‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · SULLA BELLA · texte numérisé non relu

SULLA BELLA

est mère de deux fds.

ÎSuxo Rasura, juge de Caslille, Gumio Gonzalez,

Son fils ISlno Feknanlez De sa fille mariée des sept infants

est père à Lain Calvo, de Lara.

de Fernan Gonzalez. descend Diego Lainez,

père du Cid.

Voilà les temps héroïques de la Gastille dans leur force et leur rudesse, tempérées parla douceur du christianisme. J'y remarque trois grands traits : d'abord la foi religieuse qui conduisait la guerre contre les mécréants. Car on ne se représente pas assez les prodiges de dévouement et de persévérance, au prix desquels il fallait sauver la nationalité chrétienne, « alors que, selon l'expression d'un « ancien chroniqueur, la lutte contre les Maures « était dans toute son horreur, alors que tous les « rois, les comtes, les nobles et tous les chevaliers « avaient l'écurie de leurs chevaux dans la cham- « bre où ils dormaient avec leurs femmes, afin « que, s'ils entendaient le cri de guerre, ils pussent « trouver bêtes et armes sous la main et chevau- « cher sur-le-champ. » Ensuite vient la passion de l'indépendance, non-seulement de l'indépendance personnelle, mais des libertés castillanes. C'est elle qui tient ces juges, ces comtes et Fernan Gonzalez, et le Cid, en querelle éternelle avec le roi de Navarre et de Léon. 11 ne faut point voir en eux, comme on l'a trop fait, des factieux, des ennemis de toute loi. Ils se portent, au contraire, pour les défenseurs des lois anciennes, des Fiicros, que le peuple défendra encore contre Àlfonsc X, contre ses légistes et son code des Siele partitas. Enfin j'admire ici les affections domestiques dans toute

leur simplicité et toute leur énergie. C'est la main d'un frère vengeant les sept infants de Lara ; c'est le dévouement d'une femme rompant deux fois les chaînes de Fernan Gonzalez. C'est le Cid, comme fils, lavant la honte de son père, comme mari, gardant fidèlement à Chimène cette main qu'il lui a tendue sanglante; comme père poursuivant l'injure de ses filles. Voyez dans le poëme, quand le héros banni quitte Saint-Pierre de Cardefïa, l'admirable scène des adieux, « II prit ses filles « dans ses bras, il pleura de ses yeux, tant il sou- « pirait profondément : «Ah ! Chimène, ma femme « si accomplie, je vous aimais comme mon âme ! « Vous le voyez, il faut nous séparer en cette « vie. J'irai et vous resterez. Plaise à Dieu et à « sainte Marie que de mes mains je puisse un « jour établir mes deux filles que voici ! Plaise à « Dieu de me donner bonne fortune et quelques « jours de vie, et de faire que vous, femme hono- « rée, vous ayez bon service de moi. » Mon Cid et « sa femme vont à l'église. Dona Chimène se jelte « a genoux sur les marches de l'autel, priant le « Créateur, du mieux qu'elle sait, de garder de tout « mal le Cid Campeador : « Tu es le Roi des rois, « dit-elle, et le Père du monde. Je t'adore et crois « en toi de toute ma volonté, et je prie saint Pierre « qu'il m'aide à prier pour mon Cid Campeador,

« Que Dieu le garde de malheur ! Puisque aujour- « d'hui nous nous quittons, qu'il nous fasse retrou- « ver dans la vie ! » La prière était faite et la messe « achevée. Voilà qu'il faut chevaucher. Le Cid « embrassedofia Ghimène, et Chimène va baiser la « main du Cid, pleurant de ses yeux; car elle ne sait « que faire. Et lui, il recommençait à regarder ses « filles : « Je vous recommande à Dieu, mes filles, « et à votre mère, et à votre père spirituel. » Ainsi « se séparèrent-ils, comme l'ongle se sépare de la ce chair (1 ) .» Vous ne retrouverez rien ici de ces sentiments affadis où se complaît l'art des troubadours. La nature n'a pas besoin de subtilités et de raffinements ; elle a des cris pour remuer jusqu'au fond les entrailles des hommes. Vous reconnaissez l'accent des adieux d'Andromaqueet d'Hector, avec la majesté chrétienne de plus ; de moins, une grâce et un éclat dont la muse grecque a le secret. Dans le poëme du Cid comme dans les épopées homériques, nous touchons au fond primitif de toute poésie. De même que sous l'œuvre d'Homère, on découvre les chants guerriers dont il a recueilli, transformé, et

(1) Salieron de la eglcsia ya quieren cavalgar.

El Cid a dofia Ximcna ibala abrazar, Doua Ximena al Cid la mano '1 va a besar, Lorando de los ojos, que non sabe que ie far. E el a las nifias tornô las à catar, « A Dios vos aeomiendo, ii j as; « E a la niugier é al padre spiritual... » Asi s' parten unos d' olros como la una de la carne.

fait vivre les débris ; de même l'épopée castillane, écrite au treizième siècle, a recueilli l'écho des chansons non écrites où l'on célébrait déjà l'invincible Rodrigue :

Ipse Rodericus, mio Cid semper vocalus,

De quo cantatur quod ab hostibus haud superatur.

Il ne nous est pas donné de creuser plus avant dans les origines de la littérature espagnole. Ce sont les beautés simples qui commencent les grandes littératures, comme les mœurs fortes et chastes fondent les grands empires. Burgos, la ville des héros, deviendra la capitale des rois.

Pendant que j'erre ainsi à travers les ruines et les souvenirs, je m'aperçois que j'inquiète mes amis. Vous avez ouï beaucoup médire de l'Espagne, et vous craignez qu'au retour de tant de courses je ne trouve guère meilleure chère que les compagnons du Cid, campés sur la grève de PArlanzon. Mais laissez-moi venger ce beau et trop calomnié pays. Si l'on n'y admire pas les splendides hôtels où l'hospitalité moderne rançonne le visiteur de Londres et de Paris, on y dort sous des toits honnêtes et sur des couches décentes ; et, si les chambres sont tout au plus bourgeoises, les cuisines sont encore héroïques. Jamais je ne vis suspendue au plancher une plus riche collection de lèchefrites,

de casseroles et de chaudrons. Je contemplais surtout des files de marmites qui me rappelaient (pardonnez-moi encore cette réminiscence d'Homère) la longue file des servantes de Pénélope que Téléque pend à la même corde en punition de leur perfidie. Au milieu de la pièce se projette en saillie le manteau de la cheminée patriarcale, où le voyageur mouillé et transi trouve accueil, sans scandaliser un essaim de cuisinières, habituées à la bienheureuse familiarité des mœurs espagnoles. Là son œil sera consolé par la bonne mine des œufs frits, des perdrix qui se dorent au feu clair, et du brun chocolat qui écume sous le fouloir. Si votre sobriété se contente à ce prix , si vous ne redoutez pas le parfum d'outre qui donne le cachet de l'authenticité à ce flacon de Malaga, si votre estomac n'a pas la dangereuse curiosité de toucher aux pois chiches qui nagent dans la chaudière voisine, ou aux viandes arrosées d'huile rance, soyez en paix : Nous vivrons. Nous vivrons, et vous ne m'en voudrez pas d'être redescendu de mes hauteurs poétiques à ces utiles réalités. Nous n'avons pas môme, à vrai dire, quitté la littérature espagnole; car, si le poëme du Cid naît sur les champs de bataille, c'est d'u'ne cuisine d'auberge que don Quichotte sort chevalier pour combattre les géants et redresser les torts.

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