‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 3)Chapitre 36 sur 51 · II. CLASSIFICATION GENERALE DES CONNAISSANCES HUMAINES · texte numérisé non relu

II. CLASSIFICATION GENERALE DES CONNAISSANCES HUMAINES

S. Bonaventure, de Reductione artinm ad Theologiam (1).

« Toute grâce excellente et tout don parfait nous viennent du Père des lumières, qui est en haut. » Ainsi parle l'apôtre saint Jacques; et cette parole, qui indique la source de toute illumination intellectuelle, laisse déjà pressentir que la lumière émanée d'une source si féconde doit être multiple. Car, en admettant que toute illumination s'accomplit en

(1) Le fragment qu'on va lire se trouve aussi dans le Précis d'histoire de la Philosophie, publié par MM. les Directeurs de Juilly. Mais les limites de leur travail ont nécessité de nombreuses coupures, et nous avons dû essayer une traduction plus complète. Au reste, les tentatives encyclopédiques de S. Bonaventure, devancées par Hugues et Richard de Saint-Victor, imitées par Vincent de Beauvais, Brunetto, etc., attestent la largeur de ces esprits tant colomniés : ils devançaient de plus de trois siècles Bacon de Vérulam,

nous par le même mode, c'est-à-dire par la perception interne du vrai, nous pouvons néanmoins distinguer une lumière extérieure qui éclaire les arts mécaniques; une lumière inférieure qui se réfléchit dans les connaissances acquises par les sens ; une lumière intérieure, celle de la pensée philosophique; une lumière supérieure, celle de la grâce et de l'Écriture sainte. La première nous fait saisir les formes artificielles; la seconde, les formes naturelles de la matière; la troisième nous révèle les vérités intelligibles; la quatrième, les vérités du salut.

1. La lumière des arts mécaniques éclaire les opérations artificielles, par lesquelles nous sortons en quelque sorte de nous-mêmes pour satisfaire aux exigences du corps; et comme ce sont là des œuvres serviles, dérogatoires, étrangères aux fonctions spéculatives de la pensée, la lumière qui leur est propre se peut nommer extérieure. Elle se divise en sept rayons, qui correspondent aux sept arts reconnus par Hugues de Saint-Victor, savoir : la tisserie, le travail du bois, de la pierre et des métaux, l'agriculture, la chasse, la navigation, la théâtrique et la médecine. La légitimité de cette classification se démontre comme il suit. — - Tous les arts mécaniques se proposentoule soulagement de nos maux, ce qui s'obtient en excluant la tristesse

et le besoin; ou la multiplication de nos biens, c'est-à-dire de tout ce qui peut servir ou plaire, suivant ces vers d'Horace :

Aut prodesse volunt aut delectare poetse... Omne tulit punctum qui miscuit utile dulci...

Le soulagement et le plaisir de l'esprit sont l'objet de laThéâtrique; on peut la définir «l'art desjeux. » Elle comprend tous les exercices capables de récréer : le chant, la musique instrumentale, les fictions dramatiques et la gesticulation. Les biens qui servent à satisfaire les besoins matériels de l'homme exigent des travaux différents, selon qu'il s'agit de le couvrir, de le nourrir, ou de compléter ces deux bienfaits par des moyens accessoires. Si l'on cherche à se couvrir, on y peut employer des matières souples et légères : c'est le propre de laTisserie; ou bien des matières solides et résistantes, et c'est l'art de ceux qui fabriquent des ouvrages de métal, de pierre ou de bois. Si Ton cherche à se nourrir, on y peut aussi pourvoir de deux façons : la nourriture se tire des végétaux ou des animaux; les premiers sont du domaine de l' Agriculture, les seconds relèvent de la Chasse. Il est encore permis de dire que l'Agriculture se renferme dans la production des substances alimentaires, et que les attributions de la Chasse s'étendent aux apprêts de toute espèce

que ces substances peuvent subir, sans excepter les soins du four, de la cuisine et du cellier. Ici, une des parties de l'art donne aux autres son nom, en vertu de sa prééminence sur toutes et de ses rapports avec chacune. Enfin, si Ton s'occupe des moyens accessoires qui doivent assurer et prolonger le bien-être ainsi réalisé, on reconnaît qu'il faut tantôt suppléer à l'insuffisance des ressources, tantôt détourner le danger des obstacles. L'une de ces fonctions est celle de la Navigation, à laquelle se rattachent les divers genres de commerce, tous destinés à fournir la nourriture et le vêtement. L'autre appartient à la Médecine, soit qu'elle ait pour but spécial la confection et l'administration des électuaires, des baumes et des breuvages; soit qu'elle se consacre au pansement des blessures et qu'elle prenne le nom de Chirurgie. Il y a donc lieu de conclure que la classification des sept arts est légitime.

2. La lumière des sens nous permet de saisir les formes naturelles de la matière ; on la nomme inférieure, parce que les connaissances acquises par les sens, viennent d'en bas, et ne s'obtiennent qu'à la faveur de la lumière corporelle. Or elle est susceptible de cinq modifications différentes, qui répondent à la division des cinq sens ; les cinq sens à leur tour forment un système complet; ei on le prouve par Par-

gumentation suivante, empruntée à saint Augustin. — La lumière élémentaire qui nous fait distinguer les choses visibles peut rester dans toute la pureté de son essence, et alors elle est le principe de la vue ; ou bien elle s'unit à l'air, et c'est le principe de l'ouïe ; elle se charge de vapeurs, et c'est la cause de l'odorat ; elle s'imprègne d'humidité, d'où résulte le goût ; elle entre en combinaison avec l'élément terrestre, et de là le toucher. Car l'esprit sensitif est aussi d'une nature lumineuse; il réside dans les nerfs, dont la contexture est transparente; il se multiplie dans les organes des sens, où il perd par degrés sa limpidité native. Comme donc les corps simples sont au nombre de cinq, c'est-à-dire les quatre éléments et la cinquième essence, l'homme a été pourvu des cinq sens qui s'y rapportent, afin qu'il lui fût possible de percevoir toutes les formes des corps. En effet, il ne saurait y avoir perception, s'il n'y a corrélation, concours entre l'organe et l'objet, pour procurer la sensation qui leur est propre (1). D'autres preuves existent, desquelles on conclurait aussi que les cinq sens constituent un système complet ; mais celles qui viennent d'être

(1) Ces idées, sous leur forme antique, présentent de singulières analogies avec les pressentiments les plus hardis de la science moderne : la lumière considérée comme universel et primitif élément des choses ; le fluide nerveux assimilé au fluide électrique, don* la nature lumineuse ne saurait être mise en doute.

produites réunissent en leur faveur l'autorité de saint Augustin, et le suffrage de la raison ; elles font ressortir toute la perfection de la sensibilité humaine, en montrant l'exacte correspondance des conditions diverses dont elle dépend, savoir : l'organe, l'objet, et le milieu par lequel ils communiquent.

3. La lumière de la pensée philosophique nous conduit à la découverte des vérités intelligibles ; on l'appelle intérieure, car elle s'attache à la recherche des choses cachées, et d'ailleurs elle résulte des principes généraux et des notions premières que la nature a déposés au dedans de l'esprit humain. Cette lumière se distribue entre les trois parties de la philosophie, qui sont : la philosophie rationnelle, la philosophie naturelle, la philosophie morale. On démontre de plusieurs manières l'exactitude de cette tripartition. Et d'abord la vérité se peut considérer ou dans le discours, ou dans les choses, ou dans les mœurs. Or, cette sorte d'étude, qu'on nomme rationnelle, cherche à maintenir la vérité dans le discours ; celle qui est dite naturelle s'efforce de saisir la vérité dans les choses ; la morale s'applique à faire régner la vérité dans les mœurs. En second lieu, de même que la Divinité peut être contemplée successivement comme cause efficiente, formelle, exemplaire, c'est-à-dire comme

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principe de l'être, raison de la manière d'être, type et règle de l'action : ainsi, à la clarté intérieure de la pensée, se révèlent les origines de toutes les existences, et c'est l'objet de la physique; l'économie de l'esprit humain, et c'est l'objet de la logique; la conduite de la vie, et c'est l'objet de l'éthique. Enfin, la lumière de la philosophie éclaire l'entendement dans ses trois fonctions : en tant qu'il gouverne la volonté et c'est la philosophie du devoir ; en tant qu'il se dirige lui-même et se porte au dehors, et c'est la philosophie de la nature; en tant qu'il se fait servir par la parole, et alors on peut l'appeler philosophie du langage : en sorte que l'homme possède la vérité sous la triple forme d'application pratique, de science raisonnée et d'enseignement transmissible. — On peut employer de trois manières les services de la parole : à faire connaître de simples conceptions, à déterminer des convictions, à soulever des passions ; et par conséquent la philosophie du langage se subdivise en trois parties : la grammaire, la logique et la rhétorique ; dont la première se propose d'exprimer, la seconde de prouver, la troisième d'émouvoir. La première considère la raison comme faculté appréhensive, la seconde comme puissance judiciaire, la troisième comme force motrice; car les trois arts de la parole se rapportent nécessairement à ces trois ministères

de la raison, qui apprend par l'intermédiaire d'un langage correct, qui juge à l'aide d'un langage exact, qui s'ébranlesous le charme d'un langage orné. — Si l'entendement se tourne vers les choses du dehors, c'est toujours pour les expliquer en les ramenant aux raisons formelles qui les font être ce qu'elles sont (1 ) . Or les raisons formelles des choses peuvent se considérer ou dans la matière, et on les nomme séminales; ou dans les notions abstraites de l'esprit humain, et on les appelle intelligibles; ou dans la Sagesse divine, et alors elles sont appelées idéales. C'est pourquoi la philosophie de la nature se partage en trois branches : la Physique proprement dite, la Mathématique, et la Métaphysique. La Physique étudie la génération et la corruption des êtres, d'après les forces naturelles et les raisons séminales qui sont en eux. La Mathématique considère les formes qui peuvent s'abstraire; elle les combine entre elles selon les raisons intelligibles. La Métaphysique, embrassant toutes choses, les réduit, en suivant l'ordre des raisons idéales, au principe unique de qui elles sont sorties, c'est-à-dire à Dieu, cause, fin, type universel. Et peu importe que ces raisons idéales aient été entre les métaphysiciens un sujet de

(■]) Traduisez raisons formelles par lois essentielles, séminale* par physiques, chimiques et physiologiques : ce sont les mêmes notions abstraites sous une terminologie différente.

controverse. - — Enfin le gouvernement de la volonté peut être restreint dans les conditions de la vie individuelle ; il peut se développer dans le cercle de la famille, et s'étendre sur toute la multitude d'un peuple qu'il faut régir. En conséquence, la philosophie morale se subdivise en trois parties : la Monastique, l'Économique et la Politique. Leurs noms mêmes suffisent pour indiquer leur rapport avec les trois domaines distincts qui forment leur apanage.

4. La lumière de l'Écriture sainte nous initie aux vérités du salut : si on la nomme supérieure, c'est qu'elle nous élève à la connaissance des choses qui sont au-dessus de notre portée naturelle ; c'est aussi qu'elle descend du Père des lumières par voie d'inspiration immédiate, et non par voie de réflexion. Mais, encore que la lumière de l'Écriture sainte soit une au point de vue littéral, elle est néanmoins triple au point de vue mystique et spirituel. Car tous les livres sacrés renferment au d-elà du sens littéral, représenté par les paroles, un triple sens spirituel qui se révèle sous la lettre, savoir : le sens allégorique, où l'on découvre ce qu'il faut croire, soit de la Divinité, soit de l'humanité ; le sens moral, où l'on apprend comment il faut vivre ; le sens analogique, où Ton reconnaît les lois selon lesquelles il faut que l'homme s'unisse à Dieu. Ainsi tout

l'enseignement des écrivains sacrés se rapporte à ces trois points : la génération éternelle et l'incar- . nation du Verbe, les règles de la vie, et l'union de l'âme à Dieu, Le premier point intéresse la foi ; le second, la vertu ; le troisième, la béatitude, qui est la fin de l'une et de l'autre. Le premier fait toute l'étude des docteurs ; le second, celle des prédicateurs ; le troisième, celle des contemplatifs. La doctrine de saint Augustin roule sur le premier ; celle de saint Grégoire, sur le second ; et celle de saint Denis, sur le dernier. Saint Anselme a suivi saint Augustin ; saint Bernard est le disciple de saint Grégoire; Richard de Saint-Victor a préféré saint Denis : car Anselme s'attache à la discussion, Bernard à la prédication, Richard à la contemplation. Hugues de Saint-Victor embrasse à la fois les trois doctrines, et se fait l'élève des trois maîtres.

De tout ce qui précède, il est permis de conclure que la lumière qui nous apparaissait venue d'en haut par quatre voies, peut se considérer sous un nouvel aspect, comme formant six différentes irradiations. On peut en effet distinguer la lumière de l'Ecriture sainte, celle des connaissances acquises par les sens, celle des arts mécaniques ; la lumière delà philosophie rationnelle, celle de la philosophie naturelle, celle de la philosophie morale. Ainsi, dans cette vie, il y a six apparitions de la lumière

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intellectuelle, et ce sont autant de jours qui ont leur soir, parce que toute science d'ici-bas doit finir : et le septième jour leur succède, le jour du repos qui n'aura pas de fin, c'est-à-dire l'illumination de l'âme dans la gloire du ciel. Ainsi, les six illuminations passagères peuvent être comparées aux six jours de la création ; en sorte que la connaissance de l'Écriture sainte correspond à la première création, qui fut celle de la lumière physique ; et de même pour les autres, en suivant l'ordre indiqué. Et, comme les cinq créations successives se rattachaient à la première, toutes les connaissances aussi se coordonnent à celle de la sainte Ecriture, s'y résument, s'y perfectionnent, et par là vont aboutir à l'illumination éternelle. Donc toutes les sciences humaines doivent converger vers la science que l'Ecriture contient, surtout quand on l'interprète au sens le plus élevé ; car c'est par là que nos lumières retourneront à Dieu, dont elles sont descendues. Alors le cercle commencé se refermera, le nombre sacré se complétera ; et l'ordre divinement institué se réalisera par l'achèvement de ses harmonieuses proportions.

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