III. DIEU
Existence, attributs de Dieu. — Unité d'essence, trinité de personnes. — S. Bonavenlure, liinerarium mentis ad Denm, c. v et vu.
Dieu se manifeste de trois manières : hors de nous, par les vestiges que son action créatrice a laissés dans le monde; en nous, par son image qui se réfléchit au fond de la nature humaine ; au-dessus de nous, par la lumière dont il éclaire la région supérieure de l'âme. Ceux qui le contemplent dans la première de ces manifestations s'arrêtent au vestibule du tabernacle; ceux qui s'élèvent à la seconde sont entrés dans le lieu saint; ceux qui atteignent à la troisième ont pénétré dans le Saint des saints, où repose l'arche d'alliance, que deux chérubins ombragent de leurs ailes. Et les deux chérubins à leur tour figurent les deux points de vue où l'on peut contempler les invisibles mystères de la Divinité, savoir : l'unité d'essence et la pluralité de personnes : Tune pouvant se conclure de la notion même de l'être; l'autre, de la seule idée du Bien (1).
(1) Voici comment le saint docteur, aux chapitres n et îv du même opuscule, résume les principaux traits par lesquels Dieu se fait reconnaîtra, soit dans la nature, soit dans l'humanité :
« Les choses matérielles, considérées en général, sont assujet-
Et d'abord, en considérant l'unité d'essence, il faut observer que la notion de l'être porte en elle la certitude incontestable de sa propre réalité. Car l'être exclut la présence du non-être, comme le néant implique le défaut absolu d'existence. Et de même que le néant ne tient en rien de l'existence ni de ses conditions, aussi l'être ne peut tenir du non-être, ni en acte, ni en puissance, ni dans l'ordre des vérités objectives, ni dans l'ordre arbitraire de nos jugements : on ne saurait supposer que l'être n'est pas. — Or le néant, qui implique la négation de l'existence, ne se conçoit que par l'existence même; et celle-ci, au contraire, ne se peut concevoir autrement que par soi. En effet, toute chose est conçue, ou comme n'étant point, ou comme étant possible ou actuelle. Si donc le non-être ne se conçoit que par l'être, et l'être en puissance par l'être en acte, l'être en acte devient la première no-
ties à trois conditions, le poids, le nombre et la mesure : elles se montrent sous le triple aspect du mode, du genre et de Tordre. On y découvre enfin la substance, la force et Faction, d1où Ton peut remonter, comme par de fidèles vestiges, jusqu'à la puissance, la Sagesse et la Bonté créatrices...
« Rentrez en vous, et voyez que votre âme ne saurait s'empêcher de s'aimer elle-même avec une extrême ardeur. Cependant elle ne s'aimerait point si elle ne se connaissait; elle ne se connaîtrait pas si elle ne se souvenait ; car l'intelligence ne saisit que les notions représentées par la mémoire... Il y a donc en votre âme trois puissances où vous pouvez trouver, réfléchie comme dans un miroir, l'image de la Divinité.
tion qui tombe sous la pensée. — Mais l'objet de cette notion première, ce n'est pas l'être particulier qui est limité dans son développement, et qui demeure sous ce rapport à l'état de puissance : ce n'est pas non plus l'être général abstrait, qui est dénué de réalité véritable : il faut donc que ce soit l'Etre divin. — Ici, nous avons lieu d'admirer l'aveuglement de l'intelligence, qui n'aperçoit point l'Être absolu, alors qu'elle le connaît avant toutes choses, et que sans lui elle n'en saurait connaître aucune: pareille à l'œil, qui, doucement captivé par les nuances des couleurs, semble ne point voir la lumière à la faveur de laquelle il a su les découvrir...
Que si l'être pur ne peut se concevoir que par luimême, il n'émane donc point d'un autre. Il est le premier de tous. S'il exclut le néant, s'il n'y touche par aucun point, il n'a ni commencement ni fin , il est éternel. S'il ne renferme en lui aucun autre élément que l'être, il est sans composition, c'est-àdire extrêmement simple. Il n'a point le caractère de la puissance inactive, parce que la puissance inactive tient en quelque façon du néant : il est donc toujours en action. Il ne comporte aucun défaut, et par conséquent il suppose la perfection suprême. Et comme il ne contient nul principe de divisibilité, on peut dire qu'il est absolument un. Ainsi, l'Etre
pur est tout ensemble le premier de tous, éternel, extrêmement simple, toujours en action, souverainement parfait, contenu dans une indivisible unité. Et ces divers attributs sont tellement certains, qu'on n'en saurait supposer la privation, et que d'ailleurs chacun d'eux se lie nécessairement à ceux qui précèdent et qui suivent ; en sorte que l'intelligence, en les considérant, se sent comme environnée des clartés du ciel. — Mais voici ce qui doit achever son étonnement et la ravir. C'est que l'Etre pur lui apparaît encore comme le dernier de tous, comme souverainement présent , comme infini , immuable, immense, universel. Il est le dernier, parce qu'il est le premier: car le premier des êtres a nécessairement créé pour soi tous les autres ; il en est devenu la fin, comme il en était le commencement; l'Alpha s'est fait Oméga. Il ne cesse pas d'être présent, parce qu'il est éternel. En effet, l'Eternel ne peut être resserré dans les limites du temps; il ne peut occuper successivement les divers intervalles de la durée : il n'y a donc pour lui ni passé, ni avenir, mais un présent continu. 11 est infini parce qu'il est simple. En effet, où l'essence est plus simple, là aussi la force est plus intense ; et plus la force est intense, plus son effort approche de l'infini. Il est immuable parce qu'il est toujours en action : Têtreen action n'est autre chose que l'acte
pur ; or l'acte pur ne peut rien acquérir de nouveau, rien perdre de ce qui est en lui : par conséquent il ne peut subir aucun changement, il est immuable. Il est immense, parce qu'il est parfait ; s'il est parfait, on ne peut rien concevoir en quoi il n'excelle ; l'excellence en grandeur est ce qu'on nomme immensité. Il est universel parce qu'il est un : car T unité est l'élément primitif de toute multitude ; elle est la cause efficiente, exemplaire, finale de toutes choses; l'Etre dont nous parlons est donc universel, non comme essence de tout ce qui existe, mais comme principe, comme raison suffisante, comme auteur bienfaisant de toutes les essences. Il est temps de passer à la seconde considération, la trinité de personnes, qu'il faut conclure de l'idée seule du bien. L'Être absolu est infiniment bon, puisqu'il est parfait, et qu'ainsi rien ne saurai! être meilleur. Et, réciproquement, on ne peut supposer que l'Etre infiniment bon n'existe pas, puisqu'il est meilleur d'exister que de n'exister point. Or, on ne saurait le contempler dans la plénitude de son existence, sans arriver à reconnaître qu'il est triple comme il est un . — Le souverain Bien doit être en effet souverainement communicatif. Mais il n'y aurait pas de sa part communication souveraine, s'il ne communiquait à celui dans lequel il s'épanche sa substance tout entière. La communication doit
être substantielle et personnelle, actuelle et intérieure, naturelle et volontaire, libre et nécessaire, incessante et complète. Telle n'est pas cependant celle qui s'accomplit dans la création : car elle est renfermée dans le temps, dans l'espace, qui ne sont qu'un point en présence de l'immense et perpétuelle Bonté. Il faut donc qu'il y ait de toute éternité, au sein même du souverain Bien, une production consubstantielle, comme celle qui s'opère par voie de génération et de procession ; d'où résulte l'égalité des personnes produites. Il faut que le principe éternel , éternellement agissant , engendre un principe égal à lui, et que de l'un et de l'autre procède un troisième ; et ces trois sont le Père, le Fils et l'Esprit. Il le faut pour réaliser cet entier épanchement de soi-même, perfection essentielle, et sans laquelle le souverain Bien ne serait pas. — Ainsi, dans la contemplation de la suprême Bonté, qui est l'acte sans fin, l'expansion sans bornes d'un amour volontaire et nécessaire tout ensemble ; dans l'idée même de ce bien essentiellement communicatif, se rencontrent les prémisses d'où l'on peut foire ressortir le dogme de la Trinité (1).
(1) Le saint Docteur, dans ce fragment qui ne peut être une démonstration, mais une justification du dogme chrétien, résume sans les développer les preuves éparses dans les écrits des Pères. Il ne faut donc pas s'étonner s'il n'indique point pourquoi la communi-
iv. l'homme.