A M. LE COMTE DE CHAMPAGNY
Bellevue, près Paris, 31 juillet 1848.
Monsieur et cher ami,
Votre affectueuse lettre m'est arrivée dans un moment où le souvenir d'une amitié aussi chrétienne que la vôtre devait m' être plus sensible que jamais, au moment où je venais de vous apprendre la mort de mon excellent et très aimé beau-père ; il a expiré dans nos bras, frappé d'une sorte d'apoplexie foudroyante. Il nous laisse, en nous quittant, toutes les consolations que laisse un chrétien mort
dans la paix de Dieu et avec les œuvres d'une vie toute méritoire. Mais rien ne remplacera pour nous la douceur de sa tendresse qui était extrême, ni la sagesse de ses conseils qui étaient éclairés par toutes les lumières de la foi, de l'expérience la plus consommée et de la conscience la plus délicate. Veuillez donc, monsieur et ami, prier pour lui et pour les siens qui ont bien de la peine à se remettre d'un coup si fort et si peu attendu.
Hélas ! monsieur, vous me demandez mon jugement sur la situation présente. Nous sommes une pauvre famille sous le jugement de Dieu ! Dans le nuage de douleur où nous vivons, je ne vois plus où la Providence nous mène, si ce n'est qu'elle nous mène où elle veut. Sans doute, quand on voit mourir tous ces généraux blessés, toute cette fleur de l'armée d'Afrique, cet héroïque archevêque, et ce Chateaubriand qui était comme le représentant de l'antique France, il semble que la patrie s'en va. Il semble qu'elle s'en va avec tout ce que nous avons aimé, avec la liberté même qui ne paraît plus possible que sous la condition de l'état de siège; avec la popularité renaissante du catholicisme, compromise par les difficultés présentes de Pie IX. Mais je ne me suis jamais dissimulé le péril de la situation. J'ai toujours cru à l'invasion des barbares; j'y crois plus que jamais.
Je la crois longue, meurtrière, mais destinée tôt ou tard à plier sous la loi chrétienne, et par conséquent à régénérer le monde. Seulement, je suis sûr que nous assisterons à toute l'horreur de la lutte. Je ne sais pas si nos enfants vivront assez pour en voir la fin.
Nous avons appris avec chagrin, ma femme et moi, que madame de Champagny était souffrante et que vous aviez un enfant malade. Ah! si les douleurs de famille, les plus amères d'ici-bas, sont des expiations réservées par laProvidence à ceux qu'elle aime, serrons-nous la main, monsieur et ami, et prenons courage, car il me semble que nous serons bien partagés....
A M. FOISSET
Bellevue, près Paris, 24 septembre 1848.
Monsieur et cher ami,
Je suis bien coupable. Vous m'écriviez avec tout l'empressement d'un frère : après la cruelle épreuve
où Dieu venait de nous mettre, vous me demandiez des nouvelles d'Amélie et des miennes avec toute l'impatience d'une amitié alarmée, et voilà tout à l'heure deux mois que je vous laisse sans réponse. C'est que le premier effet de ces coups de foudre qui frappent une famille est d'y porter le désordre, de bouleverser la vie, et de faire qu'on ne sait plus comment on passe les jours. Cependant la Providence, toujours miséricordieuse, nous a ménagé toutes les consolations qui peuvent adoucir un si grand malheur. Mon beau-père vivait chrétiennement ; mais il a souffert plus chrétiennement encore, et nous a quittés avec des sentiments de foi, d'espérance, de charité, avec un désir du ciel qui nous laisse une ferme confiance de l'y revoir, si nous méritons de l'y suivre. Sans doute, il est bien cruel, en des temps si difficiles, de se sentir privés d'un père si tendre, d'un homme de si bon conseil et de tant de cœur. Mais je crois très fermement que ces morts bien-aimés ne nous abandonnent pas, qu'ils nous suivent, et qu'il faut leur rapporter beaucoup de ces bons mouvements et de ces lumières inattendues qui nous viennent dans la tentation et dans le péril.
Pour moi, trop heureux de sentir ce que j'aime le mieux au monde échappé à ce danger mortel des grandes douleurs, je bénis le ciel des courts loisirs
qu'il m'accorde et j'essaye de me dérober aux préoccupations des affaires publiques, pour me remettre, ne fut-ce qu'un moment, à mes anciennes et chères études.
Yous m'avez suivi avec un intérêt tendre et plein de sollicitude, vous m'avez peut-être bien souvent désapprouvé dans ce peu de journalisme que j'ai fait quand j'étais incapable d'autre chose. J'ai été de ce que M. Lenormant appelle le parti de la confiance; j'ai cru, je crois encore à la possibilité do la démocratie chrétienne, je ne crois même à rien autre en matière de politique ; j'ai laissé déborder encore le trop plein de mon cœur dans un article Aux gens de biens L, que vous avez peut-être lu.
Je ne suis pas insensible aux souffrances de mon temps, et si je me fatigue bientôt des controverses qui agitent Paris, je suis déchiré du spectacle de la misère qui le dévore. La Société de Saint-Vincent de Paul trouve là de grandes obligations, et peutêtre Dieu ne lui avait-il ménagé des progrès si rapides que pour la mettre au niveau de la tâche qu'il lui préparait. Du reste, il est bon de voir chez eux, de voir désarmés, entourés de leurs femmes et de leurs enfants, ces pauvres gens qu'on a trop vus au
club et aux barricades. On reconnaît alors avec étonnement tout ce qu'il y a encore de christianisme dans ce peuple, par conséquent tout ce qu'il y a de ressources. Ah ! si nous avions des saints! Mais pouvons-nous douter que Dieu n'en réserve quelques-uns au siècle à qui il a donné Pie IX et l'archevêque de Paris?
Prions donc et ne croyons pas que la fin de la France soit venue. Car à l'heure présente, la fin de la France serait celle du monde. Et en effet, quel est le coin de la terre, quel est le peuple qui ne soit aussi malade que nous ? Et pouvons-nous croire cependant que les destinées temporelles du christianisme soient à leur terme, et que Dieu n'ait plus rien à faire de ce monde qu'à le juger? C'est ce que disaient les légitimistes de 1830, c'est ce que vous et vos amis vous nous appreniez à ne pas dire, c'est ce que j'espère ne dire jamais, quand je verrais périr toute la société moderne, assuré que je suis qu'il en coûterait moins à Dieu de susciter une société nouvelle que de borner au peu qu'ont vu ces dix-huit siècles l'œuvre du sang de son Fils !
A M. PROSPER DUGAS
Paris, 11 mars 1849.
Mon cher ami,
Les années s'écoulent sans qu'on s'écrive, et cependant ces occupations excessives qui empêchent d'écrire font précisément qu'on en aurait plus besoin que jamais. Je n'ai jamais su me passer de mes amis, mais leur souvenir m'est infiniment plus précieux depuis que les révolutions séparent tant de gens qui s'étaient aimés. Pour moi, en présence des formidables questions que la Providence nous pose et des obscurités qui nous environnent, je ne comprends pas que, pour les avoir comprises et résolues différemment, on se refroidisse et qu'on se sépare. Ce que je sais d'histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique, et que Dieu y mène le monde. Mais j'avoue qu'il l'y mène par de rudes chemins, et que si je crois à la démocratie, c'est malgré des excès qui seraient capables d'en dégoûter les gens
de bien. Entre tous les journaux, mes vœux sont encore pour l'Ère nouvelle, quoique je n'y travaille plus depuis quelques mois à cause d'un livre que je dois finir avant le 31 mars, et qui avec mon cours dévore tous mes moments. Je n'ai donc pas rompu avec ce journal, bien qu'il y arrive souvent, comme dans tous les journaux auxquels on ne travaille pas assidûment, qu'on insère des articles qui ne me plaisent pas toujours.
Adieu : croyez que je vous aime tendrement, et souvenez-vous toujours devant Dieu et devant les hommes de votre ami dévoué.
A M. PROSPER DUGAS
Paris, 8 mai 1849.
Mon cher ami,
Ces deux mots sont pour accompagner la lettre par laquelle le prince Gzartoriski a bien voulu m'accuser réception de votre mandat. Je pense que la
signature d'un homme si célèbre peut être précieuse au charitable donateur qui a voulu secourir l'infortune chrétienne de la Pologne. Il y a en effet parmi les débris de cette grande nation des vertus bien belles et capables d'effacer devant Dieu et devant les hommes les torts de ceux qui ont compromis la cause de leur patrie.
Je vous remercie de ce que vous me dites d'honorable pour VEre nouvelle. Vous recevrez un exemplaire de la déclaration par laquelle nous avons pris congé de nos lecteurs. Vous y trouverez toute la vérité. Il est faux que nous nous soyons retirés sur les conseils de l'autorité ecclésiastique. Mgr l'archevêque de Paris, son cousin l'abbé Sibour, M. Buquet, vicaire général, nous ont au contraire exprimé leur vif regret de voir finir ce journal qu'ils croyaient nécessaire à la défense de la religion. Des raisons de délicatesse ne nous ont pas permis de dire quelles hautes sympathies nous trouvions dans une partie de Fépiscopat; mais, si je croyais pouvoir me tromper en politique, je ne craignais pas d'errer en religion, quand nous avions de notre côté des hommes tels que l'abbé Maret, l'abbé Gerbet, le Père Lacordaire, qui en cessant de collaborer n'a jamais cessé de nous encourager de ses vœux et de nous aider de ses conseils. La vérité est, cher ami, que la divine provi-
dence ne nous a pas encore livré le secret de cette formidable année 1848, que les meilleurs esprits peuvent s'y perdre, et que le parti le plus sage entre chrétiens est de ne pas se haïr pour des questions si controversables.
Gomme donc vous ne me haïssez pas, j'oserai vous demander un service d'ami. Vous allez recevoir un volume intitulé la Civilisation chrétienne chez les Francs, qui n'a rien qui touche à nos dissentiments politiques ; il représente pour moi plusieurs années de travail : cependant il a le malheur d'arriver dans un moment bien mauvais, au milieu des préoccupations et des orages. Il est perdu si l'amitié ne le sauve pas.
Indépendamment de l'intérêt que j'ai à la propagation de mon livre, vous comprenez combien il m'est doux qu'à Lyon, où j'ai tant d'amis, où tant de personnes veulent bien me suivre de loin d'un regard affectueux, on sache que les agitations politiques dans lesquelles on m'a cru trop fourvoyé ne m'ont pas arraché à l'objet préféré de mes études, c'est-à-dire à tout ce qui peut hâter l'alliance de la science et de la religion. Hélas! cette réconciliation ne fut jamais plus nécessaire qu'aujourd'hui, et la paix ne descendra dans les affaires qu'après s'être rétablie dans les idées. Que d'irritation, que d'implacables ressentiments autour de nous! Et quelles
tristes nouvelles de Rome aujourd'hui ! Quel spectacle que celui d'une assemblée nationale faisant trophée d'un revers national et d'un échec de nos armes! Ah! qu'il est temps que Dieu fasse la lumière dans ce chaos ! Veuillez croire, cher ami, que nous sommes toujours en union de cœur, et dites le bien à ceux qui ont la bonté de se souvenir encore de moi.
Ces lettres fixent très exactement la date, le sens, l'organisation de l'entreprise brillante et courte à laquelle Ozanam, le Père Lacordaire et M. l'abbé Maret se livrèrent en fondant l'Ère nouvelle au commencement de 1848. Ils donnèrent un organe au parti de la confiance, comme on l'appela, un appui et une direction aux chrétiens qui ne voulaient pas désespérer d'une situation périlleuse et cherchaient à assurer la place de l'Église dans le triomphe de la démocratie. Mal comprise par quelques-uns, attaquée par les journaux exagérés, déjouée par les événements qui donnèrent bientôt l'avantage au désordre, puis à la force, l'entreprise d'une poignée de chrétiens généreux qui ne voulaient ni de l'un ni de l'autre ne pouvait pas durer. Mais, en des temps si difficiles, elle soutint bien des courages et mit en lumière des idées vraies, hardies et utiles. L'Ère nouvelle reste comme un témoignage de l'union fidèle, de l'espoir, du dévouement et du talent du Père Lacordaire, d'Ozanam et de leurs amis, parfaitement caractérisé à l'origine par la lettre que l'on va lire de Mgr Affre, et par la lettre douce et grave du Père Lacordaire qui la suit.