De la loi naturelle'. — Quœst
On demande : — 1° Quels sont les préceptes de la Loi Naturelle ? — 2° Si cette loi est une pour tous les hommes?
1. Les préceptes de la Loi Naturelle ont pour la raison pratique la même valeur que les axiomes indémontrables pour la raison spéculative: c'esteequi résulte des observations précédentes... Or le premier axiome indémontrable est celui-ci : qu'on ne peut affirmer et nier une môme proposition en même temps. Et cet axiome repose sur la notion de l'être, la première qui se présenle à la pensée.,. Mais, comme la notion de l'être est la première qui se présente à la raison spéculative, la notion du bien est celle qui s'offre avant toute autre à la raison pratique... Le premier précepte de la loi naturelle est donc celui-ci : qu'il faut procurer le bien, éviter le mal. Et il y a autant de préceptes dans la loi de nature qu'il y a de cas où la raison pratique reconnaît spontanément la présent du
bien et du mal... Mais si le caractère du bien est d'être la lin naturelle des choses, la raison reconnaîtra ce caractère dans tous les objets vers lesquels la nature nous incline... L'ordre de ces inclinations innées déterminera donc l'ordre qui règne entre les préceptes delà loi naturelle. — Il y a d'abord dans l'homme une inclination élémentaire, venue de cette nature infime qui lui est commune avec toutes les créatures. Toutes les créatures tendent à leur propre conservation, et par conséquent les moyens nécessaires pour conserver la vie, pour éloigner la mort, rentrent dans le domaine de la loi naturelle. En second lieu, l'homme est enclin à des actes plus compliqués, attributsdistinctifs de cette autre nature qu'il partage avec les animaux ; et c'est pourquoi Ton comprend sous la loi naturelle l'union des sexes eiréducationdesenfants... Troisièmement, l'homme se sent appelé vers une autre sorte de bien correspondant à cette nature supérieure, intelligente, raisonnable, qui est en lui seul. Il éprouve le besoin de connaître Dieu, de vivre en société; et la loi naturelle pourvoit à la satisfaction de ces besoins en flétrissant l'ignorance volontaire, en recommandant une vie innocente, en multipliant enfin de sages prescriptions qu'il serait trop long de rappeler.
2, La loi naturelle sanctionne toutes les inclina-
tions primitives de la nature humaine ; mais, entre toutes, celle-là surtout nous distingue et nous honore, qui nous porte à prendre la raison pour guide de nos actes. Or la marche constante de la raison est d'aller du général au particulier. Toutefois , tandis que la raison spéculative , s'exerçant sur des faits nécessaires, rencontre infailliblement la vérité, et dans les principes qu'elle pose et dans les conclusions qu'elle déduit , la raison pratique s'occupe des actions humaines, qui sont au nombre des choses contingentes ; et, bien qu'elle tienne encore à la nécessité métaphysique par ses maximes générales, aussitôt qu'elle s'abaisse aux applications elle y trouve la contingence. Ainsi, dans la spéculation, la vérité est toujours une pour tous, encore qu'elle ne soit pas toujours également connue... Dans la pratique, la justice, dont les maximes générales sont identiques , immuables, évidentes pour tous, peut fléchir et s'obscurcir dans ses applications. Donc la loi naturelle, si l'on s'arrête à ses principes, est partout la môme en soi et dans les idées qu'on s'en fait ; mais, si Ton considère les règles particulières qu'elle dicte selon la diversité des circonstances, elle pourra varier; elle pourra varier d'abord en elle-même en se pliant aux conditions nouvelles qui modifieront sa rigueur ordinaire, puis aussi dans les idées qu'on s'en fera,
suivant que la raison se laissera plus ou moins troubler par les passions , par des habitudes perverses, par une fâcheuse disposition des organes. Il est facile de citer des exemples : la loi qui prescrit la restitution du dépôt souffre restriction au cas où le déposant réclamerait son trésor pour en faire un usage criminel. Celle qui interdit le vol ne connaît pas d'exception, mais elle fut ignorée de quelques peuples : les Germains, au rapport de César, ne réputaient point coupable la soustraction du bien d'autrui.