Jusqu'ici nous avons vu l'influence des fem
mes chrétiennes s'exercer à l'abri de tout soupçon, dans le cercle inflexible du devoir. Elle va maintenant se montrer sous des formes moins austères, modifiée selon les besoins des circonstances, se prêtant même quelquefois aux exigences des passions humaines pour en diriger les périlleux élans.
Il est facile de reconnaître quelque chose de semblable dans les mœurs chevaleresques du moyen âge, avant qu'elles eussent dégénéré en galanterie profane. La chevalerie, à son origine, était une institution sacrée, un ordre qui obligeait ses profès à des vœux solennels, à de nombreuses observances. En retour, ils recevaient la mission des combats, ils devenaient ici-bas les ministres du Dieu fort : ils avaient à réaliser parmi les populations indomptées l'idée éternelle du bien. Tuteurs de tous les genres de faiblesse, ils protégèrent avec plus de zèle celle qui se présentait sous des traits plus touchants : la veuve dépouillée, l'épouse trahie, l'orpheline exposée aux violences d'un seigneur déloyal, l'accusée dont l'innocence réclamait un champion. Parmi ces belles clientes, souvent il s'en trouvait une qui fixait sur elle les préférences du chevalier. Mais tantôt c'était une princesse illustre vers laquelle il n'eût osé lever les yeux, tantôt une inconnue dont jamais il n'apprit le nom : alors un regard, un sourire, payaient tout le prix de ses longs services. Et ce-
pendant cette respectueuse tendresse, sentiment si délicat qu'on penserait le flétrir en l'appelant d'un autre mot, agissait puissamment sur le cœur. Sans doute il ne renouvelait pas tout entier le sang barbare qui pouvait y circuler encore, mais il en cal* mait les bouillonnements. L'orgueil militaire s'humiliait ; le métier des armes s'ennoblissait par un motif désintéressé ; les instincts sensuels se dissipaient à la voix de l'honneur, l'honneur, pudeur virile qui interdisait aux preux tout acte capable de faire rougir le front de leur dame. Ce n'était pas en vain qu'ils la proclamaient souveraine de leurs pensées : présente à leur souvenir, souvent elle les faisait triompher d'eux-mêmes, à plus forte raison de leurs ennemis. Plus d'une noble châtelaine, du fond de son oratoire, contribua de la sorte à ramener la discipline dans les camps, et peut-être la victoire sur les champs de bataille.
Mais la chevalerie pouvait aussi se considérer comme une institution publique : elle formait le premier degré de la hiérarchie féodale. A ce titre, elle n'obtint en Italie qu'une popularité douteuse. Lorsque dans plusieurs cités l'ostracisme fut prononcé contre les familles nobles, on comprit sous ce nom toutes celles qui comptaient un membre chevalier. La seule distinction personnelle où pût aspirer l'ambition des citoyens au milieu de l'égalité
commune, la seule gloire nationale qui dût rester propre à l'Italie entre tous les peuples de l'Europe, c'était celle des arts. — L'art devient aussi, pour ceux qui s'y vouent avec foi, un ministère auguste : leur mission est de rechercher, à travers le chaos de la nature déchue, les restes dispersés du dessein primordial ; de les reproduire ensuite en de nouveaux ouvrages; de saisir et d'exprimer l'idée divine du Beau. Or, entre toutes les œuvres de Dieu, il y en eut une qui sembla couronner toutes les autres, qui embellit la solitude de l'Eden, et qui ravit le premier père à son premier réveil. L'attrait merveilleux qu'il éprouva n'a pas cessé de se faire sentir dans l'âme de ses fils. Mais le vulgaire des hommes n'apprécie la beauté que par ses côtés sensibles, et ne se rapproche d'elle que par de passagères unions, d'où sortira une postérité condamnée à mourir. L'artiste, au contraire, la découvre par son côté intelligible; il aperçoit en elle le reflet du rayon d'en haut ; il la poursuit et la possède par la contemplation; et, dans son extase féconde, il engendre des productions immortelles. C'est là ce qu'on a nommé l'amour platonique : Platon en avait écrit la théorie au livre du Phèdre et du Banquet. Mais la perversité du monde païen ne permit pas l'application de ces doctrines. — La société catholique au treizième siècle présentait des condi-
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tions plus favorables. Déjà, des rives de PAdige au phare de Messine, un concert de voix poétiques s'é- . levait. Au milieu des montagnes de l'Ombrie, saint François d'Assise improvisait des hymnes où son ardente charité s'épanchait jusque sur les plus humbles créatures. Le bienheureux Jacopone de Todi composait dans sa prison des chants religieux. Hors du cloître, une liberté plus grande autorisait Guittone d'Arezzo à célébrer tour à tour la Reine des anges et les filles des hommes. Guido Cavalcanti composait la fameuse canzone qui définit la nature de l'amour, et dont la pensée toute philosophique attira l'attention des docteurs. Les rimes de Dante da Majano allaient captiver le cœur de Nina la Sicilienne, qu'il ne vit jamais. Bientôt devait se lever l'étoile de Pétrarque. — Telle fut l'époque où se place le récit qu'on va lire : c'est le début de la Vita Nuova, première œuvre de Dante, et préface peut-être de la Divine Comédie.
5. aDéjà neuf fois, depuis ma naissance, le ciel de la lumière avait accompli sa révolution sur luimême, lorsque apparut à mes yeux la glorieuse dame de mes pensées, que le commun des hommes appelait Béatrix, ne sachant quel nom lui donner digne d'elle. Depuis qu'elle était en cette vie, le ciel étoile avait parcouru de l'occident à l'orient la douzième partie d'un degré, en sorte que je la vis
au commencement de sa neuvième année et vers la fin de la mienne. — Elle m'apparut, vêtue d'une belle couleur rouge qui rehaussait encore la pudeur et la modestie empreinte sur son front : elle était parée comme il convenait à son jeune âge. — Dans ce moment, l'Esprit Vital, qui réside au plus profond du cœur, se mit à trembler en moi avec tant de force, que des pulsations violentes se faisaient sentir aux moindres veines; et il semblait qu'il se dît: c< Voici qu'un Dieu plus fort que moi vient me sou- « mettre à sa puissance. » En même temps l'Esprit Animal, qui habite au lieu où les Esprits des Sens rapportent toutes leurs perceptions, s'émut de surprise, et, s'adressant aux Esprits de la Vue : « En- « fin, leur disait-il, nous avons trouvé notre féli- « cité. » Cependant l'Esprit Naturel, qui préside aux fonctions nutritives, commençait à se lamenter en s'écriant : « Malheur à moi, car je serai souvent « troublé désormais! » Dès lors l'Amour fut le maître de mon âme ; l'image chérie ne me quitta plus; et sa présence fut si bienfaisante, qu'elle ne permit jamais à mes désirs de me soustraire aux conseils de la Raison (1). »
(1) Les expressions scientifiques, prodiguées dnns cette première page de la Vita Nnova, ne doivent point être absolument considérées comme l'étalage d'un savoir inuiile. Au contraire, il y faut connaître le sens mystérieux que le poëte attachait aux émotions de son enfance, son empressement à repousser les apparences d'une passion
À dater de ce jour, 1er mai 1274, Danle poursuit l'histoire de sa vie intérieure, et nous fait assister au développement simultané de sa conscience et de son génie. — Béatrix était pour lui un type de perfection, une chose céleste à laquelle il fallait atteindre en se dégageant du limon des affections vicieuses, en s'élevantpar l'effort soutenu d'une infatigable volonté. Encore enfant, une voix secrète le convia maintes fois à visiter la maison voisine où grandissait la jeune fille : toujours il en revint meilleur. Plus tard, à l'âge des passions, au milieu des violences d'un tempérament fougeux, au milieu
vulgaire, enfin son désir de rendre plus solennelle rentrée en scène de Béatrix. — D'un autre côté, il devient impossible de réduire celle qui porte ce nom au rôle exclusif d'une idée abstraite, en présence de tant d'indications précises. Une idée abstraite âgée de neuf ans ! La théologie sortant à peine des langes au treizième siècle de l'ère chétienne ! Boccace (Vita di Dante) a raconté l'entrevue des deux enfants, et Benvenuto d'Imola en a rappelé les principaux traits : « Quum quidam Fulcus Portinarius, honorabilis civis Florentine, de more faceret celebrari convivium Calendis maji, convocatis vicinis cum dominabus eorum, Dantcs, tune puerulus ix onnorum,sequutus patrem suum Alcligberium, qui erat unus e numéro convivarum, virlit a casu inter alias puellas puellulam filiam prœfati Fulci, œtatis vin annorum, mirse pulchritudinis, sed majoris honestatis. Qua3 subito intravit cor ejus, ita quod postea nunquam recessit ab eo donec illa vint, sive ex conforniitate complexionis et morum, sive ex singulari iniluenlia cœli. Et cum œtatc continuo multiplicataB sunt amorosa3 flammaB; ex quoDantes, totus deditus illi, quoeumqueiret pergebat, credens in oculis ejus videre summam beatitudinem. » — Folco Porlinari est inscrit parmi les bienfaiteurs de l'hôpital de Santa Maria Novella, sur une table de pierre conservée encore aujourd'hui à l'intérieur de ce bel édifice.
des exemples d'une jeunesse nombreuse, indisciplinée, et qui ne s'arrêtait pas devant l'effusion du sang, c'était assez pour lui, pour le réduire à l'impuissance du mal, pour lui rendre l'énergie du bien, c'était assez d'avoir aperçu de loin la pieuse figure de sa bien-aimée. Entourée de ses compagnes, elle se montrait à lui comme une immortelle descendue parmi les femmes d'ici-bas pour honorer leur faiblesse et protéger leur vertu. Agenouillée au pied des autels, il la voyait, ceinte de l'auréole, associée au pouvoir des bienheureux, médiatrice pour les pécheurs ; et il sentait la prière, plus confiante et plus facile, couler de ses lèvres. Mais, lorsque au retour il l'attendait sur son chemin, et qu'il recevait d'elle le bienveillant salut de la fraternité chrétienne, lui seul peut exprimer ce qu'il éprouvait alors. « Aussitôt qu'elle se montrait, une flamme soudaine de charité s'allumait en moi, qui me faisait pardonner à tous et n'avoir plus d'ennemis. Et quand elle était près de me saluer, un Esprit d'amour anéantissait pour un moment les autres Esprits sensilifs ; et ne laissant de force Jqu'à ceux de la vue : « Allez, leur disait-il, honorez votre souveraine. » Et qui eût voulu savoir quelle chose c'est qu'aimer l'aurait appris en voyant trembler tous mes membres. Puis, au moment où cette noble dame inclinait vers moi sa tête, rien ne pouvait voi-
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1er l'éblouissante clarté qui m'inondait les yeux ; je demeurais terrassé d'une intolérable béatitude... En sorte qu'en cela seul se trouvait la fin dernière de tous mes vœux; en cela seul résidait mon bonheur, un bonheur qui débordait de beaucoup la capacité de mon âme. » Au reste, cette impression était si vive et si désintéressée, que Dante pensait la voir partagée par un grand nombre, et se réjouissait qu'il en fût ainsi, ce Quand la noble dame traversait les rues de la cité, on accourait sur son passage pour la voir, ce dont je ressentais une merveilleuse joie; et ceux dont elle approchait étaient saisis d'un sentiment si honnête, qu'ils n'osaient lever les yeux. Elle, s' enveloppant de son humilité comme d'un voile, s'en allait sans paraître touchée de ce qui se faisait et se disait dans la foule. Et quand elle avait passé, plusieurs s'écriaient en se retirant : « Celle-ci « n'est point une femme, c'est un des plus beaux « anges du ciel ! — C'est une merveille, répondaient aies autres; béni soit Dieu, qui sait faire de si « admirables ouvrages ! »
Mais la volonté ne peut prendre l'essor sans ravir l'entendement avec elle : les affections ne sauraient s'ennoblir sans que les idées s'enrichissent, et l'ivresse de l'entendement, la plénitude des idées, se manifestent par la fécondité de la parole. Aussi le charme puissant qui dominait l'esprit de Dante ne
le retint point dans une aveugle captivité. Le souvenir de Béatrix éclairait ses veilles, encourageait ses travaux, et ne bannissait pas de sa mémoire les doctes leçons de Brunetto Latini. Il tenait de celui-ci les éléments des sciences et des arts; il recevait de celle-là l'inspiration qui les rapproche et les anime. Entre le grave secrétaire de la république et la douce fille de Portinari, le prédestiné jeune homme prenait sans peine le chemin de la gloire. — A dixhuit ans, lebesoin de communiquer à un petit nombre d'amis ses secrètes émotions lui dicta ses premiers vers, qui furent bientôt suivis d'une longue série de sonnets, decanzoni, de sirventesetde ballades; effusion toujours plus vive de son chaste amour, révélation toujours plus éclatante de son avenir poétique. C'était d'abord des énigmes et des jeux de mots, des songes bizarres dont il fallait deviner le sens ; soixante noms réunis en une seule pièce, afin d'y placer sans le trahir le nom préféré ; des espérances sans but et des alarmes sans motifs. C'était l'enfantine gaucherie d'une passion naissante et d'un novice écrivain. Bientôt la crainte des interprétations profanes se joint à l'impatience d'être compris : alors viennent des allusions voilées, mais non couvertes; des circonstances adroitement saisies; des accents joyeux, d'harmonieux soupirs, pour toutes les joies, pour toutes les douleurs de la personne
aimée ; des confidences préparées de loin, à demi contenues. La pensée et l'expression s'épurent, elles ont acquis une grâce, une délicatesse virginales. Enfin, ce sentiment, naguère si timide, éprouvé maintenant par l'expérience et par la réflexion, sûr de sa légitimité, va braver le grand jour. À celle qu'il honora si longtemps d'un culte secret, Dante veut préparer un triomphe public, et dès ce moment rien ne lui coûte, ni la hardiesse des plans, ni le luxe des figures, ni le contraste des couleurs, ni la sévérité du rhythme. On reconnaît le génie viril à qui la capricieuse langue d'Italie doit obéir, à qui « la terre et le ciel prêteront la main. » Le fragment qui suit marque, pour ainsi dire, la transition de la seconde à la troisième manière, le moment peutêtre le plus digne d'intérêt dans l'histoire du poëte. — a Femmes qui avez l'intelligence de l'amour, je veux avec vous discourir de ma noble dame, non pour épuiser ses louanges inépuisables, mais pour soulager un peu mon cœur. Car, en songeant à ses vertus, je me sens si doucement touché, que si le courage ne venait à me faillir, je ferais s'éprendre d'amour mes auditeurs ravis. — Un ange s'est adressé à la Sagesse divine : « Seigneur, a-t-il dit, « on voit au monde une vivante merveille, une âme « dont l'éclat resplendit jusqu'à nous; c'est la « seule beauté qui manque au ciel. Il vous la de-
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« mande, Seigneur, et tous les saints la réclament a à grands cris. » La Miséricorde cependant parle en ma faveur, et Dieu, qui sait bien quelle âme on lui demande, répond en ces mots : « Souffrez, mes « bien-aimés, que votre sœur reste encore selon la « mesure de mon vouloir sur la terre, où elle con- « sole un homme qui s'attend à la perdre, et qui, a un jour, ira dire aux damnés de l'Enfer : J'ai vu « l'espoir des bienheureux. » — Ainsi la noble dame fait Y envie des cieux. Je dirai maintenant la puissance qu'elle exerce parmi les mortels. Quand elle passe par les chemins, l'amour qui la précède glace les cœurs vulgaires et détruit les pensées perverses ; et quiconque s'arrêterait pour la voir deviendrait une noble créature, ou mourrait à ses pieds. Et si elle rencontre un homme digne de la contempler, elle lui fait éprouver son pouvoir ; car son regard donne la paix, humilie l'orgueil, fait oublier les offenses, Enfin Dieu, pour comble de grâces, lui a départi un dernier privilège : celui qui s'entretint une fois avec elle, celui-là ne saurait faire une mauvaise fin. »
Or les tristes pressentiments qui se mêlaient à ces transports devaient bientôt se justifier, « Le Seigneur appela à lui cette jeune sainte ; il voulut la faire briller dans la gloire, sous les enseignes de l'auguste reine Marie? dont elle avait toujours vé-
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néré le nom. » Béatrix mourut le neuvième jour de juin, Tan du Christ 1292. Comment dire alors quelle fut la douleur du poëte lorsque, dans Fégarement de ses pensées, il écrivait à tous les princes de P univers pour leur notifier cette perte comme un présage qui menaçait l'avenir du monde, lorsque ses yeux intarissables paraissaient n'être plus que « deux désirs de pleurer? » — Toutefois, après que le temps eut dissipé les sombres souvenirs du lit de mort et du sépulcre, et que les appareils de deuil se furent évanouis, celle que Dante avait aimée revint dans sa mémoire, radieuse, immortelle, plus belle que jamais, plus que jamais puissante ; elle vécut pour lui d'une seconde vie, elle lui ramena la lumière et l'inspiration (1). Dès ce moment recommencèrent les chants interrompus: tantôt elle y fut célébrée abandonnant sans regret l'exil d'ici-bas, pour aller au séjour de la paix éternelle; tantôt c'était l'anniversaire du jour où elle fut placée aux côtés de la Vierge dans la région des cieux habitée par les humbles ; d'autres fois elle s'était laissé voir aux dernières hauteurs de TEmpyrée, recevant des honneurs sans exemple (2).
(1) Convito, n, 2 : Quella Béatrice Leate che vive in cielo con gli angioli, e in terra colla mia anima.
(2) Voyez la eanzone : « Gli occhi dolenti, » et les sonnets ; « Kra venuta. » — « Oltre la Spera. »
Mais ces préludes fugitifs annonçaient une œuvre plus grande : une apparition merveilleuse en suggéra le dessein; c'est par là que finit la VitaNuova. a Après avoir écrit les vers qui viennent d'être cités, je fus visité d'une admirable vision, en laquelle je contemplai de telles choses, que je formai le propos de ne plus parler de cette femme bénie, jusqu'à l'heure où je pourrais parler dignement; maintenant je fais les efforts qui sont en moi pour accomplir mon vœu : elle le sait. Si donc il plaît à Celui pour qui et par qui vivent toutes les créatures de m'accorder quelques années encore, j'espère dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d'aucune autre; et quand ma tâche sera remplie, plaise, au Seigneur de faire que mon âme puisse aller jouir de la gloire de ma bien-aimée, de la bienheureuse Béatrix, qui voit la face de Dieu, béni dans tous les siècles (1) ! » De cette simple exposition résultent sans doute l'existence historique de Béatrix, et la pureté de l'amour qu'elle inspira ; maison y voit aussi commencer pour elle une nouvelle et toute poétique destinée, on aperçoit les premières lueurs de son apothéose. La vision va s'expliquer, et l'on verra ce que pouvait l'art aidé du Christianisme pour glorifier la nature humaine.
(1) Vita Nuova. Les pages qui précèdent n'en sont qu'une courte mais fidèle analyse.
1. C'est ici le lieu de remonter à l'origine du symbolisme chrétien, dont nous avons déjà signalé plusieurs fois les traces (1). — La philosophie ancienne avait touché, sans le résoudre, un difficile problème : c'était de concilier et de réunir les deux principes delà connaissance et de l'existence; l'idéal et le réel. Les platoniciens reconnaissaient les idées, mais ils se perdaient en inutiles efforts pour leur donner une vie indépendante : ils furent conduits à diviniser les abstractions qu'ils avaient rêvées : de là le paganisme de Plotin et de Proclus. Les péripatéticiens s'arrêtaient à l'étude des réalités ; mais ils s'épuisaient en vains labeurs pour les ramener à des catégories qui n'avaient qu'une valeur logique et souvent arbitraire : ils laissaient la science ouverte au matérialisme. La théologie des Pères décida la question à la lumière de la foi, en laissant subsister quelques difficultés philosophiques, dont plus tard les écoles devaient s'emparer. Elle montra le réel et l'idéal confondus d'abord dans l'Unité première, et se retrouvant ensuite unis à tous les degrés de la création, à toutes les phases de l'histoire. — En effet, le Verbe éternel est la parole que Dieu se
(1) Voyez ci-dessus, première partie, chap. iv.
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parle à lui-même, l'image qu'il engendre, l'idée infinie qu'il conçoit ; il est en même temps une réalité distincte, une personne divine. Ce que le Verbeest en soi, il le réfléchit dans ses œuvres. Ainsi, tous les êtres créés ont une substance qui leur est propre, une essence incommunicable ; on ne saurait les réduire, comme fait le panthéisme oriental, à n'être que des fantômes et des ombres : et cependant on lit dans leurs formes visibles les pensées invisibles de leur auteur ; la nature est un langage vivant. De même, les Écritures inspirées contiennent des enseignements figurés par des actes, des vérités personnifiées sous des noms d'hommes ; la révélation tout entière se développe dans une série d'événements qui sont des signes. De là ce système d'interprétation, qui de la Synagogue descendit dans l'Église, de saint Paul à saint Augustin, et de saint Augustin à saint Thomas, et qui toujours reconnut aux livres saints deux sens, l'un littéral, et l'autre mystique (1). Le sens mystique se subdivisait encore suivant qu'il se rapportait à l'avènement du Christ, à la vie future, aux divers états de l'âme dans sa condition présente. Les philosophes du moyen
(1) S. Paul, I Corinth., x; Galat., iv ; Hebr., x. — S. Pierre, I, 3. — Origène, de Principiis, 4. — S. Jérôme, in Oseam, 2. — Cassien, Collât., 14, 4. — S. Augustin, de Utilitate credendi, 3. — S. Eucher, Liber formalarum. — S. Thomas, Summa, pars q. 1, art. 10; Quodlibeta, 7, art. 16.
âge rencontraient donc à chaque page de la Bible des types pour fixer, pour peindre, pour animer leurs conceptions les plus abstraites ; on en trouve un remarquable exemple dans le traité de Richard de Saint-Yictor, de Prxparatione ad contemplation nern, où la famille de Jacob sert d'emblème à la famille des facultés humaines. Rachel et Lia y jouent le rôle de l'intelligence et de la volonté; les deux fils de Rachel, Joseph et Benjamin, sont pris à leur tour pour les deux opérations principales de l'intelligence, savoir, la science et la contemplation ; et l'on ne saurait croire avec quelle subtilité et avec quel charme le rapprochement se poursuit jusqu'à ses derniers termes (1).
Cette double fonction historique et allégorique, qu'on attribuait aux personnages de l'Ancien Testament, convenait mieux encore aux saints de la loi nouvelle. Un saint, aux yeux de la foi, est un grand homme, c'est-à-dire qu'il reproduit éminemment dans sa personne quelqu'un des attributs les plus excellents de l'humanité : il a banni de lui-même les affections, les passions égoïstes, pour y laisser place à ces choses qui sont de tous les (emps et de tous les lieux, la justice, la charité, la sagesse. En
(1) Ainsi, dans l'extase contemplative, l'intelligence s'évanouit : c'est Rachel qui meurt en donnant le jour à Benjamin. De Pr^nr aliène animée ad contemplationeru, cap. uv.
lui, le moi s'efface devant l'idée morale, au culte de laquelle il s'est voué ; il en devient l'exemple, et par conséquent le type. — Mais les justes du ciel ne sont pas seulement des types immobiles livrés à l'admiration de la terre, ils interviennent dans ses destinées au moyen d'une puissance mystérieuse qui se nomme le Patronage. Le patronage ne se borne point à une simple relation individuelle déterminée par un nom de baptême, capricieusement choisi ; il s'exerce sur des proportions plus vastes, selon des lois plus certaines. Les familles, les cités, les royaumes, ont de glorieux médiateurs, qui leur appartinrent par le sang ou qu'adopta la reconnaissance ; longtemps les ordres de l'État, les compagnies savantes, les corporations d'artisans, célébrèrent avec amour ceux qui avaient sanctifié leurs travaux. Toutes les conditions et tous les âges conservent encore leurs intercesseurs privilégiés. Il y a des lieux qu'une mémoire vénérée protège : tous les jours de l'année sont placés sous une invocation qui les consacre. Les Saints se partagent aussi l'empire de la conscience : les uns s'intéressent aux vertus qu'ils chérirent davantage, les autres compatissent aux faiblesses dont ils ne furent pas toujours exempts ; il y a des consolateurs pour toutes les afflictions, des gardiens pour tous les périls ; il y a de pieux auspices pour chaque genre d'études,
pour chaque entreprise du génie (1). En sorte que ces élus de Dieu représentent toutes les conditions de la nature humaine ; ils les représentent, non plus à la faveur d'une simple association d'idées, mais en vertu d'un pouvoir spécial qui fait partie de leur gloire et de leur bonheur. Il serait long de faire connaître les belles harmonies qui suggérèrent le choix des saints patrons les plus chers à la piété catholique. Il suffit de citer saint Louis, devenu l'image de la royauté chrétienne; saint Joseph, honorant la pauvreté laborieuse; Jean-Baptisle, exprimant l'innocence, et Madeleine le repentir ; le dessin et la musique glorifiés sous le nom de saint Luc et de sainte Cécile ; sainte Catherine enfin, appelée à personnifier la philosophie. C'était sans doute une gracieuse pensée qui avait fait préférer pour ce ministère, entre tant d'illustres docteurs, la vierge martyre. On avait cru adoucir la rudesse des scolastiques, dompter leur orgueil , affermir leur foi, en leur donnant pour patronne une jeune fille, une jeune fille d'Alexandrie, qui avait confondu la science des sophistes païens, et qui, après avoir défendu l'Evangile dans le Musée, l'avait eon~ fessé sur le bûcher du supplice.
(1) Voyez le dernier chapitre de Y Histoire de sainte Elisabeth* par M. le comte de Montalembert.
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Ainsi, dans la théologie chaque chose a sa valeur objective et sa valeur représentative ; tout est positif et tout est figuratif; les réalités et les idées se rencontrent sur tous les points, et ce rapprochement constitue le symbolisme (1). — Or il est aisé de pressentir quels secours y trouveront les arts. En effet, le sort des arts dépend tout entier du problème indiqué ci-dessus. S'ils s'abandonnent à la poursuite d'un modèle idéal sans existence ici-bas, ils dégénéreront en procédés mathématiques, en règles superstitieuses, dont l'application ne produira que des beautés mensongères. S'ils se livrent à l'imi-
(1) De là résulte, selon nous, l' illégitimité de deux méthodes historiques opposées, et qui réunissent de nombreux partisans. L'une, s'attachant au sens littéral des livres, au caractère commemoratif des monuments, refuse d'y reconnaître une signification ultérieure; ses adhérents argumentent de la réalité contre le symbole : les Évhéméristes de tous les temps raisonnèrent ainsi. L'autre saisit le côté poétique des traditions, la portée morale des œuvres d'art; elle interprète les mythes astronomiques et les dogmes religieux enveloppés dans les récits du monde ancien ; mais elle leur conteste en retour leur valeur positive : ceux qui l'adoptent argumentent du symbole contre la réalité ; et telle est, par exemple, toute la polémique de Strauss contre le christianisme. — Or l'une et l'autre de ces méthodes commencent par un cercle vicieux, puisque ces deux éléments dont elles supposent l'incompatibilité, savoir l'idéal et le réel, forment au contraire, par leur réunion, l'essence même du symbolisme véritable. L'intelligence robuste des hommes d'autrefois comportait sans difficulté la présence de deux conceptions sous un môme signe. Nos habitudes analytiques nous permettent à peine de saisir l'une ou l'autre : pareils à ces héros dégénérés de l'Iliade, qui déjà ne soulevaient plus qu'avec effort la moitié des lourds rochers dont se jouaient leurs pères.
BËATRIX. 435
tation complète des objets réels, ils s'égareront dans le désordre de la nature, ils en justifieront les difformités par de capricieuses théories, dont le résultat sera la réhabilitation de la laideur. Il faut qu'ils sachent reconnaître les types éternels du beau parmi la multitude vivante des créatures, et recomposer d'après ses empreintes imparfaites les caractères du sceau divin : il faut qu'ils fassent luire l'esprit sous les voiles de la matière, et la pensée descendre rayonnante au milieu du tableau. Le symbolisme chrétien leur en révèle le secret ; il fait plus, il leur fournit un admirable sujet d'exercice. — Dès les premiers siècles, la peinture, conviée à consoler la tristesse des catacombes, emprunte à l'Ecriture sainte, pour les reproduire avec une pieuse prodigalité, des images de résignation et d'espérance. Noé dans l'arche, sur les eaux déchaînées, signifie la foi sûre de son avenir au milieu du déluge sanglant des persécutions ; Job, sur le fumier, prêche la patience; Daniel, parmi les lions, est l'homme de désirs domptant par la prière les puissances du mal ; Élie, enlevé sur le char de feu, annonce le triomphe des marlyrs. La multiplication des pains, la Samaritaine au puils, la guérison des paralytiques et des aveugles, prophétisent la propagation de la parole sainte, la guérison des Gentils, la renaissance intellectuelle et morale de l'uni-
vers (1). Onze cents ans après, quand l'Église célèbre sa victoire aux lieux où jadis elle pleura sa captivité, les arts rassemblés dans Rome y exécutent ces décorations monumentales qui y font comme une fête sans fin. Alors, dans le palais des successeurs de saint Pierre, Raphaël trace une suite d'admirables peintures qui résument en quelques pages la grande thèse de la papauté, celte thèse si longtemps débattue, mainlenant triomphante, bientôt livrée par Luther à de nouvelles disputes. La Délivrance du prince des apôtres, le Châtiment d'IIéliodore, Léon le Grand arrêtant les armes des Huns, le Miracle de Bolsena, sont autant de chapitres magnifiques où l'on établit la mission divine du souverain pontificat, la sainteté de son caractère, la force invincible de son action, l'infaillibilité de ses plus mystérieux enseignements. On voit toutes les sciences et tous les arts mis à son service dans l'admirable contraste de l'École d'Athènes et de la Dispute du Saint-Sacrement, de Justinienet de Grégoire IX. Toutes les notions abstraites se réalisent : la philosophie est figurée par ses plus nobles disciples, la jurisprudence par ses législateurs, la théologie par ses confesseurs et ses Pères ; — je me trompe, la
(1) Voyez Bosio, cTÂgîncourt, et Cours d'hiéroglyphique chrétienne, par M. Cyprien Robert, dans Y Université catholique, tom. VII, page 198.
théologie s'y voit peinte aussi sous les traits d'une femme. Mais celle femme, qu'on peut aisément reconnaître au costume dont elle est revêtue, c'est celle même que nous allons retrouver dans la vision de Dante; c'est Béatrix (1).
2. La vision de Dante, soit qu'elle ait vraiment rempli quelqu'une de ses douloureuses nuits, soit qu'elle fût l'ouvrage de son caprice poétique, lui avait sans doute dévoilé d'étranges merveilles, puisqu'il prenait en pitié ses premiers chants, et qu'il annonçait pour l'avenir des fictions sans exemple jusqu'alors. Cependant, plus d'une fois il avait représenté Béatrix au milieu des splendeurs du paradis : c'est d'ailleurs une illusion facile et douce de faire un triomphe dans le ciel à ceux dont nous portons le deuil ici-bas. Les poètes surtout ne furent jamais avares d'honneurs divins; ils consacrèrent jadis la chevelure de Bérénice, ils ont depuis canonisé bien des mémoires suspectes. 11 fallait donc que dans cette dernière apparition la vierge floren tine se fût montrée avec des attributs nouveaux qui la distinguassent de la foule des saintes : c'était trop peu pour elle de la palme et de la couronne
(1) On peut découvrir aussi dans les Chambres de Raphaël de fréquentes allusions aux événements contemporains; mais elles ne sont pas incompatibles avec les intentions plus graves que nous avons indiquées.
accoutumées ; elle devait avoir un rang élevé dans la hiérarchie des élus, une large part à cet empire qui leur est donné sur toutes les choses terrestres. — Or on a vu que la piété du moyen âge se plaisait à choisir les plus gracieuses figures pour les rôles les plus austères, on a vu ce qu'elle avait fait de Benjamin et de sainte Catherine. Dante n'était pas étranger à cette tendance des esprits de son temps, si du moins il est permis d'en juger par quelques passages du Convito (II, 2, 15), où il commente la canzone : Voi ciïintendendo il terzo ciel movete. Au sens littéral, il confesse naïvement qu'après la mort de sa bien-aimée la vue journalière de ses larmes parut toucher une jeune voisine, dont la compassion ne fut pas sans charme pour lui, ni peut-être sans péril. Au sens allégorique, ce fut la philosophie qui seule consola le veuvage de sa jeunesse. Et il imaginait, dit-il, la philosophie faite comme une noble dame au miséricordieux visage; les démonstrations dont elle s'illumine étaient des regards, et la persuasion qu'elle porte en ses discours, un sourire enchanteur (III, 15). Si donc son imagination, assurément complaisante, en était venue à confondre la première des sciences humaines avec la belle inconnue qui avait pris une place subalterne et passagère dans ses pensées, que restaitil pour celle qui occupa toujours « la citadelle de
son âme? » que restait-il en poursuivant jusqu'au bout, sinon de l'assimiler à la science divine? « — Plusieurs circonstances réunies donnaient quelque prestige à ce rapprochement. Avec un peu de superstition (et quoi de plus superstitieux que l'amour), il était facile de trouver dans le personnage de Béatrix bien des mystères. Il y avait d'abord le mystère des nombres. Dante l'avait connue à neuf ans, chantée à dix-huit, perdue à vingt-sept; et comme quelques mois seulement séparaient leurs deux âges, le fait avait une double valeur. Partout se rencontrait le nombre neuf : au besoin, un peu de collusion aidait à la coïncidence (1). Mais neuf est le carré de trois; trois est le nombre des personnes divines. La destinée à laquelle ce nombre présida semblait donc une manifestation singulière de l'auguste Trinité. Il y avait ensuite le mystère du nom, considération importante à cette époque, et que les hagiographes négligent rarement. Béatrix « signifie celle qui donne le bonheur. » Or le bonheur souverain, vainement cherché par toutes les écoles de la sagesse antique, ne se découvre qu\à la lumière de la doctrine sainte, descendue après qua-
(1) Ainsi dans le Sirvente aux soixante noms propres, dont il a été parlé plus haut, celui de Béatrix avait dû se placer le neuvième. Ainsi le mois de juin, qui fut le mois de sa mort, était le neuvième de Tannée judaïque. Voyez la Vita Nuova, passim.
tre mille ans pour régénérer la terre. Il y avait enfin le mystère de cet ascendant obtenu sans effort sur l'esprit et le cœur du poëte, sur ses éludes et sur ses mœurs. C'était pour lui comme une image de la religion, qui est à la fois ardeur et lumière, qui tout ensemble éclaire et purifie. Le pouvoir bienfaisant de Béatrix, dont il avait fait l'heureuse expérience, qu'il avait cru voir agir sur tous ceux parmi lesquels elle vécut, consacré maintenant par la mort, lui semblait devoir s'exercer dans un cercle plus vaste, et se changer en un véritable patronage, Et l'on conçoit dès lors que, prenant au sérieux les analogies qui viennent d'être indiquées, il avait fait de la mystérieuse fille de Portinari la patronne et par conséquent la figure de la théologie.
Ces conjectures se vérifient, et la vision merveilleuse semble se retrouver aux cinq derniers chants du Purgatoire. Là se déroule une scène que nous avons décrite, et dont il suffit de reprendre les traite principaux. — A la suite des vingt-quatre vieillards de rAncien Testament, au milieu des quatre évangélistes, représentés par les quatre animaux, un griffon, emblème du Christ, traîne le char de l'Église : les autres écrivains du Nouveau Teslament le suivent, les sept Yertus complètent le cortège. Sur ce char, une vierge apparaît; elle se nomme elle-même : elle est bien Béatrix; elle est bien celle
de la Vita Nuova, dont elle rappelle les plus vivants souvenirs; relie qui revêtit jadis des membres si beaux pour les changer bientôt contre une beauté idéale, incorruptible (1). — Mais ne peut-on pas découvrir en elle quelque chose de plus, lorsqu'on la voit ceinte de l'olivier de la sagesse, portant le voile blanc delà foi, le manteau vert de l'espérance, la tunique ardente de la charité; lorsque dans ses yeux se réfléchissent tour à tour les deux formes du griffon ; lorsque les Vertus cardinales lui sont données pour avant - courrières , et que les Vertus théologales seules permettent de la contempler en face ; lorsque enfin les vieillards inspirés célèbrent ses louanges, et que l'un d'eux la salue trois fois de ces paroles : Veni, sponsa de Libano? Sans doute, il est peu téméraire de reconnaître à ces signes la science qui enseigne à aimer, à se confier, à croire; dont tous les renseignements ramènent à l'idée du Christ, considéré tour à tour dans chacune de ses deux natures. Avant qu'elle vînt des cieux, les vertus humaines lui avaient préparé la voie ; les vertus surnaturelles qu'elle en fit descendre l'accompagnent, et permettent de sonder les profondeurs de
(1) Piirgatorio, xxx, 25. « Ben, ben son Béatrice. » — Ibid., 39. « Questi fu t;il nella sua Vita Nuova. » Ne peul-on pas soupçonner ici l'intention de rattacher la Divine Comédie à cet opuscule où le germe en fut déposé?
ses doctrines. C'est elle que révèlent les écrits des prophètes et des apôtres ; c'est elle, suivant l'interprétation de Dante, qui est la mystique épouse de Salomon (1). Puis le drame sacré continue : le cortège se divise; la vierge demeure seule à la garde du char, menacé tour à tour par l'aigle, le renard et le dragon : elle met en fuite le second de ces ennemis allégoriques. Elle est devenue actrice dans l'histoire de l'Eglise, gardienne de la tradition, victorieuse de l'erreur. La jeune fille de Florence disparaît au milieu d'un rôle qui ne peut plus êlre que celui de la théologie. La réalité se transfigure dans le symbole (2).
Or voilà sans contredit ce que nul poëte plus ancien n'avait rêvé, ce que Dante lui-même n'avait pas encore entrevu dans ses premières extases ; voilà probablement l'apparition dont il se réservait le secret quelques années encore, pour la livrer un jour, embellie de tous les charmes de la poésie, à l'éton-
(1) Convito, il, 15. Di costei (la divina scienza) dice Salomone : « Sessanta sono le regine, e ottanta Tamiche concubine, e délie ancelle adolescenti non è numéro : una è la colomba mia, e la perfetta mia. » Tutte scienze cbiama regine e drude e ancelle ; e questa cbiama colomba, perché è senza macola di lite; e questa cbiama perfetta, percbè perfetta mente ne fa il vero vedere, nel quale si cbeta Tanima nostra.
(2) Vo\ez ci-dessus, page 48. Cette interprétation est aussi celle de M. Vilïemain, Cours de littérature, tableau de la littérature au moyen âge, pages 378, 382.
BÊATRÏX. 443
nemeni de la postérité. — D'un autre côté, si Ton considère l'espace que cette étrange scène tient dans le poëme, on remarquera qu'elle en occupe à peu près le centre, et y remplit une étendue que les plus intéressants épisodes, ceux de Francesca, d'Ugolin, ceux de saint Dominique, de saint François, de Cacciaguida, sont loin d'égaler : observation minutieuse, mais non sans valeur quand il s'agit d'un ouvrage d'aussi savante structure, d'aussi rigoureuses proportions. Là est aussi l'apogée, pour ainsi dire, du rôle principal. La triomphatrice du Purgatoire, pressentie de loin au milieu des horreurs de l'Enfer, s'efface un peu dans les clartés du Paradis ; Virgile la supplée au commencement du voyage; à la fin, saint Bernard la remplace. C'est dans cette halte intermédiaire qu'elle brille d'un éclat sans ombre et sans emprunt, qu'elle-même se pose en reine, que pour elle seule se réunissent tous les hommages, que les plus imposantes images du Christianisme sont rassemblées à ses pieds. L'Apothéose de Béatrix semble donc le thème primitif de la Divine Comédie (1). — Ainsi cette œuvre ma-
(1) On croit avoir assez prouvé précédemment que, dans le cours du poème, Béatrix continue de soutenir son caractère symbolique : elle va dogmatisant, à travers tous les cieux du Paradis ; dès les premiers chants de l'Enfer, Virgile l'interpelle en ces termes expressifs : « Vous par qui Yespèce humaine pénètre au delà des choses sublunaires. » Elle est aussi « la louange de Dieu, la lumière
gnifique aurait subi la loi qui pèse sur toutes les œuvres humaines; elle aurait été enfantée dans la douleur, pour croître cnsuile sous la sueur du front. La première inspiration serait venue de l'amour. Mais comme, sous les traits qui lui étaient chers, le poëte chrétien savait reconnaître le reflet de la pensée créatrice ; comme pour lui, plus encore que pour Platon, le beau était la splendeur du vrai, il confondit dans un même culte, il devait confondre dans une même glorification l'amour et la science. Plus tard, quand, précipité dans les luttes civiles, il se fut mis au service de l'idée du bien; quand il eut vu cette notion sainte outragée, dénaturée par la perversité des factions, il entreprit de la venger par la parole, et dans l'épopée de l'amour et de la science, il fit une place à la justice. Ces trois grandes lumières du monde moral, la justice, la science et l'amour, illuminent les trois parties du poëme; elles forment comme la triple auréole que Dante voulut mettre sur la tête de sa bien-aimée. Obscure enfant des bords de TÀrno, à peine connue de ses concitoyens, sitôt oubliée dans sa tombe précoce, il avait promis de la faire à jamais célèbre. Il accomplit son vœu ; et si l'épître qu'il écrivit pour elle aux princes de l'époque ne parvint pas à son
qui s'interpose entre l'intelligence et la vérité. » — Sont-ce là les attributs d'une jeune femme de vingt-six ans?
adresse, la Divine Comédie est allée plus loin ; lenom de Béatrix a pénétré en tous les lieux où la douce langue d'Italie n'est pas étrangère, il se répétera dans tous les temps qui n'auront pas perdu l'héritage de la littérature chrétienne. — Devant cette puissance miraculeuse du génie, qui départ à son gré la vie et l'immortalité, on admire, et Ton se demande : Quand l'art sait ainsi couronner ses élus, que fera donc Dieu pour les siens?
3. Il nous reste à proposer quelques explications sur deux autres personnages qui, dès le début de l'Enfer, interviennent dans l'action du poëme, disparaissent ensuite, et toujours semblent fuir devant les recherches des commentateurs. — Béatrix charge Virgile de secourir Dante égaré dans la forêt. Voici comment elle s'exprime : « Il est au ciel une noble « dame... dont la compassion lléchit la rigueur des « jugements divins; elle s'est adressée à Lucie, et « lui a fait celte demande : « L'heure est arrivée « où celui qui t'est fidèle a besoin de toi ; je le rc- « commande à les soins. » Lucie, l'ennemie des a cœurs durs, s'est levée ; elle est venue au lieu où c< j'étais assise, auprès de l'antique Bachel : Que ce lardes-tu, dit-elle, de sauver celui qui t'aima « tant ?... A ces mots, je descendis de mon siège « glorieux pour solliciter le secours de ta parole. . . » Et Virgile, a son tour, encourageant le poëte effrayé
à franchir le seuil du monde invisible : ce Pourquoi c< donc, ajoute-t-il, manquerais-tu de hardiesse et « de confiance, quand trois femmes bénies s'oc- « cupent de toi dans la cour des cieux? »
Tre donne benedette
Curan di te nella corte del cielo (1),
De ces femmes bénies, la troisième seule nous est connue : nous avons à deviner les deux autres.
Et d'abord Lucie revient au Purgatoire : elle prend dans ses bras le poëte endormi, et le porte à l'entrée de la voie Douloureuse, Il la rencontre encore au terme du voyage, au premier cercle du radieux amphithéâtre de l'Empyrée, auprès de saint Jean-Baptiste et de sainte Anne (2). En elle donc il a voulu peindre une figure vivante, une fille des hommes, pareille aux autres bienheureux dont il lui fait partager la félicité ; une sainte à laquelle sa reconnaissance rapportait sans doute quelque singulière faveur. Or, Giacopo di Dante, autorité décisive en matière biographique, nous apprend que son illustre père professait une dévotion favorite pour sainte Lucie, vierge martyre de Syracuse (5). Inscrite au
(1) Jnferno, n, passim.
(2) PurgatoriOy ix, 17; Paradiso, xxxn, 46.
(3) Giacopo di Dante, Commentaire manuscrit, « Beata Lncia, la quale egli ebbe in somma divozione. »
canon de la messe dans la liturgie romaine, elle recevait depuis longtemps en Italie des hommages solennels ; des églises s'élevaient sous son invocation dans toutes les grandes cités, sa fête était chômée, et son nom resta populaire jusqu'au temps où de nouveaux noms, qu'un souvenir plus récent rendait plus aimés, obscurcirent un peu les anciens. Des miracles multipliés attestaient sa puissance : un des plus célèbres se fit à Vérone en 1508, époque à laquelle plusieurs fixent dans cette ville le séjour du proscrit florentin. — Mais sa piété avait d'autres motifs dans les pieuses croyances et jusque dans les erreurs de ses contemporains. On racontait de sainte Lucie l'action héroïque d'une autre chrétienne qui, pressée par la lubricité d'un magistrat romain, s'arracha les yeux, et les envoya dans une coupe d'or à son persécuteur : on la représentait tenant encore la coupe dépositaire de son sacrifice. D'un autre côté, une touchante habitude conduisait les hommes d'alors, pour chaque genre de douleurs aux autels des martyrs qui en avaient fait l'épreuve méritoire. Sainte Lucie fut donc invoquée par tous ceux qui avaient les yeux malades (1). Dès lors, par une transition facile, elle en vint à être considérée comme la dispensatrice du jour spirituel, qui dis-
(1) Cajetan, Vitx SS. Siculorum, actasanctse Lucia) Syracusanrr martyris. Baillet, Vie des Saints.
sipe les doutes de l'entendement et les ténèbres de la conscience. La Légende Dorée, qui aime les étymologies mystiques, ne laisse pas échapper celle-ci : Lucia a luce; Lucia quasi luch via (1). Dante, dont l'intelligence aspirait avec tant d'ardeur aux clartés élernelles de la vérité; dont la vue, épuisée par la lecture et par les larmes après la mort de sa bien-aimée, avait subi une longue et dangereuse altération (2), avait deux raisons dévouer sa confiance à la vierge illuminatrice. Il s'agenouillait devant ses images avec le théologien du cloître et l'aveugle du chemin. Exaucé, il suspendit son offrande votive, non dans une chapelle obscure, mais dans l'édifice poétique élevé par son génie.
Il resie à reconnaître Celle à qui Lucie elle-même obéit, à qui seule appartient l'initiative du miraculeux pèlerinage. Nous ne saurions parlager le sentiment général des interprètes, qui n'aperçoivent ici que la Clémence divine ou la grâce prévenante : une allégorie sans réalité ne pourrait se lier dans une même fiction avec deux figures historiques. Nous soupçonnons même que l'inconnue doit se retrouver, comme ses deux compagnes, vers la fin du Paradis : ainsi l'exige la symétrique ordonnance de la fable. Mais quelle est au cieux la noble dame,
(1) Jacob, de Voragine, Legenda aurea, de vîta sanctre Lucia?,
(2) Convilo, m, 9* Vita Nuova in fine.
qu'il n'est pas besoin de nommer, dont l'intercession fléchit l'immuable juge; dont les ordres font lever de leurs sièges Lucie et Béatrix? Qui sera-ce, sinon celle qui s'appela Notre-Dame dans la vieille langue des nations chrétiennes? C'est elle, c'est la sainte Vierge que le poëte voit siéger en souveraine à la première place de la bienheureuse cour ; il voit les anges faire pleuvoir sur elle toutes les allégresses de l'éternité; dans sa face auguste il contemple, plus éclatante que jamais, la ressemblance divine : il lui adresse la sublime prière qui commence son dernier chant. — Il ne se cache point de sa dévotion pour celle qu'il invoque matin et soir :
11 nome del bel fior, ch' io sempre invoco E mane e sera (1).
Il veut que cette figure aimée se retrouve à l'entrée et au terme de son poëme, comme on la trouvait au seuil et au sommet de tous les édifices religieux du moyen âge.
Toutefois, on comprend mieux le rôle poétique prêté à la Vierge Marie, lorsqu'on la trouve désignée à plusieurs reprises dans la Vita Nuova, comme l'objet du pieux amour de Béatrix, comme le modèle de ses vertus, comme sa patronne de prédilection. Pour elle, Marie avait été ce que Lucie était
(1) Paradiso, xxiii, 30,
pour Dante (1). Lui-même semble lever les derniers doutes à cet égard dans un fragment philosophique jusqu'ici peu remarqué. Il entreprend d'expliquer la révolution annuelle du soleil ; et, afin de donner à ses hypothèses une forme plus saisissable, il imagine aux pôles du globe terrestre deux villes dont les habitants deviennent les spectateurs des phénomènes supposés. Mais au lieu d'indiquer ces deux points par un signe algébrique, à la manière des astronomes de nos jours, il appelle Marie la cité assise au pôle nord, sous l'étoile qui ne se couche pas; et Lucie la cité du pôle sud. Puis, par le jeu de la discussion, Marie en trois pages revient neuf fois (toujours le nombre mystérieux), et six fois seulement reparaît Lucie (2). Ces mots préférés,
(1) Vita Nuova. Ainsi, l'une des plus intéressantes scènes racontées en ce livre se passe dans une église où l'on chantait les louanges de la sainte Vierge. Ainsi, nous avons vu le nom de Marie profondément vénéré de Béatrix, et cette jeune sainte placée aux côtés de sa protectrice, « dans le ciel de l'humilité. »
(2) Co7ivito, m, 5. « Immaginando adunque, permeglio vedere, in questo luogo ch' io dissi, siauna città, e abbia nome Maria... immaginiamo un' altra città che abbia nome Lucia, etc. » — Dante a célébré la sainte Vierge dans un sonnet que nous ne pouvons nous empêcher de citer ici, comme l'un des plus beaux hommages que la Mère de Dieu ait reçu des hommes :
0 madré di virtute, Luce eterna,
Che partoristi quel frutto benegno,
Che F aspra morte sostenne sul legno
Per scampar noi dall' oscura caverna.
Tu del ciel donna, e del mondo superna,
Deh ! prega dunque il tuo figliuol ben degno
Che mi conduca al suo céleste regno,
BÈATRIX. 451
entrelacés de la sorte dans les nœuds du discours, comme deux chiffres gravés ensemble, trahissent assez Tintention qui les dicta. C'est une de ces puérilités charmantes que nous aimons dans les grands hommes ; une distraction du cœur au milieu des travaux de la pensée. C'est en même temps une pudeur ingénieuse, qui, n'osant rapprocher les noms des deux protégés, les remplace par ceux de leurs saintes protectrices. C'est enfin le soin religieux de mettre ses chastes affections d'ici-bas sous la sauvegarde, sous la responsabilité , pour ainsi dire, des deux vierges du ciel. Il y a là, au milieu des épines de l'érudition scolastique, la fleur de la plus délicate sensibilité qui s'épanouit aux rayons de la foi. Il y a toute une révélation du caractère de Dante, l'explication du personnage de Béatrix, le secret du poëme. Car on comprend désormais pourquoi , au second chant de l'Enfer, s'échange entre Marie et Lucie ce premier entretien, qui fait descendre la bien-aimée au secours du poëte, et duquel dépend l'action tout entière, avec ses leçons et ses beautés.
Per quel valore che sempre ci governa.
Tu sai ch7 in te fu sempre la mia speme,
Tu sai ch' in te fu sempre '1 mio diporto :
Or mi soccorri, o infmito beuc !
Or mi soccor'ri, ch' io son giunto al porto,
Il quai passar per forza mi conviene ;
Deh ! non m' abandonar, sommo conforte ! Che se mai feci al mondo alcun dclilo, 1/ aima ne piangc, e 71 cor ne vien contrito.
COMMENT IL FUT CONDUIT AUX QUESTIONS MORALES ET FOLITfQUES. — SON RESPECT POUR L* AUTORITE d'aRKTOTE. — EXTRAITS DU CONVITO,
h , 13; iv, 1, 6 (î). — conjecture sur l'époque du voyage de
DANTE A PARIS. — -. RECHERCHES DE M. ViCTOR LE CLERC SUR SIGER DE BRADANT. — CONCLUSIONS POUR ï/iNTERPRÉTATION DU POEME.
« 4. Alors que fut perdue pour moi celle qui avait été la première joie de mon âme, je demeurai percé d'une si vive douleur, que nulle sorte de soulagement n'avait de prise sur mon mal. Toutefois, après quelque temps, ma raison, qui cherchait à guérir la blessure, s'avisa, puisque mes efforts et ceux d'aulrui ne suffisaient pas à me calmer, de recourir aux moyens où d'illustres affligés avaient su trouver leur consolation. Et je me
(1) Nous aurions voulu faire connaître par des extraits plus considérables ce beau lrre du Convito, que Bouterweck compare aux plus excellents traités philosophiques de l'antiquité (Geschichte der schœnen Wissenchaflen, t. I, p. 61). Du moins avons-nous tenté de conserver la forme naïve et familière du style.
pris à lire ce livre de Boëce, que beaucoup ne connaissent pas, et dans lequel il avait charmé les tristesses de sa disgrâce et de sa captivité. Et puis, ayant entendu dire que Cicéron avait écrit un livre de Y Amitié, où il rapportait comment Lélius s'était consolé de la mort de Scipion son ami, je me mis encore à cette lecture. Et, bien qu'il me fût d'abord difficile d'entrer dans la pensée de ces écrivains5 finalement j'y pénétrai, autant que l'art de grammaire dont j'étais instruit et un peu d'intelligence de ma part le pouvaient permettre ; laquelle intelligence me faisait dès lors entrevoir comme en songe bien des vérités, ainsi qu'on peut l'observer dans la Vita Nuova. Or, comme il arrive qu'un homme cherche de l'argent, et contre son attente trouve de l'or qu'une cause inconnue a mis sur son chemin , non peut-être sans quelque dessein de la volonté divine; ainsi moi, qui cherchais des consolations, je trouvai non-seulement un remède à mes larmes, mais des noms d'auteurs, des termes de science et des titres de livres qui me donnaient à penser que la philosophie, souveraine inspiratrice de ces auteurs, de ces sciences et de ces livres, devait être une grande chose. Et je l'imaginais faile comme une noble dame, et je ne savais lui supposer qu'une figure douce et miséricordieuse, de façon que mes sens ravis pouvaient à peine se détacher de son
image. Dès ce moment je commençai à fréquenter les lieux où elle se montrait, c'est-à-dire les écoles des religieux et les assemblées de ceux qui philosophent ; en sorte qu'au bout d'un court espace de temps, trente mois environ, je me sentis si touché des douceurs de sa conversation, que déjà son amour excluait toute autre pensée... Car cette dame de mon esprit, c'était la fille de Dieu, la reine des choses, noble et belle entre toutes; c'était la Philosophie...
« 2. L'amour, selon l'unanime sentiment des sages qui en ont discouru, et selon les enseignements journaliers de l'expérience, a pour effet essentiel de rapprocher, d'unir la personne qui aime et celle qui est aimée ; d'où vient que Pythagore a dit cette parole : « Dans l'amitié plusieurs se font un.» Et, comme deux choses unies ensemble se communiquent naturellement leurs qualités, au point quel'une peut tout entière s'assimiler à l'autre; par là même les passions de la personne aimée passent dans le cœur de la personne aimante..., en sorte que celleci ne saurait s'empêcher d'aimer les amis, de haïr les ennemis de celle-là. C'est pourquoi un proverbe grec a prononcé « qu'entre amis toutes choses sont « communes. » Étant donc devenu l'ami de la noble dame que j'ai nommée, je commençai à mesurer mes aversions et mes affections sur sa haine et son
amour ; et, comme elle, je dus aimer les disciples de la vérité, haïr les adeptes de Terreur. Mais toute chose est par elle-même digne d'amour, et nulle ne mérite la haine, si ce n'est parce qu'il s'y mêle quelque mal. Il est donc raisonnable et juste de haïr, non pas les choses, mais le mal qui est en elles, et de chercher à les en affranchir; et, si quelqu'un au monde exerce cet art merveilleux d'affranchir les choses du mal qui les rend haïssables, c'est surtout ma très-excellente dame, puisqu'en elle se trouvent, comme en leur source, toute raison et toute justice. Voulant donc l'imiter en ses œuvres aussi bien qu'en ses sentiments, je discréditai, j'anathématisai selon mon pouvoir les erreurs publiques ; non pas afin de déshonorer ceux qui les professaient, mais dans l'espoir de leur faire détester, et, par conséquent, bannir d'eux-mêmes, le défaut qui me les rendait odieux. Entre ces erreurs, j'en poursuivais une surtout, dangereuse et funeste , non-seulement pour ses sectateurs, mais pour ses adversaires aussi. C'était celle qui porte sur la nature de la noblesse. Elle s'était si fortement propagée par l'habitude et l'irréflexion , que l'opinion générale en demeurait presque entièrement pervertie; et de l'opinion perverse naissaient les faux jugements, et des faux jugements les respects injustes et les injustes dédains ; en sorte que les bons étaient tenus
en mépris et les mauvais en honneur, d'où résultait la pire confusion du monde, comme on le peut facilement penser. Sur ces entrefaites il arriva que le doux visage de ma noble dame devint un peu sombre pour moi, et ne me permit pas de lire clairement dans ses yeux ce que je cherchais à connaître, savoir : si Dieu avait créé, par une volonté formelle, la première matière des éléments. En conséquence de quoi je suspendis quelque temps mes assiduités auprès d'elle, et, dans l'absence de ses faveurs accoutumées, j'occupai mes loisirs à méditer sur l'erreur générale que je venais d'apercevoir... La dame dont je parle est encore la même qu'au précédent chapitre, c'est-à-dire la Philosophie, cette puissante lumière aux rayons de laquelle se développe, fleurit et fructifie le germe de noblesse déposé dans le cœur des hommes.
« 5. L'autorité est un caractère qui inspire la foi et commande l'obéissance. Or, qu'Àristote soit souverainement digne d'obéissance et de foi, on peut le démontrer comme il suit. Les ouvriers et les artisans de professions diverses, qui concourent au but d'un art principal, doivent obéir et croire à celui qui l'exerce, et qui seul connaît la fin commune de leurs travaux. Ainsi doivent s'en rapporter au chevalier tous ceux dont les métiers sont au service de la chevalerie, ceux qui forgent les glaives et
les boucliers, les fabricants de selles et de freins. Et, comme toutes les œuvres de l'homme supposent une fin suprême à laquelle la nature humaine est deslinée, le maître qui s'occupa de constater et de nous faire connaître cette lin, peut à bon droit se faire croire et obéir. Or, ce maître est Aristote... Et pour voir comment Àristole a su vraiment conduire la raison humaine à la découverte de la dernière fin, il ne faut pas ignorer que, dès la plus haute antiquité, toutes les recherches des sages furent tournées à ce but. Mais parce que les hommes sont nombreux, et que les appétits, dont nul n'est exempt, varient comme les individus, il fut difficile de déterminer le point où tous les appétits de l'humanité trouveraient un contentement légitime. Il y eut d'abord des philosophes très-anciens, dont le premier fut Zenon (1), qui virent et crurent que la fin de la vie humaine était la rigide honnêteté, laquelle consistait à suivre strictement et sans égard extérieur la vérité et la justice, à ne laisser apercevoir aucune douleur, aucun plaisir, à se rendre impassible. Et ils définirent l'honnête, ainsi conçu : « Ce qui, au regard de la raison, est évidemment c< louable par soi-même, sans considération d'inlé- « rêt ni de profit. x> Ceux de cette école s'appelè-
(1) 11 semble confondre Zenon de Cittium avec Zenon d'Éiéc.
rent Stoïciens, et de leur nombre était le glorieux Caton, de qui j'ose à peine parler. Il y en eut d'autres qui virent et crurent autrement, et dont le premier fut un philosophe du nom d'Epicure. Celui-ci considéra que chaque animal, dès l'instant de sa naissance, lorsqu'il est encore sous l'impulsion immédiate de la nature, fuit la douleur et cherche le plaisir. Il en conclut que la fin dernière où nous tendons est la volupté, c'est-à-dire le plaisir sans mélange de douleur. Et, n'admettant aucun intermédiaire entre la douleur et le plaisir, il définissait la volupté, l'absence de douleur. Son raisonnement est rapporté par Cicéron au premier livre de Finibus bonorum. Et parmi les disciples d'Épicure, appelés à cause de lui Epicuriens, il faut compter Torquatus, noble Romain, issu du célèbre Torquatus, juge de son propre fils. Il y en eut enfin d'autres qui eurent pour chef Socrate, puis Platon son successeur, et qui, doués d'un coup d'œil plus pénétrant, découvrirent qu'en tous nos actes nous pouvions pécher, et nous péchions en effet ou par exagération ou par insuffisance. Et par conséquent, ils décidèrent que l'exercice de l'activité humaine, dans un milieu librement choisi entre l'excès et le défaut, était précisément la fin suprême dont il s'agit; et ils définirent le souverain Bien, « l'activité a dans les limites de la verlu. » Ceux-là fusent nom-
mes Académiciens : Platon etSpeusippe,son neveu, portèrent ce titre, emprunté du lieu où le premier méditait, Socrate ne leur laissa pas son nom, parce que sa philosophie n'imposait pas de doctrines. Mais Aristote le Stagirite, en qui la nature avait mis un génie presque divin, et Xénocrate de Chalcédoine, qui partagea ses travaux, ayant reconnu la véritable tin de l'homme à peu près à la manière de Socrate et de l'Académie, donnèrent à la morale une forme plus régulière, et la réduisirent à sa plus parfaite expression (1)... Et parce qu' Aristote disputait en se promenant, on appela ses compagnons et lui Péripatéticiens, c'est-à-dire Proine-
(1) Cette appréciation singulière, qui représente Aristote comme le continuateur de Platon, justifie les aperçus du chapitre n de notre troisième partie. Elle n'est point inconciliable avec la lettre de Marsile Ficin, rappelée à cette occasion, et dont nous ne pouvons nous empêcher de citer quelques lignes : « Dante Alighieri, per patria céleste, per abitazione Fiorentino, di stirpe angelico, di professione filosofo poetico, benchè non parlasse in lingua con quel sacro padre de' Filosofi, interprète délia verità, Platone, niente di meno in spirito parlô in modo con lui ; che di moite sentenzie piatoniche adornô i libri suoi. E' per talc ornamento massime, illustré tanto la città Fiorentina, che cosi bene Firenzc di Dante, che Dante di Fircnze si potrebbe dire. Tre regni troviamo scritti nel nostro rettissimo duce, Platone; uno de'beati, Faltro de1 miseri, Faltro de1 peregrini. Beati chiama quegli che sono alla città di vita restituti; miseri quegli che per sempre ne sono privati. peregrini queglicbc fuori di delta città sono, ma non giudicati in sempiterno esilio In questo terzo online pone tutti i viventi, c de' morti quclla parte cbe a temporale purgazione è dcpulata. Questo ordine platonico primo segui Virgiho : questo segui Dante di poi, col vaso di Virgilio bevendo aile platoniche fonli.
neurs. Et, comme Aristote avait mis à Ja morale la dernière main, le nom d'Académicien s'éteignit, et celui de Péripatéticiens désigna toute cette école, qui tient aujourd'hui dans ses mains le gouvernement intellectuel du monde ; en sorte que ses opinions peuvent se dire en quelque façon Catholiques. Par où l'on peut voir qu' Aristote est celui qui a dirigé les regards et les pas du genre humain vers le but auquel il doit tendre ; et c'est la proposition qu'on voulait démontrer. »
Les passages qu'on vient de lire éclairent pour nous les premiers pas de Dante dans ces études philosophiques où il devait pénétrer si profondément. On y voit ses premiers maîtres, Cicéron et Boëce; les écoles des religieux, c'est-à-dire des monastères de Sainte-Croix et de Saint-Marc, des Franciscains et des Dominicains, dont les rivalités utiles ranimaient l'enseignement par toute la chrétienté ; en (m les assemblées de ceux qui philosophaient, où je crois reconnaître ces disputes solennelles que le moyen âge aima jusqu'à la passion. Je les vois de bonne heure à Florence, lorsqu'en 1065 le peuple, sous la conduite des moines de Yallombreuse, se
PREMIRESÈÉT UDES PHILOSOPHIQUES DE DANTE. 461
soulève contre l'évêque et les Nicolaïtes (1); lorsqu'en 1115 les Epicuriens, au rapport de Villani, deviennent assez nombreux pour former une faction redoutable. C'étaient les controverses religieuses qui avaient fait, si je puis ainsi parler, l'éducation politique de ces villes italiennes qui dictaient des condilions aux empereurs, et dont les podestats mettaient leur signature plébéienne au traité de Constance.
Il semble que ces lumières suffirent à la curiosité de Dante, et qu'il ne quitta pas Florence pendant les trente mois qui suivirent la mort de Béatrix, c'est-à-dire jusqu'à la lin de l'an 1294. A partir de celte époque, nous perdons sa trace, qui ne reparaît qu'en 1299, où, le 8 mai, on le voit chargé d'une négociation de la commune de Florence, avec celle de Saint-Geminiano (2). Vers le même temps, on trouve son nom inscrit aux registres du corps des médecins et des apothicaires, l'un des six arts appelés à l'élection des six prieurs de la cité (3). On doit placer dans cet espace de cinq ans son mariage, plusieurs des ambassades queFilelfe lui attribue, les études que Boccace et Benvenuto
(1 ) Voigt, Vie de Grégoire VIL
(2) Pelli, Memorie, p. 9 k
(3) Idem, i'bid., p. 90. Le registre porte ces mois : « Dante d'Àldi^hiero degli Aldighi^yi, poêla fiorentino. »
d'Imola lui font poursuivre aux universités de Bolo gne et de Padoue : peut-être y faut-il ajouter son voyage à Paris. La question veut être examinée. Quand le poëte visita les grandes écoles de France, il n'est pas sans intérêt de savoir quels spectacles elles lui présentèrent.
Des témoignages considérables retardent le voyage de Dante jusqu'au temps de son exil. Voici les paroles deBoccace (1) : « Lorsqu'il vit toute porte ferc< mée à l'espoir du retour, il abandonna, non-seu- « lement la Toscane, mais l'Italie, passa les monts, « et, comme il put, il se rendit à Paris. Là il se « livra tout entier à l'étude de la théologie et de la « philosophie. Souvent il entra dans les écoles, et « soutint des conclusions dans toutes les sciences a contre ceux qui voulurent disputer avec lui... « Et, un jour qu'il soutenait une thèse de quolibet « dans une école de théologie , plusieurs savants « hommes lui proposèrent quatorze questions en dif- « férentes matières, avec les arguments pour et « contre : lui, sans prendre le temps de réfléchir, les c< répéta dans l'ordre même où elles étaient posées :
(1) Boccacio, Vita di Dante. Poichè vide da ogni parte chiudersi la via alla tornata, e più di di indi divenire varia la sua speranza, non solamente Toscana ma tutta Italia abbandonata, passati i monti che quella dividono dalla provineia di Gallia, corne potè se n' andô a Parigi. E quivi tutto si diede allô studio délia teologia e délia iilosofia, etc.... Cf. Genealog. deorum, xrv, 2.
ce puis s'attachant au même ordre, il les résolut « avec habileté, et répondit aux arguments conc< traires ; ce qui fut tenu presque à miracle par « tous ceux qui se trouvèrent présents. » Benvenuto d'Imola et Villani marquent la môme époque (1), mais sans entrer dans ces détails, qui attestent des souvenirs religieusement conservés. Ceux mêmes de Boccace ne sont pas toujours inattaquables. Né en 1313, il recueille une tradition déjà vieille, les fables pénètrent dans son récit : la naissance et la mort du poëte y sont entourées d'apparitions et de songes. On voit commencer ce cercle de légendes populaires qui finit toujours par couronner les grands noms.
Or je trouve un premier motif de doute dans l'assertion contraire de Jean de Serravalle, évoque de Fermo, l'un des premiers commentateurs du quinzième siècle, qui conduit Dante dès ses premières années à Padoue, Bologne, Oxford et Paris (2). « Il fut bachelier en l'Université de Paris, où il lut « publiquement le livre des Sentences, pour rem-
(1) Benvenuto, apud Muratori, Antiquité ital., t, 1056. — Villani, npud Muratori, Scriptores, xm, 508.
(c2) ApudTiraboschi. ab ann. 1300 ad ann. 1400, lib. UT, c. n : « Diu studuit tam in Oxoniis in regno Anglise, quam Parisiis in regno Francise ; et fuit bachalarius in univcrsilatc Parisiensi, in qua legit sententias pro forma magisterii, lègit Biblia, respondit omnibus doeforibus, utmoris est, et fecit omnes actus qui iieri debent ad doctorandum in sacra tlieologia, » etc.
ce plir les conditions de la maîtrise: il repondit se- « Ion la cou (urne à tous les docteurs, et fit lous les « actes requis pour le doclorat en théologie. Il ne « restait plus à faire que l'installation (inceptio, « seu conventus). Mais l'argent lui manqua; raison « pour laquelle il retourna à Florence, consommé « dans les arts, parfait théologien. 11 était de face mille noble, habile dans les affaires; on le fit ce prieur du peuple florentin, en sorte qu'il se livra ce aux fonctions du palais, oublia l'école, et ne recc tourna pas à Paris. » Ce texte se concilie avec le témoignage de Filelfe, qui, écrivant à Florence en présence de documents perdus pour nous, assure que Dante visita Paris comme ambassadeur des Florentins, par conséquent avant sa disgrâce, et qu'il plut au roi par l'agrément de ses discours ( l). C'est assez, non pour réfuter Boccace, mais pour le contredire, et constater au moins l'incertitude de la tradition. Un seul point reste irrécusable, je veux dire le voyage de France, et je l'appuie encore de l'autorité du commentaire de Giacopo di Dante. En expliquant les vers du neuvième chant de YInferno sur les fameuses sépultures d'Arles, il déclare que son père les avait vues (2). Mais le temps n'est pas
(1) Pelli, Mcmorie, 93.
(2) Inferno, ix. — Siccome, etc. In questa parte dice Fautore se avère vedute moite sepolture di morti. Induce similitudine che
indiqué, et le champ demeure libre à des arguments d'une autre sorte.
Si Ton considère le ressentiment implacable que Dante professe contre la France depuis le jour de son exil, et qui éclate dans tout le poëme, on aura peine à croire qu'à cette époque môme il ait visité un peuple détesté, qu'il ait voulu voir la capitale de ces princes Capétiens devenus ses persécuteurs et les oppresseurs de sa patrie. Comment ce grand observateur, à qui rien n'échappe, aurait-il hanté l'Université de Paris en 1508, sans la trouver pleine de la gloire de Duns Scott, qui mourut cette même année, et que rien ne rappelle ni dans la Divine Comédie ni dans le Convilo? Je n'y trouve aucune trace de cette révolution philosophique, de cette revanche bruyante de l'école franciscaine contre le triomphe de saint Thomas d'Aquin et des Frères Prêcheurs. Au contraire, je vois, au dixième chant du Paradis, saint Thomas en possession d'un empire incontesté : il est parmi les saints comme Aristole chez les philosophes, le maître de ceux qui savent. C'est lui qui règle les rangs, qui résout les questions. Je reconnais l'autorité souveraine que les écrits du Docteur Angélique conservent dans l'école jusqu'à la fin du treizième siècle, lorsque, par exemple, en
siccome in una cittade ch' è chiamata Arli, etc.... Commentaire manuscrit de Gincopo di Dante, Bibliothèque royale, n° 7765.
1289, Godefroy des Fontaines examinait si Ton pouvait censurer les opinions de Thomas sans pécher mortellement (1). De ses contemporains, je n'aperçois que saint Bonaventure qui l'approche sans l'égaler. De ceux qui lui succédèrent, le poëte en nomme un seul : c< C'est l'éternelle lumière de Siger, « qui, enseignant dans la rue du Fouarre, fit servir « le syllogisme à des vérités mal reçues (2). » Des particularités si précises, une si vive admiration pour un homme dont la renommée s'obscurcit bientôt en France et ne passa jamais au delà des Alpes, m'indiquent sans doute le docteur au pied duquel Dante s'est assis. Et, comme il ne rencontre au ciel quedes personnages morts avant l'an 1500, où il fixe le moment de sa vision, il est permis de conclure que le poëte visita l'école de Paris dans l'intervalle de 1294 à 1299. On s'explique ainsi cette période de désordres que Giacopo di Dante place dans la vie de son père avant sa trente-cinquième année, c'est-à-dire avant l'année 1300 (3). Dans cette saison orageuse
(1) Quétif et Échard, Scriptores ordinis prxdicatoriim, t. I.
(2) Paradiso, x, 46.
Essa è la luce eterna di Sigieri,
Che, leggendo nel vico degli Strami, Sillogizzô invidiosi veri.
Sigieri doit régulièrement se rendre en français par Siger, comme Ruggieri par Roger.
(3) On verra les textes dans les notes du chapitre suivant.
de la vie , à cette distance de Florence et des souvenirs de Béatrix, je comprends les égarements du poète perdu parmi la foule bruyante des écoles de Paris. Raro sanctificantar qui mullum peregrinantur.
11 resterait à faire connaître renseignement qui laissa dans l'esprit de Dante de si durables souvenirs. Ici se placent les belles recherches de M. Victor Le Clerc sur Siger de Brabant. En attendant qu'elles paraissent entourées de toutes leurs preuves dans le vingt et unième volume de l'Histoire littéraire de la France, M. Le Clerc a bien voulu me communiquer les notes qu'on va lire. Qu'il me soit permis de l'en remercier pour mon travail, qu'il enrichit, et pour les amis du poëte, auxquels il épargnera désormais tant de doutes et tant d'erreurs.
On trouve dans le traité anonyme de Récupéralione terrx sanctse (Ap. Bongars, t. II, p. 316- 561), écrit vers l'an 1506, l'éloge d'un excellent docteur en philosophie, Siger de Brabant (prsecellentissimus doctor philosophie magister Sigerius de Urabantia), que l'auteur avait entendu dans sa jeunesse. Ailleurs, dans un plan d'études tracé pour les jeunes gens qu'il veut appeler n la conquête de
la terre sainte, il recommande les Questions naturelles extraites des écrits de frère Thomas, de Siger et de quelques autres docteurs (I). D'un autre côlé, et avant l'an 1500, on voit un legs de plusieurs parties des œuvres de saint Thomas, laissé aux pauvres maîtres en théologie de la maison de Sorbonne par Siger, alors doyen de l'église collégiale de Courtray (2). Enfin, les historiens de Tordre de Saint- Dominique connaissent un Siger de Brabant, cité pour crime d'hérésie, en 1278, au tribunal du dominicain Simon du Val, et acquitté (3). La dénomination de Brabant s'étendait alors beaucoup plus loin qu'aujourd'hui : Courtray pouvait y être compris sans trop manquer à l'exactitude géographique, bien rare d'ailleurs chez les écrivains du moyen âge. — On reconnaît déjà le Siger du Paradis, celui que plusieurs glossateurs appellent Siger de Brabant (Brabante et quelquefois Bramante), qui paraît en compagnie de saint Thomas d'Àquin, et pour
(1) Item expediret quod quœstiones naturales haberent extractas de scriptis tain fratris Thumae quam Segeri et aliorum doctorum. Bongars, t. II, p. 557.
(2) Quétif et Écbard, Scnptores ordinis prœdic., t. I, p. 295.
(5) Quétif et Écbard, t. I, p. 595. UOttimo commento s'exprime ainsi : Questo è maestro Si^ieri, il qua!e compose e lesse Loica a Parigi, e tenue la cattedra |>iù anni nel vico degli Strami, cb' è uno luogo in Parigi dove si legge Loica... e dice chiï leggeva invidiosi veri, perô che lesse li elenci. — Il s'agit donc d'un docteur qui lut et composa, professeur et écrivain tour à tour.
ainsi dire sous la responsabilité de ce glorieux représentant de l'orthodoxie, qui a besoin de ce patronage pour couvrir les soupçons provoqués par la hardiesse de son enseignement public : Leggendo nel vico degli Strami.
C'était peu de restituer la biographie de Siger : M. Le Clerc devait retrouver ses ouvrages. Parmi les manuscrits de l'ancien fonds de Sorbonne se sont conservés de nombreux fragments des Quxstiones naturelles, de plusieurs traités de dialectique, sous le nom de Siger, et couronnés par un livre où éclate le caractère de cet esprit mal jugé de ses contemporains. Le livre porte le titre à'Impossibilia, et s'ouvre en ces termes : «Les docteurs de Fécole de Paris « ayant été réunis en assemblée, un dialecticien « proposa de prouver et de défendre devant eux « plusieurs thèses impossibles, dont la première est « celle-ci : que Dieu ri existe pas (1). » Suivent plusieurs autres propositions non moins scandaleuses, appuyées de leurs arguments. Voilà bien les traits du logicien infatigable, passionné pour les controverses, défiant l'école au combat du syllogisme, sillogizzd.
Après les écrils de Siger, il ne restait plus qu'à
(1) Convocatis sapientibus sturîii Parisiensis, proposuit sopbista quidam impossibilia multa probare et defendere. Quorum primum luit, Deum non esse.
recueillir sa légende : M. Le Clerc la découvre dans plusieurs commentaires manuscrits de la Divine Comédie. Le premier s'exprime ainsi (1) : ce Le ce poëte dit que saint Thomas lui fit voir encore a l'âme de Siger de Brabant, [qui était un homme ce excellent en toute sorte de sciences, et il était inficc dèle et docteur à Paris. Or, il lui arriva cette ce aventure, qu'un de ses écoliers étant mort, il lui ce apparut la nuit en vision, et lui montra comment il ce souffrait de grandes peines. Entre autres peines, c< il lui fit tenir la main ouverte et y laissa tomber ce une goutte de sa sueur, et cette goutte lui fit sentir ce une douleur si cuisante, que Siger s'éveilla; et ce par celle raison il abandonna l'étude, se fil bapce tiser, devint le saint ami de Dieu, et s'efforça ce désormais de ramener les opinions des philosophes ce à la sainte foi catholique. » Un autre commentaire ajoute que le disciple parut tout couvert de sophismes. Les gloses latines disent coopertus
(1) Dice che li mostrô ancora l'anima di Sigieri di Bramante, il quale era valentissimo uoiro in tntte le scienze, ed era infedele, ed era dottore in Parigi; e si li occorse questo caso, che, essendo morto uno de' suoi scolari, si li apparve una notte in visione, e si li moslrô corne elli sosteneva assai pêne. E frà 1' altre pêne che li mostrô, si li fece tenere la mano aperta, e si li goccilô una goceiata di sudore in su la mano di quello che di dosso li usciva ; e si lu cocente, che a quella pena cosi fatta, questo Sigieri si destô; e per questa si fatta cagione elli abandons lo studio e si si batizô, c diventô santo amico di Dio, etc.
sophismatibus, ou cum cappa plena cedulis. Quelques textes ne donnent que les premiers mots du récit, et l'interrompent brusquement comme une aventure connue des lecteurs. On la trouve en effet avant Siger chez les auteurs cités par Duboulay (Hist. de l'Univ. de Paris, année 1172); dans Vincent de Beauvais (Spéculum historiale, lib. XXV, c. 89). Elle a passé dans la légende dorée, au jour de la fête des morts. La confusion s'explique parles soupçons qui entourèrent la doctrine de Siger, et le conduisirent au tribunal de l'inquisiteur. Ce sont encore les vérités mal reçues dont parle le poëte : Invidiosi veri.
Ces études biographiques mènent à une conclusion considérable. C'est que Dante, au moment de mettre la main à son œuvre immortelle, avait déjà passé par les leçons de l'Université de Paris, par le régime laborieux des écoliers du treizième siècle, assis sur la paille aux pieds des maîtres; par les écoles de dialectique et les bruyantes disputes de la rue du Fouarre. C'est qu'il portait dans la poésie toutes les habitudes de la science contemporaine, par conséquent la méthode d'interprétation allégorique qu'on appliquait non pas à l'Écriture sainte seulement,
mais aux textes de Virgile ou d'Ovide. C'est qu'il était plein des doctrines de saint Thomas, qu'il avait trouvées dans tout l'éclat d'un nouveau règne. Gomment sa grande âme, saisie, agitée de ces enseignements, n'eût-elle pas eu besoin de s'en rendre maîtresse en les enfermant sous une forme qui lui appartînt; de les livrer ainsi aux hommes de son temps, de les conserver aux siècles futurs? En sorte que nous avons eu droit de chercher dans la Divine Comédie tout ce que le poëte avait eu le pouvoir d'y mettre : la philosophie au fond, l'allégorie dans la forme, le travail partout. Et en même temps nous avons appris une fois de plus, contre le préjugé de beaucoup de gens, que la science n'a jamais tué l'inspiration, et que la discipline n'étouffe pas le génie.
POEME INÉDIT DU TREIZIÈME SIÈCLE (l).
Seignors frères, ore escoutez,
Vos qui estes à Deunummez,
Et aidez moi à translater
La visiun saint Pol le ber
Deu, par sa douçor
Et par la soue grant amor,
Ait merci et mémoire
Des aimes qui sunt en purgatoire !
(1) C'est la troisième pièce d'un recueil manuscrit de légendes rimées, qui existe à la Bibliothèque du roi, sous le titre de Vie de S. Laurent, et sous le n° 1858, autrefois 2560. L'écriture est d'une plume habile du treizième siècle, le texte souvent corrompu. M. Raymond Thomassy, ancien élève de l'École des Chartes, attaché aux Travaux Historiques, a bien voulu m'éclairer sur quelques points qui m'arrêtaient dans la transcription de ce poëme. Au reste, on le publie ici comme document pour servir à l'histoire de la langue française, et l'on ne se l'ait aucune illusion sur le mérite de cette versification froide et languissante, qui répond si mal à la grandeur du sujet.
Vers 1 . Seignors, etc. Tl suffit d'avertir une fois pour toutes que Yo lient souvent lieu des diphlhongues eu et ou; qu'il est lui-même ordinairement remplacé par Vu devant les liquides m et n; que l et r, b et g se permutent; que ei et ou s'écrivent pour oi, i pour y. e pour i.
2. A Deu nummez à Dieu voués. Il est remarquable que le traducteur s'adresse à des moines.
4. S. Pol le ber, le baron ; c'est-à-dire le brave et le puissant. Le moyen âge aimait à rapprocher la milice- du ciel et celle des rois : on trouvera plus loin (vers 252) les apôtres devenus les douze pairs,