‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 15 sur 51 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

AGE. — SAINT BONAVENTURE ET SAINT THOMAS d\\QUIN,

— MYSTICISME ET DOGMATISME (l).

1 . L'âge qui vil éclore la Divine Comédie n'avait pas assisté à celte restauration générale du paganisme, qui devait bientôt après s'opérer dans les lettres et dans les arts. L'étude des chefs-d'œuvre de l'antiquité se faisait avec ardeur ; mais on n'affectait pas encore pour eux une vénération exclusive, d'autant moins coûteuse à l'orgueil humain qu'elle s'adresse à des objets plus éloignés, et bien compensée d'ailleurs par le mépris des contemporains et des ancêtres. Les plus savants professeurs de Paris et de Bologne, les artistes les plus vantés de Pise et de Florence, savaient profiter des modèles classiques sans déserter les sources de l'inspiration chré-

(1) Il faut se souvenir que saint Bonaventure et saint Thomas ne sont point les chefs exclusifs de deux écoles rivales, mais seulement les propagateurs de deux méthodes philosophiques distinctes, et néanmoins aisément conciliaires.

DANTE. t'J

tienne : la lampe de leurs veilles éclairait souvent les pages de l'Écriture sainte et des Pères. Souvent leur piété venait chercher des méditations plus sereines au pied de l'autel ou dans la solitude des monastères; et quelquefois aussi, hommes simples et bons, ils aimaient à se mêler aux réunions populaires, où les légendes et les chants traditionnels leur révélaient des vérités et des beautés qu'ils n'eussent pas trouvées ailleurs.

Le commerce journalier qu'entretenait Dante avec les écrivains de la Grèce et de Rome ne l'avait point détaché d'une communion plus intime avec les docteurs du christianisme. Il les voyait, se donnant la main depuis les Catacombes jusqu'à lui, former une longue et double chaîne. D'un côté, l'école grecque et orientale, dont il avait connu par saint Denis PArcopagite les savantes contemplations; de l'autre, l'école latine occidentale, qu'il avait suivie dans toutes ses phases; saint Augustin, Boëce et saint Grégoire le Grand, qui appartiennent encore à la littéiature romaine ; saint Martin de Braga, Isidore de Séville, Bède et Rabanus Maurus, hommes des temps barbares; saint Anselme, saint Bernard, Pierre Lombard, Hugues et Richard de Saint- Victor, qui inaugurent les travaux du moyen âge (1).

(4) Paradiso, x, xn, passim, Epist.ad Can. Grand. Çonvito passim*

Tous il les rappelle avec louange, et maintes fois il les cite ou nommément ou par allusion. Parmi ceux au milieu desquels sa vie se passa, il paraît en avoir distingué plusieurs qui ont survécu au grand naufrage du temps : Egidius Colonna, Pierre l'Espagnol, et ce Sigier dont les leçons hardies émurent les écoles de la rue du Fouarre(l). Mais il est remarquable qu'il garde un silence absolu sur Raymond Lulle, Duns Scott et Occarn, qui ouvrent, au commencement du quatorzième siècle, une nouvelle ère scolastique. C'est donc le treizième, avec sa grandeur calme et majestueuse, avec celte alliance qui se fit alors des quatre puissances de la pensée ; l'érudition, l'expérience, le raisonnement, l'intuition, c'est là ce qu'on doit trouver reproduit dans la philosophie de Dante. On a pu juger de l'immensité de ses lectures et de ses études par les innombrables réminiscences qu'on découvre dans ses écrits ; il suivait ainsi l'exemple d'Albert le Grand, dont i paraît avoir consulté à plusieurs reprises les vastes répertoires. Bien qu'il soit demeuré étranger aux travaux de Roger Bacon, les descriptions et les comparaisons astronomiques ou météorologiques qu'il ramène souvent avec une sorte de faveur, les observations qu'il propose, la thèse qu'il soutint «sur les

(1) Paradiso, x, xii.

deux éléments du feu de l'eau, » le montrent initié aux sciences expérimentales. Néanmoins, les recherches érudites et l'exploration delà nature ne suffisaient pas à l'énergie infatigable de son esprit : il trouvait un champ plus large et plus libre dans les spéculations dont saint Thomas d'Aquin etsaintBonaventure avaient ouvert la route. Entre ces deux hommes illustres se partageaient toutes les sympathies du philosophe poëte. Ils avaient assez vécu pour le laisser témoin du deuil qui accompagna leur mort. Il rencontrait dans le monde savant leur mémoire toute récente et toute puissante, leurs enseignements et leurs vertus confondus encore en un même et vivant souvenir; et, par conséquent, le respect qu'ils inspiraient, encore plein d'amour. Aussi traitait-il quelquefois avec eux comme avec de nobles mais bienveillants amis, citant à l'appui de ses opinions, avec une familiarité sublime, le bon frère Thomas (1). Et cependant il devançait, il dépassait même par son jugement philosophique l'apothéose solennelle que l'autorité religieuse devait lui décerner un jour ; il plaçait dans une des plus belles sphères de son Paradis les deux anges de l'école ; il les représentait dominant dans une souveraineté fraternelle la multitude bienheureuse des docteurs de l'Eglise.

(1) ConvitOyXs, 30,Ilbuonfra Tommaso.

Ainsi les doctrines de Dante ne peuvent manquer d'offrir la trace de l'ascendant qu'avaient pris sur lui les deux principaux maîtres de son époque, représentants eux-mêmes de tout ce qu'il y avait eu de plus sage et de plus pur dans la scolastique antérieure.

2. Et d'abord la plupart des penchants secrets qui attiraient Dante aux doctrines de Platon devaient l'incliner aussi vers saint Bonaventure et vers les autres mystiques plus anciens, comme les moines de Saint- Victor, saint Bernard et saint Denis l'Aréopagite. Il y avait une singulière affinité entre le séraphique franciscain et le chef de l'Académie. Parmi tous les philosophes de l'antiquité, il n'en citait aucun avec plus de prédilection. Il le défendait avec une sorte de piété filiale contre ses adversaires (1). Mais, surtout, le mysticisme par des liens nombreux se rattachait à l'idéalisme : le mysticisme, considéré philosophiquement, n'était que l'idéalisme sous une forme plus élevée et plus brillante. L'une et l'autre considéraient l'union avec la Divinité comme le principe des lumières et la fin des actions de l'homme. L'un avait marqué le lieu de cette union sublime dans la raison, qu'il mon-

(1) S. Bonaventure. In Magist. sentent., lib. II, d. 1, p. 1, a. 1, q. 1. — Serm., 1 et 1, in Hexaemer. : « Aristoteles incidit in multos errores... exsecratus est ideas Platonis et perperam. »

trait comme une région supérieure à celle des sens : l'autre croyait la voir s'accomplir dans l'inspiration spontanée, qu'il plaçait au-dessus de la raison. L'un proposait la théorie des idées comme une hypothèse à laquelle il avait foi, il la soutenait avec toute la chaleur d'une conviction profondément recueillie; l'autre sorlaitde F extasebrûlant d'amour ? impatient de se produire au dehors avec toute l'autorité de la verlu (]). Dans tous deux, mais dans le dernier surtout, une grande puissance était donnée au cœur sur l'esprit, et l'imagination avait les clefs du cœur : de là un besoin réel, une habitude constante des expressions allégoriques et des allusions légendaires. Contemplatif, ascétique, symbolique, tel fut toujours le mysticisme, et tel est le triple sceau dont il marqua la philosophie de Dante.

La contemplation se propose Dieu même pour objet. Et les mystiques ne pouvaient trouver un moyen plus sûr de confondre la raison individuelle et de lui faire avouer son insuffisance, que de la mettre immédiatement en présence de la nature divine et de ses deux attributs, qui semblent à la fois les plus incontestables et les plus incompatibles, l'immensité et la simplicité. - — D'une part, Dieu se révèle comme nécessairement indivisible, par con-

(1) Voyez, pour les caractères du mysticisme, Cousin, Histoire de la philosophie, tom. I, 1. iv.

séquent incapable de se prêter à ces abstractions de qualité et de quantité par lesquelles nous connaissons les créatures ; indéfinissable, parce que toute définition est une analyse qui décomposele sujet défini; incomparable, parce que les termes manquent à la comparaison : en sorte qu'on peut dire, en donnant à ces mots une signification détournée, qu'il est Tinfinimenl petit, qu'il n'est rien(l). Mais, d'autre part, ce qui est sans étendue se meut aussi sans résistance ; ce qui est insaisissable ne saurait être contenu ; ce qui ne peut se renfermer dans aucune limite réelle ou logique est par là même sans bornes. L'infiniment petit est aussi Pinfiniment grand, et l'on peut dire en quelque façon qu'il est tout. En effet, si dans les êtres immatériels l'essence et la puissance ne peuvent être séparées, la cause première par sa puissance étant partout, partout aussi doit être son essence. C'est la force qui soutient les choses inanimées, la vie de tout ce qui vit, la sagesse de tout ce qui est intelligent. L'unité divine se multi-

(1) Dionys. Areop., de Divin, Nomin., 9, 05™; ouv eVi ôe&û to

2MIKP0N £kXy)7tts'ov, w; sVt TràvTO, xcd £ià iravxwv àvspro^iVrw; ^wpouv xai evep'youv... touto to a^txpbv <xtzogqv sari xal à7TflXiKov, àxpaxè;, àirsipcv, ào'piaTov, irspiXY)7TTUWv TràvTwv. Id., ibid.t passim. — S. Bonaventure, Compendiiirn, i, 17. — Cf. Paradiso, xiv, 10; xxix, 4. Au reste, les expressions de Denys l'Aréopagite et de ses imitateurs, efforts toujours impuissants du langage humain pour faire comprendre les choses divines, ne peuvent se prendre dans un sens rigoureux, et doivent s'expliquer par la pensée générale des écrivains auxquels elles appartiennent.

plie donc comme par une série d'émanations, mais elle demeure supérieure, isolée, distincte, et sans communiquer ses perfections incommunicables (1). Au-dessous s'échelonnent , à des degrés divers, toutes les créatures unies ensemble par une influence continue. Les trois hiérarchies des anges, par l'intermédiaire de la triple hiérarchie de l'Église, répandent sur le genre humain la force, la vie et la sagesse ; et, divisées en neuf chœurs, elles agissent par les révolutions des neuf sphères célestes jusque sur les plus humbles existences perdues au bord du néant (2). Ces visions magnifiques avaient souvent visité les anachorètes au désert, et les sages du cloître dans leurs méditations; mais, rapides et fugitives, elles avaient passé comme l'éclair. Dante sut les retenir, et faire descendre pour toujours leur clarté dans le merveilleux édifice de la Divine Comédie.

(1) Dionys. Areop., de Divin. Notnin., 11. ÈkuH wv eVrtv 6 0£o; uTfspouaio;* ^wpsÎTat $è to sivai toîç oùat, xai 7rapà^st Ta; ô'Xa; cuataç. noXXaTrXaaiàÇsaôou Xs'ysTai to sv ov Imvo ry eÇ auTou nAPÀTOrH TcovîroXXcbv ovra>v, p.svovTOç eU où^sv tittov Ixeîvou xaievoç h tô) itAYiÔiKT^w. — Id., de Cœlest. Hierarch., iv. — S. Thomas s'est aussi servi du mot Emanatio, et on en a voulu abuser : mais il exclut formellement toute opinion favorable au panthéisme S. Bonaventure, Compendium, i, 16 : « Ita Deus est in irrationabilibus creaturisut non capiatur ab ipsis. » — Cf. Episi. ad Can. Grand.

(2) Dionys. Areopag., de Cœlesti Hierarch. et de Ecoles. Hierarch. t passim. — Cf. Parad., xxvm, xxix, passim, n, -42, etc. Convito, h, 5, etc. Voyez, sur toute cette théologie transcendante, le Précis de l histoire de la philosophie , p. 217.

L'ascétisme est l'étude pratique de l'homme, la science de la sanctification. On a pu voir déjà que le poëme italien renfermait un système ascétique complet. Mais on n'en saurait plus douter quand on le rapproche des travaux du même genre, dont le moyen âge ne fut point avare. La fable qui remplit l'enfer, le purgatoire et le paradis, c'est l'homme retiré de la forêt sombre des intérêts et des passions terrestres, et ramené par la considération de soimême, du monde et de la Divinité, dans les voies du salut. La science chrétienne, comme celle du paganisme, commence par le TvcoSt aeccvrév : elle analyse toute l'économie du péché, de la pénitence et de la vertu. Si elle jette ses regards sur le monde extérieur, c'est afin d'y reconnaître des dangers pour nous et de la gloire pour Dieu. Enfin, si elle découvre le Créateur, c'est moins par les efforts de la pensée que par le mérite du désir : les révélations intérieures qui se font alors ne satisfont pas seulement l'entendement, elles ébranlent la volonté, et la conduisent à des progrès sans fin (1). L'œuvre de Dante ainsi réduite à une signification sévère, mais indubitable, ne fait que reproduire les leçons de tous

(i) S. Augustin, de Quantit. Animx. — S. Bernard, de Consideratione, de Interiore Domo. — Ricardus a S. Victore, de Gratiâ ContempL — S. Bonaventure, ïtinerar. mentis ad Deum. — Cf. Inferno, r, 11; Purgatorio, passim, xxxitt.

in.

ceux qui professèrent la médecine des âmes, depuis les pères de la Thébaïde, dont Cassien nous a raconté les conférences, jusqu'à saint Bonaventure, dont les leçons réduisaient en doctrine ce qu'on rapportait des transports et des ravissements de saint François. • — C'est à la même école que Dante avait recueilli plusieurs de ses plus intéressants aperçus : les rapports de l'erreur et du vice, de la vertu et du savoir ; Tordre généalogique des péchés capitaux (1), l'action réciproque du physique et du moral, d'où résultent deux théories parallèles qui expliquent les indices de la physionomie et les effets de la mortification (2). Enfin, les analogies se retrouvent encore dans la forme générale de la Divine Comédie^ qui , en décrivant le pèlerinage de son auteur par les sphères du ciel, séjour d'autant de vertus

(1) La classification des péchés capitaux, qui implique elle-même îa question de l'origine du mal moral, a longtemps varié dans renseignement théologique. (Voyez Cassien, Collatio v, et S. Thomas, prima secundœ, q. 8i.) Elle se retrouve telle que Dante l'a exposée dans S. Grégoire le Grand, Moral., xxxi, 51. — Ugo à S. Victore, in Matth., 5-5. — S. Bonaventure, Compendium, m, 14. — Cf. Purgatorio, xvn, 52.

(c2) S. Bonaventure, Compendium, h, 57-59. Ces trois chapitres contiennent tous les éléments d'un système physionomique et crânioscopique. Il serait curieux de le rapprocher de ceux de Gall et de Spurzheim (Cf. Convito, i, 8, etc.). Mais, si la phrénologie veut échapper au fatalisme, elle ne saurait s'empêcher de conduire à la mortification. Si les passions peuvent être contenues dans une juste contrainte, c'est en arrêtant par des moyens hygiéniques, c'està-dire par des abstinences, le développement extrême de leurs

distinctes, jusqu'aux pieds du Tout-Puissant, rappelle les titres favoris des opuscules de saint Bonaventure : « l'Itinéraire de l'âme vers Dieu ; l'Échelle dorée des vertus; les Sept Chemins de l'éternité (1). »

En effet, ces pieux contemplatifs, qui semblaient devoir s'être irrévocablement dépouillés des faiblesses d'ici-bas, consentaient néanmoins à parer de toutes les grâces de l'expression l'austérité de leurs idées, soit par une miséricordieuse condescendance pour leurs disciples, soit par cet attrait naturel qu'éprouvent ceux qui sont bons pour ce qui est beau. Ils gardaient une affectueuse sympathie pour la création tout entière, qu'ils considéraient non plus dans sa dégradation actuelle , mais dans la pureté primordiale du plan divin. Elle leur paraissait comme un feuillage que le vent de la mort emporte, mais qui jette de l'ombre et de la fraîcheur, et qui atteste aussi la Providence (2). Plus souvent encore ils voyaient en elle une sœur qui, d'une autre manière, exprimait les mêmes pensées qu'eux, et chantait le même amour. C'est

(1) S. Bonaventure, Itinerarium mentis ad Deum. Formula aurea de gradibus virtutum. De vu itineribus xternitatis.

(2) Ugo à S. Victore, in Ecclesiast. « Species rerum visîbilium folia sunt quse modo quidem pulchra apparent, sed cadcnt subito cum turbo exierit... Du m s tant tamen unibram faciunt et habcnt refrigerium suum. » — Cf. Paradiso, xxvi, 22.

pourquoi ils lui empruntaient de fréquentes comparaisons, découvraient de sacrés accords , indiquaient des rapprochements imprévus entre des choses en apparence étrangères, dispersées aux extrémités de l'espace. Ils en usaient de même dans le domaine du temps : les siècles, les événements et les hommes n'étaient pour eux que prophétie et accomplissement, voix qui interrogent et se répondent, figures qui mutuellement se répètent. Les distances s'effaçaient : le passé et l'avenir intervertis se confondaient dans un présent sans fin. De là cette admirable symbolique chrétienne qui embrasse à la fois la nature et l'histoire, et lie ensemble toutes les choses visibles, en les prenant pour les ombres de celles qui ne se voient pas (1) ; langue énergique dont tous les termes sont des réalités, et toutes les paroles des faits significatifs ; langue savante et sacrée, qui avait ses traditions et ses règles, et qui se parlait dans le temple ; qui se traduisait quelquefois surla toile etla pierre, par la statuaire et l'architecture. Lepoëte l'avait apprise de labouchedes prêtres; et maintenant qu'il la répète à nos oreilles profanes, nous comprenons à peine, et nous considérons comme autant de témérités de son génie, ces images qui étaient pour lui autant de souvenirs familiers.

(1) S. Paul, Romains, i, 20. « Invisibilia enim ipsiusàcreaturâ mundi per ea quse facla sunt, intellecta conspiciuntur. »

Dieu représenté, tantôt comme circonférence et tantôt comme centre, par une mer immense qui enveloppe l'empyrée, ou par un indivisible point autour duquel se meut l'univers (1) : — les créatures comparées à des séries de miroirs, où tombent et se réfléchissent les rayons du soleil incréé (2) : — les divers états de l'âme personnifiés : les vertus théologales par les trois apôtres Pierre, Jacques et Jean ; les deux vies, active et contemplative, par Marthe et Marie, Lia et Rachel (3) : — les emblèmes de l'aigle et du lion, où se reconnaissent les deux natures du Christ ; l'arbre de la croix confondu avec l'arbre du paradis terrestre; l'Éden, figure de l'Église militante; la statue de Nabuchodonosor, type de la décadence progressive de l'humanité (4). Ce style hardi de la muse florentine, c'est celui dans lequel

(1) S. Jean Damascène, 7rsXa-yoc tyi; oùalaç. — S. Bonaventure, Compendium, n, 15. — Paradiso, i, 38; xxvin, G.

(2) Dionys. Areopag , de Divin. Nornin. Ewwv £<m tou ôsoû 6 à-y^sXo;, oavs'pwai; toîJ àcpavou; cpo)7o;, sTCTTTpov àxpaicpvsç. — S. Bernard, de inter, Domo, xm. « Prœcipuum et principale spéculum ad videndum est animus rationalis inveniens seipsum. » — Cf. Paradiso, xm, 9. Ep. ad Can. Grand.

(3) S. Bernard, de Assumpt. Serm. ni. — Ricardus à S. Vietore, de Prseparatione Animse, t. — S. Bonaventure, inLucam, vin. « Petrus qui interpretatur agnoscens désignât fîdem; Jacobus qui luctator, spem; Johannes qui, in quo est gratia, charitatem. — CL Convito, iv, 22, Purgatorio, xxvu. Paradiso, xxiv-xxv.

(4) S. Bonaventure, in Psalm., i, 90. — In Incam, 13. — Sermo de Invent. Cruels. — Ricardus, deErudit. int. hom.,i, 1 . — Cf. Purgatorio, xxvn-xxxn, Inferno, xiv.

l'Eglise, du haut des chaires, apaisait les fiers courages de nos aïeux : c'est celui dans lequel les saint Bernard et les saint Thomas de Gantorbéry ébranlaient les peuples et faisaient trembler les rois.

3. Toutefois, nous l'avons déjà vu, si la science dii moyen âge partagea son culte entre saint Bonaventure et saint Thomas, ce dernier, peut-être par son mérite, peut-être par la réputation de supériorité dont jouissait Tordre de Saint-Dominique, avait obtenu un ascendant plus marqué sur la foule des esprits studieux. Saint Thomas rappelait Aristote, par l'universalité de son savoir, par la gravité pesante mais solide de son caractère, par son talent d'analyse et de classification, par l'extrême sobriété de son langage. Son intervention avait assuré l'autorité longtemps contestée du Stagirite, à qui le ramenait, indépendamment de son inclination personnelle, toute cette grande famille de philosophes dogmatiques, Albert, Alexandre de Haies, Jean de Salisbury, dont il était le descendant. En effet, les racines mêmes du dogmatisme scolastique étaient dans l'ontologie et la logique péripatéticiennes. Mais les tiges vigoureuses de la révélation chrétienne, entées sur ces racines, avaient porté des fruits nouveaux : l'aridité primitive du sensualisme y était corrigée par une sève meilleure ; le sentiment religieux y circulait, vivifiant à la fois les conceptions

rationnelles et les vérités sensibles. Ils ne pouvaient échapper aux regards de Dante, et les épines qui les entouraient ne suffisaient pas pour arrêter sa robuste main.

La philosophie de saint Thomas et de son école consiste moins dans les principales thèses qu'ils proposent et qui appartiennent à la théologie, que dans les preuves dont elles sont appuyées, l'enchaînement qui les rassemble, les conséquences qui s'y rattachent ; toutes choses difficiles à saisir dans un rapide résumé. On peut néanmoins y découvrir une progression constante de l'abstrait au concret, du simple au multiple, laquelle se divise naturellement en quatre séries : science de l'être, science de Dieu, science des esprits, science de l'homme (1).

La science de l'être en général prenait son point de départ dans ces notions de substance, de forme, de matière, etc., savamment élaborées par les péripatéticiens ; mais elle ne s'y arrêtait pas, elle en

(1) Cette analyse trop courte est à peu près celle de la Summa contra Gentes de saint Thomas, et de la première moitié (prima et prima secundx) de sa Somme théologique. La métaphysique s'y trouve en quelque sorte dispersée dans la Théodicée, c'est-à-dire qu'avant de prouver la bonté de Dieu, on y traite du bien en général; avant de démontrer sa véracité, on définit le vrai; chacune des qualités abstraites est examinée à l'occasion d'un attribut divin. De même, la pneumatologie s'y mêle quelquefois à l'anthropologie :on s'occupe de l'àme unie au corps avant de la considérer séparée. Cependant l'ordre logique est en général observé avec soin, et les idées se succèdent comme nous l'indiquons.

faisait sortir des notions plus expresses et plus vivantes. L'être, en passant par une suite de déductions rigoureuses, devenait successivement bonté, unité, vérité. Déjà, dans l'atmosphère nébuleuse des abstractions, commençaient à poindre et à se dessiner les attributs divins. L'unité, condition commune de toutes les existences ; le vrai, souverain bien des esprits; le bien, terme de toutes les tendances de la nature et de toutes les volontés pensantes, essentiellement distinct du mal, qui n'est pas seulement l'absence du bien, mais qui en est la privation et la perte (1).

Ainsi, entre le panthéisme et le dualisme, s'ouvrait une voie sûre, où la théologie naturelle pouvait entrer. Appuyée à la fois sur les axiomes de causalité et de nécessité, et sur, les phénomènes d'observation journalière, elle arrivait à la démonstration de l'existence de Dieu (2). Il semblait difficile d'aller plus loin, l'indivisibilité de Dieu ne permettant pas d'isoler ses perfections pour en faire l'étude successive; mais, par un retour hardi, cette

(1) Summa Theologiœ, prima, q. 11; q. 16, 1. « Ver um est terminus intellectus sicut bonum appetitus. — q. 5, 3. Omne ens in quantum ens, est bonum. — q. 6,1. Omnia appetendo proprias perfectiones appetunt ipsum Deum, q. 14,10. Malumnon est negatio pura, sed privatioboni. » — Cf. Inferno,my 6. Paradiso, xxvi, 6. Convito, iv, 12, 22, etc.

(2) Summa Theologiœ, prima, q. 2, 2, 5. — Cf. Paradiso, xxiv, 44. Epist. ad Can. Grand,

indivisibilité même était prise pour principe générateur de toutes les perfections qui en dérivaient ensemble: immutabilité, éternité, bonté, justice, béatitude; et celles-ci étaient considérées comme autant de termes d'une équation continue qui représente toujours, sous des noms différents, l'essence divine tout entière (1) . On évitait donc les dangers de l'anthropomorphisme et du polythéisme, qui prêtent à Dieu toutes les infirmités et les incohérences delà personnalité humaine : on approchait en même temps du dogme de la Trinité, où se personnifient d'une façon toute mystérieuse le Père, le Verbe et l'Esprit, la puissance, la sagesse et l'amour. Ce mystère, si incompréhensible qu'il soit, se liait avec celui de la création, dont il expliquait le mode et le motif: le motif, car l'amour détermina la Puissance à réaliser ce que la Sagesse avait conçu : le mode, car toutes choses, par cela seul qu'elles existent, qu'elles obéissent à une loi, qu'elles concourent h un ordre déterminé, portent comme un vestige du Père, du Verbe et de l'Esprit. Dans les créatures intelligentes, ce vestige, dont elles ont conscience, est plus reconnaissable et devient image (2) .

(1) Ibid.y prima, q. 3, 4. « Deus cum sit primum efficiens et actus purus et ens simpliciter primum, essentiam indistinctam ab esse habet. » Q. 4, 2; q. 13. Et Summa contra Gentes, lib. I, passim.

(2) Summa Theologiœ, prima, q. 44, 4. « Primo agenti non

Parmi ces créatures, celles qui sont détachées de la matière, c'est-à-dire les anges bons et mauvais, et les âmes séparées, quelle que soit leur destinée d'expiation, de châtiment ou de récompense, devenaient l'objet d'une étude spéciale. On ne saurait assez admirer avec quelle audace, par les seules forces du raisonnement , sans le concours des sens et de l'imagination, elle s'attachait à la suite de ces êtres inconnus, les accompagnait à travers toutes les conditions de leur vie incorporelle, déterminait leurs caractères, leurs fonctions, leurs rapports, et s'enfonçait au delà des dernières limites de la certitude, dans la région des probabilités (1).

L'homme, résultat composé de l'âme et du corps, incomplet, si l'une de ces deux parties lui manquait, suffisait pour occuper une science entière ; nous l'appelons anthropologie, mais elle est plus ancienne que son nom. Elle rencontrait d'abord deux erreurs à détruire : l'une qui tendait à multiplier les âmes dans chaque individu, l'autre à n'en donner qu'une seule, commune à l'espèce (2). Elle s'occupait en-

convenit agere propter adquisitionem alicujus finis, sed intendit solum communicare suam perfectionem. » — Cf. Paradiso, xxrx, 5. — Q. 45, 6, 7. « In rationalibus creaturis est imago Trinitatis, in cœteris vero creaturis est vestigium. » — Cf. Paradiso, xxrx, 6 ; xiit, 19; vu, 25.

(1) Summa Theolog.; prima, qq. 50-64; 106-114. — Inferno, i, 39; et Purgatorio, Paradiso, passim.

(2) Ibid.y prima, q. 76, 3. « Impossibile est in homme esse plu-

suite d'analyser les faits complexes de l'activité humaine, et de distinguer les diverses puissances qu'ils manifestent. Et tantôt elle en reconnaissait trois, nutritive, sensitive, rationnelle; tantôt elle les divisait en deux, qu'elle appelait appréhensive et appétitive. La puissance appréhensive était l'intellect qu'on voyait, actif et passif tour à tour, s'éclairer par en haut des rayons de la raison divine, et par en bas de la lumière des sensations (1). La puissance appétitive comprenait l'appétit naturel, qui s'ignore lui-même; l'appétit sensitif, qui est irascible ou concupiscible ; l'appétit rationnel, qui est la volonté : à ces trois sortes d'appétits correspondaient les trois sortes d'amour. La volonté, nécessairement astreinte à chercher le bien, c'est-à-direle bonheur, avait en ce sens reçu de Dieu une impulsion primordiale; mais les moyens de parvenir au terme désiré étaient laissés au libre arbitre, qui ne pouvait être contraint ni par les conseils de la raison, ni par les séductions de la sensibilité, ni par les influences des corps célestes (2). Le libre arbitre, es-

res animas. Apparet per hoc quod una operatio animae, cum fuerit intensa, impedit aliam. » — Cf. Purgatorio, iv, 2, 8. — Q. 79, 5# Cf. Purgatorio, xxv, 22.

(1) Urid., prima, q. 78-79. «Ratio superior est qua3 intendit œternis conspiciendis. — 12, 12. Naturalis nostra cognitio a sensu principium sumit. » — Cf. Purgatorio, xviu, xxv. Paradiso, iv, 14.

(2) Summa Tlieolog., prima, qq. 80-85, 115; prima secundae, q. 27, 2. « Appetibile movet appetitum faciens quodammodo in eo

sentiel à toutes les natures intelligentes, exerçait donc son choix, qui était péchéou vertu. L'éloignément du péché, l'acquisition de la vertu, c'était l'œuvre de la vie entière ; mais cette œuvre commune à tous devait s'accomplir au sein de la société, par conséquent à l'ombre des lois. La loi éternelle et souveraine résidait dans la raison divine, qui règle les relations des choses et les coordonne à leur fin. De cette source émanait l'autorité des lois humaines, justes et obligatoires, sous la triple réserve de ne pas excéder les bornes du pouvoir, de procurer le bien-être de la communauté, de répartir proportionnellement les droits et les charges. Car l'équité politique était la conséquence de la fraternité naturelle, et l'on disait à haute voix que Dieu n'avait pas créé deux Adam, l'un de métal précieux, de qui seraient issus les nobles ; l'autre de boue, père des roturiers (1). Au-dessus des sociétés de la terre,

ejus intentionem, » etc.; passage textuellement traduit, Purgatorio, xvni, 8. — Cf. Ibid., xvn, 31. Convito,iu, 3.

(1) S. Thomas, deErud.princ, i, 4. « Ab uno omnes originem habemus, Non legitur Deus fecisse unum hominem argenteum ex quo nobiles, unum luteum ex quo ignobiles. » Summa theolog., prima secundœ, 91-96. Ces principes hardis sont aussi ceux de S. Bonaventure, Serm. m, Domin. 12 post Pentecost, Il est curieux de les trouver longuement développés dans un ouvrage politique écrit par le précepteur de Philippe le Bel, qui en profita mal : B. iEgidii Columnse, de Regimineprincipum. Voyez surtout 1. III, p. h, cap. vin et xxxiu, deux chapitres fort remarquables sur l'instruction publique et sur les classes moyennes. — Cf. Dante, de Monarchiâ, n. — Convito, iv, 14, 15. — Paradiso, vin.

la cité du ciel se montrait comme une consolante perspective. Le dogme de l'immortalité future, et la définition de l'homme telle qu'on l'avait posée d'abord, formaient deux prémisses d'où résultait, conséquence suprême et glorieuse, la résurrection de la chair (1).

Or, de ces quatre grandes séries de conceptions philosophiques, les deux premières se retrouvent, quoique brisées et confondues, dans l'œuvre de Dante; supposées ou rappelées, présentes partout, elles en sont l'âme. Les deux dernières en constituent pour ainsi dire le corps. Le cadre même du poëme, quest-il autre chose qu'une exploration du monde immatériel, où figurent tous ses habitants avec leurs ténèbres et leurs lumières, leurs passions et leurs affections, leur ministère providentiel ; depuis le roi des enfers et son peuple de réprouvés, jusqu'aux chœurs les plus sublimes des séraphins?Et, d'ailleurs, un retour continuel ne ramène-t-il pas le poëte des apparitions de la vie à venir aux choses de l'existence terrestre? et n'avons-nous pas assez longuement reproduit les traits du système anthropologique qu'il a su renfermer dans le cycle de ses fabuleux pèlerinages?

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