AVERTISSEMENT
même temps l'occasion d'exprimer une vive gratitude pour le traducteur allemand de Munster, et les traducteurs italiens de Milan , de Naples, de Pistoja et de Florence. Tant de faveur faisait à Fauteur un devoir de donner à cette nouvelle édition des soins qui la rendissent plus digne du public. Il y a corrigé beaucoup, et beaucoup cependant a dû lui échapper. Il a pensé compléter son livre en y ajoutant plusieurs éclaircissements, un discours préliminaire sur la tradition littéraire en Italie jusqu'à Dante, et quelques études sur les sources poétiques de la Divine Comédie (1).
(1) Ce travail a été placé à la fin du volume des Poètes franciscains, Œuvres complètes, t. V, p. 349.
DE LA TRADITION LITTÉRAIRE EN ITALIE, DEPUIS LA DÉCADENCE LATINE JUSQU'A DANTE.
Au milieu des passions et des doutes qui troublent notre siècle, le passé ne nous intéresse que par où il nous touche, c'est-à-dire par ce qui nous en est resté. Tout l'intérêt de l'histoire littéraire est de chercher, parmi les monuments intellectuels de tous les siècles, le conseil de la Providence et la loi générale de l'esprit humain. Les littératures se succèdent : il s'agit de savoir si elles se lient et se continuent ; si, à côté de ces instincts poétiques qui partout s'éveillent d'eux-mêmes, il y a une discipline savante qui constitue l'art, que les peuples se transmettent, toujours enseignés, toujours enseignants, n'accomplissant qu'une même œuvre, comme une même destinée. Et, pour poser
la question en des termes plus courts, il s'agit de savoir s'il existe une tradition dans les lettres.
Les recherches modernes ont commencé à renouer dans l'histoire la succession des époques. D'un côté, les langues, les fables, les doctrines de l'antiquité classique, qu'on avait crues originaires des lieux mêmes où elles fleurirent, ont été rattachées aux civilisations de l'Orient. Les vieilles prétentions d'autochthonie ont disparu devant les preuves d'une commune et lointaine descendance. D'un autre côté, dans les profondeurs ignorées du moyen âge, dans les systèmes de ses écoles et les ouvrages de ses grands maîtres, il a fallu reconnaître les origines légitimes de la science et de l'art modernes. On a renoncé à faire dater de Luther le réveil de la raison. Ainsi s'est rétablie d'une part l'unité des siècles antiques, de l'autre celle des siècles chrétiens. Il reste à étudier plus attentivement l'intervalle qui sépare ces deux époques du monde. Pendant les terribles années remplies par la chute de l'empire romain et par l'avènement des Barbares, il faut voir si les lettres ont péri. S'éteignirentelles alors, pour renaître plus tard du concours de quelques circonstances fécondes? ou bien auraient-elles subi une transformation qui devait les sauver, et conserver ainsi la perpétuité de l'enseignement ?
La renaissance, longtemps fixée à la prise de Constantinople, a été reculée par quelques uns jusqu'aux croisades, par d'autres jusqu'à Charlemagne. Avant Charlemagne, on a bien vu les Muses romaines réfugiées dans les monastères irlandais et anglosaxons. Mais ces recherches veulent être faites de plus près. On les doit poursuivre sur le terrain naturel, en Italie, dernier asile de l'antiquité, premier foyer du moyen âge. C'est là qu'on peut se donner le spectacle de la plus mémorable transition qui fut jamais. Quelles phases les lettres parcoururent durant onze cents ans, depuis la décadence latine jusqu'aux premiers écrits en langue vulgaire ? Comment l'esprit humain dépouilla ses habitudes païennes pour revêtir un caractère nouveau ? C'est cette révolution que nous entreprenons de décrire, en cherchant dans ses longues péripéties à retrouver, s'il se peut, l'unité delà tradition littéraire. Nous la recueillerons d'abord chez les Romains, telle que l'antiquité l'avait faite au siècle d'Auguste ; nous la verrons régénérée par le Christianisme ; nous examinerons si elle traversa la barbarie, et comment elle a pu se reproduire dans les œuvres du génie italien, qui devait à son tour la faire régner sur toutes les littératures européennes.
Si l'on considère la civilisation romaine à l'ouverture de l'ère moderne, on trouve qu'elle avait ses racines dans l'antiquité tout entière. On y voit le résultat et l'abrégé des civilisations antérieures, et comme le dernier effort de l'esprit humain après quatre mille ans. La langue latine elle-même, par l'incontestable originalité de son caractère, par ses analogies radicales avec le grec et le sanscrit, atteste les rapports primitifs de l'Orient, de la Grèce et de l'Italie. Rome semblait avoir reçu de l'Orient, par l'entremise des Étrusques, ses plus graves institutions religieuses, restes d'une vérité défigurée, qui ne manquait pas de grandeur. Je veux dire cette science des augures et ce culte des mânes, qui faisaient de toute la vie un commerce perpétuel avec les dieux et les ancêtres. Les arts et le sentiment du beau lui étaient venus de la Grèce, par le voisinage des villes doriennes de Calabre et de Sicile. Plus tard, après la guerre de Macédoine, on achetait des pédagogues grecs au marché d'esclaves; la jeunesse patricienne allait étudier aux écoles d'Athènes et de Rhodes ; les Muses latines s'enrichissaient par l'imitation, qui était encore une conquête. Mais le
propre du génie romain, ce qu'il ne dut qu'à luimême et au vieux Latium où il naquit, ce fut le sens pratique du juste, l'instinct du droit. Le droit se constituait par la jurisprudence; l'éloquence le défendait au dedans ; les armes l'imposaient au dehors : toute l'existence des vieux Romains était renfermée dans ce cercle. C'est à cause de l'énergique précision de leur esprit qu'ils dépassèrent ce qui les avait précédés. Les Grecs travaillaient pour la gloire, les Romains pour l'empire. Us ne voulaient pas tant l'admiration que l'obéissance des hommes. Ils usaient des lettres comme d'un pouvoir. Le souvenir de la chose publique est empreint dans leurs plus beaux ouvrages, comme le nom du sénat et du peuple sur leurs monuments. A la majesté des harangues de Cicéron, l'on reconnaît une parole qui est maîtresse des affaires du monde ; la poésie de Virgile ne se détache jamais de la cause politique à laquelle elle s'est engagée : l'art a autre chose à faire que de charmer, il faut qu'il serve. Il y a donc à Rome, dans la littérature aussi bien que dans la société, une tradition séculaire, dont l'Italie fut l'organe au centre par le Latium, au midi par les colonies helléniques de la Grande Grèce, au nord par les colonies asiatiques de PÉtrurie : en sorte que tous les travaux du passé étaient venus y aboutir, et que toutes les nations policées de la terre semblaient
avoir mis la main à l'œuvre pour former leurs maîtres.
Or ces trois choses dont se composait la civilisation romaine, c'est-à-dire la religion, le droit, les lettres, touchaient à leur décadence. Il les y faut suivre, voir si leurs destinées se séparent ou se confondent ; ce qui devait se perdre, ce qui devait rester.
La ruine du paganisme ne fut point ce qu'on avait coutume de penser. Il netomha pas d'une chute rapide, comme pour faire place à l'Évangile. Malgré les injures des philosophes, la multitude n'avait pas déserté ses autels : il eut une sorte de restauration à l'avènement des empereurs; la lassitude du doute et le trouble des remords lui ramenaient les esprits. Ses forces se renouvelèrent par les cultes étrangers de Sérapis et de Mithra. Mais ces religions d'emprunt ne lui apportaient qu'une erreur plus savante : elles n'abolissaient ni les rites impurs ni les rites sanglants* Le paganisme ne se réforma donc pas non plus, comme pour venir au-devant de la vérité; il disputa le terrain jusqu'au bout. Les dernières traces s'en conservèrent longtemps. Mais ce qui en resta fut un obstacle, et non pas un moyen pour l'avenir.
Il n'en fut pas ainsi de la législation. Il semble au premier aspect que tout l'édifice romain allait crouler. L'empereur, qui, sous ce titre militaire,
n'était que le chef des plébéiens, acheva la destruction de la cité patricienne, depuis longtemps ébranlée dans sa constitution sacerdotale et guerrière. La cité périt, et avec elle disparurent peu à peu ses lois impitoyables, etles solennités jalouses dont elles entouraient les actes civils. Mais en même temps s'établissait l'empire. Les provinces grandissaient sous une administration commune ; leurs usages, recueillis et justifiés par les jurisconsultes, formèrent le droit des gens, qu'on opposa aux rigueurs de l'ancien droit civil, et qui donna de nouvelles bases à la famille, à la propriété, à la justice. Ce fut le droit des gens, c'est-à-dire la loiquele monde s'était faite par l'organe des Romains, qui se conserva dans les compilations de Justinien, pour devenir le fondement des sociétés futures. Toute l'Europe est assise sur cet héritage.
Le sort des lettres ressemble à celui des lois. On voit d'abord se précipiter leur déclin. Un moment est venu où, l'étude des procédés de l'art préoccupant les esprits, le soin de la forme entraîne la pensée et commence à la faire descendre. Ce moment est décisif. Une orgueilleuse réaction se prononce contre les grands écrivains de l'âge précédent. L'illusion des fausses théories, l'éclat des exercices déclamatoires et des lectures publiques, achèvent d'égarer l'éloquence et la poésie. L'inspiration, qui est
la vie, se retire; et avec elle le style, qui est la lumière. Et toutefois ce temps est celui où la littérature latine s'empare de l'avenir. Rome fit alors deux choses mémorables pour la diffusion et la conservation des connaissances humaines.
D'abord, comme elle vit qu'elle avait reçu des nations orientales tout ce qu'on en pouvait attendre, Rome se tourna vers l'Occident. Elle y trouva des mœurs et des intelligences grossières : elle entreprit de les élever à son niveau. Pendant cette longue période où ses conquêtes paraissent arrêtées, elle subjuguait la terre une seconde fois, et plus souverainement, par sa langue et ses institutions. Alors on peut suivre le mouvement propagateur. On voit les lettres sortir du nord de l'Italie, et se répandre par la Gaule romaine en Espagne, où elles suscitent cette brillante génération : les deux Sénèque, Lucain, Quintilien, Martial. Elles passent ensuite en Afrique au temps de Gornutus, de Fronto et d'Apulée, pour revenir enfin dans les Gaules et jusqu'à Trêves, sur les confins de la Germanie avec les panégyristes, avec Ausone, Rutilius et Sidoine Apollinaire. Ainsi les étrangers obtiennent le droit de cité dans la république littéraire comme dans l'État. Rome n'ignore pas le danger de cet envahissement ; elle est avertie de ce qu'elle doit perdre d'élégance et de noblesse au commerce de ces fils de Barbares. Sa
gloire est de n'avoir point reculé à leur vue. Elle les naturalise, elle les civilise ; elle fait, à ses risques et périls, l'éducation des écrivains et des peuples. Ce ne fut point la force des événements, ce fut un bienfait compris et voulu. Pline écrivit de l'Italie cet éloge singulier : « Que les dieux semblaient l'avoir élue pour donner au monde un ciel plus serein, pour réunir tous les empires, rapprocher les langues discordantes, et rendre à l'homme l'humanité. » Et Tertullien, enchérissant encore, par un barbarisme éloquent, créa un mot nouveau pour désigner cette culture universelle, qui s'étendait de la Grande-Bretagne aux extrémités de la Hongrie : il l'appela Romanitas.
En même temps, et pour que le cercle grandissant eût un centre, s'établissait une puissance nouvelle que les âges antérieurs n'avaient point connue : l'enseignement public. L'Egypte avait ses initiations, mais entourées de mystères. A Athènes, les soins de l'instruction littéraire étaient abandonnés au dévouement ou à la cupidité des sages. En Italie, dans ce pays de discipline, l'enseignement devait être une magistrature. César le revêtit d'une première sanction, en l'environnant d'immunités et de privilèges ; Vespasien assigna un salaire public aux maîtres de belles-lettres. Alors s'élevèrent ces écoles célèbres du Capilole, dont l'ordre et la pros-
périté furent assurés par les lois impériales, et qui, sous le règne de Valentinien III, comptaient trente professeurs entourés d'une jeunesse innombrable. Deux y enseignaient la philosophie et la jurisprudence: il y avait trois rhéteurs latins, cinq sophistes grecs, dix grammairiens grecs, dix grammairiens latins. Vingt-neuf bibliothèques réunissaient tous les trésors scientifiques de l'antiquité. Des fondations pareilles se multiplièrent par toute l'Italie, et une constitution d'Antonin le Pieux les étendit aux cités des provinces. A la vue de ces moyens puissants, on s'étonne d'abord de la médiocrité des effets. On ne peut se défendre d'un profond dédain pour ces écoles stériles qui ne viennent qu'après les grands siècles, et d'où ne sortent que des générations obscures. Vainement Quintilien, dans ses Institutions oratoires, entreprenait l'éducation de l'homme éloquent : l'orateur idéal qu'il formait avec tant de sollicitude, il ne lui fut pas donné de le voir de ses yeux. Cependant, prenez-y garde : ces grammairiens, artisans de paroles, qui se consument en controverses de syntaxe, veillent à la conservation de Tune des plus belles langues de l'univers. Ces scoliastes, dont le commentaire opiniâtre semble s'attacher comme un ver rongeur aux écrits des prosateurs et des poètes, sont précisément ceux qui, en discutant chaque syllabe, maintiendront la pu-
reté et la correction des textes, éclaireront les allusions mal comprises, consacreront le souvenir des usages effacés. Nous leur devons ce bienfait, de pouvoir lire les grands hommes qui furent leurs maîtres et les nôtres. Macrobe, Servius, Terentianus Maurus, Martianus Capella, en rassemblant le savoir de leur temps, devinrent les instituteurs du moyen âge. Attendez quelques siècles encore, et de ces écoles qui vous semblaient inutiles vous verrez venir des disciples qu'elles n'avaient point espérés : vous en verrez sortir les fronts radieux de Dante et de Pétrarque. En ceci, comme toujours, il s'est trouvé que rhomme travaillait pour un autre avenir que ce lendemain auquel il songe. Il fait autrement qu'il ne veut, souvent plus qu'il ne veut ; et, quand son œuvre est finie, on ne peut s'empêcher d'y admirer la trace de cette volonté toute-puissante qui travaillait avec lui.
Or ce travail obscur qui nous a conservé les lettres classiques, cet enseignement qui a son foyer en Italie et ses rayons partout, c'est ce que je nomme la tradition. Elle recueille l'art pour traverser les époques orageuses, comme l'arche à la veille du déluge recueillit dans ses flancs la nature vivante. L'arche était un refuge ténébreux, triste et pauvre, et cependant la nature y était tout entière. De même la tradition semble réduite au misérable
échafaudage des gloses scolastiques et des règles grammaticales : elle porle dans son sein toutes les grandes époques littéraires de l'Europe. Là où Ton ne voyait qu'une décadence, il faut reconnaître une origine.
Mais si les lettres pouvaient êlre sauvées, la société païenne devait finir par une dissolution qui en relâchait successivement tous les liens. Ce fut alors qu'au milieu de Rome l'Église chrétienne commença. Entre ces deux sociétés ennemies, il y avait un abîme : comment l'esprit humain le sut-il franchir? comment le christianisme pouvait-il entrer dans les lettres, et les lettres dans le christianisme ? Ici la question se présente avec toute sa difficulté. C'est ici qu'il faut saisir les nœuds secrets par lesquels se rattachent les temps.
Premièrement, l'Évangile pénétra dans la civilisation romaine par une inlïuence latente qu'on n'a pas assez remarquée. Il faudrait considérer de près cette force intérieure et communicative qui s'exerçait sur les infidèles mêmes ; il faudrait descendre, pour ainsi dire, dans ces catacombes morales creusées sous le sol païen, pour le soulever ensuite. On suivrait les vestiges de la prédication
apostolique jusqu'au palais des Césars ; on verrait la pensée régénératrice se répandre lentement par le courant des opinions jusque dans les lois et dans les lettres. Ainsi on rencontre tout à coup, à la fin du règne de Claude, deux décisions qui modifient le droit dévie et de mort des maîtres, et qui émancipent les femmes de la tutelle perpétuelle exercée par leurs parents. Et ces deux actes, subversifs de toute l'économie publique des Romains, contraire à tout l'effort de la jurisprudence, à tout le penchant des mœurs, se trouvent, par une coïncidence singulière, au moment même où se propage silencieusement la foi nouvelle, qui affranchit l'esclave par la conscience, la femme par la virginité. L'action cachée du christianisme se montrerait surtout dans la littérature, si l'on reprenait, pour la résoudre plus complètement, la célèbre question des rapports de Sénèque et de saint Paul. On arriverait à reconnaître une profonde différence entre le stoïcisme des Grecs, dont la base était toute païenne, et l'opinion du stoïque Romain, qui rétablit les relations de Dieu et de l'homme par la grâce et la charité. Ainsi, en présence du dogme nouveau, une réforme silencieuse se serait faite dans le système stoïcien. Cette doctrine meilleure, adoptée par Sénèque, reconnaissable dans Épictète, devait régner avec Marc-Àurèle, et donner à l'empire ses der-
niers beaux jours. En sorte que l'Évangile, accusé de la décadence romaine, en aurait, au contraire, retardé l'entraînement. Tandis qu'on brûlait les chrétiens au jardin de Néron, les flambeaux de ces fêtes éclairaient déjà le monde (1).
En second lieu, si l'on étudie le christianisme
(1 ) Un sénatus-consulte de Claude abolit la tutelle des agnats sur les femmes majeures de douze ans. Un autre affranchit les esclaves abandonnés par leurs maîtres pour cause de vieillesse ou de maladie. Voyez le Mémoire de M. Troplong, analysé dans les Comptes rendus de V Académie des sciences morales et politiques.
La célèbre thèse des rapports de Sénèque et de saint Paul a été si compromise par la mauvaise critique, qu'on ne peut plus renoncer sans indiquer les preuves. — La plus puissante, celle qu'on a le plus négligée et qui nous semble démonstrative, c'est la distinction de deux stoïcismes : d'un côté, celui de Zenon, de Chrysippe et de Cléanthe, dont la métaphysique enseigne l'unité absolue de la nature; la divinité du monde ; l'absorption future, et l'anéantissement de l\4me dans l'essence divine ; l'universalité des choses enfermée dans un cercle fatal de destructions et de créations successives ; enfin, l'exaltation de la personne humaine jusqu'à en faire une partie de Dieu même : c'est là une doctrine païenne, singulièrement semblable à celle du Vedanta indien. D'un autre côté, la doctrine ésotérique de Sénèque, qui distingue la personnalité divine et la personnalité humaine, Dieu agissant comme père, et prévenant par son assistance l'homme qui correspond par l'amour : ajoutez à cela le combat de l'esprit et delà chair, l'immortalité, la liberté morale, et le précepte de la fraternité universelle. Ces dogmes ne se trouvent point sous d'obscures allusions dans les écrits publics du philosophe ; ils sont dans sa correspondance la plus intime ; ils y remplissent des lettres entières ; voyez surtout les lettres 41, 42, 95, 102, 120. Si d'ailleurs de telles doctrines ne peuvent être attribuées à l'élévation personnelle du caractère de cet homme, déshonoré par tant de faiblesses, on songera aux circonstances qui purent le rapprocher de saint Paul. Là reviennent les indices recueillis dans le mémoire excellent de M. Greppo : la prédication de saint Paul à l'Aréopage, ses discussions avec les stoïciens d'Athènes, sa comparution à Corinthe devant le
en lui-même, au milieu de l'obscurité de ces deux premiers siècles, on le trouve déjà dans toute sa puissance spirituelle : il porte tout ce qu'il doit produire. L'Église ne fait que de naître, elle a déjà sa hiérarchie couronnée de la papauté, et sa liturgie consacrée par le sacrifice eucharistique. Dans les images sacrées des catacombes, on voit commencer les types traditionnels de l'art chrétien : un jour les tombeaux des martyrs se soulèveront, et les basiliques qui les couvrent porteront jusqu'au ciel leurs triomphantes coupoles. L'Ecriture sainte ouvre une source inconnue, où se retremperont les lettres. Les actes des martyrs sont le commencement de l'histoire moderne, et dans les allégoriques Visions d'Hermas on ne peut méconnaître une poésie naissante, et le premier exemple de ces livres de visions, si nombreux au moyen âge, qui finiront par inspirer la Divine Comédie.
Troisièmement, la religion chrétienne, malgré sa nouveauté puissante, n'abjurait point la vieille civilisation qu'elle venait régénérer. Il ne faut pas y voir une conspiration désespérée, le prestige d'une révolte et l'héroïsme facile de la colère. Ces hom-
proconsul Annseus Gallio, frère de Sénèque, et son arrivée à Rome, où il fut remis aux mains cTAfranius Burrhus, préfet du prétoire. — Depuis que ces pages sont écrites, j'ai vu la question des rapports de saint Paul avec Sénèque traitée avec beaucoup d'art et de force dans les Césars de M. de Champagny.
mes qu'on jetait aux lions ne reniaient pas la patrie romaine; ils croyaient à ses destinées, ils regardaient l'empire comme le seul lien qui empêchât le monde de se dissoudre, et ils en demandaient à Dieu la conservation. Les arts leur prêtaient un langage antique pour l'expression de leur pensée : leurs peintures sépulcrales rappellent encore les procédés des artistes païens ; la figure d'Orphée, par un symbole hardi, y représente le Christ attirant les cœurs. En même temps, les premiers Pères de l'Église reconnaissent les services de la raison ; ils retrouvent dans les doctrines des philosophes les traits épars d'une vérité incomplète, et comme une participation lointaine du Verbe éternel. Plusieurs disciples de Platon reçoivent le baptême sans dépouiller le pallium . L'un d'eux, saint Justin, vient ouvrir à Rome la première école de philosophie orthodoxe : il n'en ferma les portes, après vingtcinq ans, que pour aller sceller de son sang l'alliance désormais conclue de la science et de la foi. Ainsi, dès le temps des persécutions, le Christianisme, déjà maître de l'avenir dont il contient tous les principes, rallie à lui le passé, soit par l'ascendant secret qu'il exerce, soit par l'acceptation volontaire de tout l'héritage légitime de l'esprit humain.
La conversion de Constantin pressa le cours des
choses; il ne les porta point tout d'un coup à leur terme. Il ne faut pas croire que les Césars néophytes entraînèrent d'abord le monde avec eux : l'idolâtrie résista ; seulement elle n'eut plus que des apologies au lieu de supplices, et la lutte devint une discussion. En même temps la querelle de l'arianisme avait commencé. Ces deux questions s'agitaient, non dans un coin obscur de la terre, mais dans les villes de l'Orient, en Grèce, et au grand jour d'Italie. Rome tout entière s'émut pour le rétablissement de l'autel de la Victoire : l'hérésie se crut maîtresse au concile de Rimini. Il y allait du sort du genre humain : une féconde perplexité remuait les intelligences jusqu'au fond ; et dans ce sillon grandit une science nouvelle, la théologie. D'un autre côté, la littérature finit par faire comme les autres puissances d'ici-bas : elle devient chrétienne, non sans hésitations, non sans profanations, non sans retours. Les rhéteurs entrent dans l'Eglise; c'est l'époque de Lactance, de Yictorinus, et du plus glorieux de ces déserteurs de l'école, saint Augustin. L'Afrique le revendiqua. Rome ne sut pas non plus retenir saint Jérôme. Mais il resta aux Italiens saint Ambroise; et c'est bien assez pour marquer le moment où se réunissent dans les mêmes mains les deux héritages des lettres divines et humaines.
On disait que des abeilles l'avaient visité au ber-
ceau, comme Platon, et que leur miel était resté sur ses lèvres. Élevé aux écoles romaines, jeune orateur, il avait paru avec un applaudissement extraordinaire aux tribunaux de Milan. Il portait la robe prétexte des magistrats, lorsqu'il fut proclamé évêque par l'inspiration du peuple. Ne vous étonnez pas si les habitudes de l'éloquence séculière percent dans ses discours, s'il se souvient de Cicéron, ne fût-ce que pour le combattre ; s'il écrit des hymnes sur les mètres d'Horace. Le vieux génie national veille encore en lui, quand il sauve la paix de l'empire, quand ses paroles retiennent le tyran Maxime dans Trêves, et que ses lettres arrêtent, sur la frontière du Danube, les bandes conquérantes des Marcomans. Cependant la grâce épiscopale le presse, et ne lui laisse pas de repos : il se mêle à toutes les controverses et à tous les périls de son temps. Symmaque et les députés du sénat, allant redemander leurs idoles, le trouvent sur leur passage; et, quand les satellites de l'impératrice arienne viennent forcer les portes du temple, il est debout sur le seuil. Ainsi tout a sa place dans ce grand esprit; et du même cœur qu'il a reproché à Théodose le massacre de Thessalonique, il vendra ses vases sacrés pour le rachat des captifs, et ses larmes seront inépuisables pour pleurer la mort d'un frère ou la chute d'une vierge pécheresse.
Deux autres écrivains m'arrêtent encore. Saint Paulin, disciple du poëte Ausone, désertait les Muses païennes et ses riches possessions d'Aquitaine pour venir abriter sa vie au tombeau de saint Félix de Noie. Sa piété mélancolique aima ce beau ciel de Campanie, ce culte d'un saint préféré, ces pèlerinages fréquentés par un peuple qui en revenait meilleur. Mais les lettres sacrées le suivirent dans sa retraite : quelques âmes choisies la partageaient ; une correspondance active entretenait ses rapports avec les plus illustres personnages. On ne peut lui refuser une part dans les destinées intellectuelles de l'Italie et dans les affaires de la chrétienté.
Plus tard, lorsque les siècles de Rome se précipitent vers leur fin, saint Léon le Grand semble les retenir : pontife qu'on appela le Démosthène chrétien, qui rappelait saint Paul dans la chaire, saint Pierre sur le siège pontifical. L'Italie ne sut rien opposer de plus fort à l'invasion d'Attila. Trois cent mille Barbares s'arrêtèrent au passage du Mincio devant ce vieux prêtre. Quelques années après, il conjurait les fureurs deGensericdans Piome : il en obtenait la vie des citoyens et la conservation des édifices. On ne saura jamais assez combien il a fallu de courage et de génie pour garder jusqu'à nous ce qui nous reste des pierres de cette ville, sur laquelle s'acharnait la vengeance de l'univers.
Ainsi l'Église luttait contre le paganisme et l'hérésie pour l'affranchissement des intelligences ; d'un autre côté elle retenait les Barbares et prolongeait l'existence de la vieille civilisation. Les évêques relevaient de la garde de l'empire les légions fatiguées. Dans ce siècle de terreur qui précéda la chute du trône d'Occident, chaque année de retard fut un bienfait. Il fallait que les mœurs, le droit, les lettres, eussent le temps de se préparer des refuges. Avec les évêchés, les foyers d'étude se multipliaient par toute l'Italie. Alors durent commencer les écoles paroissiales, citées en 529 par le concile de Vaison. L'enseignement profane avait subi la loi commune : la tradition littéraire était désormais chrétienne. Elle n'abandonnait pourtant ni ses souvenirs patriotiques ni son culte pour les grands modèles. Toute l'énergie de l'accent romain revivait dans les chants du poëte Prudence, lorsqu'il mettait dans la bouche du martyr saint Laurent cet hymne au Christ : « 0 Christ ! nom unique sous le soleil, splendeur et vertu du Père, auteur du ciel, fondateur de ces murs ! vous plaçâtes Rome souveraine au sommet des choses, voulant que l'univers servît le peuple qui porte le fer et la toge. Voici que le genre humain tout entier a passé sous la loi deRémus. Les mœurs ennemies se rapprochent et se confondent par la parole et par la pensée. 0
Christ! donnez à vos Romains que leur cité soit chrétienne, elle par qui vous avez donné une même foi à toutes les cités de la terre. Toutes les provinces sont unies en un même symbole; le monde a fléchi: que la ville maîtresse fléchisse à son tour! que Romulus soit fidèle, et que Numa croie en vous ! »
L'invasion des Barbares ouvre une troisième période, où la suite des choses humaines semble s'interrompre. Sept fois en moins de deux siècles (404-557), les peuples du Nord désolèrent l'Italie. Ils se succédèrent à des intervalles si rapprochés, que cinq générations connurent ces épouvantes, et passèrent en emportant cette incertitude de l'avenir qui ne permet pas de travailler pour lui. Les souvenirs s'effaçaient comme les espérances. Le monde ancien finit là, on y fait commencer le monde moderne : c'est une naissance le lendemain d'une mort; et, dans le moment ténébreux qui les sépare, toute transition disparaît.
Cependant, au milieu de ces irruptions guerrières dont on ne saurait nier les désastres, on peut rappeler un autre fait non moins considérable : je veux dire l'avènement pacifique des Barbares dans
Pempire romain. Depuis que César conduisit des Germains à Pharsale, vous les voyez remplir peu à peu les armées comme mercenaires , les terres comme colons, les dignités comme citoyens, jusqu'à ce que, devenus consuls , patrices , préfets du prétoire, gendres des empereurs, ils tiennent tant de place, qu'un jour il n'en reste plus à leurs maîtres. Ces étrangers, à demi Romains, interposés entre les vieux habitants de l'Italie et ses vainqueurs, prévinrent un choc qui aurait tout mis en poussière, et leur domination régulière ménagea le passage de la liberté à l'oppression violente.
Les deux faits que nous venons de distinguer, l'avènement pacifique et l'invasion par violence, caractérisent, en Italie, les conquêtes successives des Goths et des Lombards.
C'est ici le lieu de reconnaître la mission réparatrice de Théodoric. Sa venue en Italie fut d'abord une revendication légale, exercée contre les Hernies au nom du César de Byzance, ensuite une prise de possession paisible, consentie par le sénat, accueillie par le peuple. Ses bienfaits relevèrent les murs des villes , leurs aqueducs , leurs amphithéâtres, et les ruines encore plus saintes de leurs libertés. La hiérarchie des titres, des offices et des magistratures conserva son prestige, les lois re-
prirent leurs forces. Ce chef de bandes germaniques, qui ne savait signer son nom qu'à l'aide d'une lame d'or percée à jour, s'honorait pourtant de porter la pourpre, donnait une législation toute romaine à ses guerriers désarmés, s'entourait de secrétaires, de questeurs et de comtes, et s'entretenait avec eux des maximes des philosophes, du cours des étoiles, de la nature des fleuves et des mers. Rome lui prêtait ses auspices, et il semblait, devançant de trois siècles l'œuvre de Charlemagne, méditer un nouvel empire d'Occident. Une alliance générale se formait entre les nations germaniques sous le patronage de cette race des Goths qui couvrait alors les plus heureuses contrées de l'Europe; ellemême se poliçait au commerce des mœurs et des sciences latines : elle parlait une langue admirable : il y avait toute une épopée dans ses héroïques souvenirs. Qui ne lui aurait prédit de longues destinées? Le jour d'une civilisation naissante commençait à poindre des bords de l'Adriatique aux colonnes d'Hercule. Cependant la monarchie des Goths en Italie ne dura que soixante-neuf ans : je crois voir la cause décisive de sa ruine. L'hérésie d'Àrius , cette doctrine impuissante et disputeuse, qui n'avait pas le courage de s'enfoncer dans les utiles obscurités de la foi, qui aimait l'ombre du trône et la protection des impératrices et des eunu-
ques, n'était pas de force à pouvoir soutenir une société nouvelle : elle la laissa tomber.
Auprès de Théodoric paraissent deux hommes à qui les lettres doivent beaucoup : Boëce et Cassiodore.
Boëce appartient encore au passé. Descendant des Ànicius et des Manlius, il réunissait dans sa maison toutes les images de l'ancien patriciat, tous les honneurs de la république. On le vit un jour descendre du sénat pour se rendre au Cirque ; et là, debout entre ses deux fils consuls, assis sur la chaise d'ivoire, entouré de licteurs, distribuer les largesses du prince au peuple assemblé, qui se croyait revenu au temps des Césars, en retrouvant des jeux et du pain, panent et circenses. Dans ses rares loisirs, il avait visité par la pensée les écoles de la Grèce; ses traductions d'Aristote et des commentateurs d'Aristote embrassaient tout le système péripatéticien : c'était de là, et particulièrement d'un passage de sa version de Porphyre, que devait sortii un jour , avec la querelle des réalistes et des nominaux , toute la philosophie scolastique. D'un autre côté, son Traité de la Consolation, destiné à une popularité immense au moyen âge, traduit de bonne heure dans toutes les langues, y devait introduire les idées platoniciennes, régénérées par le mysticisme chrétien. La science de l'antiquité reçut
en lui le baptême du sang ; il mourut martyr. Aujourd'hui encore le peuple de Pavie s'agenouille à son tombeau, et les paysans de la vallée de Chiavenne montrent au voyageur la tour de Boëce.
Cassiodore remplit une autre destinée : il se tint plus près des Barbares, plus près de l'avenir. On le rencontre à la cour des conquérants; historiographe de leurs exploits, panégyriste de leurs règnes, ministre enfin de Théodoric, d'Amalasunte, d'Athalaric, de Théodat ; toujours usant de leur pouvoir pour sauver ce qui reste de lumières. Les rescrits des princes, rédigés par lui, saluent Rome des titres pompeux de cité des lettres , mère de l'éloquence, temple des vertus. Par lui le sénat reçoit l'ordre de rétablir le salaire public des grammairiens et des rhéteurs. Cet homme vécut tout un âge de l'histoire. Il ensevelit la dynastie des Goths, qu'il avait inaugurée. Mais , quand l'autorité des rois lui échappa, il s'en fit une autre plus durable. Au milieu des guerres de Bélisaire et de Totila, il emporta les pénates latins sous un toit chrétien ; il alla fonder un monastère dans sa retraite de Vivaria, l'enrichit délivres, et le peupla de moines laborieux, copistes , traducteurs , compilateurs. Lui-même donnait l'exemple ; et, après avoir tracé pour eux, dans ses Institutions divines et humaines , l'encyclopédie du savoir contemporain , il songea à la
postérité moins heureuse qui allait venir ; et , à Page de quatre-vingt-treize ans , il écrivit encore un traité d'orthographe.
Ces belles vies ne se perdirent pas en efforts solitaires. Les écoles restaurées du Capitole attiraient encore un grand nombre d'étrangers. Une correspondance active liait les lettrés italiens avec ceux de la Gaule ; les déclamations d'Ennodius ébranlaient le forum de Milan. Et quand le diacre Arator lut publiquement les Actes des Apôtres mis en vers, le clergé et le peuple de Rome, assemblés pour l'entendre, remplirent pendant trois jours l'église de Saint-Pierre-aux-Liens.
D'autres temps commencèrent avec la conquête des Lombards, « Cette cruelle nation, comme une épée sortie du fourreau, vint faucher la moisson du genre humain. » Des bandes incendiaires d'ariens et d'idolâtres s'abattirent sur les couvents et les églises : les villes furent saccagées, les campagnes dévastées , et les bêtes sauvages errèrent aux lieux qu'avaient habités les hommes. Les ravisseurs allaient jusque sous les murs de Rome enlever les citoyens, pour les conduire en esclavage. Au dedans régnait la consternation. La frayeur avait fait disparaître les magistratures, le sénat, le peuple, toutes ces grandes ombres des grandes choses. Dans la terreur universelle, le souverain pontife lui-
DISCOURS PRÉLIMINAIRE. p
même, interrompant le cours de ses homélies, descendait de la chaire, « parce que la vie lui était désormais à charge. » Les Pères d'un concile de Latran, tenu en 680, confessent « que nul d'entre eux ne s'honore d'exceller dans l'éloquence profane ; car la fureur de plusieurs peuples a désolé ces provinces, et, environnés de Barbares, les serviteurs de Dieu, réduits à vivre du travail de leurs mains, mènent des jours pleins de sollicitude et d'angoisse. » C'est durant ces deux cents ans de douleur, où l'Italie, déchirée entre les rois, les ducs lombards et les exarques byzantins, ne connut pas de repos; c'est dans ce silence de la pensée, au milieu du bruit des ruines, c'est alors ou jamais que les lettres devaient périr.
Elles furent sauvées par le monachisme et la papauté. Le génie italien, appuyé sur ces deux institutions tutélaires, traversa l'orage.
Le monachisme s'était organisé à la veille du péril. Depuis longtemps les austérités de la Thébaïde avaient trouvé en Occident de courageux imitateurs ; mais ces tribus cénobitiques attendaient encore une loi commune. Or, sous le règne des Goths et vers l'an 500, des bergers de Subiaco, en écartant les broussailles de la caverne voisine, où ils avaient cru voir remuer une bête sauvage, découvrirent un jeune homme; et bientôt, à la douceur de ses pa-
rôles, ils le prirent pour un ange. Il se nommait Benedictus : élevé aux écoles romaines, saisi de l'ennui des soins terrestres , il s'était enfui au désert. De nombreux pénitents se rangèrent sous sa conduite. Les cellules du mont Cassin s'élevèrent sur les ruines d'un temple d'Apollon, dernier asile du paganisme. C'était de là que l'homme de Dieu devait envoyer ses disciples au fond de la Sicile et de la Gaule, commencement de cette invasion bienfaisante qui couvrit la chrétienté. On rapporte qu'une nuit, comme ses moines dormaient, et qu'il veillait seul sur une tour du monastère en considérant les cieux, il se fit autour de lui une grande clarté, et il vit l'univers entier illuminé d'un rayon de soleil. Ce rayon, c'était la règle bénédictine. Elle était humble et courte ; mais elle embrassait le travail, qui subjugue la terre ; la prière, qui est maîtresse du ciel ; la charité, qui conquiert les hommes : elle rendait ainsi à l'humanité l'empire de soi-même et de toutes choses. La règle pourvoyait à l'entretien d'une bibliothèque conventuelle : bientôt l'usage y joignit les fonctions de l'enseignement. Les chartes déposées dans les archives devinrent les jalons des premières chroniques. Les légendes des saints y jetèrent les reflets d'une poésie nouvelle. Dès la seconde génération , le mont Cassin avait son histoire. D'un autre côté et au nord de l'Italie, au
milieu même de ces Lombards si redoutés, la colonie monastique de saint Golomban (612) apportait à Bobbio les traditions savantes de l'Irlande. Ainsi le feu sacré des lettres s'entretenait sous la garde de l'austère virginité du cloître. Quoi d'étonnant si les moines conservèrent l'antiquité? ils étaient l'antiquité même. Ils en avaient la langue, le costume, la forme des habitations. S'il eût été donné à Pythagore de revenir visiter ces rivages de la Grande Grèce qu'il avait aimés, à la vue de ces pieuses républiques de saint Benoît, à l'aspect de cette vie commune, de ce silence, de ces graves figures enveloppées de leur pallium, errant sous les portiques, il aurait cru retrouver ses écoles. Et pourtant il y avait entre les deux institutions toute la distance du Christianisme. C'étaient ces hommes qui devaient renouveler l'Europe par la foi, par la science, par le défrichement du sol. Détachés du temps, ils étaient de tous les temps : les moines devaient être des hommes éternels.
Vers le même temps (590-604), la papauté atteignait toute sa puissance en la personne de saint Grégoire le Grand, prêtre héroïque, réservé pour les dangers de ces mauvais jours. Tandis que les murs de Rome, ébranlés par de continuels assauts, menaçaient de tomber sur lui, sa pensée était aux extrémités du monde : en Orient, pour repousser
les entreprises de la cour byzantine ; au Nord, pour convertir les Anglo-Saxons; à l'Occident, où elle achevait la ruine de l'arianisme chez les Visigoths d'Espagne. Ses prédications pour l'affranchissement des esclaves, sa réforme du chant religieux , et ses écrits , demeurés l'une des bases de l'enseignement théologique, avaient assez fait dans l'intérêt des temps futurs. On l'accusa d'avoir voulu abolir la mémoire des siècles anciens par la destruction des livres ; mais personne ne croit plus au témoignage équivoque et solitaire de Jean de Salisbury, postérieur de six cents ans. Ce pontife, qu'on a fait ennemi des lettres, en rendait l'étude obligatoire pour le sacerdoce ; à ses côtés, les plus doctes d'entre les clercs se mêlaient avec les plus pieux des moines. Fils d'un sénateur, lui-même avait géré la préture; quelque chose lui était resté des vieilles mœurs patriciennes. « Aucun de ceux qui le servaient, dit le « biographe contemporain, n'avait rien de barbare « ni dans le langage ni dans le costume. La latinité « s'y reconnaissait sous la trabée ou sous la toge : a c'était un palais latin, où se maintenaient des ha- « bitudes latines. » On a appelé Boëce le dernier des Romains : ce nom, que d'autres réservent à Brutus, je le donnerais à saint Grégoire le Grand, si je ne voyais après lui le caractère des maîtres du monde reparaître dans quelques-uns de ces papes
illustres dont Grégoire VII ne fermera pas la marche. Je ne vois pas, le monde n'a pas encore vu le dernier des Romains.
Les historiens contemporains louent la science de saint Martin, de Léon II, de Grégoire III, de Zacharie : leurs épîtres en déposent. Rome ne cessait pas d'être le centre des affaires de toutes les nations. Elle mettait toujours la louve de Romulus sur ses monnaies. La papauté ne rendait point aux barbares les clefs de la ville. Les religieux lettrés d'Angleterre et d'Asie s'y rencontraient. En 690, on y voit venir un moine de Tarse, nommé Théodore, élevé aux écoles d'Athènes, et qui alla plus tard porter les lettres antiques sur le siège archiépiscopal de Cantorbéry. L'enseignement de la grammaire, c'està-dire de la littérature, s'y continuait : la bibliothèque du Vatican, si pauvre qu'elle fût, envoyait des manuscrits grecs d'Aristote à Pépin le Bref. Les basiliques s'enrichissaient de mosaïques et de peintures. L'infatigable activité de l'esprit humain se montrait dans les belles controverses soutenues par les théologiens d'Italie contre les Monothélites et les Iconoclastes. Mais la civilisation se perpétuait surtout par ce qui en est le plus fidèle dépôt, c'està-dire par les langues. L'Église romaine portait aux peuples du Nord le vieil idiome des proconsuls, disputait avec Gonstantinople dans le langage de saint
Jean Chrysostome , recueillait religieusement les textes primitifs des Ecritures. En consacrant par une adoption solennelle le latin, le grec et l'hébreu, elle sauvait ce qu'il y avait de plus éminent dans le passé, le génie du Latium, celui de la Grèce et celui de l'Orient.
Ainsi la tradition ne périt pas. Elle se maintient dans l'Église, et par là dans la chrétienté. Au milieu de cette obscurité qui s'étend du septième au huitième siècle, l'esprit humain ne détruisit point son œuvre de tant d'années. L'Ouvrier immortel travaillait dans le silence : ou , s'il sembla un moment sommeiller, l'Église veilla pour lui, comme Tange de cet artiste pieux qui, à son réveil, trouva achevé par une main invisible le tableau interrompu le soir.
Enfin, par le rapprochement de l'ancienne civilisation, du christianisme et de la barbarie, se forme une société nouvelle. Elle se fonde sur la concorde du sacerdoce et de l'empire, elle se développe au milieu de leurs discordes : il la faut suivre jusqu'à ce qu'elle trouve son expression dans une nouvelle littérature.
La société du moyen âge fut constituée le jour où
Charlemagne , agenouillé au tombeau des saints apôtres, reçut la couronne des mains de Léon III, au milieu de cette acclamation d'un peuple immense : « À Charles-Auguste, couronné de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire! » Alors se réalisa l'idée d'une monarchie universelle, héritière des Césars, consacrée par le christianisme, qui s'étendait sur les nations latines et germaniques, et qui, pour exprimer cette alliance de tous les temps, devait s'appeler le Saint-Empire romain. Le grand homme savait bien tout ce qu'il y avait de droits sous les plis de cette pourpre ; et, par un capitulaire de Fan 802 , il exigea, en vertu de son titre impérial, un nouveau serment des peuples qui lui avaient fait hommage comme à leur roi.
Charlemagne avait trouvé le pouvoir en Italie : il y trouva aussi la science. Lorsqu'en 774 il visita Rome pour la première fois, les enfants des écoles vinrent au-devant de lui jusqu'à un mille hors des murs : les lettres reconnaissaient leur protecteur. Elles ratlendaient partout au passage ; la prise de Pavie lui livra Paul diacre et Pierre de Pisc ; plus tard, ce fut à Parme qu'il fit rencontre d'Alcuin. Les papes lui donnèrent des maîtres habiles dans les sept arts, pour répandre en France l'étude de la grammaire., du comput et du chant. Un clerc de
Lombardie, nommé Théodulfe, sans autre appui que son savoir théologique et ses vers latins, devenait évêque d'Orléans, missus dominions, et l'un des grands du royaume. Ainsi ce que la Péninsule avait de plus savant émigrait au delà des Alpes, afin de concourir à cette restauration des connaissances humaines que rêvait le grand empereur, quand il demandait au ciel douze hommes comme saint Jérôme et saint Augustin, pour renouveler la face du monde.
L'Italie semblait s'être épuisée dans son effort. Ses provinces méridionales, divisées entre les Grecs et les ducs de Bénévent, envahies par les Sarrasins, échappaient à la bienfaisante unité de l'empire. Bientôt la décadence de la dynastie carlovingienne, les guerres civiles qui la suivirent, la profanation du saint-siége, l'invasion des Hongrois, égalèrent les horreurs que l'âge passé avait connues. Et, dans les longues années qui s'écoulent jusqu'à Otton le Grand, on se demande si l'antiquité n'a survécu par tant de travaux, si la chrétienté n'a grandi par tant de génie, que pour périr ensemble par le malheur des temps et la corruption des hommes.
Toutefois, à y regarder de près, la lumière est dans ce chaos, et les traces en sont plus nombreuses que durant les siècles précédents. Une loi de Lothaire établit des écoles dans neuf villes principales qui
seront comme autant de foyers pour la Toscane, la Marche, la Lombardie et le Frioul. En 826, un concile romain, tenu par Eugène H, ordonne qu'au siège des évêchés, et dans les lieux de leur dépendance où besoin sera, on prenne le soin d'entretenir des maîtres pour l'enseignement des lettres, « attendu que ces connaissances servent singulièrement à l'étude de la loi divine. » Ce décret fut renouvelé en 853. Quelques années après, quand Louis II visita Bénévent (870), on y comptait, selon le chroniqueur, trente-deux philosophes, dont le plus célèbre, à la vérité, était le peu célèbre Hildéric. Un auteur de ces temps gémit de voir la poésie descendre dans la foule. Le démon des vers latins agitait les gens jusque dans les campagnes :
Hoc faciunt urbi; hoc quoque ruri.
Des travaux plus utiles consacrèrent la mémoire de Berthaire, abbé du mont Cassin, de l'évêque Atton, et d'Ànastase le bibliothécaire, qui tira les annales de la papauté des actes des martyrs et des archives de l'Église, pour les faire entrer dans le domaine de l'histoire. Lorsque enfin Otton le Grand reprit les desseins interrompus deCharlemagne, ce fut encore en Italie qu'il chercha les instruments de ses conseils. Par ses ordres, Luitprand, évoque de Crémone, entreprenait cette ambassade de Constanli-
nople, dont il nous a laissé le remarquable récit. On y voit la vieillesse de la monarchie byzantine, obstinée dans son isolement orgueilleux, tandis que l'Europe commençait à n'avoir plus besoin d'elle. Vers la même époque un clerc de Novare, appelé à la cour d'Allemagne, s'arrêtait au couvent de Saint-Gall. Accompagné d'une bibliothèque décent volumes grecs et latins, préparé sur de nombreuses questions dont il avait arrêté le programme, il se proposait d'éprouver et d'étonner les moines de la docte abbaye. Or, dans la chaleur de la dispute, ce trahi, di(-il, par l'habitude de la langue vulgaire, » il laissa échapper un solécisme, à la grande joie des latinistes allemands. On chansonna Tultramonlain ; l'aventure courut les monastères. Gunzo jugea le cas digne d'apologie; et, dans la lettre où il excuse son malheur, nous saisissons curieusement, au milieu de l'appareil de l'érudition classique, un des premiers vestiges de l'italien moderne.
Otton II rendit à l'Italie plus qu'elle avait prêté ; il donna au saint-siége Sylvestre II, qui recommence la suite des grands papes. Les temps qui se préparaient ne voulaient rien de médiocre.
Quand la querelle éclata entre le sacerdoce et l'empire, le César était Henri IV, de cette maison salique dont la domination violente menaça de reconduire l'Allemagne à la barbarie. Des traditions
de la monarchie romaine, il ne connaissait guère que la fiscalité : il représentai plutôt l'ancienne royauté germanique, appuyée des forces du système féodal. Chef de l'aristocratie militaire, il y engageait les évoques par le lien de l'investiture qui faisait de PÉglise un fief, et les prêtres par le concubinat, qui aurait fait du sacerdoce une caste. Ainsi ces deux ordres, la noblesse et le clergé, confondus en un seul, auraient pesé de tout leur poids sur la société chrétienne. Jamais la liberté n'avait couru un danger plus prochain. Au contraire, le véritable génie impérial, le génie du gouvernement, qui émancipe et qui éclaire, celui-là était à Rome dans les conseils de la papauté, dans les pensées de Grégoire VIL Ce moine italien avait hérité des vieux Romains la puissance du droit, avec les armes de moins et la foi de plus. Du fond de son palais de Latran, où l'assiégeaient tantôt les séditions de la multitude, tantôt les anathèmes d'un conciliabule schismatique, il faisait courber, sous l'uniformité de la loi ecclésiastique, toutes les provinces d'Occident, il domptait l'éternelle résistance de la Germanie. Et, quand le prince allemand vint s'humilier devant le pontife à Canossa, ce fut encore une fois le triomphe de la civilisation sur le monde barbare.
En sauvant les destinées de l'Église, Grégoire VII
et ses successeurs servirent la cause des lettres ; ils la servirent de plusieurs manières.
Et d'abord nous n'admettons point cette maxime commune, que les arts naissent et vivent de la paix. S'il y a, comme nous en avons vu, des guerres exterminatrices, des invasions et des tyrannies qui oppriment les intelligences sous le règne brutal delà force, il en est autrement de ces luttes mémorables qui mettent la force au service des grands intérêts, et par conséquent des grandes idées. L'esprit humain aime les combats qui agitent les questions ; il grandit dans les perplexités ; il lui faut ces conditions sévères sans lesquelles rien n'est fertile : la peine et la douleur. Les siècles de Périclès et d'Auguste sortirent de Salamine et de Pharsale. La querelle des investitures réveilla la scolastique. Entre l'excommunication et le ban de l'Empire il fallait choisir : il fallut penser. La victoire de la papauté fît les croisades ; comme toutes les guerres civilisatrices, elles devaient être saluées par des chants.
En second lieu, les papes, qui mettaient tout en œuvre pour la réforme du clergé, tentèrent aussi de l'obtenir par la science. Ils cherchaient à constituer l'indépendance du sacerdoce en lui assurant une possession que le sceptre féodal ne déléguait pas, celle des lumières. Ils relevaient la dignité du prêtre par l'exécution de la loi du célibat ; mais,
en lui interdisant les joies de la famille, on devait lui ménager d'autres consolations pour honorer sa solitude: on fit asseoir les lettres à son foyer. Le concile romain de 1078 rappela à toute la chrétienté les décrets qui instituaient auprès des églises épiscopales des chaires pour l'enseignement des arts libéraux. Cette impulsion fut décisive, et l'Italie l'appuya d'un glorieux concours. Trois hommes, Lanfranc, saint Anselme et Pierre Lombard, allèrent inaugurer dans l'Europe septentrionale les études renaissantes. Lanfranc ramena une dialectique plus exacte ; les écrits de saint Anselme rendirent à la métaphysique la vigueur de son essor ; les Sentences de Pierre Lombard donnèrent à la théologie cette forme excellente qui sembla plus tard se fixer pour toujours dans la Somme de saint Thomas. Leurs leçons suscitèrent l'esprit philosophique en France ; leurs disciples ouvrirent cette grande école, où quarante mille étudiants se rendaient des quatre vents du monde, où les opinions contraires comptaient des armées, où enfin s'agita dans une liberté sans égale toute la vie savante du moyen âge.
Enfin les villes italiennes, unies sous le patronage du souverain pontificat contre l'oppression des évêques feudataires et des vicaires impériaux, s'engagèrent aussi dans les guerres saintes. Tandis que
la ligue lombarde vengeait les ruines de Milan et dictait la paix de Constance, les vaisseaux de Pise, de Venise et de Gênes revenaient d'Orient, rapportaient le souffle poétique de l'Asie dans les plis de leurs voiles. Les cités victorieuses se hâtent de prendre possession du sol par des monuments qui témoignent de leur souveraineté : les dômes de Saint- Marc sortent des eaux de T Adriatique. D'autres peuples commencent leur histoire à cette page. Le sénat de Gênes ordonne à l'un de ses consuls d'écrire les annales delà république; les chroniques de Lodi, de Corne et de Crémone se rédigent. Les vieux municipes romains relèvent leurs lois avec leurs murs , la jurisprudence refleurit dans les écoles de Mantoue, de Plaisance, de Padoue et de Modène. C'est alors qu'on voit les origines de l'université de Bologne. Un même mouvement se propage jusqu'aux extrémités de la Péninsule. Les Normands de Sicile bâtissent la basilique dorée de Montréal, et racontent en vers les gestes de leurs princes. L'intérêt de la science se lie à celui de la patrie, l'art s'inspire du peuple et s'en fait comprendre ; tout ce qui fleurit a une sève nouvelle et des racines plus profondes. On reconnaît ces commencements d'organisation et de sensibilité qui sont les signes de la vie : un nouveau génie va naître, il faut que sa langue se constitue.
Entre la langue classique des savants et les dialectes rustiques qui ne s'écrivaient point, l'Italie eut d'abord un latin barbare dont on a cherché les premières traces dans les comédies de Plaute et dans les inscriptions chrétiennes. Il faudrait suivre, comme Ta fait M. Fauriel dans de savantes leçons, les vicissitudes de ce langage mobile, modifié par l'usage et l'exigence des temps, qui régna dans la prédication familière et dans les actes publics, et qui, durant plusieurs siècles, suffit aux besoins de l'esprit humain. D'un autre côté, la poésie provençale avait pénétré en Lombardie à la faveur des alliances qui unirent la noblesse des deux pays. On voit de bonne heure les troubadours visiter les cours féodales de Montferrat, d'Esté, de Vérone et de Malaspina. Bernard de Ventadour va recevoir, dans la cathédrale de Bologne, la couronne des poètes. En même temps la langue française, introduite par la conquête des Normands dans les provinces du Midi, se maintient et se popularise. C'est la seule qu'on parle à la cour de Palerme jusqu'au règne de Guillaume Ier. On y traduit les livres latins que les seigneurs ne savent plus lire dans les textes originaux : Marco-Polo s'en servira pour faire pénétrer chez les grands le récit de ses aventures. Saint François demande l'aumône en français aux portes de la basilique du Vatican, et Sordello ne se montre
pas moins habile versificateur en langue d'Oil qu'en langue d'Oc. Tant d'exemples enhardirent enfin la timidité de cette belle langue italienne, née depuis deux cents ans, et qui n'osait encore se produire dans les lettres. Le lever du treizième siècle est célébré par des chants d'une harmonie jusqu'alors inconnue. Les hommes libres de Florence et de Sienne échangeaient des vers d'amour avec les courtisans siciliens de Frédéric II, tandis que sur les montagnes d'Ombrie on entendait le cantique de saint François d'Assise. Le peuple s'étonna de les comprendre. Des bords de TArno jusqu'au phare de Messine les voix se répétaient comme des échos ; elles se reconnurent comme une même langue, et la pensée de l'homme eut dans le monde un admirable instrument de plus.
Ici s'arrête cette étude; car, à cette distance, nous voyons déjà Ricordano Malespini rassembler les documents de la première histoire en prose populaire ; nous apercevons Brunetto Latini, qui dictera le premier poëme de longue haleine : ce sont les amis et les maîtres de Dante. Ce nom nous avertit que l'antiquité n'est pas détruite, mais que les temps modernes ont commencé.
Ainsi les lettres n'ont jamais péri. Ainsi cette période de barbarie complète, qu'on étendait d'abord dans un espace de mille ans, de la chute de l'empire romain à la prise de Constantinople, qu'on avait successivement réduite, et qui demeurait enfin restreinte aux septième et dixième siècles, s'évanouit devant un examen plus sévère. La barbarie put usurper, elle ne prescrivit jamais. Une protestation nombreuse, toujours transmise, toujours recueillie, conserva les droits du savoir. Je ne trouve point cette ignorance universelle déplorée par plusieurs contemporains ; et, parce que plusieurs la déplorent éloquemment, je commence à n'y croire plus. L'intelligence humaine a eu cet honneur, que la ruine du monde ancien et le débordement de l'invasion n'aient pu prévaloir contre elle. La Providence, pour qui rien n'est petit, a pris soin des destinées de l'art, comme des révolutions des peuples. Elle ne laissa jamais le monde sans un foyer où il pût rallumer ses flambeaux. Il n'y a que les temps qui n'ont de foi ni en Dieu ni dans l'homme, il n'y a que les siècles impies qui croient à une nuit éternelle.
Impiaque aeternam timuerunt sœcula noctem.
Ce point solidement établi servirait à relever une
doctrine littéraire longtemps méconnue. C'est que deux choses sont nécessaires pour la perfection de Part : d'un côté, la liberté de l'inspiration, qui vient et se retire, différente selon les temps et selon les lieux; de l'autre, l'autorité de la tradition, qui demeure dans l'enseignement, dans la critique, dans les langues savantes. D'une part le génie, de l'autre le travail. Le génie est un don ; et les siècles peu nombreux qui le possèdent n'arrivent toutefois à la gloire que par la discipline austère du travail, par un long apprentissage sous la conduite d'autrui. Le travail est une loi; et, courageusement accomplie, il n'est point de temps si malheureux qu'elle ne puisse honorer encore. Elle console même la société de l'absence momentanée du génie, puisqu'elle en assure le retour en gardant la place qu'il a laissée. C'est par là qu'on pourrait découvrir dans l'histoire la suite des lettres, comme Bossuet y a trouvé la suite de la religion et des empires. La loi du travail est aussi la loi de l'hérédité qu'elle conserve et du progrès qu'elle prépare. Les connaissances ne sauraient avancer qu'en s'appuyant sur les certitudes acquises; les arts ne s'éclairent qu'à la splendeur des grands modèles. Au milieu de l'inépuisable variété de ses œuvres, on voit l'esprit de l'homme poursuivre un même but, en cherchant la beauté, la vérité, la justice. On saisit un dessein d'en haut,
qui s'exécute ici-bas par une succession laborieuse. Et ainsi se démontre encore cette unité, cette solidarité du genre humain, dogme chrétien, vers lequel tendent aujourd'hui toutes les conclusions de la science.
L'unité, qui paraissait interrompue entre l'antiquité païenne et les temps chrétiens, s'est perpétuée en Italie. Or cette belle contrée, située au milieu de la Méditerranée, au centre de toutes les communications du monde, soumise à des vicissitudes qui ne lui permirent jamais de constituer une nation distincte, semble vraiment réservée à quelque fonction plus auguste, dans un intérêt universel. L'Italie est l'organe de Rome, et Rome elle-même est l'immortelle dépositaire de la tradition politique, littéraire, religieuse du monde. Elle a fait l'éducation de ces peuples d'Occident qu'on a longtemps appelés Latins, et qui, pénétrés de la loi, de la foi, de la langue latine, ont mis partout leur empreinte ineffaçable. Toute la civilisation est romaine. En sorte que les destinées de l'humanité reposent tout entières sur cette mystérieuse ville, et qu'il faut bien dire, avec le grand écrivain que nous étudions : « Il n'est pas besoin d'autre preuve pour voir qu'un conseil singulier de Dieu a présidé à la naissance et à la grandeur de cette sainte cité ; cl je suis dans la ferme croyance que les pierres de ses murs sont d j-
gnes de respect, et que le sol où elle est assise est digne de vénération au delà de ce que les hommes ont jamais pu dire et croire. »
C'est pour avoir compris cette destinée de l'Italie que Dante en est devenu le poëte national, et en même temps le poëte de la chrétienté. En même tempsque l'inspiration ne descendit jamais sur des lèvres plus éloquentes, jamais la tradition n'eut un héritier plus fidèle; et Dante, déjà si grand pour avoir beaucoup osé, fut peut-être plus grand encore pour avoir beaucoup su. Depuis six cents ans les commentateurs n'ont pas cessé d'étudier la Divine Comédie, et par conséquent de s'y instruire. On l'a traitée comme Y Iliade, comme VEnéide ; et je ne m'étonne ni de cette admiration ni de ces travaux opiniâtres. Il y a en effet un sujet inépuisable d'étude dans les grandes épopées d'Homère, de Virgile et de Dante, parce qu'elles représentent trois moments solennels dans l'histoire du monde : l'antiquité grecque dans sa fleur, la destinée de Rome liant les temps anciens avec les nouveaux, le moyen âge enfin qui touche à nous. Voilà ce qui fait aujourd'hui la popularité de la divine Comédie, et lui assure, non pas une faveur passagère, non pas, comme on dit, un triomphe de réaction, mais un attrait sérieux, une autorité durable. Ce que nous y cherchons, c'est l'histoire, c'est le génie du trei-
zième siècle, le génie des troubadours, des républiques italiennes, de l'école théologique et de saint Thomas d'Aquin. C'est là ce qui enchaîne aux pieds du vieux poëte un auditoire innombrable. Quand je vois cette multitude de lecteurs, d'interprètes, d'imitateurs, ah ! Dante me semble bien vengé. L'exilé qui n'avait pas où reposer sa tête, qui éprouvait combien le pain de l'étranger est amer, et comme il est dur de monter et de descendre par les escaliers d'autrui, c'est lui à qui une foule d'hommes illustres ou obscurs vient demander le pain de la parole : il fait à son tour monter et descendre par ses escaliers, par les degrés de son Enfer, de son Purgatoire, de son Paradis, toutes les générations des gens de lettres ! Et nous, nous sommes aussi de son peuple, et nous ne tiendrons pas comme perdu le temps où nous aurons fait quelque chose pour son service, par conséquent pour la grande cause delà foi, de la liberté, des lettres, qu'il servait.
Lorsque, réalisant un pèlerinage souvent rêvé, on est allé visiter Rome, et qu'on a monté avec le frémissement d'une curiosité pieuse le grand escalier du Vatican, après avoir parcouru les merveilles de tous les âges et de tous les pays du monde réunies dans l'hospitalité de cette magnifique demeure, on arrive en un lieu qui peut être appelé le sanctuaire de l'art chrétien : ce sont les Chambres de Raphaël. Le peintre y retraça, dans une série de fresques historiques et symboliques, les grandeurs et les bienfaits du catholicisme. Parmi ces fresques, il en est une où l'œil se suspend avec plus d'amour, soit à cause de la beauté parfaite du sujet, soit à cause du bonheur de l'exécution : le Saint Sacrement y est représenté sur un autel, élevé entre le ciel et la terre : le ciel qui s'ouvre et laisse voir dans ses splendeurs la Trinité divine, les anges et
les saints ; la terre couronnée d'une nombreuse assemblée de pontifes et de docteurs de l'Église. Au milieu de l'un des groupes dont l'assemblée se compose, on distingue une figure remarquable par l'originalité de son caractère, la tête ceinte, non d'une tiare ou d'une mitre, mais d'une guirlande de laurier, noble et austère toutefois, et nullement indigne d'une telle compagnie. Et, si l'on recueille ses souvenirs, on reconnaît Dante Alighieri.
Alors on se demande de quel droit l'image d'un tel homme a été introduite parmi celles des vénérables témoins de la foi, par un peintre accoutumé à l'observation scrupuleuse des traditions liturgiques, sous l'œil des papes, et dans la citadelle même de l'orthodoxie.
La réponse à cette question se fait pressentir à la vue des honneurs presque religieux que l'Italie entière a rendus à la mémoire de cet homme, et qui annoncent en lui plus qu'un poëte. Les pâtres des environs d'Aquilée montrent encore aujourd'hui, au bord du Tolmino, un rocher qu'ils appellent le siège de Dante, où souvent il vint méditer les pensées de l'exil. Les habitants de Vérone aiment à faire voir l'église de Sainte-Hélène, où, voyageur, il s'arrêta pour soutenir une thèse publique. A l'ombre des sauvages montagnes de Gubbio, dans un monastère de Camaldules, son buste, fidèlement conservé,
rappelle qu'il y trouva quelques mois de solitude et de repos (1). Ravenne, saintement jalouse, garde ses cendres. Mais surtout Florence a entouré d'un culte expiatoire tout ce qui lui reste de lui : le toit qui abritait sa tête, la pierre même où il avait coutume de s'asseoir. Elle lui a décerné une sorte d'apothéose en le faisant représenter par la main de Giotto, vêtu d'une robe triomphale, et le front couronné, sous l'un des portiques de l'église métropolitaine, et presque entre les saints patrons de la cité.
Des monuments d'un autre genre rendent un témoignage plus manifeste encore. Ce sont les chaires publiques fondées dès le quatorzième siècle à Florence, à Pise, à Plaisance, à Venise, à Bologne, pour l'interprétation de la Divine Comédie. Ce sont les commentaires de ce poëme, dont s'occupèrent les plus graves personnages : comme l'archevêque de Milan, Visconti, qui réunit pour ce travail deux citoyens florentins, deux théologiens et deux philosophes; comme l'évêque Jean de Serravalle, qui y consacra ses loisirs durant le concile de Constance (2). Les plus beaux génies italiens s'inclinent devant ce génie fraternel et leur aîné :
(1) Pelli, Memorie per la vita di Dante, à la suite des œuvres de Dante, édit. de Zatta. — Amori di Dante, da F. Arrivabene.
(2) Foscolo, EdinburgReview, t. XXIX. Tirabosclù, Storia, t. V.
Boccace, Villani, Marsile Ficin, Paul Jove, Varchi, Gravina, Tiraboschi, ont salué Dante du nom de philosophe. Et l'opinion unanime, se formulant en un vers devenu proverbial, Ta proclamé tout ensemble le docteur des vérités divines et le savant à qui rien n'échappa des choses humaines :
Theologus Dantcs, nullius do^matis expers (1).
Ces voix amies avaient trouvé des échos de l'autre côté des Alpes. L'un des premiers traducteurs français de la Divine Comédie s'en exprimait ainsi dans sa dédicace à Henri IV : a Sire, je ne craindrai « point d'affirmer que ce poëme sublime ne doit « aucunement être au nombre de plusieurs compo- « sitions que le divin Platon comparait avec les « parterres et les jardins du bel Adonis, qui, tout a à coup et en un jour venus en lumière, se sèchent « et meurent incontinent. En ce noble poëme, il se « découvre un poëte excellent, un philosophe pro- « fond et un théologien judicieux (2). » La critique allemande a prononcé de même. Brucker reconnaît
(1) Ce vers est le premier de son épitaphe par Giovani del Virgilio. — Boccacio, Vitadi Dante. Giov. Villani, Storia, liv. ÏX. Marsile Ficin, Epist.y Inter Clarorum Virorum Epist. Romœ, 1754. Paul Jove, Elog., c. iv, p. 19. Varchi, Ercolano. Gravina, délia Ragion poetiea.
(2) Dédicace de la traduction de l'abbé Grangier.
Dante comme « le premier d'entre les modernes au- « près duquel les muses platoniciennes, depuis sept « cents ans exilées, aient trouvé un asile ; un pence seur égal aux plus renommés de ses contempo- « rains, un sage qui méritait d'être compté au nomce bre des réformateurs de la philosophie (1). »
Mais telle est parmi nous, périssables créatures que nous sommes, l'impuissance des souvenirs et la courte portée de la gloire, qu'à peine de ceux qui honorèrent le plus l'humanité nous parvient-il, au bout de quelques siècles, autre chose que le nom. Ces noms vont ordinairement à l'immortalité, portés par une admiration traditionnelle et ignorante, comparable au dauphin de la fable, qui, sans le savoir, portait à travers les mers tantôt un animal moqueur et tantôt un poëte aux accents divins. Si ces complaisances paresseuses delà postérité profitent quelquefois à des personnages peu dignes, plus souvent elles font tort aux grands hommes. Il semble qu'une justice suffisante leur ait été rendue, parce qu'on leur paye en l'occasion un tribut de vulgaires louanges, tandis que leurs titres les plus précieux restent ensevelis dans la poussière. En sorte que, s'ils pouvaient tout à coup soulever les pierres de leurs tombes, on ne sait quel sentiment
(1) Bruckcr, Hist. evitic. philos., périod. 3, part. I, liv. I, c. i. Voyez aussi F. Schlegcl, Histoire de la littérature, liv. II, c. i.
les agiterait davantage, ou l'indignation de se voir ainsi méconnus, ou l'orgueil d'être entourés de tant d'hommages, alors même qu'on les connaît si peu. Dante a fait l'expérience de ces singulières destinées de la gloire humaine. L'œuvre de tant de veilles et de tant de prédilection, à laquelle il sacrifia sa vie et par laquelle il vainquit la mort, la Divine Comédie, ne nous est arrivée, après six cents ans, qu'en perdant pour nous une partie de son intérêt philosophique, c'est-à-dire de ce qu'il estimait le plus. Parmi ceux qu'on appelle les gens instruits, beaucoup ne connaissent du poëme entier que l'Enfer, et de l'Enfer que l'Inscription de la porte et la mort d'Ugolin. Et le chantre des douleurs résignées du Purgatoire, celui qui raconta les triomphantes visions du Paradis, leur apparaît comme une figure sinistre, comme un épouvantail de plus dans ces ténèbres fabuleuses du treizième siècle, déjà peuplées de tant de fantômes. D'autres plus éclairés n'ont pas été plus justes : ainsi Voltaire ne voit dans \a Divine Comédie « qu'un ouvrage « bizarre, mais brillant de beautés naturelles, où ce l'auteur s'élève dans les détails au-dessus du mau- « vais goût de son siècle et de son sujet (1). » Si les critiques de nos jours en ont abordé la lecture avec des dispositions plus sérieuses, quelques-uns n'y (1) Essai sur les mœurs.
ont découvert qu'une passion pieusement romanesque, d'autres un manifeste politique écrit sous la dictée de la vengeance. Pour les uns et pour les autres, les fréquents passages dogmatiques qui s'y rencontrent ne sont guère que la végétation parasite d'un esprit trop fécond, et comme la mauvaise herbe de la science contemporaine qui jetait partout ses racines (1). Enfin, les historiens de la philosophie, tout en revendiquant ce qui lui appartient dans cette vaste composition, se sont contentés d'énoncer la thèse sans entrer dans la controverse, laissant croire qu'ils appréciaient mal l'importance du résultat. Et pourtant c'était à eux, c'était aux intelligences méditatives, exemptes de la contagion de l'erreur, qu'il en appelait, le vieux poëte, lorsque, interrompant ses récits commencés, il songeait avec tristesse à ceux qui ne le comprendraient pas, et s'écriait d'une voix noblement suppliante : « 0 vous qui avez l'entendement sain, soyez atten- « tifs à la doctrine qui se cache sous le voile de ces c< vers étranges : »
0 voi ch'avete gl'intelletti sani Mirate la dottrina che s' asconde Sottol vclame dei versi strani (2) !
(1) Ginguené, Histoire de la littérature italienne, t. II. — M. Villemain (tome Ier de son cours) a, le premier, indiqué les nombreux aspects sous lesquels le génie de Dante peut être envisagé.
(2) Infemo, cant. ix, terz. 21.
Ainsi, en nous proposant de mettre en lumière la Philosophie de Dante, nous ne prétendons pas signaler un fait inaperçu, mais insister sur un fait négligé. L'ambition des découvertes n'est point la nôtre. Nous avons estimé que ce serait faire beaucoup pour nos forces, et peut-être aussi quelque chose pour la science, que de nous emparer d'une donnée fournie par des autorités respectables, et de la suivre dans ses développements, qui peuvent offrir plus d'un genre d'intérêt.
Et d'abord, de toutes les choses du moyen âge, la plus calomniée, celle dont la réhabilitation s'est fait le plus attendre, c'est sa philosophie (1). Contre elle l'ignorance a suscité le dédain; et le dédain, à son tour, a encouragé l'ignorance. On nous l'a représentée parlant un langage barbare, pédantesque dans sa forme, monacale dans son esprit. Sous ces dehors défavorables, nous l'avons facilement crue enfermée dans des études toutes théologiques, souvent livrée à des spéculations sans profit ou à des disputes qui n'ont pas de fin. Il nous paraissait que Leibnitz avait traité l'école avec une souveraine indulgence, en assurant qu'on trouverait de l'or dans
( ! ) Cette réhabilitation, commencée avec les leçons de M. Cousin, Histoire de la philosophie, 2e leçon, a été avancée de beaucoup par la publication récente des œuvres d'/Vbailard, et des savantes recherches qui les accompagnent.
son fumier. — Or voici une philosophie qui s'exprime dans la langue la plus mélodieuse de l'Europe, dans un idiome vulgaire que les femmes et les enfants comprennent. Ses leçons sont des chants que les princes se font réciter pour charmer leurs loisirs, et que répètent les artisans pour se délasser de leurs travaux. La voici dégagée du cortège de l'école et de la servitude du cloître, aimant à se mêler aux plus doux mystères du cœur, aux plus bruyantes luttes de la place publique : elle est familière, laïque, et tout à fait populaire. Si Ton essaye de la suivre dans le cours de ses explorations, on la voit, partie de l'étude profonde de la nature humaine, s'avancer, étendant ses conjectures sur la création tout entière, pour s'aller perdre à la fin, mais à la fin seulement, dans la contemplation de la Divinité. On la trouve partout ennemie des subtilités dialectiques, n'usant d'abstractions que sobrement, cl comme de formules nécessaires pour coordonner des connaissances positives; peu rêveuse, et moins empressée à la réforme des opinions qu'au redressement des mœurs. Puis, si l'on s'enquiert de son origine, on apprend qu'elle naquit à l'ombre de la chaire des doctrines scolastiqucs, qu'elle se donne pour leur interprèle, qu'elle en fait preuve et qu'elle en fait gloire. — 11 y a là sans doute un phénomène remarquable on soi. Mais peut-être
il y aura plus : on se laissera réconcilier par l'élève avec ses maîtres, on ira s'asseoir à leurs pieds. Les préventions accumulées se dissiperont et laisseront reconnaître une vaste lacune dans l'histoire de la science : une lacune reconnue et bien près d'être remplie.
Il existe des préventions d'une autre sorte qu'il n'importe pas moins de repousser. Le nombre est grand aujourd'hui de ceux qui ne font de la poésie qu'une affaire d'art, et n'y voient qu'une beauté relative, résultant de la triple harmonie des pensées, des pensées avec les paroles, des paroles entre elles. Du reste, ces esprits légers ne tiennent point de compte ni de la valeur logique de la pensée, ni de la portée inorale de la parole. Pour eux l'art n'est qu'une jouissance sans but ultérieur, parce que la vie est un spectacle sans signification sérieuse; ils demeurent captifs dans le monde visible, dont le sensualisme et le scepticisme leur ferment les issues. Leurs traditions sont celles de quelques poêles de l'antiquité et des temps modernes, qui ne célébrèrent que des sensations et des passions, et dont le triomphe était de produire dans ceux qui les écoutaient la terreur et la pitié, c'est-à-dire deux affections stériles. De là cette indifférence qui accueille aujourd'hui beaucoup de tentatives poétiques; de là ces colères des auteurs délaissés, et, si l'on peut
dire ainsi, cet isolement réciproque de la littérature et de la société qui les empêche de s'unir pour se vivifier mutuellement. — Or voici un poëte qui parut dans un siècle tumultueux, qui marcha comme enveloppé d'orages. Cependant, derrièreles ombres mouvantes de la vie, il a pressenti des réalités immuables. Alors, conduit par la raison et la foi, il devance le temps, il pénètre dans le monde invisible; il s'en met en possession, il s'y établit comme dans sa patrie, lui qui n'a plus de patrie ici-bas. De ces hauteurs, s'il laisse encore tomber ses regards sur les choses humaines, il en découvre à la fois le principe et la fin ; par conséquent, il les mesure et il les juge. Ses discours sont des enseignements qui subjuguent les convictions et qui inclinent les consciences, en même temps que par le rhythme ils se fixent dans toutes les mémoires. C'est comme une prédication qui se fait parmi les multitudes, ne se taisant jamais ; qui les captive en s' emparant de ce qu'il y a de plus fort en elles, l'intelligence et l'amour. C'est donc une poésie qui, aux trois harmonies d'où la beauté résulte, en joint deux autres, l'harmonie delà pensée avec ce qui est, c'est-à-dire la vérité ; l'harmonie de la parole avec ce qui doit être, c'est-à-dire la moralité. Ainsi elle porte en soi une double valeur logique et morale, par où elle répond aux besoins les plus chers du plus grand
nombre des hommes : elle se fait comprendre de ceux qu'elle a compris ; elle est efficace, elle est, comme on dit, sociale. — Il y a encore là un phénomène qui mérite sans contredit une place dans l'histoire de l'art. C'est plus qu'un phénomène, c'est un exemple : et l'exemple, quand il est excellent, entraîne après soi la réfutation des théories , contraires.
Enfin, l'union de deux choses si rares, une philosophie poétique et populaire, une poésie philosophique et vraiment sociale, constitue un événement mémorable qui indique un des plus hauts degrés de puissance où l'esprit humain soit jamais parvenu. Que si toute puissance a sa raison d'être dans les circonstances contemporaines, l'événement que nous signalons nous donnera lieu d'apprécier la culture intellectuelle de l'époque où il se rencontra. Comme nous nous arrêtons avec respect devant la maison qui vit naître un homme illustre, encore que les murs en soient noircis par la vétusté, et que nous n'en comprenions pas l'ordonnance intérieure; nous apprendrons aussi à respecter la civilisation au sein de laquelle il vécut, bien qu'elle nous apparaisse confuse dans l'ombre des temps. Alors il faudra modifier quelques-unes de nos habitudes historiques : nous pourrons être contraints d'avancer de deux siècles et plus cette date généralement
admise de la renaissance, qui suppose d'une manière calomnieuse l'abrutissement de dix générations antérieures. Il faudra confesser qu'on savait déjà Fart de penser et de dire, alors qu'on savait encore croire et prier. Nous rendrons hommage à cet âge héroïque, à cette belle adolescence de l'humanité chrétienne, vers laquelle, en ces jours où nous sommes de virilité orageuse, nous avons besoin de reporter quelquefois nos regards. Ces aveux tardifs ne manquent pas maintenant. Et néanmoins, s'il nous est permis d'attacher quelque espérance à ce travail, ce sera l'espérance de les multiplier encore. C'est surtout un intérêt de piété filiale qui nous a dominés pendant que nous avons recueilli les faits et les idées qu'on va lire : c'étaient pour nous quelques fleurs de plus à répandre sur les tombes de nos pères qui furent bons et grands; quelques grains d'encens de plus à offrir sur les autels de Celui qui les fit bons et grands pour ses desseins.
Ces motifs, qui ont déterminé le choix du point de vue philosophique où nous nous sommes placé, ne nous feront pas oublier les bornes de l'horizon qu'il embrasse. Nous ne chercherons pas à embrasser le cadre immense, à découvrir tous les mystérieux labyrinthes de la Divine Comédie: nous savons que les souvenirs du passé et les scènes du présent, les
passions politiques et d'autres passions plus tendres, les traditions nationales et les croyances religieuses, et le ciel et la terre, ont pris part à cette admirable création.
Poema sacro Al quale ha posto mano Cielo e Terra (1).
Nous y reconnaissons des parties épiques, élégiaques, statiriques, didactiques, rassemblées dans un tout harmonieux. La partie didactique à son tour nous paraît divisible en deux autres : la première, purement théologique; la seconde, véritablement philosophique. Mais la Divine Comédie ressemble à ces vastes héritages tombés entre les mains d'une postérité débile et appauvrie, qui les morcelle pour les cultiver. Nous avons pris la portion la plus inculte, mais peut-être une des plus fécondes : nous ne saurions la défricher sans mettre d'abord le pied hors de ses limites.
Toute chose, en effet, doit être étudiée dans son milieu. Alors même qu'on s'efforce d'en isoler quelqu'une pour mieux s'en rendre maître, on ne saurait la soustraire entièrement aux influences du dehors. Dans toute abstraction, il reste un peu de réalité, comme dans le vide artificiel il reste toujours un peu d'air. Un système philosophique
(1) Paradiso, cant. xxv, terz. 1.
n'est point un fait solitaire, il est le produit du concours de toutes les facultés de l'âme : ces facultés obéissent à une éducation antérieurement reçue, à des impulsions extérieures. Il est donc utile, en commençant, d'étudier l'aspect général de l'époque de Dante, les phases de la scolastique contemporaine, les caractères spéciaux de l'école italienne à laquelle il appartient, les études et les vicissitudes qui remplirent sa vie, et l'action que ces causes réunies durent exercer sur ses doctrines.
C'est assurément dans la Divine Comédie que s'est exprimé le génie de son auteur. Mais le génie ne saurait se contenir tout entier dans une forme, si vaste qu'elle soit : il faut qu'il la déborde, et que, soit en préludant à son œuvre préférée, soit en la suspendant quelquefois, il laisse échapper ailleurs ce qu'il y a d'exubérant dans ses inspirations. Aussi la main qui traça la Divine Comédie jeta comme en se jouant d'autres écrits qui en sont le commentaire et le complément naturel. De tous ces documents rapprochés entre eux, mais en nous attachant surtout aux conceptions qui se rencontrent dans le poëme, nous tenterons de faire ressortir une complète analyse de la philosophie de l'auteur.
Après avoir ébauché tous les traits de cette phi-
m INTRODUCTION;
losophie, nous aurons à en caractériser l'ensemble. Nous nous transporterons dans les divers ordres d'idées au centre desquelles elle nous paraît placée. Nous examinerons par quels points elle tient aux unes ou aux autres, comment elle louche aux souvenirs de l'académie ou du Lycée, aux disputes des réalistes et des nominaux, aux débats récents du sensualisme et du spiritualisme. Puis nous nous élèverons avec elle au-dessus des systèmes qui passent, nous la suivrons au pied d'un tribunal immuable, celui de la Religion. Et nous prêtant à d'anciennes controverses renouvelées naguère, nous verrons s'il faut reléguer le poëte italien parmi la foule tumultueuse des esprits hétérodoxes, ou l'admettre au nombre des plus nobles disciples de l'éternelle orthodoxie.
L'ordre logique de ces recherches suppose la solution de plusieurs questions historiques dont l'examen approfondi aurait nécessité de longues digressions : elles seront l'objet de quelques études supplémentaires : et le livre, enfin, se terminera par une série d'extraits de saint Bonaventure, de saint Thomas, d'Albert le Grand et de Roger Bacon, qui, embrassant dans un cadre restreint les points principaux de leur enseignement, éclaireront peut-être la doctrine de Dante par celle de ses maîtres, et contribueront à faire con-
naître la philosophie catholique du treizième