‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 13 sur 51 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

APPRÉCIATION DE LA PHILOSOPHIE DE DANTE. — ANALOGIE AVEC LES DOCTRINES ORIENTALES.

L'homme ne saurait apercevoir Tordre qui règne dans la création, sans éprouver quelque chose de la joie d'un fils qui retrouverait la trace de son père. C'est pourquoi les notions les plus abstraites l'intéressent, par cola seul qu'elles se rapportent à d'autres connaissances qui aboutissent à Dieu: car l'intérêt n'est en nous que le sentiment des rapports. Les productions mêmes de l'esprit humain n'ont de prix à nos yeux qu'à la condition de se lier entre elles dans nos souvenirs. Un système sans analogies serait aussi sans valeur. — Mais, loin qu'il en soit ainsi, toutes les conceptions des philosophes sont dominées par un certain nombre de problèmes prin*

cipaux, qui n'ont aussi qu'un certain nombre de réponses possibles ; ces réponses, nécessairement répétées, deviennent des points de ralliement autour desquels les penseurs de tous les temps se rangent en écoles, et comme autant de caractères qui servent à classer chaque doctrine, et qu'il y faut reconnaître pour la définir. D'ailleurs, toute doctrine recueille inévitablement les travaux des âges antérieurs, qui lui servent de prémisses ; elle en doit tirer des conséquences qui seront prémisses à leur tour pour les temps futurs ; et c'est là ce qui lui donne rang d'effet et de cause, ce qui fait son importance historique, Enfin, en même temps qu'une doctrine se place de la sorte, à titre de filiation cl de paternité , dans quelqu'une de ces grandes familles d'idées qui subsistent dans l'histoire, tantôt rivales, tantôt alliées, toujours vivantes, elle participe à celte portion de vérité qui est en elles et qui les fait vivre : il devient facile dès lors de pénétrer jusque dans son essence, pour savoir ce qu'elle renferme de vrai. Ainsi, quand nous aurons comparé la philosophie de Dante à celle qui régna dans les écoles illustres de l'Orient et de la Grèce, du moyen âge et des derniers temps, nous l'aurons d'abord classée, en la ramenant à des types connus; nous aurons constaté ce qu'elle emprunta et ce qu'elle transmit, son origine et sa portée : on

pourra sans peine prononcer sur la justesse de ses maximes, en y retrouvant celles d'autres systèmes déjà jugés. Cette appréciation historique en sa forme sera donc critique au fond; le point de droit et le point de fait se confondront ensemble. Ils achèveront de n'en faire plus qu'un, indivisible à nos yeux, quand nous arriverons à la question suprême, celle d'orthodoxie, où la philosophie de Dante étant mesurée à une règle infaillible, de sa conformité dépendra pour nous sa légitimité.

1 . Deux voies ouvertes, l'une au midi, l'autre au nord> pouvaient conduire Dante aux sources du vieil Orient : c'étaient les relations alors fréquentes de l'Europe avec les Sarrasins et les Mongols. On a déjà vu comment, au milieu du choc de la chrétienté et de l'islamisme en Espagne et en Palestine, les sciences, placées sous une sauvegarde hospitalière, avaient passé d'un camp à l'autre, et formé une active correspondance qui de Bagdad et de Cordoue s'étendait dans toutes les contrées catholiques, et surtout en Italie. Les traductions d'Àvicenne, d'Algazel, d'Àverrhoës, circulant dans toutes les mains, n'avaient pu manquer de tomber dans celles de Dante; des citations répétées en font foi dans ses écrits (1). Une connaissance exacte des doctrines

(l) Convito, n, 14. — Avicenne, de Intellig., iv; Àlgazel, Logic, et PhiL, i, 4.

musulmanes se reconnaît particulièrement dans le jugement qu'il en porte. Tandis que la plupart de ses contemporains tenaient les disciples de l'Alcoran pour des païens, et Mahom pour une idole, il considère l'islamisme comme une secte arienne , et Mahomet comme le chef du plus grand schisme qui ait désolé l'Église, châtié à son tour par les divisions de ses adeptes sous les bannières ennemies d'Omar et d'Ali (']). Or, ces mêmes Sarrasins, derniers héritiers du synchrétisme alexandrin, initiés d'ailleurs aux rêveries du Sufisme persan, touchaient ainsi par deux côtés à l'antique sagesse indienne, qui paraît avoir répandu des émanations fécondes sur la Perse et l'Egypte. Elle se retrouvait aussi avec ses dogmes fondamentaux dans la religion de Bouddha, qui, chassée de la Péninsule hindostane après des luttes sanglantes, avait envahi l'Asie septentrionale, et entraîné sous ses lois les hordes mongoles éparses entre l'Atlaï et le Caucase. Ces peuples s'ébranlèrent; de redoutables irruptions, vers le milieu du trei-

Convito,ui,£. — Àvicenne, de Anima, m, 5.

Ibid., îv, 15. — Averrhoès, in Aristot., de Anima, m.

Ibid., iv, 21. — Avicenne, de Anima, Aphorism.,58; Algazel, ii, 5.

Ibid. y m, 2, 6, 7; iv, 21, etc. Epist. ad Can. Grand. — Lib. de Causis.

(1) lnferno, xxvm, 11 ; ibid., xvn, 6. Allusion au commerce de l'Europe avec les Turcs. Convito, n, 9. Les croyances des Sarrasins citées en témoignage de l'immortalité de l'âme. , , .

zième siècle, désolèrent les contrées slaves et germaniques. Plus tard, la politique savante du saintsiége les arrêta, des rapports pacifiques s'établirent entre les princes chrétiens et les petits-fils de Gengis-Kan. Les ambassadeurs du bouddhisme parurent dans la capitale et au rendez-vous de la catholicité, à Rome, et au deuxième concile de Lyon : en retour, Rome et la France envoyèrent à leurs nouveaux alliés des missionnaires chargés de leur porter la foi avec la paix. L'industrie eut aussi ses missions aventureuses. Les routes tracées par Plan-Carpin et Rubruquis furent suivies par des marchands vénitiens; de nombreuses relations de voyages, écrites ou verbales, se répandirent; et dans cet âge, préoccupé plus que le nôtre des intérêts de la vie future, les opinions théologiques des Mongols ne durent point rester inconnues à la curiosité des savants européens. Dante surtout, avide de savoir, toujours en quête de traditions et de doctrines qui pussent trouver place dans l'ensemble de sa vaste composition poétique; lui qui d'ailleurs avait dû plus d'une fois rencontrer, à la cour des princes, les députés tartares, n'avait pu manquer de s'enquérir de leurs croyances. Il les rappelle aussi, il les cite en témoignage de ses propres assertions (1). Un double com-

(1) Allusion à l'industrie des Tartares, Inferno, xvit, 6, — Leur foi à Timmortalité de l'âme, Coitvito, u, 0.

merce le mettait donc, à son insu, en relation avec les prêtres philosophes des rives du Gange. Et, si Ton se souvient que leur science si vantée dans l'antiquité avait été consultée plusieurs fois par les sages de la Grèce, et qu'elle avait laissé des traces même dans les écrits de quelques Pères de l'Église, on devra peut-être apercevoir là un troisième moyen de communication.

2. De remarquables analogies se rencontrent d'abord entre les opinions indiennes et celles du poëte florentin, sur la figure extérieure de la terre et sur les mystères recelés dans ses entrailles. Les brahmes représentent le mont Mérou comme le pivot du monde : à ses pieds rayonnent toutes les contrées habitées par les hommes et les génies ; au sommet est fixée la demeure terrestre des dieux. Ainsi la montagne du Purgatoire, décrite dans la Divine Comédie, fut le centre du continent primitivement destiné à l'habitation de l'homme; elle est couronnée par les délicieux ombrages du Paradis terrestre (1). Le sombre empire d'Yama, comme le royaume de Satan, est creusé dans les profondeurs souterraines, composé de plusieurs cercles qui descendent l'un au-dessous de l'autre en d'intermi-

(1) B. Bergmann, Esquisses du système religieux des Mongols, dans son Voyage chez les Kalmouks* — Guigniaut, Symboliq., 1. 1. — Dante, Purgatorio, passim.

nables abîmes, et dont le nombre, diversement rapporté par les mythologues, est souvent de neuf ou d'un multiple de neuf. Les tortures s'y rencontrent pareilles et affectées aux mêmes crimes : ténèbres, sables enflammés, océans de sang où les tyrans sont plongés, régions brûlantes auxquelles succèdent des régions glaciales (1).

Au delà de ces points de contact superficiels, on découvre des rapports plus intimes. Telle est l'opinion singulière de Dante, d'après laquelle les âmes, détachées par la mort du corps qu'elles habitaient, sont revêtues d'un corps aérien. Cette hypothèse, plusieurs fois renouvelée dans la philosophie chrétienne, et empruntée au paganisme, ne se trouve nulle part avec des développements plus complets et des traits de ressemblance plus constants que dans les systèmes de l'Inde. « Si l'âme, y est-il dit, a pratiqué la vertu et rarement le vice, revêtue d'un corps qu'elle emprunte aux cinq éléments, elle savoure les délices du paradis. — Mais, si elle s'est fréquemment adonnée au mal et rarement au bien, elle prend un autre corps, à la formation duquel concourent les cinq éléments subtils, et qui est destiné aux tortures de l'enfer. — Lorsque les âmes ont goûté les joies ou subi les peines qui leur furent

(1) Ibid., et Lois de Nanou, 1. iv. si. 87; xn, si. 40, 7(3. — Dante, Inferno, passim.

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réservées, les particules élémentaires se séparent, et rentrent dans les éléments d'où elles étaient sorties (1). »

D'autres fois la rencontre a lieu, mais c'est une lutte; les idées orientales se représentent à la pensée du poëte chrétien, mais pour être combattues. Ainsi, Tune des plus graves erreurs de la théologie brahmanique, et qui tient de près au panthéisme, est celle qui suppose dans l'homme l'existence de deux âmes distinctes : l'une individuelle, constituant la personnalité de chacun, mais restreinte aussi à la connaissance des faits et des individualités ; l'autre par qui s'acquiert la connaissance des vérités universelles, raison immuable, âme du monde, Dieu même. D'où il suit que le but de la science, étant de ramener sans cesse le particulier au général, est aussi de confondre l'âme individuelle avec l'âme infinie, et de perdre la personne de l'homme dans l'immensité divine. Cette théorie, reproduite par Àverrhoës, avait fait éclat au milieu des disputes scolastiques ; c'était une de ces semences de corruption que l'école antichrétienne de Frédéric II s'était empressée de recueillir et de propager. Elle avait appelé la sollicitude particulière des docteurs catholiques; Dante se joignit à eux

(1) Lois de Manou, xnj 16-21. — Dante, Purgatorio, ixv, 27. Convito, n, 9.

pour l'attaquer, et pour maintenir l'unité, l'indivisibilité, et par conséquent aussi la dignité de l'esprit humain (1).

Mais les deux doctrines qui viennent de se combattre, se rapprochent de nouveau, avec des circonstances plus favorables, et d'autant plus frappantes, qu'ici les intermédiaires nous échappent. Nous avons reconnu que le mal et le bien, isolés ou mis aux prises, formaient les trois grandes catégories où venaient se coordonner les conceptions de Dante; qu'il avait pensé, en décrivant l'enfer, le purgatoire et le ciel, peindre sous des couleurs allégoriques les trois qualités, les trois manières d'être de l'humanité, savoir : le vice ; la passion, qui est la lutte de

(1) Lois de Manou, vi, 65;xn, 14-18. — Que le sage réfléchisse avec l'application d'esprit la plus exclusive sur l'essence subtile et indestructible de l'Ame suprême, et sur son existence dans les corps des êtres les plus élevés et les plus bas. — Delasubstance de l'Ame Suprême s'échappent, comme les étincelles du feu, d'innombrables principes vitaux qui communiquent sans cesse les mouvements aux créatures..., etc. — Colebrooke, Essai sur la philosophie des Hindous, traduction de Pauthier, p. 56. Oupnek-hat, passim. L'âme individuelle se nomme Djiv-atma; l'âme universelle. Param atma (racin. Djiv, vivre; Para, souverain). — Les dangers de la doctrine panthéiste, répandue par toute la chrétienté avec les écrits d'Averrhoës. éveillèrent le zèle des docteurs : il faut voir la vivacité de cette polémique dans les nombreux traités de ce temps contra Averrhoislas, particulièrement dans ceux d'Albert le Grand et de saiut Thomas d'Aquin. Dante ne pouvait manquer de prendre part à une si éclatante controverse: c'est au xxve chant du Purgatoire que vient a son tour la thèse chrétienne contre les averrhoïstes.

la vertu et du vice; la vertu enfin. Or, voici ce qu'enseignent les livres écrits à des époques immémoriales, dans les écoles brahmaniques d'Ellore et de Bénarès : « L'âme de l'homme a trois qualités : la bonté, la passion et l'obscurité. — Le signe distinctif de la bonté est la science; celui de l'obscurité est l'ignorance; celui de la passion consiste dans le désir et l'aversion. — A la qualité de bonté appartiennent l'étude des livres saints, la dévotion austère, la science religieuse, la pureté, l'accomplissement des devoirs, et la méditation de l'Ame Suprême. — N'agir que dans l'espoir d'une récompense, se laisser aller au gré des sens, s'abandonner au découragement , ce sont les marques de la qualité de passion. — La cupidité, l'indolence, l'athéisme, l'omission des actes prescrits ; à ces signes s'annonce la qualité d'obscurité. » Cette triple division ne se borne pas aux phénomènes de la vie morale, elle s'étend à la création tout entière , dont l'homme est l'image. « Les trois qualités accompagnent tous les êtres. » C'est par elles qu'on distingue sur la terre les génies, les hommes, et les innombrables tribus des animaux et des plantes. Bien plus, elles débordent les limites de notre séjour passager ; elles embrassent et se partagent les trois mondes : à la bonté appartient le monde des dieux, à la passion est livré celui des hommes, et l'obs-

curité règne dans celui des démons. —Les socles indiennes se sont multipliées à l'infini ; dans toutes, la distinction des trois qualités est demeurée comme un principe qui donne sa forme à tout l'enseignement théologique (1).

(1) Manou, xn, 12 et suiv., 26, 59. — Dante, Epist. ad Can. Grand. Et surtout la préface du commentaire de son fils, citée plus haut.

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