‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 3 sur 49 · I.ETTP, r.s. — îî · texte numérisé non relu

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fin, je t'ai dit d'acheter les Esquisses de philosophie morale de Dugald Stewart. Tu n'auras sans doute pas négligé l'histoire de la philosophie, sans laquelle la science est bien peu de chose : le Précis que je t'ai laissé est excellent, surtout pour le moyen âge. C'est M. Gerbet qui l'a écrit, sans le signer.

Ces vacances, si ton baccalauréat n'est pas encore passé, je pourrai te seconder mieux. Tu commences donc à savoir, mon pauvre ami, ce qu'il y a de rude au métier de jeune homme. Autrefois c'était la guerre, aujourd'hui ce sont les examens. Certainement, il y a des saisons de travail qui valent bien une campagne. En 1837, je travaillais pendant cinq mois, régulièrement dix heures par jour, sans compter les cours, et quatorze et quinze heures le dernier mois. Il faut beaucoup de prudence pour que la santé n'en soit pas affectée, mais peu à peu le tempérament s'y fait. On s'accoutume d'ailleurs à une vie sévère et active, et le caractère y gagne autant que l'esprit.

Adieu, mon bon Charles, bonjour à notre vieille Marie, je la félicite de sa bonne santé. On dit qu'elle va, vient et fait merveille. Je t'embrasse tendrement et te prie d'aimer toujours ton frère.

Ces excès de travail dont parle Ozanam n'étaient que trop vrais, il fut toujours impossible de les modérer.

« Prenez garde, lui disait M. Victor le Clerc, dès la première année de son cours, modérez cette verve qui vous emporte; soyez toujours un orateur, mais un orateur plus calme ; cette parole vive, émue, passionnée, qui éclate et retentit après de longues méditations, cet enthousiasme, dont vous n'êtes point le maître et qui vous domine, inquiètent pour vous vos amis; songez à l'avenir; nous voulons que vous ne retranchiez rien de cet avenir qui vous est dû ; nous le voulons pour vous et pour nous. »

Mais son cours n'était pas sa seule fatigue et ne bornait pas son zèle. De tous côtés, on venait lui demander de prendre la parole dans des assemblées de charité ou des réunions d'ouvriers : jamais il ne refusait. Il présida, plusieurs années, une conférence littéraire; sous sa direction, on y travaillait beaucoup, et bien des hommes de talent s'y formèrent.

Voici le langage qu'il tenait un soir dans une nombreuse assemblée de jeunes gens qu'il présidait au Cercle catholique :

Messieurs,

« Tous les jours, nos amis, nos frères se font tuer comme soldats ou comme missionnaires sur la terre d'Afrique ou devant les palais des mandarins. Que faisons-nous, nous autres, pendant ce temps-là? Croyez-vous donc que Dieu ait donné aux uns de mourir au service de la civilisation et de l'Église, aux autres la tâche de vivre les mains dans leurs poches, ou de se coucher sur des roses? Ah ! messieurs, travailleurs de la science, gens de lettres chré-

tiens, montrons que nous ne sommes pas assez lâches pour croire à un partage qui serait une accusation contre Dieu qui l'aurait fait, et une ignominie pour nous qui l'accepterions. Préparons-nous à prouver que, nous aussi, nous avons nos champs de bataille où parfois Von sait mourir. »

A M. LALLIER

Oullins, près Lyon. 17 août 1812.

Mon cher ami,

Depuis quatre jours seulement je suis en vacances, à la campagne chez mon beau-père, où j'ai rejoint ma femme partie avec sa mère. J'étais resté, retenu par les recherches de mon livre futur, et au milieu de cet isolement dont j'avais perdu l'habitude, j'avais hâte d'en finir et d'être ici au moins à la fête de famille du 15 août. Ces longues heures de travail m'excuseront peut-être un peu démon silence. Mais je m'étais promis de vous réserver un de mes premiers instants de loisir.

Causons d'abord de vous et des vôtres. La dernière fois que vous vîntes à Paris, j'eus à peine le

temps de vous remercier de voire excellente lettre. On ne pouvait dire des choses plus amicales et plus chrétiennes. J'ai demandé à Dieu cette foi et ce courage dont vous saviez si bien le secret. Hélas ! mon pauvre ami, vous aussi, vous en avez eu besoin. Je pense que du moins votre enfant continue à se développer heureusement sous vos yeux, grandissant de corps et d'esprit, et vous donnant toutes les joies de la paternité. Je vois avec envie cette jeune génération de petits anges qui fleurit autour de notre génération présente. Voici C... et A..., vous, et bien d'autres encore : voici de petites familles catholiques qui se forment et qui promettent de conserver les traditions de foi et de vertu.

Malgré toutes les grâces dont le bon Dieu me comble depuis quelque temps, mon caractère, loin de s'affermir et de s'élever, est plus que jamais rempli de troubles et de faiblesses. Les occupations littéraires auxquelles je me livre, en maintenant l'imagination dans une activité perpétuelle, lui donnent un empire désordonné. La lenteur inévitable d'une carrière me décourage souvent et m'effraye. Il y a dans l'extrême concurrence qui encombre toutes les avenues, quelque chose d'impatient, de tumultueux, à quoi je ne sais résister. Et, sans la sérénité douce qui règne dans mon intérieur, je me perdrais au milieu des agitations du

dehors. Pourquoi n'ai-je pas dans la pratique cette confiance dans la bonté divine, dont je comprends si bien les motifs ? Pourquoi cet empressement inquiet, point d'abandon et peu de prière? Pourquoi la mobilité désolante de mes idées ne me laisse-t-elle pas le refuge et le repos que d'autres trouvent devant leur crucifix ? Pourtant j'ai autour de moi tant d'encouragements et d'exemples ! J'ai fait une si heureuse expérience de la céleste sollicitude qui veille sur nous !

En ce moment, je suis un peu las de mes études et de mes efforts de l'année. Ce n'est qu'en finissant mon cours que l'intérêt sérieux du sujet s'est nettement précisé pour moi. Il s'agit de montrer que l'Allemagne est redevable de son génie et de sa civilisation tout entière à l'éducation chrétienne qui lui fut donnée; que sa grandeur fut en proportion de son union avec la chrétienté; qu'elle n'eut de puissance, de lumières, de poésie, que par une communication fraternelle avec les autres nations européennes. Que pour elle, comme pour tons, il n'y eut, il n'y aura de véritables destinées que par l'unité romaine, dépositaire de toutes les traditions temporelles de l'humanité, comme des desseins éternels de la Providence. Tout ceci semble simple, naturel et d'une vérité triviale de ce côté du Rhin. Mais de l'autre côté l'orgueil national se complaît

dans le rêve d'une civilisation autochthone, dont le christianisme les aurait fait déchoir; d'une littérature qui, sans le contact latin, se serait développée avec une splendeur sans exemple; d'un avenir enfin qui sera magnifique si l'on se retrempe dans un teutonisme sans mélange. Le type germanique n'est plus Gharlemagne, c'est Arminius.

Ces doctrines se reproduisent sous des formes différentes, à travers les différentes écoles philosophiques, historiques, littéraires, de Hegel à Gœthe, et de Gœthe à Strauss. Il me semble de quelque utilité de les attaquer chez eux, sur leur propre terrain; de faire voir comment seuls ils n'étaient que des barbares ; comment par les évêques et par les moines, par la foi romaine, par la langue romaine, par le droit romain, ils sont entrés en possession de l'héritage religieux, scientifique, politique des peuples modernes; comment en le répudiant ils retournent peu à peu à la barbarie. Une introduction qui précédera et des conclusions qui suivront l'histoire de la littérature chevaleresque, objet principal de mon livre, feront, j'espère, ressortir cette pensée. Croyez-vous qu'ainsi l'œuvre aura plus de valeur?

V Introduction m'occupe présentement. Pour cette partie dont je n'ai aperçu que tardivement l'importance, mes anciennes leçons m'ont été de

peu de secours; il m'a fallu faire d'immenses recherches. — La Germanie sous les Romains ; les établissements militaires, l'organisation municipale, les écoles. — La première prédication du christianisme avant l'invasion des barbares. L'action de l'Eglise en présence et à la suite de l'invasion. — La formation de l'État : d'un côté l'Empire, de l'autre les Villes. — Enfin, la conservation et la propagation des Lettres; l'enseignement ininterrompu des langues et des arts de l'antiquité; les admirables travaux qui se firent aux monastères de Fulde et de Saint-Gall devenus les écoles de l'Alle-

magne.

En l'absence des traités généraux; j'ai dû fouiller dans les histoires particulières, dans les vies des Saints, et les chroniques des villes. Il me semble avoir trouvé des faits ignorés et décisifs, qui établiront la perpétuité de la tradition savante, à une époque qu'on a coutume de flétrir du nom de barbarie, depuis Charles Martel jusqu'aux croisades. Je vais essayer la rédaction de ceci, environ deux cent cinquante pages, et j'en insérerai quelque chose dans le Correspondant, pour provoquer les bons avis. Ce n'est pas une petite affaire qu'un livre par le temps qui court, surtout pour moi qui compose lentement, et qui risque d'employer beaucoup de peine pour peu de résultat. Je n'hésite donc pas

à recommander ce que je commence à vos bonnes et fraternelles prières.

Vous attendez probablement qu'arrivé ici, je vous donne des nouvelles de nos amis les Lyonnais. Cependant mon séjour n'a pas été assez long pour me permettre d'en voir beaucoup; la Perrière pourtant a profité de notre voisinage et m'est venu trouver avant-hier. Il va dans le Bugey rejoindre Janmot dont la santé semble se relever peu à peu. Quant au docteur Arthaud, il porte sur son visage florissant la meilleure enseigne de son métier. Ils font ici beaucoup de bien, et la petite société de Saint- Vincent de Paul est au mieux avec l'archevêque.

A M. LALLIEPu

Paris, 9 mars 1843.

Mon cher ami,

Vous devez me trouver bien coupable. Après tant de projets de travail concertés ensemble, après tant de bons entretiens échangés, mon silence de

deux mois peut vous paraître inexcusable. Il le serait en effet, si deux grands travaux, l'un pour le Correspondant1 , l'autre pour les Annales de la Propagation de la Foi2, n'avaient rempli toutes mes heures : et vous savez que mes devoirs ne m'en laissent pas beaucoup. Je viens d'achever six semaines des plus laborieuses que j'aie passées en ma vie ; me refusant toute distraction, et prenant sur mes nuits. Vous savez combien j'ai la composition difficile, et j'ai besoin plus que jamais de ne pas laisser rouiller ma plume : elle devient comme une vieille rapière qu'on ne peut plus tirer du fourreau. Vous recevrez mon article imprimé à part, avec un bout d'exorde qui en fait ce qu'il était d'abord, la première leçon et le plan général de mon cours pour cette année. J'aimerais que vous m'en dissiez votre sentiment.

Ne croyez pas cependant, mon cher ami, que j'eusse oublié pour mes études personnelles les desseins de collaboration que nous avions formés. Il y a plus d'un mois, je vis M. Cousin, et je causai longuement avec lui de notre entreprise. Il l'approuva fort. Il trouva surtout le choix de Yltinerarium excellent. Quant à saint Thomas, il balançait

1 . Le Correspondant. De la Tradition littéraire en Italie, t. I, p. 199.

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