LA SAINTE VIERGE
Le personnage de Béatrix a souvent exercé la pénétration des biographes et des commentateurs. Pour quelques-uns, c'est une simple jeune fille aimée d'un amour humain, et facile à confondre parmi la foule de ces gracieuses personnes que nous voyons célébrées dans les chants élégiaques de tous les pays et de tous les temps. Pour d'autres, c'est une création allégorique, reproduisant sous des traits sensibles une idée abstraite qui pourrait être, suivant les interprétations diverses, la Théologie, la Grâce, ou la Liberté. Plusieurs enfin attribuent à la belle Florentine un double rôle, réel dans la vie du poëte, figuratif dans la fable du poëme. En nous rangeant à ce dernier avis, nous n'avons fait qu'indiquer incomplètement nos preuves : il convient maintenant de les développer avec
plus d'étendue, et de les ramener à quelques considérations générales qui nous prêteront peut-être des lumières nouvelles. Ainsi une sommaire appréciation de l'influence obtenue par les femmes dans la société chrétienne nous permettra de comprendre ce que Béatrix dut être pour Dante; et, d'un autre côté, l'examen rapide des ressources que trouvèrent les arts dans la théologie catholique nous laissera pressentir aisément ce que Dante put faire pour Béatrix.
1. La condition des femmes durant l'antiquité semblait se rattacher à une tradition primitive, recueillie dans les livres de la Chine et de la Grèce, comme dans ceux de la Judée : « Que la compagne de l'homme était devenue sa tentatrice, et que par elle le mal était entré dans le monde. » 11 fallut que l'anathème retombât plus lourd sur la tête de celle qui l'avait attiré. Elle fut donc exclue de la société civile, dont les lois la frappaient d'incapacité perpétuelle; reléguée aux derniers rangs de la famille, flétrie en sa personne par la captivité, la polygamie et le divorce, réduile à n'être plus que l'esclave et la chose de l'homme. Puis, lorsqu'elle cherchait à s'affranchir de cette rigoureuse destinée,
qu'elle forçait les portes de la prison domestique, et que par la publicité de ses charmes elle croyait subj Liguer à son tour les guerriers, les philosophes et les artistes, elle ne réussissait qu'à les dégrader avec elle; devenue maîtresse, elle ne trouvait dans ce nom même qu'un autre genre de honte : elle s'appelait alors Hélène, Aspasie ou Phryné. Entre la servitude et ce coupable empire, il n'y avait d'asile pour elle qu'à l'ombre des temples et sous le voile de la virginité, parmi les prêtresses et les vestales : et qui pourrait dire si là aussi ne se trahissait pas quelque souvenir traditionnel de l'oracle qui faisait intervenir une vierge à la rédemption future de l'univers?
En effet, tandis que le christianisme réhabilitait le genre humain tout entier par le dogme de Tincarnation, par celui de la maternité divine, il releva les femmes de leur opprobre particulier. Et, bien qu'il n'anéantit pas, pour elles non plus que pour nous, les suites matérielles de la déchéance, il en répara les désastres moraux. Dans la religion, il était impossible de méconnaître en fait l'inégalité des sexes ; mais l'égalité des âmes fut professée en droit. La fragilité des filles d'Eve aurait plié sous le fardeau sacerdotal ; mais elles partagèrent la puissance de la prière et les honneurs de la vertu. Les saintes furent portées sur les autels, et devant leurs images
les pontifes , entourés de toutes les pompes liturgiques, s'agenouillèrent. Dans la cité, elles restaient étrangères aux sollicitudes et aux périls du pouvoir, mais elles jouirent de toutes les libertés civiles. Elles firent les mœurs, qui sont plus que les lois. Elles eurent l'initiative de l'éducation, de laquelle dépend l'avenir des peuples ; on leur déféra la sainte magistrature de l'aumône : leur domaine embrassa l'enfance, la douleur, la pauvreté, c'est-à-dire la plus grande partie des choses humaines. Les mêmes changements s'accomplirent dans la famille. La mère s'assit en reine au foyer de ses enfants : l'épouse fut chargée d'un pieux apostolat auprès de son époux : les sœurs devinrent les anges gardiens de leurs frères. Jusqu'au fond de l'isolement auquel le malheur ou la pénitence pouvait les condamner, ces frêles créatures conservèrent non-seulement leurdignité personnelle, mais encore, pour ainsi dire, leur rang social. Elles purent donner le doux nom de fils au nouveau-né qu'elles avaient porté dans leurs bras sur les fonts baptismaux. Elles trouvèrent dans le prêtre un père qui essuya leurs larmes. La foi les unissait par les liens d'une véritable frater nité, par un commerce non interrompu avec des millions de croyants.
Dès lors on dirait que rien de grand ne dût se faire au sein de l'Église sans qu'une femme y eût
part. D'abord beaucoup d'entre elles descendirent aux amphithéâtres avec les martyrs; d'autres disputèrent aux anachorètes la possession du désert. Bientôt Constantin arbora le Labarum au Capitole, et sainte Hélène releva la croix sur les ruines de Jérusalem. Clovis à Tolbiac invoqua le Dieu de Clotilde. En même temps les larmes de Monique rachetaient les erreurs d'Augustin; Jérôme dédiait la Vulgate à la piété de deux dames romaines, Paule et Eustochie ; saint Basile et saint Benoît, les premiers législateurs de la vie cénobitique en Orient, étaient secondés par le concours de Macrine et de Scolastique, leurs sœurs. Plus tard, la comtesse Mathilde soutient de ses chastes mains le trône chancelant de Grégoire VII ; la sagesse de la reine Blanche domine le règne de saint Louis; Jeanne d'Arc sauve la France; Isabelle de Castille préside à la découverte du nouveau monde. Enfin, dans un âge plus proche, on voit sainte Thérèse se mêler à ce groupe d'évêques, de docteurs, de fondateurs d'ordres par lesquels s'opéra la réforme intérieure de la société catholique : saint François de Sales cultive l'âme de madame de Chantai comme une fleur choisie ; et saint Vincent de Paul confie à Louise de Marillac le plus admirable de ses desseins, l'établissement des Filles de Charité.