‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 19 sur 49 · ANNE · texte numérisé non relu

ANNE

A M FOISSET

Paris, 22 février 1848.

Monsieur et cher ami,

Je ne peux pas vous laisser sous une impression fausse, ni supporter la pensée d'un dissentiment considérable avec un esprit et un cœur que j'aime comme vous le savez. Cependant croyez-moi reconnaissant pour la franche cordialité de vos critiques : vous ne fûtes jamais ni plus chaleureux, ni plus aimable, ni plus pressant; ces pages-là sont de celles qu'on garde et qu'on relit.

Premièrement soyez assuré que l'article dont il s'agit n'était point pour moi une affaire littéraire et d'amour-propre, mais une affaire de cœur et de conscience. Je savais que ma sincérité déplairait; je n'aime pas les orages, je n'ai cédé qu'au besoin de remplir un devoir, persuadé que mes amis faisaient fausse route. M. Lenormant a mis une grâce parfaite à insérer mon travail, il m'a demandé le sacrifice de quelques expressions que j'ai corrigées :

il n'avait pas d'objection particulière contre les barbares. Néanmoins je m'attendais aux plaintes et aux remontrances. Elles arrivent en foule. Mais, d'un autre côté, je reçois les adhésions les plus complètes de bien des catholiques zélés, fatigués de la politique étroite, violente de l'Univers comme de la politique impopulaire et découragée du Correspondant. Mais vous ne savez pas que mon article est la rédaction d'un discours i prononcé au Cercle catholique, dont j'ai atténué les expressions bien loin de les aggraver, et qui ont l'approbation du vénérable M. Desgenettes, de M. de Saint-Seine et de beaucoup de gens de votre connaissance. Hier encore, le Père Lacordaire me répétait qu'il partageait toutes mes opinions et qu'il s'étonnait seulement qu'on pût les trouver hardies. Enfin vousmême, monsieur et cher ami, vous pensiez comme moi le 2 octobre, je le vois bien et je m'en félicite; ne puis-je pas espérer que vous n'avez pas changé d'avis et que j'ai encore la douceur d'être d'accord avec vous ?

S'il en est autrement, alors c'est moi qui me suis mal exprimé, et je le crois, puisque vous ne me comprenez pas. Quand je dis passons aux barbares, je ne dis pas de passer aux radicaux, à ces radicaux

1. Les Dangers de Rome et ses Espérances (Correspondant, t. XXI, p. 412.)

dont on s'occupe et dont on s'effraye. Encore bien moins aux radicaux suisses pour lesquels je n'ai pas le moindre goût et qui me font l'effet d'une aristocratie d'aubergistes et de maîtres de poste. À mon gré, nos amis ont précisément le tort de ne voir que la question suisse, de s'être trop compromis pour ce même Sonderbund dont vous reconnaissez les erreurs ; d'avoir espéré comme Dieu ne veut pas qu'on espère : hi in curribas et Mi in equis; d'avoir enfin subordonné, sacrifié à la question de Lucerne la question de Rome, et mesuré tout leur intérêt pour le pape à l'intérêt que le pape prendrait à leurs malencontreux alliés. De là le mécontentement, la froideur, et par-dessus tout la •terreur présente, et cette impuissance où l'on est de ne rien attendre du côté du Vatican parce qu'on a trop attendu des sept Cantons. Maintenant on voudrait nous faire porter le sac et la cendre et déchirer nos vêtements. Pour moi, je crois que c'est la politique de Dieu, de ménager toujours quelque épreuve à son Église quand il lui prépare un grand triomphe, et c'est précisément parce qu'on nous abattus au pied des Alpes que j'attache un regard confiant sur les collines éternelles. C'est là que je crois voir le Souverain Pontife consommer ce que nous appelions de nos vœux depuis vingt ans : passer du côté des barbares, c'est-à-dire du

camp des rois, des hommes d'Etat de 1815, pour aller au peuple.

Et en disant passons aux barbares, je demande que nous fassions comme lui, que nous nous occupions du peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame avec raison une part plus complète aux affaires publiques, des garanties pour le travail et contre la misère, qui a de mauvais chefs, mais faute d'en trouver de bons, qu'il ne faut pas rendre responsable ni de Y Histoire des Girondins, qu'il ne lit pas, ni des banquets où il ne dîne pas. Nous ne convertirons peut-être pas Attila et Genséric; mais, Dieu aidant, peut-être viendrons-nous à bout des Huns et des Vandales.

Lisez le commencement de la Cité de Dieu, Salvien, Gildas, et vous verrez que dès le ve siècle beaucoup de saints avaient plus de goût pour les Goths, les Vandales, les Francs ariens et idolâtres, que pour les catholiques amollis des villes romaines. Franchement, n'y avait-il pas quelque indulgence à ne pas désespérer du salut de Clovis?

Concluons donc qu'il ne s'agit point de ce parti détestable des Mazzini, des Ochsenbein et des Henri Heine, mais des peuples entiers, en y comprenant ceux des campagnes comme des villes. Et s'il ne faut rien espérer de ces barbares-ci, nous sommes à la fin du monde et par conséquent de nos disputes.

Vous me demandez de combler quelques lacunes ; vous craignez que je n'aie fait tort aux rétrogrades, trop bon marché aux impatients, diminué les sujets de crainte, surfait les espérances. Assurément, il est bien aimable de votre part, après avoir bien voulu lire mes vingt- quatre pages, de m'en demander cinquante autres pour les prouver. Beaucoup de gens trouveraient que c'était déjà trop d'un article. J'avoue que je ne suis pas en mesure d'écrire un livre, le livre qu'il faudrait, avec texte, citations, pièces à l'appui. Quant aux rétrogrades, je demande s'ils ne sont pas aussi païens que tous les radicaux de la terre, ceux qui veulent régner par la force et par l'étouffement des esprits, et s'il est plus innocent de tirer sur les moines à Païenne qu'à Fribourg. En ce qui touche les impatients, je proteste contre ce mépris avec lequel nos amis traitent la consulte d'État, un corps entièrement composé par le choix libre et personnel du Souverain Pontife.

Ne croyez pas ceux qui trouvent plus commode de condamner en masse un parti, un peuple entier, que d'étudier les différences qui le divisent. Je trouve que vous parlez un peu légèrement du Père Ventura, aussi grand théologien que grand orateur. Mais surtout, combien je m'afflige d'entendre répéter cette comparaison de Pie IX avec Louis XVI, qui est la thèse favorite de tous les rétrogrades, la

thèse des ambassades de France et d'Autriche à Rome, la thèse de tous ceux qui n'aiment ni le pape ni la liberté. Comment peut-on le comparer même à saint Gélestin? A-t-on vu qu'il pliât sous le fardeau? On lui reproche ses deux secrétaires d'Etat tués sous lui! Ne sait-on pas que la difficulté capitale d'une ère nouvelle, c'est de trouver des hommes nouveaux; que la plus terrible tâche de Pie IX, c'est de faire l'éducation politique de ses ministres et de son peuple? Il n'a pas hérité de Sixte V; je le crois bien, et je m'en réjouis. Il faut remonter peut-être jusqu'à Alexandre III pour trouver une âme de la trempe de la sienne. A l'heure qu'il est, vous aurez lu son admirable proclamation du 10 février, vous aurez vu sa conduite dans la soirée du 11, et j'aime à croire que vous aurez béni Dieu de nous faire assister à ce que nous n'étions pas dignes de voir.

En voilà bien long. J'espère avoir assez défendu mes Barbares, pour obtenir de vous quelque chose en faveur des Germains. Je retourne avec prédilection à cette antiquité loin des orages du présent. Ne craignez pas que je prenne le goût de la politique. Le temps me dure de retrouver assez de forces pour reprendre le dessein dont je vous parlais. Je louerai Dieu s'il me donne de pouvoir ensevelir ma vie dans ces chères études. Il faudra

bien le louer aussi quand il me condamnerait à ne travailler comme à présent que par intervalles et avec de pénibles ménagements. Heureusement il m'a donné deux bons anges pour me garder contre l'ennui. L'un des deux vous aime beaucoup, vous rend tout l'attachement que vous lui portez et vous félicite un peu méchamment d'avoir marié mademoiselle votre fille à un universitaire. Pour moi, je vous prie de complimenter mon collègue de Besançon. Sérieusement, nous vous serons unis de cœur et d'âme le 29, et nous prierons pour vous, à charge de revanche.

A M. L'ABBÉ OZANAM

Paris, 15 mars 181S.

Mon cher frère,

Nous nous plaisons à te supposer bien installé chez ce prêtre éclairé et charitable, auprès de qui tu trouves les égards dont tu as besoin, et la société

attachante qui te console un peu de ton exil. Nous espérons même que, les forces revenant, tu pourras reprendre quelques-unes de tes occupations pieuses et trouver quelque douceur à évangéliser cette classe ouvrière qui doit être si nombreuse à Lille et pour laquelle tu as constamment eu une si juste prédilection. J'ai toujours approuvé et maintenant je suis heureux d'avoir partagé ton penchant pour ces hommes laborieux, pauvres, étrangers aux délicatesses et aux politesses de ce qu'on appelle les gens bien élevés. Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'étaient occupés des ouvriers depuis dix ans, nous serions plus sûrs de l'avenir, et toutes nos espérances reposent sur le peu qui s'est fait jusqu'ici. J'entre tout à fait dans ta pensée pour ce qui concerne le dimanche. Je vais rédiger moi-même un petit écrit sur cette question que je ferai distribuer et afficher, et peutêtre sera-ce un moyen d'engager les ouvriers à faire une pétition sur ce point.

D'un autre côté, je vais avoir tout à l'heure à la maison une réunion de professeurs où l'on s'occupera de fonder des cours publics et une sorte d'école du soir pour ces braves gens. Les ecclésiastiques des Carmes nous prêteront leur concours, et Monseigneur nous donne un local. De ton côté, faismoi savoir ce qui se fait dans ce genre à Lille; et

aussi quels sont les députés que les catholiques du département du Nord veulent porter à l'assemblée nationale.

Le premier devoir pour des chrétiens, c'est de ne pas s'effrayer, et le second de ne pas effrayer autrui, de rassurer au contraire les esprits troublés, de leur faire considérer la crise présente comme un orage qui ne peut pas durer. La Providence est là, et jamais ou ne voit qu'elle ait laissé se prolonger plus de quelques mois ces secousses financières qui ébranleraient l'ordre matériel des sociétés. Ne nous tourmentons pas trop du lendemain et ne nous disons pas : « Que mangerons-nous et de quoi nous habillerons-nous? » Ayons du courage, cherchons la justice de Dieu et le bien du pays, et le reste nous sera donné par surcroît. Mais voilà un bien long sermon à un sermonneur ; mille tendresses de la part de tous ceux qui t'aiment ici.

A M. FOISSET

Paris, 22 mars 1818.

Monsieur et cher ami,

C'est répondre bien tard à vos deux bonnes et affectueuses lettres. Mais elles sont arrivées dans un moment difficile, où je partageais l'inquiétude générale, où j'étais hors d'état de me recueillir et de m'entretenir avec vous doucement et librement, comme vous l'aimez, et comme il convient à l'amitié chrétienne. Aujourd'hui j'ai plus de calme, mais bien peu de loisir, et cependant je ne puis résister au besoin de vous exprimer, ne fût-ce qu'en six lignes, combien vous m'avez touché.

Pour ce qui me concerne, vous avez bien tort, monsieur et cher ami, de me croire l'un des hommes de la situation. Jamais je n'ai mieux senti ma faiblesse et mon incompétence. Je suis moins préparé que tout autre aux questions qui vont occuper les esprits, je veux dire à ces questions de travail, de salaire, d'industrie, d'économie, plus

considérables que toutes les controverses politiques. "L'histoire même des révolutions modernes m'est à peu près étrangère. Je m'étais renfermé avec une sorte de prédilection dans ce moyen âge que j'étudiais passionnément; et c'est là que je crois avoir trouvé le peu de lumière qui me reste dans l'obscurité des circonstances présentes. Je ne suis pas homme d'action, je ne suis né, ni pour la tribune., ni pour la place publique. Si je puis quelque chose et bien peu de chose, c'est dans ma chaire; c'est peut-être dans le recueillement d'une bibliothèque, c'est tout au plus de tirer de la philosophie chrétienne, de l'histoire des temps chrétiens, une suite d'idées que je puisse proposer aux jeunes gens, aux esprits troublés et incertains, pour les rassurer, les ranimer, les rallier, au milieu de la confusion du présent et des incertitudes de l'avenir. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que ce plan de Dieu dont nous apercevions les premières traces se déroule plus rapidement que nous n'avions cru, que les événements de Vienne achèvent d'expliquer ceux de Paris et de Rome, et qu'on entend déjà la voix qui dit : Ecce facto cœlos novos et terram novam! Depuis la chute de l'empire romain, le monde n'a pas vu de révolution pareille à celle-ci. Je crois encore à l'invasion des Barbares, mais jusqu'ici j'y vois plus de Francs et de Goths

que de Huns et de Vandales. Enfin je crois à l'émancipation des nationalités opprimées, et plus que jamais j'admire la mission de Pie IX, suscitée si à propos pour l'Italie et pour le monde. En un mot, je ne me dissimule, ni les périls du temps, ni la dureté des cœurs; je m'attends à voir beaucoup de misère, de désordre et peut-être de pillages, une longue éclipse pour les lettres auxquelles j'avais voué ma vie. Je crois que nous pouvons être broyés, mais que ce sera sous le char de triomphe du christianisme.

Restons sur cette espérance, et maintenant, monsieur et cher ami, laissez-moi vous dire encore une fois toute ma reconnaissance pour cet affectueux abandon avec lequel vous me permettez de pénétrer dans votre cœur. Je n'y trouve rien qui ne m'émeuve, qui ne m'attache et ne m'édifie. Continuez-moi un attachement si cher. Croyez aussi à celui de ma femme. Grâce à Dieu, elle a du courage. Priez pour nous.

A M. L ALLIER

Paris, 12 avril 1818.

Mon cher ami,

Quand vous ne m'auriez pas écrit, je me serais fait un devoir et un plaisir de répondre à votre excellente circulaire. Je n'en ferai peut-être pas l'éloge, mais j'en exprimerai sincèrement mon opinion en vous déclarant que j'y retrouve sous une forme plus précise et plus satisfaisante tous mes sentiments, toutes mes pensées : la république dont je ne veux pas, et celle que je veux. Je vous trouve dans une parfaite mesure de sagesse et de hardiesse, ferme sur tous les points qu'il est impossible d'abandonner, courageusement résolu à toutes les réformes nécessaires. Vous me faites regretter de ne pas appartenir à votre département pour vous donner mon suffrage et celui de mes amis. J'espère beaucoup de votre candidature : mais, quel qu'en soit le succès, laissez-moi vous louer, mon cher ami, du courage qui vous a fait renoncer à votre vie douce et paisi-

ble pour accepter une mission où il y a autant de danger que de gloire. Je prie Dieu d'accepter et de récompenser votre sacrifice et de vous honorer en vous mettant au nombre des instruments qu'il va employer à ce grand ouvrage.

Pour moi, on m'avait fait la politesse de m'inscrire ici sur plusieurs listes. Mais, après s'être rendu compte des forces dont l'opinion catholique pouvait disposer, on a dû reconnaître que nous serions hors d'état de vaincre seuls. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de porter nos suffrages sur des candidats républicains qui partagent notre foi, ou qui offrent des garanties sérieuses à notre liberté. Tout au plus, nous serait-il possible de faire passer deux ou trois des nôtres, en nous attachant à ceux qui par leur célébrité ou leur influence peuvent réunir d'autres suffrages. Ce sont par exemple M. de Melun, M. Thayer, et surtout le Père Lacordaire. J'ai donc remercié ceux qui me portaient, et j'ai pensé bien faire de ne pas diviser les suffrages dans un moment où il importe si fort qu'il n'y^iit point de voix perdues.

i Toute la part que je prendrai à la vie politique, à laquelle personne ne peut s'arracher aujourd'hui, se réduira donc au peu que je ferai pour VEre nouvelle, qui paraît décidément le 15 avril. Si vous venez ici dans quelques semaines, soit à tout autre titre,

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soit, comme je l'espère, en qualité de représentant du peuple, vous ne tarderez pas à comprendre pourquoi Y Univers ne peut pas rester l'organe unique des catholiques. Nous voudrions fonder une œuvre nouvelle, pour des temps si nouveaux, qui ne provoque pas les mêmes ressentiments et les mêmes soupçons. D'ailleurs, puisqu'il y a plusieurs opinions parmi les catholiques, il vaut mieux qu'elles soient fidèlement représentées par plusieurs journaux, et que, par suite de leur diversité même, l'Eglise de France cesse d'être responsable de ce qui se passe dans l'esprit d'un journaliste.

Vous ne sauriez croire du reste quelle hostilité s'est déchaînée contre le Père Lacordaire et ses amis depuis la publication du prospectus, quelles suppositions odieuses on a répandues, tout ce qu'ont inventé certains légitimistes, certains doctrinaires, et ceux qui ne veulent de la république que comme d'un pont. Heureusement le Père Lacordaire garde une admirable sérénité; jamais je ne l'ai vu plus égal, plus disposé à servir les desseins de Dieu sans se troubler des passions humaines. L'archevêque de Paris, violemment attaqué lui-même, a voulu lui donner un témoignage éclatant de confiance en lui conférant le titre de vicaire-général.

Vous ne sauriez croire quel besoin j'aurais maintenant de vous voir et de vous dire ce qui déborde

dans mes pensées. Si vous ne venez pas ici, il n'est pas sûr que je n'aille pas vous faire une visite aux vacances de Pâques.

Au moment même de terminer celle lettre, je reçois de Lyon des propositions très instantes pour me laisser mettre sur une liste de candidats. On m'assure que la division des partis et des suffrages sera si grande, que j'aurais chance de réunir un nombre suffisant de voix. D'un autre côté, je ne suis pas bien robuste de santé pour affronter les orages de l'Assemblée nationale. Mes habitudes de parole ne s'accommodent guère avec la tribune où il faudrait monter. Mes amis d'ici sont partagés. Plusieurs me conseillent d'attendre l'assemblée suivante. Qu'en pensez-vous? Si vous me répondez courrier par courrier, votre lettre peut encore m'arriver avant que j'écrive à Lyon ; car je n'écrirai que samedi. Je suis dans une perplexité douloureuse.

A M. L'ABBÉ OZANAM

Paris, 12 et 21 avril 1848,

Mon bon frère,

Au milieu des préoccupations qui remplissent tous mes moments, tous les oublis sont pardonnables; et voilà pourquoi j'espère que tu nous excuseras d'être restés cette fois si longtemps sans l'écrire. La semaine dernière a été consacrée aux élections de la garde nationale, qui nous ont pris bien des heures, soit par les réunions préparatoires, soit pour les scrutins. Enfin nos soins n'ont pas été inutiles; nous avons réussi à faire passer quelques citoyens excellents, et en général cette première épreuve du suffrage universel a tourné au profit de l'ordre en même temps que de la liberté. Maintenant toutes nos sollicitudes se portent sur les élections des représentants du peuple, et si, comme je l'espère, nous parvenons à écarter les intrigues, nous avons chance de faire arriver le Père Lacordaire et ce qu'il y a dans le parti repu-

blicain de plus chrétien et de plus honnête. C'est à mon avis ce qu'on doit faire à peu près partout; ne pas perdre ses voix sur des canditatures sans valeur, et appuyer de ses suffrages les hommes de l'opinion démocratique qui sont disposés à faire respecter les consciences.

Nous avons vu avec déplaisir que la tranquillité de Lille avait été troublée par des rassemblements dangereux. Heureusement tu n'avais rien à craindre. Mais nous voudrions que les ouvriers de Lille et de Lyon imitassent la modération et la sagesse de leurs frères de Paris. Voilà sept semaines que cette grande et opulente ville n'a ni gouvernement, ni police régulière; et cependant on n'entend pas parler plus qu'auparavant ni de vol, ni de meurtre, ni de désordre grave. Ne croyez pas les malintentionnés qui vont semant des fables absurdes, rien de tout cela n'est vrai et rien n'est plus contraire aux dispositions du peuple de Paris, qui cherche toutes les occasions de témoigner son respect pour la religion, sa sympathie pour le clergé. Mon ami l'abbé Cherruel, qui a béni treize arbres de la liberté, est encore tout ému des preuves de foi qu'il a trouvées dans cette foule où depuis 1815 on habituait le prêtre à ne voir que des ennemis de Dieu et de l'Eglise.

Occupe-toi toujours des domestiques autant que

des maîtres, et des ouvriers comme des riches ; c'est désormais la seule voie de salut pour l'Église de France. Il faut que tes curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeaux d'élite au milieu d'une immense population qu'ils ne connaissent pas. Il faut qu'ils s'occupent non-seulement des indigents, mais de toute cette classe pauvre qui ne demande pas l'aumône et qu'on attire cependant par des prédications spéciales, par des associations de chanté, par l'affection qu'on lui témoigne et dont elle est touchée plus qu'on ne croit. C'est maintenant plus que jamais qu'on devrait méditer un beau passage du chapitre n de i'Épître de saint Jacques, qui semble écrit tout exprès pour le temps présent.

Parmi les occupations de cette semaine, l'une des plus graves a été de me décider sur la proposition d'un grand nombre de Lyonnais qui m'ont offert de me porter à l'Assemblée nationale. Mon premier mouvement a été de refuser une mission si peu conforme à mes habitudes et à mes études. Cependant, après y avoir songé devant Dieu et pris conseil de ceux qui ont des droits sur ma conscience et sur mon cœur, en réunissant les conseils de ma famille et de mes amis, je me suis déterminé à un sacrifice que je ne pouvais refuser sans manquer à l'honneur, au patriotisme et au dévouement

chrétien. On me porte donc à Lyon ; j'espère que je n'y aurai qu'un nombre honorable de suffrages, et que la Providence m'épargnera la périlleuse gloire d'être représentant du peuple. Cependant, si elle m'y destine, j'espère qu'elle me donnera le courage nécessaire pour ne point trahir ses desseins. Je sais ce que je risque; mais le plus que je puisse exposer, c'est la vie, et depuis deux mois Dieu nous la fait assez rude pour nous apprendre à n'y tenir que juste autant qu'il le veut pour notre amendement et notre salut. Quant à la fortune, il serait égoïste d'y songer dans un moment où il s'agit de sauver ou de perdre la France.

Voilà donc, mon cher frère, une autre raison de prier très particulièrement pour moi , et je te demande ta cette intention, si tu en peux disposer, ta messe de Pâques, jour où peut-être ma destinée doit sortir de l'urne électorale.

Recommande bien aux personnes que tu connais de ne pas perdre leurs voix sur des canditats excellents d'ailleurs, mais qui n'auraient pas de chances sérieuses. En votant pour eux, on ne fait pas seulement un acte inutile, on sert la cause de candidats dangereux auxquels on donne une chance de plus. Il vaut bien mieux au dernier moment se rallier à d'honnêtes gens dont on ne partage pas l'opinion. Ton frère qui t'aime tendrement.

A M. L'ABBÉ OZANAM

Paris, 7 mai 1848.

Mon bon frère,

Je t'écris plus souvent que tu ne crois, car j'ai bien l'honneur de correspondre avec dix-huit cents prêtres pour le moins, toi, compris, par l'entremise de Y Ère nouvelle. Cette occupation et celle de mon cours, que je reprends, suffisent à mes forces, qui ne sont pas tout à fait telles que je les voudrais, si je les juge par la fatigue que me laissent mes exploits militaires. L'autre jour, ayant eu la faveur de monter la garde à la porte de l'Assemblée nationale, j'ai failli périr de lassitude et de chaleur. Il faut pourtant bien que j'aie l'honneur de la protéger, puisque je n'ai pas celui de l'éclairer de mes lumières. Ma candidature, annoncée seulement quatre jours avant les élections, n'a réuni que le nombre insuffisant d'environ seize mille voix. Il en résulte qu'en m'y prenant plus tôt, en me rendant sur les lieux, je pouvais réussir; mais Dieu sans doute a

voulu m'épargner des devoirs trop redoutables, et me renvoyer aux études dont il m'a donné le goût.

A M. L'ABBÉ OZANAM

Paris, 3 juillet 1848.

Mon cher frère,

Après ces grandes émotions on ressent plus vivement le besoin de se voir, de s'entretenir, de s'aimer; et le spectacle des luttes civiles rend plus douces, plus nécessaires que jamais les affections de famille. Aussi jamais tu ne nous as plus manqué. Nous étions heureux de te savoir loin des dangers que nous courions; et cependant je ne pouvais m'empêcher de penser au bien que tu aurais fait au milieu de ces blessés et de ces mourants: je songeais à ta belle conduite en 1831 à Lyon, et j'étais sûr que tu aurais recommencé. Amélie a du reste rassuré tes inquiétudes, elle t'a dit que nous étions sains et saufs, quoique nous ayons eu des craintes

pour Charles Soulacroix qui est allé trois fois au feu. Pour moi, mon peloton a été retenu presque tout le temps au coin de la rue Garancière et de la rue Palatine, puis au coin de la rue Madame et de la nie de Fleurus. Nous avons eu bien des alarmes, des coups de fusil dans le voisinage et de mauvaises patrouilles à faire sur les boulevards ; mais, grâce à Dieu, nous n'avons pas brûlé une amorce. Ma conscience était en règle, et je n'aurais pas reculé devant le péril. Cependant je dois avouer que c'est un terrible moment que celui où l'on embrasse sa femme et son enfant en pensant que c'est peut-être pour la dernière fois.

Tu as dû trouver les détails de ces cruelles journées aussi longs que tu pouvais les désirer dans VEre nouvelle. Ce journal me prend dans ce moment-ci la plus grande partie du temps que me laissent les examens. Depuis dix jours j'y ai fait cinq articles. 11 est vrai qu'au milieu de l'agitation des événements je ne serais capable d'aucun autre travail. Nous avons d'ailleurs la consolation de faire quelque bien, car dans les rues de Paris on a vendu jusqu'à huit mille exemplaires par jour.

J'avoue qu'en un pareil moment on est heureux de ne pas avoir à Paris ceux qu'on aime. Ce n'est pas une émeute, c'est la guerre civile que nous

avons eue, c'est-à-dire la plus opiniâtre des guerres, celle qui n'attend qu'une occasion pour renaître. Je n'ai guère d'espoir qu'en Dieu et dans les mérites de notre saint archevêque. Par un concours de circonstances qu'il serait trop long d'expliquer, j'avais eu l'honneur de l'accompagner avec M. Bailly et M. Cornudet lorsqu'il est allé de chez lui chez le général Cavaignac, au milieu des acclamations de la multitude.

Adieu, cher frère, prie pour nous.

Ozanam fait ici allusion au fait suivant : étant de service comme garde national, le dimanche 25 juin, avec M. Cornudet et M. Bailly, à un poste de la rue de Madame, ils s'entretenaient ensemble des rumeurs de pins en plus sinistres auxquelles donnaient lieu la prolongation de la lutte; tout à coup la pensée de l'intervention de l'archevêque jaillit de leurs angoisses, et il leur parut que ce serait un grand triomphe pour l'Eglise si Monseigneur se faisait médiateur au milieu de cette effroyable guerre civile. Ils allèrent aussitôt en parler à M. l'abbé Buquet, qui les approuva et leur donna une lettre dans un grand pli qui devait leur servir comme de saufconduit pour arriver à travers les barricades jusqu'à l'archevêché.

Mgr Affre les reçut avec sa bonté accoutumée, et, après avoir écouté le projet qu'ils venaient lui exposer, il leur répondit avec une admirable simplicité : « Je suis pressé par cette pensée depuis hier, mais comment la réaliser ?

Comment parvenir jusqu'aux insurgés? Le général Cavaignac permettra-t-il une telle démarche? Puis, où le trouver lui-même ? »

Ces messieurs répondirent à toutes les objections par l'assurance qu'il serait accueilli partout avec vénération. « Vous avez raison, dit-il avec une sorte de soumission. Eh bien, je vais y aller; je vais mettre ma soutanelle pour ne point être remarqué, et vous me montrerez le chemin. »

Au moment où il allait s'habiller, entre un prêtre qui raconte, avec le plus grand effroi, des détails terribles de l'insurrection, dont il a été témoin il n'y a qu'un instant. Monseigneur l'écoute avec émotion, mais ne se laisse pas détourner de son dessein.

En quelques minutes Monseigneur était prêt; mais, comme s'ils eussent le pressentiment du triomphe qui l'attendait, ces messieurs osèrent insister pour qu'il mît sa soutane violette et pour que sa croix d'archevêque fût visible sur sa poitrine. Avec la même soumission avec laquelle il avait accueilli leurs premières paroles, il dit : c Vous croyez que cela est mieux ; eh bien, je vais mettre ma soutane violette. »

Rien ne peut rendre la vénération et l'enthousiasme qui accueillit Monseigneur sur son passage. Ce fut une marche triomphale de l'île Saint-Louis jusqu'à l'Assemblée nationale. Pendant ce long parcours, les troupes, la garde nationale, la garde mobile, couraient aux armes et battaient aux champs; les hommes se découvraient, les femmes, les enfants, s'inclinaient. C'était le plus beau spectacle du monde. L'élan était spontané, unanime; chacun comprenait instinctivement que l'archevêque paraissait au milieu de cette multitude armée pour quelque grand motif.

Le général Cavaignac reçut l'archevêque avec respect

et admiration. Mais il lui fit connaître tout le danger auquel il allait s'exposer. Il lui apprit que le général Bréa, envoyé comme parlementaire, venait à l'instant d'être pris par les insurgés. Il le conjura de ne pas s'exposer à un pareil péril ; mais la résolution de Monseigneur était inébranlable, et les témoins se souviennent encore de la simplicité héroïque avec laquelle il répondit : <r J'irai. »

Le général Cavaignac ne pouvant vaincre le saint prélat, lui donna une proclamation aux insurgés et une dernière promesse de miséricorde s'ils mettaient bas les armes. L'archevêque sortit, MM. Ozanam, Cornudet et Bailly voulurent l'accompagner; mais il s'y refusa absolument, et, comme ils continuaient à le suivre, arrivés au pont des Saints-Pères, il leur dit qu'ils devaient le laisser, que leur uniforme de gardes nationaux le gênerait dans sa mission, lui donnerait un semblant d'escorte et qu'il devait aller seul avec ses deux prêtres. Ils le quittèrent par obéissance, mais avec la plus grande douleur.

Chacun sait que l'archevêque, épuisé de fatigue par cette longue marche, rentra chez lui, prit un peu de repos et quelque nourriture, puis se confessa comme s'il devait mourir. Ensuite il partit pour le faubourg Saint- Antoine accompagné de l'abbé Jacquemet et de l'abbé Ravinet ses grands-vicaires, et de son fidèle domestique, commentant en chemin ce verset de l'écriture : le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. »

Place de l'Arsenal, il s'arrêta quelques instants pour bénir et consoler de pauvres blessés, il était huit heures du soir et la lutte continuait avec acharnement. Arrivé à la place de la Bastille, le général Négrier venait d'être tué, le colonel du 24e qui le remplaçait fit observer le grand danger auquel l'archevêque s'exposait. Mais Monseigneur insista. Alors un jeune homme qui le suivait, M. Bréchemin, attacha son mouchoir à une branche

d'arbre et s'avança jusqu'à la première barricade ; l'héroïque archevêque, sans attendre le retour du parlementaire, pénétra en dedans de cette barricade par une boutique à deux issues qui faisait le coin de la rue du faubourg- Saint-Antoine; tenant à la main la promesse de grâce, il commençait à parler aux insurgés quand un coup de fusil partit, une décharge effroyable y répondit ; l'archevêque, frappé à mort, tomba en s'écriant : « Que mon sang soit le dernier versé. »

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