En se plaçant à la fois sous les auspices de
(1) Summa contra Génies, lib. IV, 79. — Cf. Paradiso, vu, 23-49; xiv, 15. lnferno, iv, 40.
saint Bonaventure et de saint Thomas, Dante suivait cet heureux entraînement qui déjà l'avait conduit à subir tour à tour les influences du platonisme et de raristotélisme. S'il avait cru à la possibilité d'un rapprochement entre les deux princes des écoles grecques, il le voyait complètement réalisé entre les maîtres les plus vénérés du mysticisme et du dogmatisme. Il les voyait, purs de toutes les rivalités de l'orgueil, encouragés par les habitudes sérieuses et bienveillantes de leur siècle, mettre fin aux vieilles disputes de l'époque, et résoudre par une conciliante décision le fameux problème des universaux, qui représentaient à plusieurs égards les débats des académiciens et des péripatéticiens. Les universaux, les formes ou les idées (car dans la langue de saint Bonaventure et de saint Thomas ces trois termes semblent devenus synonymes), peuvent se considérer en Dieu, dans les choses, et dans l'esprit humain. Les idées existent en Dieu comme desseins et comme types, comme principes d'existence et de connaissance. Elles y sont éternelles, elles sont dans l'essence divine de môme que le rameau sur l'arbre, l'abeille dans la fleur, le miel dans le rayon ; et Ton peut dire en quelque sorte qu'elles sont Dieu même (1). Dans les choses, l'idée ou la forme uni-
(1) Summa theolog., prima, q. 15. — « Necesse estponere in mente divina ideas, Cum ideœ a Platone ponerentur principia eogni-
verselle ne se trouve que réduite à l'état d'individu, elle est objectivement inséparable des circonstances matérielles qui l'individualisent ; mais la matière elle-même serait inutile, et l'individu n'existerait pas, sans la forme universelle qui lui donne une manière d'être, et le classe dans une espèce et dans un genre. Enfin, l'esprit humain peut abstraire l'universel, de la matière déterminée où il est contenu ; l'intellect saisit le caractère d'universalité en même temps que la représentation de l'objet individuel frappe les sens (1) . Dante, en adhérant à cette théo-
tionis rerum et generationis ipsarum, ad utrumque se habet idea prout in mente divina ponitur... » — S. Bonaventure, Compendium, i, 25. « Idese sunt formae principales rerum quœ in mente divina continentur. Idea moraliter loquendo, est multipliciter in Deo ; scilicet sicut ramus in arbore, apis in flore, mel in favo, avicula innido, quselibet res in sibi propria. »
(1) S. Bonaventure, in Magist. Sentent., 1, d. 5, art. 2, q. 1. « Universale de se non generatur nisi in individuo ; est tamen ipsum universale secundum quod principaliter intenditur à générante. » — S. Thomas, Opnscul. de Sensu respecta particalarium, et Intcllectu respectu universalium. Ce morceau, capital pour l'histoire de la philosophie, devrait être plus connu. On peut en juger par le court extrait qui suit :
« Individuatio natursc communis in rébus materialibus et corporalibus est ex materia corporali sub determinatis dimensionibns contenta. Universale autem est per abstractionem ab ejusmodi materia, et materialibus conditionibus individuantibus. Patet ergoquod similitudo rei quœ recipitur in sensu représentât rem secundum quod est singularis, sed recepta in intellectu représentât rem secundum rationem naturse universalis... Ipsa autem natura cui accidit intentio universitatis habet duplex esse : unum quidem materiale, secundum quod est. in natura materiali, aliud autem immatcriale, secundum quod est in intellectu . Primo quidem modo non
rie, était tout ensemble un réaliste sage, qui évitait la multiplication stérile des êtres de raison, et un conceptualiste aux larges vues, qui ne pouvait s'emprisonner dans le cercle étroit des vérités palpables. Cependant on jugerait mal Dante et ses maîtres, si l'on ne voyait en eux que les continuateurs et les médiateurs des sectes philosophiques du paganisme. Sans doute le christianisme, avec l'inflexibilité de ses dogmes, et le respect qu'il professe pour la liberté des opinions humaines, donnait un critérium sûr et la faculté d'un vaste choix, deux conditions propices pour fonder un éclectisme véritable. Mais il y a plus : le vice et en même temps l'excuse de la sagesse antique était dans le doute profond qu'elle supposait. Les vérités essentielles, Dieu, le devoir, l'immortalité , ne lui parvenaient qu'à travers les débris de la tradition et les ruines de la conscience, méconnaissables, réduites à l'état de simples conjectures; il fallait donc qu'elle en fît le sujet de longues, patientes et pénibles recherches ; et ces recherches, appuyées sur un raisonnement faillible, ne conduisaient qu'à des résultats incertains. De là cette défiance d'elles-mêmes qui se trahissait dans
potestadvenîreintentio universitatis, quia per materiam individuatur. Advenit ergo universalis interitio secundum quod abstrahitur a rnateria individuali : non potest autem abstrahi a materia individuali realiter sicut platonici posuerunt. »
les plus belles doctrines, ce besoin de remettre en discussion les principes mal assurés; le temps et le génie absorbés par un petit nombre de problèmes métaphysiques et moraux ; les questions de détail et les sciences secondaires laissées dans l'oubli. Au contraire, le christianisme reproduisait ces vérités si ardemment poursuivies par les méditations des sages; il les reproduisait, non-seulement dans leur pureté primitive, mais avec une nouvelle énergie, précises, rigoureuses, immuables. Acceptées par la foi, la raison ne pouvait plus en douter sans crime ; connues de tous, nul ne songeait à les rechercher encore : il ne restait donc qu'à étudier leur mutuelle harmonie, à presser leurs développements, à reconnaître les vérités d'un ordre inférieur : la sécurité acquise sur les principes rendait à l'intelligence la liberté nécessaire pour s'occuper des applications, et la sécurité des croyances religieuses permetlait d'avancer d'un pas sûr, et sans regarder en arrière, jusque dans les plus lointains sentiers des sciences profanes. Ainsi la philosophie païenne est une philosophie d'investigation, qui se perd en d'interminables généralités dans les prolégomènes d'un système encyclopédique toujours incomplet. La philosophie chrétienne, toute de démonstration, conduisait à des recherches précises, détaillées, fécondes : en dégageant de tous les al liages de l'erreur les deux
idées capitales de Dieu et de Pâme, elle a fondé la théodicée et la psychologie ; elle a préparé des loisirs à ceux qui voudraient un jour observer la nature, des instructions à ceux qui seraient appelés à réformer les sociétés ; elle a vraiment accompli ce que Bacon nommait la grande instauration des connaissances humaines. Si donc les systèmes de l'antiquité semblèrent se continuer à quelques égards dans le dogmatisme et le mysticisme, parmi les réalistes et les conceptualistes, ce fut pour se rapprocher et se ranimer sous l'action conciliante et vivifiante de la foi nouvelle. Les dispositions générales de l'époque favorisaient ce résultat : Dante, disciple fidèle de son époque avant d'en devenir le maître, devait donc être éclectique chrétien.