‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 2 sur 49 · A M. FALCONNET · texte numérisé non relu

A M. FALCONNET

Paris, 31 janvier 1842.

Mon pauvre ami,

Au moment où je déplorais la mort inattendue de mon cousin Louis Coste, j'ai reçu la nouvelle d'une perte bien plus douloureuse. Ces coups redoublés, tombant l'un après l'autre sur ma malheureuse famille, tombent aussi sur moi. En voyant disparaître en si peu de temps plusieurs encore de ceux que j'aimais, j'ai senti se renouveler tous mes tristes souvenirs. Je me suis rappelé qu'il y a deux ans et demi vous veniez vous associer à mon deuil. Je me suis mêlé au vôtre : je l'ai accompagné de mes pensées et de mes larmes. J'ai pleuré avec toi, mon ami, j'ai cherché ta main pour la serrer, ton cœur pour le presser contre mon cœur, pour confondre ensemble notre désolation d'aujourd'hui, comme se confondaient nos affections d'autrefois. Car il en était ainsi : dans ton excellente mère, je retrouvais un peu la mienne ; elle m'en donnait le

droit. J'allais chercher auprès d'elle des encouragements et des conseils, souvent sans d'autre but que d'épancher mes peines ou mes espérances, plus d'une fois pour m'entretenir de mes plus chers desseins. Et je n'hésitais pas, je savais que ma mère t'avait aussi regardé comme un fils; que ces deux saintes et affectueuses femmes, rapprochées par la main de Dieu pour s'aider l'une l'autre, avaient souvent échangé leurs pieuses inspirations, leurs maternelles sollicitudes, et que dans leurs deux âmes, il y n'avait qu'une même vertu.

Élevés ensemble, longtemps réunis dans une même tendresse, séparés par la distance des lieux, mais rencontrant dans nos carrières diverses d'analogues vicissitudes, il fallait donc que nous éprouvassions encore la cruelle fraternité du malheur. Hélas! il n'était pas besoin de celle-là pour nous unir! Et en ceci encore j'ai eu le privilège d'un funeste droit d'aînesse. J'en userai du moins pour te faire part de mon expérience récente, et t'adresser des paroles consolatrices que peut-être tu écouterais moins si elles n'étaient écrites sous l'impression d'une même destinée.

Sans doute rien n'est plus déchirant que cette longue absence, rien n'est plus sombre que cette solitude croissante et ce vide que la mort faitautour de nous, et dans le premier moment toute pensée

de consolation semble impossible, injurieuse même pour notre tristesse. J'ai connu cet état; mais il a peu duré. Bientôt d'autres moments sont venus où j'ai commencé à pressentir que je n'étais point seul, où quelque chose d'une douceur infinie s'est passé au fond de moi ; c'était comme une assurance qu'on ne m'avait point quitté, c'était comme un voisinage bienfaisant quoique invisible, c'était comme si une âme chérie, en passant, m'eût caressé de ses ailes. Et de même qu'autrefois je reconnaissais les pas, la voix, le souffle de ma mère ; ainsi quand un souffle réchauffant ranimait mes forces, qu'une idée vertueuse se faisait entendre à mon esprit, qu'une salutaire impulsion ébranlait ma volonté, je ne pouvais m'empêcher de croire que c'était toujours elle.

Maintenant après deux années, après le temps qui peut dissiper les premiers égarements d'une imagination ébranlée, j'éprouve toujours ceci. Il y a des instants de tressaillement subit, comme si elle était là, à mes côtés; il y a surtout, lorsque j'en ai le plus besoin, des heures de maternel et filial entretien, et alors je pleure peut-être plus que dans les premiers mois, mais il se mêle à cette mélancolie une ineffable paix. Quand je suis bon, quand j'ai fait quelque chose pour les pauvres qu'elle a tant aimés, quand je suis en repos avec Dieu qu'elle a si

bien servi, je vois qu'elle me sourit de loin. Quelquefois si je prie, je crois écouter sa prière qui accompagne la mienne, comme nous faisions ensemble le soir au pied du crucifix. Enfin souvent, — je ne le dirais à personne, mais à toi je puis le dire, — lorsque j'ai le bonheur de communier, lorsque le Sauveur vient me visiter, il me semble qu'elle le suit dans mon misérable cœur, comme tant de fois elle le suivit, porté en viatique, dans d'indigentes maisons; et alors j'ai une ferme croyance de la présence réelle de ma mère auprès de moi.

Et comment, en effet, elles qui ont été ici-bas comme des anges, mais des anges souffrants, qui ont connu les chagrins et les douleurs sans avoir à expier pour elles-mêmes, comment ne seraient-elles pas entrées en immédiate possession de la gloire et du bonheur? Et pour elles est-il une autre gloire que leurs enfants, un autre bonheur que le nôtre? Qu'est pour elles le ciel même, si nous n'y sommes pas? Je suis donc persuadé que nous les occupons encore; qu'elles vivent pour nous, là comme ici; qu'elles n'ont changé que par une plus grande / puissance et un plus grand amour.

Désormais chacune de nos bonnes actions, chacune de nos félicités est un de leurs bienfaits. Tu le sentiras aussi. Tu fus toujours trop fidèle aux enseignements de ta mère, trop respectueux pour

sa vertu, trop pénétré de son esprit, pour ne pas la revoir sous cette forme immortelle dont elle est revêtue. Tu es de ceux qui savent la valeur des choses terrestres, et qui s'élèvent au-dessus des sens; dans cette sphère supérieure et lumineuse, dans ce monde idéal et éternel tu retrouveras à toute heure, et à ton gré, celle que tu croyais avoir perdue. Ainsi le commerce des yeux et de la parole se remplace par celui de la pensée. Une mystérieuse correspondance entrelace ses relations actives dans l'intervalle qui nous sépare : à peu près comme ces lettres encourageantes que nous recevions à l'époque où, dans l'exil de nos études universitaires, nous faisions l'apprentissage de notre isolement actuel. Et puis, la séparation n'est pas sans fin ; encore trente, quarante années, et nous serons au rendez-vous, pour ne nous quitter plus.

Nous prierons pour ta mère, nous serions plus tentés de l'invoquer. Je voudrais aussi écrire à ton père, toujours si bon pour moi; mais c'est à peine si j'ai le courage de finir ces lignes plusieurs fois interrompues. Tu craignais, je le sais, que le mariage, ses sollicitudes et ses joies, ne me rendissent plus étranger, plus insensible aux devoirs et aux affections d'une vieille amitié. Oh! je

le sens bien maintenant, les liens du sang en se multipliant s'affermissent, on ne comprend jamais

si bien ce qu'il y a de sacré dans la famille qu'au moment d'en fonder une nouvelle. Si les obligations de ta carrière t'amènent bientôt à Paris, tu viendras nous trouver, et tu verras si un fraternel accueil ne t'attend pas dans notre humble maison; si tu n'y as point toujours, avec une parente affectionnée de plus, l'ami de ton enfance, le compagnon de tes bonnes et mauvaises fortunes, ton cousin qui t'aime tendrement.

A M. CHARLES OZANAM

Le saint jour de Pâques 1842.

Mon cher frère,

Ce jour est trop beau pour ne pas le passer en famille. Déjà ce matin, à Notre-Dame, je n'étais pas seul. Depuis lundi dernier, chaque soir, plus de six mille hommes assistaient à la retraite prêchée par le P. de Ravignan. J'ai suivi ces admirables discours : il était impossible de rien entendre de plus élevé, de plus solide. Surtout on ne

pouvait rien voir de plus beau que l'assemblée : à la sortie, la foule se pressait par les trois portes pour couvrir la place. La grande basilique avec sa façade noire et ses tours majestueuses, laissant apercevoir par son portail ouvert la nef illuminée, représentait pour ainsi dire l'édifice sacré de la foi, dont les mystères aussi sont imposants et sévères au dehors, mais recèlent au dedans d'infinies clartés. Aujourd'hui une communion générale d'hommes couronnait les pieux exercices : nos rangs serrés remplissaient la nef du milieu deux fois longue comme celle de Saint-Jean; il y avait de nobles et riches personnages, couverts de décoration, et à côté d'eux, des pauvres en veste à demi déchirée; des militaires, des élèves de l'École normale et de l'École polytechnique, des enfants, mais surtout des étudiants en grand nombre. Après la communion, qui, donnée par deux prêtres, a duré une heure, un Te Deum magnifique a rempli les voûtes, et nous nous sommes séparés profondément émus.

De pareilles solennités sont une bien éloquente réponse à l'une des difficultés qui souvent effrayent les esprits de ton âge. En sortant de l'asile religieux où se passèrent les premières années et en se trouvant tout à coup au milieu du monde, on est consterné d'abord d'y trouver si peu de foi. On s'alarme de ce délaissement universel, et il ne manque pas

de gens qui nous l'exagèrent encore, les uns par humeur chagrine, les autres par faiblesse, et quelques-uns dans l'espoir d'entraîner par l'exemple. Mais il n'y a que les enfants qui aient peur de la solitude. Une âme ferme, nourrie aux grands souvenirs de l'histoire, n'ignore pas que souvent lavérité et la vertu se trouvèrent isolées parmi les multitudes ennemies, et que leur honneur fut de ne pas fléchir à l'entraînement général. Cependant quand on a vécu un peu davantage, on finit par faire deux autres remarques plus rassurantes. Premièrement dans les siècles qui précédèrent et qu'on a coutume de regarder comme des âges de croyances et de paix, on reconnaît des tentations et des périls comparables à ceux de nos jours. Jamais Dieu n'épargna l'épreuve à ses serviteurs, parce que jamais il ne voulut leur épargner le mérite et la gloire; et le résultat des luttes passées nous répond de l'issue de l'époque présente. En second lieu, si l'on y prend garde de plus près, on finit par découvrir autour de soi beaucoup plus de christianisme qu'on n'avait cru d'abord. Onesttoutétonné,dans cette société française, tourmentée depuis cent cinquante ans par tant de doctrines perverses, ébranlée par tant de scandales, si décriée à l'étranger, de voir des œuvres de charité si nombreuses, des pratiques si fidèlement observées, l'Évangile entouré de si unanimes hommages,

l'Église assurée de tant de dévouements ; et encore tant d'habitudes chrétiennes, et de souvenirs salutaires, de dispositions favorables chez ceux qui ne sont pas avec nous. Je ne parle pas des campagnes et de beaucoup de provinces, où est vraiment la substance de la nation et où l'esprit catholique n'a pas cessé de vivre. Mais ici même, à Paris, à ce foyer de lumières humaines et d'ambitions, parmi ces intelligences usées, pour qui les plaisirs, les arts, les études, n'ont plus d'attrait, au milieu delà déconsidération de toutes choses, il n'y en a qu'une qui conserve de la dignité, des respects, de la popularité véritable, et c'est la religion.

Voilà un long épanchement de mes émotions de ce matin. Cependant je ne finirai pas sans te dire qu'à ces pensées d'intérêt général se sont bien doucement mêlées les affections du cœur. Cette fête est l'une de celles où les heures passent plus vite, où le recueillement est plus facile ; on ne se lasse pas de prier. En priantpour tous, je ne pouvais oublier mes bons frères. J'ai demandé pour toi la sagesse qui raffermit l'entendement, la force qui soutient la volonté au milieu des orages de l'adolescence. J'ai demandé que tu conservasses cette piété dont tu es doué, que tu connusses ta vocation, que le courage ne te manquât pas pour la suivre, ni les consolations pour te l'embellir. J'ai aussi sollicité pour

noire cher Alphonse les grâces dont son ministère a besoin ; la joie de l'âme, récompense d'une vie vouée au bien. J'ai supplié que l'union fraternelle, symbole et prélude de la société céleste des saints, se maintînt parmi nous et que réalisant le dernier vœu du Sauveur à son Père, nous fussions un, comme ils sont un. En ce moment je ne doutais pas que nous ne nous trouvassions au même rendez-vous : notre pauvre mère y était aussi, puisque c'était auprès de Dieu.

Ce n'est pas sans un vif plaisir que nous avons appris ta place de second, mon bon Charles. Si tu continues de la sorte, rien n'empêche qu'à la fin de l'année tu n'aies part aux couronnes. Mais surtout c'est la preuve d'un développement intellectuel, de bon augure pour l'avenir. Tu dois en témoigner beaucoup de reconnaissance à l'excellent M. Noiroi dont les soins t'ont facilité les abords de la philosophie. Veuille lui en faire de ma part les remerciements les plus tendres. Son enseignement est un véritable bienfait : j'éprouve encore chaque jour que son influence ne se borne pas aux premières années. Quand des circonstances meilleures nous auront rapprochés l'un de l'autre, tu seras tout étonné de la quantité d'idées communes que nous aurons ensemble. Pour moi, je me réjouis beaucoup de cette perspective : ta présence animera un

peu notre isolement ; et Amélie qui t'aime bien sera enchantée d'avoir retrouvé un de ses quatre frères.

Embrasse bien tendrement Alphonse pour moi, et dis^lui que c'a été une privation pénible de ne pouvoir aller, comme l'année dernière, le visiter ta Pâques. Mes amitiés à vieille Marie.

Adieu.

Ce fut en cette année 1842 qu'eut lieu pour la première fois la communion générale à Notre-Dame. Dès 1837, époque où le P. de Ravignan commença ses conférences, il regardait la retraite comme devant en être le couronnement nécessaire. La prudence le fit attendre jusqu'en 1841, et cette année-là même, afin de ne point rendre l'œuvre ancienne responsable du succès incertain de l'œuvre nouvelle, on les sépara entièrement. La retraite commença à l'Abbaye-aux-Bois; mais l'auditoire, qui était immense, la fit transporter à Saint-Eustache. On n'osa pas encore la terminer par la communion générale. Ce ne fut que l'année suivante que se réalisa cette grande pensée du P. de Ravignan.

A M. CHARLES OZANAM

Paris. 23 juin 1842.

Mon cher frère,

Il est Dimanche, nous sommes dans un petit palais avec jardin, au bord du Luxembourg, dont les vertes allées forment devant nos fenêtres d'admirables perspectives. Cette habitation fut bâtie pour Murât, beau-frère de l'empereur et roi de Naples ; elle appartint plus tard au prince de Clermont- Tonnerre; de chute en chute elle est tombée à la possession de M. Bailly, qui a bien voulu nous y laisser établir pendant les extrêmes chaleurs.

Je me rappelle qu'Alphonse a dû quitter Lyon, que tu es seul, que par conséquent une petite visite fraternelle sera fort à propos. Et d'abord, mon petit ami, il faut que ton cœur et ton esprit deviennent assez énergiques pour ne pas s'effrayer de la solitude, pour ne pas s'y abandonner aux tentations mélancoliques qui ne manquent guère d'y venir.

Tu auras bientôt dix-huit ans, c'est l'âge où il m'a fallu quitter tout, car nous avions tout alors, et arriver ici, où je n'avais pas, comme tu les as, un frère, de nombreux parents et des amis. Au lieu de cela, une chambre presque toujours déserte, des livres qui n'avaient pas pour moi de souvenirs, des figures étrangères. Souvent depuis l'heure du repas jusqu'à minuit, la lueur de la lampe et la braise du foyer étaient mes seules compagnes; et alors, en reportant mes pensées sur ceux que je ne voyais plus, je me demandais si, en retournant un jour à Lyon, je les y retrouverais.

Pour toi, quelle que soit la volonté de Dieu, quelque part que ta vocation te conduise, tu trouveras un frère qui te servira de guide et d'appui; tu auras des voies préparées, un entourage ami, des périls moins nombreux. Sans doute il faut continuer à demander la lumière d'en haut pour que la lumière te soit donnée. Tu es dans une de ces époques de la vie où les facultés prennent un rapide accroissement : on se sent mûrir et grandir. Il faut tendrement remercier Dieu qui fait en nous cet ouvrage, et lui demander la grâce d'user saintement de ces bienfaits.

Mais en ce moment tu dois être exclusivement occupé de tes compositions et ensuite de ton examen. M. Noirot te conseille parfaitement : c'est

dans les derniers mois du cours de philosophie que se traitent toutes les questions qui touchent aux choses importantes et pratiques de la vie, à la religion, à la politique, à la littérature. Les difficultés s'éclaircissent, le travail devient plus attachant et plus lumineux : l'esprit grandit et devient plus viril. On s'attache à ce qui est vrai, bon et beau; c'est l'instant décisif, il n'en faut rien perdre. Le monde où tu entreras est malheureusement mauvais, étranger à notre foi, à nos saintes pratiques, à nos habitudes sévères. Il est temps que tu recueilles tes forces afin de t'y soutenir, ensuite ne crains pas : la Providence fera le reste.

Si j'étais auprès de toi, je chercherais à te servir en ce moment, à éclairer tes doutes, à diriger tes lectures. C'est un grand plaisir que de philosopher. Hier encore, nous passâmes plus d'une heure et demie avec un de mes amis à discuter des idées de Platon. Si tu m'écrivais longuement sur quelques points difficiles, je tâcherais de te répondre par de longues explications; mais tu feras mieux de causer avec tes condisciples, avec Théophile surtout qui a beaucoup d'esprit et de l'habitude. Quant aux lectures, les écrits les plus modernes, quoique souvent assez peu irréprochables sous le rapport de l'orthodoxie, peuvent être utiles s'ils sont lus avec une bonne direction. Lis Descartes et Malebranche; cn-

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