Des considérations qui viennent d'être déve
loppées, il faut conclure que la Cause première exerce sur toutes choses une seule et même influence. Puisqu'en elle l'existence et l'essence se confondent, on ne saurait la concevoir séparée de ses infinies perfections. Ses perfections sont donc identiques entre elles, et l'effusion qui s'en fait au dehors ne peut varier. Mais, si cette effusion estimmuahle en tant qu'elle vient d'en haut, elle n'est point reçue en bas avec une môme abondance par les êtres divers sur qui elle se répand. Elle les remplit selon la mesure inégale de leur capacité, qui est proportionnelle à la distance où ils se trouvent ; car les uns gravitent dans le voisinage de la Cause première, les autres s'agitent dans un immense éloignement. Tous participent donc suivant leur force à l'effusion des bontés et des lumières divines ; ils sont pénétrés de l'essence, de la présence et de la puissance du Créateur. Or ces distances différentes, ces degrés où les créatures sont placées, constituent un ordre hiérarchique au moyen duquel le nombre se réduit à l'unité ; en sorte qu'il y faut reconnaître l'œuvre de la Sagesse éternelle; car telle est la grandeur des perfections de Dieu, que nul d'entre les objets créés ne les pouvait contenir tout entières... Du moins il a voulu qu'elles descendissent jusqu'au fond de la création, et qu'il n'y restât rien de si obscur et de si infime
qui n'entrât de quelque manière en rapport avec l'Être divin (]).
5. Et si Ton demande d'où vient la tendance universelle des choses vers l'Être divin, il est facile de répondre en parlant des vérités maintenant démontées. En effet, on a suffisamment établi que Dieu pénètre loutes choses de sa lumière ; et cette lumière, en les pénétrant, ébauche en elles une ressemblance imparfaite avec Dieu même. Or, selon la parole de Boëce, le semblable est attiré par son semblable ; car c'est de lui qu'il reçoit la force de subsister, l'accroissement, la perfection. De là vient que toutes choses tendent à Dieu comme au souverain Bien, comme à la fin suprême vers laquelle toutes les actions se coordonnent. Et il n'est rien qui soit capable d'exercer quelque attraction autour de soi, s'il ne renferme une vertu divine. Quand donc on se plaint de n'avoir pas rencontré le souverain Bien, on se trompe : on se trompe pour s'être
(1) La même pensée est développée avec plus de lucidité peutêtre au quatorzième chapitre du même livre. « Dieu se connaît luimême, et il répand sa lumière, qui éclaire toutes choses, et qui, s'y réfléchissant, y laisse comme une image de la Divinité. Il se veut lui-même comme principe universel, et par cela seul il suscite dans toutes les choses une sorte d'amour qui les incline vers la Divinité. 11 agit enfin, et par sa puissance il donne à toutes choses la force de se mouvoir du côté de la Divinité. Cette image, cet amour, cette force déterminante, ssonl donc en toutes choses, quoique à des états divers, selon qu'il s'agit des corps hruts, des végétaux, des animaux, de l'homme, de pures intelligences. »
attaché par des appétits imprudents aux signes et aux apparences du souverain Bien lui-même. Et pourtant ces apparences et ces signes réfléchissent quelque image de la suprême réalité, etc'est par là seulement qu'ils appellent et captivent l'affection des hommes (1).
II. Puissance de la nature; impuissance de la magie. — Progrès possibles de l'industrie; découvertes des temps modernes. — Roger Bacon, de Secretis operibus artis et natarx et nallitate magix, cap. i-vn.
1, Encore que la nature soit admirable en ses opérations, l'art, qui la modifie et qui s'en sert comme d'un instrument, se montre plus puissant qu'elle. Hors des œuvres de la nature et de l'art, il n'y a plus que des prodiges au-dessus de notre portée, ou des prestiges au-dessous de notre dignité... Ce sont des jongleurs qui trompent les yeux par la légèreté de leurs doigts ; ce sont des pythonisses qui, tirant leur voix docile du ventre, de la gorge ou du palais, font entendre à leur gré des paroles lointaines, des accents étranges, comme si un esprit invisible s'exprimait par leur organe. Mais, plui coupables encore que ces imposteurs, sont ceux qui,
(1) L'idée d'attraction est parfaitement exprimée dans celte comparaison de saint Denys l'Aréopagite : « Dieu s'appelle l'Amour « en tant qu'il meut les êtres et les attire en haut, comme l'aimant « immobile at'ire à lui le fer. »
au mépris de toute philosophie, en dépit de toute raison, invoquent l'Esprit du mal pour obtenir l'accomplissement de leur impuissante volonté ; qui pensent l'appeler ou l'éloigner par des moyens naturels; qui lui offrent des prières et des sacrifices. Il serait sans comparaison plus facile et plus sûr de réclamer de Dieu et des anges la satisfaction de nos justes désirs ; car, si quelquefois les esprits mauvais se rendent favorables à nos intérêts apparents, c'est pour la peine de nos péchés; mais c'est encore parla permission de Dieu, qui gouverne seul et sans partage toute la suite des destinées humaines.
2. Je raconterai maintenant quelques-unes des merveilles que recèle la nature ou que l'art produit, et dans lesquelles la magie n'a point départ, afin de prouver qu'elles surpassent de beaucoup les inventions magiques, et n'y sauraient être comparées. — On peut construire pour les besoins de la navigation des machines telles, que les plus grands vaisseaux, dirigés par un seul homme, parcourront les fleuves et les mers avec plus de rapidité que s'ils étaient remplis de rameurs ; on peut aussi faire des chars qui, sans attelage, courront avec une incommensurable vitesse.
Il est possible de créer un appareil au milieu duquel un homme assis, et faisant mouvoir avec un le-
vier des ailes artificielles, voyagerait comme un oiseau dans les airs. Un instrument long de trois doigts et large d'autant suffirait pour soulever d'énormes fardeaux ; il servirait même à tirer des captifs de leur prison, en leur permettant de franchir à volonté les plus grandes hauteurs. Il en est un autre au moyen duquel une seule main tirerait à elle des masses considérables, malgré la résistance de mille bras. — On conçoit aussi des machines qui promèneraient sans péril le plongeur au fond des eaux... Ces choses se sont vues, soit chez les anciens, soit de nos jours, à l'exception de l'appareil à voler, dont un savant, bien connu de moi, a imaginé le dessin. Et l'on peut inventer une multitude d'autres engins et d'utiles artifices : — comme des ponts qui traversent les rivières les plus larges sans pile et sans appui intermédiaire.
3. Mais, entre tous les objets qui se disputent notre admiration, il faut remarquer surtout les jeux de la lumière. — Nous pouvons combiner des verres transparents et des miroirs, de façon que l'unité semble se multiplier, qu'un seul homme paraisse comme une armée, et qu'on fasse voir autant de soleils et de lunes qu'on voudra. Car les vapeurs répandues dans les airs se disposent quelquefois de telle sorte, qu'elles doublent et triplent même, par un reflet bizarre, le disque de la lune ou du soleil...
Et il serait aisé de jeter ainsi la terreur dans une ville ou dans une armée ennemie par de subites apparitions. On jugera cet artifice encore plus facile, si Ton considère qu'on peut construire un système de verres transparents qui rapprocheront à l'œil les choses éloignées, ou qui feront fuir les plus proches ; ou bien qui, déplaçant leurs images, les montreront du côté qu'on voudra. Ainsi, d'une incroyable distance on lira les caractères les plus lins, on comptera les choses les plus imperceptibles. Ainsi, du haut des rivages de la Gaule, César découvrit, dit-on, à l'aide d'immenses miroirs, plusieurs cités de la Grande-Bretagne. Par des procédés analogues on grossirait, rapetisserait, renverserait les formes des corps: on tromperait le regard par des illusions sans fin... Les rayons solaires habilement conduits et rassemblés en faisceaux par l'effet de la réfraction, sont capables d'enflammer à une distance voulue les objets soumis à leur activité.
4. D'autres résultats non moins curieux peuvent s'obtenir à moins de frais. Tels sont les feux artificiels qu'on projette au loin, et qui se composent de naphte, de sel gemme, d'huile de pétrole... Telle est aussi le feu grégeois, à l'imitation duquel on fabrique un grand nombre de combustibles... Les ressources ne manqueraient pas non plus pour faire des lampes dont la mèche ne se consumerait pas:
car nous connaissons des corps qui brûlent sans se consumer : le talk, par exemple, et la peau de salamandre. — L'art a ses foudres, plus redoutables que les tonnerres du ciel. Une faible quantité de matière de la grosseur d'un pouce produit une horrible explosion accompagnée d'une vive lumière, et ce fait peut se répéter jusqu'à détruire une ville et des bataillons entiers... — L'altractionque l'aimant exerce sur le fer est à elle seule féconde en merveilles ignorées du vulgaire, et connues de ceux que la science initie à ses ineffables spectacles. Or la propriété de l'aimant se retrouve ailleurs ; elle y prend une importance toujours croissante : l'or, l'argent et les autres métaux se laissent attirer par la pierre qui les éprouve. Il y a rapprochement spontané entre les masses minérales, entre les plantes, entre les organes disséqués des animaux. Témoin de ces prodiges de la nature, rien n'étonne plus ma foi, ni dans les œuvres de l'homme, ni dans les miracles de Dieu.
5. Le dernier degré de perfection où puisse atteindre l'industrie humaine, soutenue de toutes les forces delà création, c'est la faculté de prolonger la vie. La possibilité d'une prolongation considérable est établie par l'expérience. Un infaillible moyen consisterait dans l'observance perpétuelle et scrupuleuse d'un régime qui réglerait la nourriture
et la boisson, le sommeil et la veille, l'action et le repos, toutes les fonctions du corps, les passions mêmes de l'âme, et jusques aux conditions de l'atmosphère environnante. Ce régime est rigoureusement déterminé par les préceptes de la médecine... car les sages ont cherché avec ardeur , à reculer de cent ans et même plus les limites ordinaires de la vie humaine, en retardant ou du moins en atténuant les maux de la vieillesse. Toutefois ils ne méconnaissent point l'existence d'un terme fatal, irrévocablement fixé dès le jour de la première chute : c'est ce terme seulement qu'il s'agit de regagner, en écartant les obstacles accidentels qui arrêtent la course... Et si l'on objecte que ni Platon, ni Aristote, ni le grand Hippocrate, ni Galien, n'ont su parvenir à cette merveilleuse prolongation de la vie, je répondrai que ces grands hommes ne sont pas même arrivés à plusieurs connaissances d'un intérêt secondaire, qui ont été reconnues par d'autres penseurs venus après? — Aristote pouvait donc n'avoir pas pénétré les derniers secrets de la nature; comme les savants d'aujourd'hui ignorent eux-mêmes beaucoup de vérités qui seront familières aux écoliers les plus novices des temps futurs.