l'aima plus (2). La tradition, qui souvent se dégrade en descendant le cours des siècles, a gâté ce beau récit. Elle prête aux con-
(1) On reconnaît ici les conjuratores des anciennes lois germaniques.
(2) Cronica del Cid, cap. lxxviii et lxxix.
temporains du Cid une superstition triviale, et les fait jurer, non plus sur l'Evangile, mais sur un verrou (el verrojo), qu'on montre encore à la porte de l'église.
Or Àlfonse VI n'avait pas oublié son ressentiment ; et, comme un jour le Cid était venu le trouver entre Burgos et Vivar, le roi lui dit : « Ruy Diaz, sortez de ma terre. » Le Cid donna des éperons à sa monture et sauta dans une terre de son patrimoine : « Seigneur, lui dit-il, je ne suis pas sur votre terre, « mais sur la mienne. » Le roi reprit fortement courroucé : « Sortez de tous mes royaumes et sans « délai. » — • Ici commence l'exil du Cid. C'est à Burgos qu'il en faut lire l'histoire, près de celte porte moresque par laquelle le banni passa, sur les ruines de ces murs vers lesquels il retourna les yeux. 11 la faut lire clans le Poème du Cid, plus ancien que les Romances, plus ancien que la Chronique, et dont le texte mutilé débute par la disgrâce du héros : « Mon Cid Ruy Diaz entrait dans Burgos; il « menait en campagne soixante bannières. Hommes « et femmes sortent pour le voir. Les gens de Bur- (( gos sont aux fenêtres, pleurant de leurs yeux, tant « ils ont de douleur; et de leurs bouches tous « disent une même parole : «Dieu ! quel bon vassal, « s'il avait un bon seigneur! » Mais nul n'osait l'inc< viter. Le Campeador s'achemina vers son gîte ;
« quand il y arriva, il trouva la porte bien ferce mée... Les gens du Cid crient d'une forte voix : « ceux du logis ne veulent répondre mot. Mon Cid « poussa son cheval ; il était à la porte, il retira le « pied de rétrier, il frappa. La porte ne s'ouvrit « point, elle était bien close. Une fille de neuf ans « se fit voir : « Campeador, bénie est l'heure où « vous avez ceint l'épée! Mais le roi Ta défendu. « Hier au soir, vint sa lettre avec grande solennité « et scellée fortement. Pour rien au monde nous « n'oserions vous ouvrir ni vous héberger : sinon, « nous perdrions notre avoir, nos maisons et de plus « les yeux de nos têtes. Cid, à notre mal vous n'avez a rien à gagner; mais puisse vous aider le Créa- « teur avec toutes ses saintes vertus! » Ainsi dit « l'enfant, et elle rentra dans la maison. Le Cid vit « maintenant qu'il n'avait nulle grâce à espérer du ce roi . Il s'éloigna et chemina rapidement par Burgos . « Il arriva à Sainte-Marie. Aussitôt il descendit de « sa monture, il se jeta à genoux et pria de cœur. La « prière faite, aussitôt il chevaucha, sortit par la « porte et prit gîte au bord de l'Arlanzon. Près a de la ville, sur la grève, il campa et planta sa « tente (1). »
Quand l'exilé s'agenouillait à Sainte-Marie, avant de sortir par la porte du fleuve, l'humble église était
(1) Poema del Cid, vers 15 y sgg.
encore bien loin du moment où, sous les auspices de saint Ferdinand, elle devait élargir ses murailles, élever ses voûtes et devenir Notre-Dame de Burgos. Pourtant la cathédrale puissante garde avec piété lesouvenir du héros humilié qui pria sur ses dalles. Dans une des salles capitulaires, un grand coffre est suspendu comme la châsse d'un saint. Au-dessous on a placé le portrait du Cid, tout bardé de fer, comme pour soutenir envers et contre tous le récit que vous allez lire. Il était beau de sortir de son fief accompagné de soixante bannières. Mais il fallait nourrir ceux qui les suivaient. « Alors le Cid prit à « part Martin Antolinez, son neveu, et l'envoya « trouver à Burgos deux juifs, Rachel et Bidas, avec ce lesquels il avait coutume de trafiquer de son bu- « tin; il leur mandait qu'ils vinssent le trouver au « camp. Cependant il fit prendre deux coffres grands « et garnis de fer, munis chacun de trois serrures, « si lourds qu'à peine quatre hommes pouvaient en « soulever un, même vide. Et il les fit remplir de ce sable, et couvrir la surface d'or et de pierres préce cieuses. Et quand les juifs furent venus, il leur « dit qu'il avait là quantité d'or, de perles et de « pierreries, et que, ne pouvant emporter ce grand « avoir avec lui, il les priait de lui prêter sur ces « deux coffres ce dont il avait besoin. Et les juifs « lui prêtèrent trois cents marcs d'or et trois cents
« d'argent. » Mais, quand le Cid eut pris Valence, il renvoya les trois cents marcs d'argent et les trois cents d'or pour dégager ses deux coffres de sable, ce priant Rachel et Bidas de lui pardonner, car il « l'avait fait avec chagrin (1). » — Ce dernier trait me touche. Je croyais le Castillan ravi d'avoir joué un si bon tour à deux infidèles. Mais son honneur chrétien en souffre, et il a besoin de pardon.
L'Achille de l'Espagne ne restera pas en repos sous sa tente; au bout de sa lance désormais libre et souveraine, il porte la guerre aux mécréants. 11 n'aura pas de paix qu'il n'ait enlevé Valence, a l'honneur et la joie des Maures, la ville aux fortes murailles, dont les blancs créneaux reluisaient de loin au soleil (2). » Le siège sera long et la famine cruelle. « Le père ne donne plus de conseil au fils, « ni le fils au père, ni l'ami à l'ami ; ils ne peuvent « se consoler. C'est une mauvaise condition, sei- « gneurs, de manquer de pain, de voir mourir de a faim enfants et femmes (5) . » Le poëme suit don
(1) Cronica ciel Cid, cap. xc et ccxiv. Je reviens ici à la Chronique dont le récit est plus court.
(2) Expressions d'une complainte arabe sur la prise de Valence, publiée pour la première fois dans la préface du Cancionero de Baena.
(5) Poema del Cid :
Nin da consojo padre a fijo, nin fijo a padre ; Nin amigo a amigo; no se pueden consolar Mala cuonta os, sonores, aver mengua de pan, Fijas e mugieres verlos morir de fambre.
Rodrigue dans ses conquêtes. Nous l'attendons au terme de toutes les choses humaines, au tombeau qu'il s'est choisi non loin du manoir de ses aïeux. A deux lieues au sud-est de Burgos s'élève l'abbaye de Saint-Pierre de Gardena, la plus ancienne colonie de l'ordre de Saint-Benoît en Espagne : une princesse de la race royale des Goths la fonda en 537 pour y déposer les restes de son fils. C'est aussi une maison glorieuse, et qui a pris sa part de la lutte nationale contre les Sarrasins. En 872, les infidèles la saccagèrent et massacrèrent sous ses cloîtres l'abbé Etienne avec deux cents moines. En 899, Alfonse 111 releva le monastère ; mais on dit que pendant six cents ans, au jour anniversaire du massacre, le sang des martyrs reparut sur les pierres où il avait été versé. On ajoute qu'il cessa de se montrer en 1492, quand la prise de Grenade eut lavé pour toujours l'injure des chrétiens. Ce lieu fut aimé du Cid. C'est à l'abbé de Cardena qu'il confia sa Ghimène et ses deux filles en partant pour l'exil; c'est à Saint-Pierre qu'il veut avoir sa sépulture. C'est là que sa veuve et ses amis le ramènent de Valence, embaumé, lacé dans son armure, dressé sur son cheval de guerre. C'est là qu'ils le déposent, non point couché dans une tombe comme le vulgaire des morts; mais assis sur un escabeau, enveloppé dans son manteau, et la main sur son
épée. Quatre ans après, dona Chimène fut ensevelie à ses pieds. c< Et, quand le bon cheval Babieça mourut aussi, l'écuyer qui en prenait soin, ne pouvant l'ensépulturer dans le monastère, l'enterra à la porte à main droite, et planta deux ormes, l'un aux pieds, l'autre à la tête, et ces arbres devinrent très-grands. » Plus tard le roi Àlfonse X éleva au Cid un tombeau dans le chœur de l'église, avec cette inscription , qui sent plus le soldat que le grand clerc :
Belliger, invictus, famosus morte, triumphis, Clauditur hoc tumulo magnus Didaci Rodericus.
Mais les siècles n'ont pas épargné le monument du Cid. Les bénédictins de Cardena le transférèrent du chœur à la sacristie, de la sacristie au chœur, puis à la chapelle de Saint-Sisebut. En même temps le vandalisme des restaurations modernes défigura l'église. Ce fut merveille qu'on laissât au portail la statue équestre du Cid, foulant aux pieds de son cheval un Sarrasin. Cependant le vieux banni ne devait pas trouver d'asile assuré contre les caprices des hommes. Les Français emportèrent sa tombe à Burgos pour en décorer la promenade publique. La Restauration la rétablit sous les voûtes de Saint-Pierre. Enfin, quand une loi violente ferma les portes des couvents, Payuntamiento de Burgos, craignant qu'un touriste
anglais n'enlevât les os de Rodrigue et de Chimène demeurés sans gardien , les retira de l'antique abbaye et les déposa à la chapelle de l'Hôtel de Ville dans un cercueil de bois de noyer. Ce n'était pas sans quelque doute sur leur authenticité, mais ce n'est pas non plus sans mélancolie, que je contemplais ces restes, montrés pour deux réaux par un valet qui leva le drap funéraire et ouvrit le cercueil. J'ai horreur de ce qui viole le secret de la mort ; et je ne puis souffrir le spectacle de ces ossements desséchés, à moins que la sainteté n'ait jeté sur eux un vêtement impérissable. L'Eglise elle-même entre dans ces délicatesses, et lorsqu'elle expose les reliques des Saints, c'est de loin qu'elle les fait voir au peuple , enchâssés dans l'or , sous un voile de cristal et sous un nuage d'encens.
Les magistrats de Burgos, il y a trois cents ans, savaient mieux honorer leurs grands hommes. Lorsque la bataille deVillalareut ruiné la cause des Comuneros pour laquelle Burgos avait tiré l'épée, la ville voulut conjurer la colère de Charles V en lui élevant un arc de triomphe. Mais elle a voulu en même temps montrer qu'elle n'avait rien perdu de sa fierté, et le monument de sa soumission fut aussi celui de ses vieilles gloires. Ne m'accusez plus de m'arrêter à des inscriptions, à des pierres en désordre, à des débris sans art. Après sa cathédrale,
Burgos n'a peut-être pas d'édifice plus frappant que celui-ci, plus inspiré du vieil esprit castillan, plus libre des traditions classiques. A l'extrémité du quai de la rive droite et en face du pont, s'ouvre une porte féodale entre deux tours saillantes, d'un style sévère et orné. Au-dessus de la large voûte, des niches ont reçu les images du fondateur de la cité, Diego Porcellos, et des juges de Caslille, Nuno de Rasura et Laïn Calvo. Au second étage, la statue de Charles V sur un socle plus élevé, à sa droite et à sa gauche Fernan Gonzalez, le grandComte, etle Cid, sa bonne épée à la main, sur sa poitrine sa longue barbe chantée par les poètes. Au-dessus du puissant empereur, et pour lui rappeler un pouvoir plus grand encore que les rois, la figure d'un ange armé du glaive exterminateur. Enfin, au sommet de l'édifice, entre les quatre tourillons crénelés qui le couronnent, la Vierge avec l'Enfant, pour attester que la grâce est encore plus puissante que le glaive (1).
(1) C'est peut-être ici le lieu de tracer la généalogie fabuleuse qui réunit les héros de la Castille en une seule famille, comme Tare de Sainte-Marie réunit leurs images en un seul monument.
Don Diego Porcellos.
Sa lille