‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 26 sur 49 · A MA PETITE MARIE · texte numérisé non relu

A MA PETITE MARIE

Un jour de maladie, 8 juillet 1849.

Quand le bon Dieu te fit, petit ange sur terre, Pour essuyer les pleurs dans les yeux de ta mère, Je demandai pour toi tous les dons précieux Que. l'Esprit-Saint répand sur les anges des cieux. Pour toi je demandai leurs grâces immortelles Leur pureté, leur foi, tout, excepté leurs ailes, De peur qu'il ne te vînt quelque jour le désir De retourner là-haut sans nous et de t'enfuir.

C'est pourquoi tu n'as pas les deux ailes légères Que portent dans le ciel les chérubins tes frères : Qui défendraient ton front des ardeurs du soleil, Ou qui, battant les airs d'un mouvement pareil, Te feraient respirer, rafraîchie et charmée, Le souffle bienfaisant d'une brise embaumée. Ta tête maintenant, comme une pauvre fleur, S'incline et porte mal le poids de la chaleur.

L'éventail, des jours chauds nécessaire parure, De l'aile qui te manque imite la figure. Puisse le doux zéphir échappé de ses plis Ren're à mon ange aimé l'air pur du paradis!

A M. CHARLES OZANAM

Saint-Gildas, 3 septembre 1850.

Mon cher frère,

Si je n'écoutais que mon cœur, je t'écrirais tous les jours. Je ressens tout l'ennui de ta solitude, et la tristesse de rester à Paris, dans un moment où chacun le quitte comme une ville empestée. Cette mélancolie qui te tourmente est une maladie que je connais trop pour ne pas la plaindre, pour ne pas

t' aider à la combattre : car elle a ce danger, qu'elle plaît en même temps qu'elle énerve, et qu'elle épuise les forces morales.

Je ne suis pas mécontent de ma santé ; au contraire, depuis que je vis au grand air, et je le dis à ma honte, dans une entière oisiveté, je me trouve infiniment mieux. Enfin, Dieu soit loué, lors même qu'il me donnerait seulement un moment d'interruption pour ménager ma faiblesse, et me préparer à souffrir plus chrétiennement !

Dimanche j'ai pu supporter sept heures de carriole par les plus détestables chemins. Le but de cette excursion si agitée était d'aller voir à Vannes la procession annuelle en l'honneur de saint Vincent Ferrier, dont on conserve les reliques dans cette ville : nous espérions y voir les paysans du voisinage en assez grand nombre, et dans un de ces moments de fête où le peuple breton, circonspect et réservé d'ordinaire, se livre, et laisse paraître toute l'originalité de son caractère et de ses mœurs. En conséquence, après la messe ouïe, nous voilà partis à huit heures dans une indigne patache qui se décorait du nom de cabriolet, et qui par bonheur, chemin faisant, se changea en omnibus. Comme si nous ne trouvions pas la route assez mauvaise, nous prîmes des sentiers de traverse pour visiter le château de Susinio. Cette belle ruine

valait bien un peu de fatigue. Six 'grosses tours, sans compter celles que l'ancien propriétaire a démolies, des murailles capables de soutenir plusieurs sièges, des créneaux, des fenêtres, une porte, qui conservent les restes d'une certaine élégance, tout annonce le manoir antique des ducs de Bretagne qui y firent longtemps leur demeure. C'est le château qu'Eugène nous conseillait d'acheter : tu voudras bien dire «à cet excellent ami que je le trouve trop féodal pour mes opinions démocratiques. Nous avons donc passé outre, comme tant d'autres voyageurs que ce vieux donjon a vus passer à ses pied*, et après maint cahot, et mainte ornière franchie, nous sommes arrivés à Vannes, honnête ville sans beaucoup de physionomie, si ce n'est des maisons dont les étages débordent les uns sur les autres, et sa cathédrale qui a de curieuses parties.

Le peuple en effet commençait à se mettre en émoi pour la procession de saint Vincent; mais l'émoi des Bretons n'a rien de méridional : pas de cris, pas de chants, pas de joyeuses guirlandes. Seulement les habitants, avec le calme le plus parfait, tapissaient de draps blancs le devant de leurs maisons. Des groupes se formaient toujours plus nombreux, mais toujours uniformément vêtus de noir. Les femmes égayaient ce costume par la variété de leur coiffure qui se réduit à un petit voile

blanc retroussé ou découpé de diverses manières, et par la couleur éclatante de leurs tabliers : nous en avons remarqué quelques-unes avec de petites vestes rouges, et une certaine matrone qui portait une large ceinture d'argent. Les hommes, généralement plus beaux que leurs compagnes, avaient le chapeau rond à larges bords, le gilet blanc bordé de rouge ou de vert à revers pareils, une veste très longue ou plutôt une courte redingote noire, doublée aussi de vert ou de rouge, avec des broderies pareilles sur les poches. La plupart portaient les cheveux longs; mais la maigreur de cette chevelure n'a rien d'agréable aux yeux. A l'église, un grand nombre de ces braves gens se pressaient vers le tombeau de saint Vincent Ferrier. Leur dévotion est d'en faire le tour en priant la tête appuyée contre le marbre. Mais c'est une dévotion intelligente, et la vivacité de leur foi paraît bien au recueillement de leur prière.

Enfin la procession s'est faite à peu près comme toutes celles que nous connaissons, excepté le grand nombre et la piété des assistants. Ce spectacle nous a édifiés, et j'étais ému de voir ces robustes paysans aux mâles figures, soldats et marins si intrépides quand la France a besoin d'eux, porter sur leurs épaules la statue de la sainte Vierge. Puis ce qui touche, c'est l'unanimité d'une population toute

croyante, la bourgeoisie en habit de gardes nationaux faisant la haie, les autorités venant à la suite de i'évêque,et toute une ville enfin, si unie dans une même fidélité religieuse, qu'un ouvrier de Paris, transporté là, assurait à M. de Francheville qu'il était bien forcé de faire maigre les vendredis et samedis, sans quoi il ne trouverait pas de propriétaire qui voulût le loger.

Tout ceci rappelle l'Italie, mais avec moins de grâces et plus de vertus. Assurément il y a loin de cette foule silencieuse au joyeux concours des paysans du Latium, à ces processions que j'ai vues si poétiques à Gastelgandolfo, à Marino, où les fêtes de Dieu et des saints semblent instituées aussi pour le plaisir des hommes. Les femmes d'Albano avec leurs costumes éclatants ne ressemblent guère à nos Bretonnes, qui ont le voile et la guimpe des religieuses, mais qui en ont aussi la modestie. Les villageois de la campagne romaine se drapent et se posent comme un peuple d'artistes : les hommes du Morbihan gardent le calme et la froideur d'une race de soldats. On voit qu'ils ont bien moins reçu de ces dons aimables si richement départis aux populations du Midi; mais on sent aussi que leur religion plus profonde est en même temps plus solide, et que ces gens-là n'auraient jamais trahi leur pape, surtout quand ce pape était Pie IX. A

vrai dire, le peuple tient du pays. Tout a ici un faux air d'Italie, mais tout diffère. Figure-toi une mer aussi bleue que le golfe de Naples, les pins d'Italie, les lauriers, les chênes verts en grand nombre, les grenadiers en pleine terre; mais, si le froid n'y est jamais assez vif pour étouffer cette végétation d'un climat meilleur, le soleil n'y est pas assez chaud, ni la terre végétale assez profonde, pour bien mûrir la figue et le raisin. Au fond, ce pays est excellent, il rapporte en blé deux fois sa consommation; mais jusqu'ici le paysage n'y a rien de bien attrayant. Les rochers même de Saint- Gildas, tout renommés qu'ils sont, ne valent pas ceuxdeCapri ou d'Amalfi; et quand on a vu les bords du Rhin et ceux du Tibre, il ne faut pas venir chercher les beautés de la nature en Bretagne.

Adieu, cher frère, présente mes tendres respects à madame Soulacroix, mes amitiés à Charles, ainsi qu'à Alphonse dès qu'il sera de retour; dis à ma bonne Gui gui que nous parlons d'elle du matin au soir.

Adieu, je t'aime comme tu sais.

ANNÉE 1850. m

LU A M. CHARLES OZANAM

Château du Truscat, 10 septembre 1850.

Mon cher frère, Tes bons avis devaient bien me faire tomber la plume des mains, et me tranquilliser parfaitement sur cette vie d'oisiveté que je mène, par la volonté de ma respectable famille. Cependant j'ai la conscience si honnête, que j'éprouve un serrement de cœur à me coucher avec la pensée de n'avoir rien fait de tout le jour : un bout de lettre me semble quelque chose, et me persuade que je sais encore aligner trois mots à la suite l'un de l'autre. Ensuite je ne puis m1 accoutumer à voir un pays intéressant, des mœurs curieuses, sans communiquer mes plaisirs aux gens que j'ai la faiblesse d'aimer. Enfin, cher frère, il faut bien confesser que tu me manques, et qu'en t'écrivant, je me prépare la consolation de recevoir tes réponses. Voilà bien trois motifs qui me font enfreindre aujourd'hui les défenses de la médecine dont je n'ai garde de me moquer.

Je crains en effet d'avoir besoin d'elle plus longtemps que je ne pensais. Le bien-être de ces dernières semaines m'avait fait croire trop tôt que je pourrais jeter les béquilles en l'air; mais, tout en reconnaissant que Dieu veut m'éprouver encore, je dois vraiment le remercier de m'avoir donné deux mois de repos. A Saint-Gildas surtout, j'ai eu des heures bien douces, sous ce beau ciel, devant cette admirable mer, dans cette paix complète des éléments et de mon cœur, avec ma femme et mon enfant que je voyais en santé auprès de moi. Il y a dans la vie de ces moments de bonheur très courts et très vifs qui peuvent payer des années de souffrances. J'espère que tu les connaîtras bientôt.

Nous avons ainsi continué le cours de nos pèlerinages. Avec toute la bonne envie du monde, je ne puis, cher frère, te refaire une autre Bretagne, la Bretagne de tes illusions, au lieu de celle que Dieu a créée avec le concours des siècles. Quand on veut faire le tour du monde, il ne faut pas commencer par l'Italie : le souvenir de son soleil fait pâlir tout ce qu'on voit ensuite. Cependant je compterai parmi mes plus aimables impressions de voyage notre visite à Gavrinis et Locmariaker. Amélie vous en a rapporté tous les détails. Elle vous a décrit notre navigation sur le Morbihan, qu'un beau ciel inondait de lumière ; nos stations à ces pierres de

soixante pieds de long, autrefois debout, encore effrayantes maintenant qu'elles sont couchées et brisées en trois morceaux; enfin notre descente, non point aux enfers, mais dans des grottes druidiques où nous avions sous les yeux les premiers commencements de l'architecture, après en avoir vu le chef-d'œuvre et le dernier effort à la cathédrale de Reims.

Je veux répondre à ton aimable reproche de n'avoir point su nous trouver aux Pardons, notamment à celui de Sainte-Anne d'Auray. Les pardons ne sont pas de ces plaisirs faciles, dont un Breton puisse régaler ses hôtes pour leur faire tuer le temps. Celui de Sainte-Anne a eu lieu le 28 juillet, et du reste en allant à Quimperlé nous visiterons ce sanctuaire national de la Bretagne. Mais, afin de nous dédommager, on nous avait invités dimanche dernier à la fête patronale de l'île d'Artz. C'était M. Rio qui nous faisait les honneurs de son île natale. Le matin donc, à neuf heures et par un temps superbe, nous partions avec Francheville dont le parc descend jusqu'à la mer, et une forte chaloupe nous faisait faire la traversée en trois quarts d'heure. Nous étions arrivés pour la grand'messe en musique, où se pressait la population agenouillée jusque sur la place. A l'issue, M. Rio nous attendait dans la chaumière de sa mère, vieille

et respectable paysanne, que nous aimions à voir avec ses simples habits, tout entourée de l'affection et des égards de sa famille. Là nous avons célébré la solennité champêtre par un déjeuner qui ne l'était pas trop : car les bons morceaux n'y manquaient point, le Champagne y coulait comme de source, et avec lui les joyeux propos. Enfin, après vêpres, la procession, qui est le beau moment de la fête. Figure-toi une plaine toute verte et descendant vers la mer, étincelante des derniers feux du jour. C'était là que se déroulait le cortège, ouvert comme toujours par de petites filles vêtues de blanc, à la suite desquelles nos cinq enfants formaient le plus joyeux groupe du monde; puis les garçons, les femmes, les marins précédés d'un grand drapeau de la république et portant sur leurs épaules un petit vaisseau avec une Madone au gaillard d'arrière; enfin les prêtres, la statue de la sainte Vierge sur un brancard, le maire avec un nombreux groupe d'hommes, et la foule marchant à la suite, ou se dispersant pour contempler les sinuosités de la procession dans cet admirable paysage. Le plus touchant était un pauvre jeune homme de vingttrois ans, destiné au sacerdoce, mais atteint d'une maladie dont il ne guérira pas. On le voyait tout en noir, sur le seuil de sa porte où il s'était traîné, tout heureux de voir une dernière fois la procès-

sion de son pays. Les bannières flottaient et faisaient l'orgueil des porteurs assez forts pour marcher contre le vent; le soleil couchant faisait resplendir de loin la statue de Notre-Dame et dessinait tous les agrès du vaisseau votif. Par-dessus tout, planant le chant des litanies, et la foi d'une population qui ne connaît pas le doute ; et la prière du jeune sousdiacre qui faisait le sacrifice de sa vie : comment Dieu ne serait-il pas touché d'un tel spectacle? et nous, comment nous défendre d'en être émus?

L'heure du retour est arrivée; de tous côtés, des barques se détachent pour emporter les bonnes gens venus à la fête des rivages voisins. Nous avons fait comme eux, et je ne puis encore dire toute la sérénité de ces premiers moments du soir, la beauté de cette nappe d'eau bleue comme le lac de Genève, les volées de goélands qui semblaient s'échapper de la crête des vagues pour fuir devant nous; cependant nous étions assis au pied de notre mât, abrités par notre voile pittoresque, nos enfants dans nos jambes pour retenir la témérité de leurs jeux; et tout en causant doucement, nous arrivions à la plage du château, sans avoir été gagnés par le mal de mer, ni par le premier froid de la nuit. Ce jour a encore été un jour béni, sans mélange d'accident ni de tristesse; car la seule que nous aurions pu ressentir, celle d'être loin de vous, était tempérée

par la consolation de nous être unis à vous le matin à la sainte table.

Amélie se charge de vous raconter un autre plaisir que M. de Francheville nous a donné hier, celai d'une belle noce bretonne. Vous voyez bien qu'il ne nous reste guère le temps de politiquer.

Adieu, cher frère, je compte qu'Alphonse est de retour : fais-lui mille amitiés, et n'oublie pas notre bonne vieille Guigui. Je me reccommande à ses chapelets. Tout à toi.

lui

A M. CHARLES OZANAM

Kerbertrand, près Quimperlé, le 18 septembre 1850.

Mon cher frère,

Avant-hier nous sommes arrivés sains et saufs à Quimperlé, après une course de trois jours, qui nous a montré la Bretagne sous ses aspects les plus curieux et les plus charmants. Samedi matin nous quittions Truscat, comblés des politesses de ma-

dame deFrancheville, qui nous pressait de la revenir voir au retour : son canot nous conduisit à bord d'une chaloupe frétée pour nous conduire à la petite ville d'Auray. Nous avons encore une fois traversé ce bassin du Morbihan, par un soleil magnifique qui argenlait tous les flots et dorait toutes les îles; puis, nous nous sommes engagés dans un bras de mer, long de trois lieues, à peu près large comme la Saône dont il rappelle un peu les bords, tant ses collines boisées se dessinent avec grâce : c'est ce qu'on nomme la rivière d'Auray, à cause de la ville qu'on trouve au bout, et qui a toute l'originalité d'un village de Suisse, avec les Alpes de moins dans le fond du tableau. Débarqués là de bonne heure, nous avions le temps de pousser le soir même jusqu'à Sainte-Anne, à une grosse lieue plus loin. Nous avons donc vu ce pèlerinage national des Bretons; sa petite église bien humble, mais bien ornée; par derrière un beau cloître du xvne siècle; au-devant, une vaste cour avec une Scala Sancta de chaque côté de la porte principale surmontée d'un grand balcon, où l'on dit la messe le jour de Sainte-Anne aux pèlerins agenouillés en plein air. Il était tard, et jour de semaine; et cependant en moins d'une heure, nous avons vu plusieurs bandes de pèlerins venir se laver les mains à une fontaine dont les eaux passent pour sacrées, puis,

les uns faire à genoux le tour de la chapelle, les autres le chemin de la croix dans le cloître voisin, tous enfin prier avec ferveur devant l'image miraculeuse de sainte Anne, trouvée il y a deux cents ans en ce même lieu parle laboureur Nicolazic. C'est l'origine de cette dévotion, et il ne lui a pas fallu plus de deux siècles pour s'acclimater chez un peuple croyant.

Nous étions heureux de nous mettre à genoux au milieu de ces bons paysans si pleins de foi et si recueillis. Nous y avons prié avec plus de ferveur qu'à l'ordinaire, soutenus et comme soulevés par tant de prières meilleures que les nôtres : nous n'y avons pas oublié nos chers absents, et j'ai mis ton nom avec celui d'Alphonse au premier rang de ceux que je recommandais. Enfin ce lieu m'a tout à fait rappelé Einsiedeln et Lorette, et j'ai peu vu de pèlerinages qui aient un caractère aussi touchant. Le lendemain dimanche, après la messe ouïe, nous avons pris le chemin de Carnac, où nous voulions voir ces pierres qui sont le désespoir des savants. Figuretoi, dans une plaine de six lieues, plusieurs légions de pierres rangées en bataille; les plus hautes n'ont guère que trente pieds, mais ce qui étonne, c'est leur nombre, c'est d'en compter mille, douze cents, sur onze rangs également espacés.

De distance en distance, s'élèvent des dolmens,

des tumulus, surmontés d'un men-hir, c'est-à-dire d'une pierre levée. Cette procession de monuments s'interrompt quelquefois, puis recommence bientôt pour aboutir à Locmariaker, dont nous avions déjà visité les sanctuaires druidiques. Tout ceci était donc un territoire sacré, peut-être une sorte de cimetière, où, à la suite de quelque grande bataille, les Celtes voulurent élever une pierre à chacun de leurs morts. Dans le voisinage on reconnaît des tertres de cendres et de charbon, marquant peutêtre les bûchers qui dévorèrent les guerriers. Cet Elysée barbare était mis sous la protection des dieux, de Belenus, le vainqueur du Dragon, et de Hu-Gadarn, le dompteur des taureaux.

Aujourd'hui Belenus est remplacé par saint Michel, dont la chapelle couronne le principal tumulus et domine toute la plaine; Hu-Gadarn a pour successeur saint Corneille, protecteur des bestiaux, qu'on voit sur le portail de l'église de Carnac, debout entre deux bœufs. Longtemps les paysans des environs vinrent chaque année, avec leurs bêtes toutes ornées d'épis et de rubans, pour les faire arroser des eaux d'une fontaine qu'ils vénèrent. Mais cet usage, regardé comme idolâtrique, tomba en désuétude, et nous n'avons rien vu de pareil, à notre grand regret; cette procession de bêtes nous touchait, et rien ne nous

convenait mieux au sortir de notre oisiveté de Saint-Gildas.

Je ne finirais pas si je voulais tout décrire : comment le soir nous partîmes d'Auray, le paysage delà vieille petite ville d'Hennebon, et de son clocher au clair de la lune; enfin notre passage àLorient, d'où le lundi matin nous sommes venus àQuimperlé. On ne pouvait arriver plus à propos : c'était la fête, ou, comme on dit, le Pardon d'un village voisin, et l'on nous attendait pour nous mener voir la Lutte, l'un des plaisirs favoris des Bretons. Ici la scène était toute changée, et rien ne rappelait plus le Morbihan, la gravité de ses habitants, la nudité de ses rivages. Dans un joli pays, le plus vert, le plus frais qu'on puisse imaginer, sur le penchant d'un coteau au pied duquel le petit village en fête s'agitait, s'élendaitune pelouse un peu moins inclinée : tout autour, la foule en habits nationaux ; au milieu, la lice où l'on voyait les lutteurs, l'autorité qui présidait aux jeux, et trois moutons destinés à en être le prix. Avant le combat, une sorte de héraut faisait le tour, portant un des moutons sur l'épaule, comme pour exciter le courage par la vue de la récompense, puis un lutteur en chemise blanche tournait aussi autour de la lice, un bras levé, pour demander un adversaire. Aussitôt qu'il s'en présentait, les deux champions se frottaient de

terre les deux mains, faisaient le signe de la croix, et commençaient à s'étreindre. Pour vaincre, il fallait avoir renversé son ennemi sur le dos : le vainqueur était élevé dans les bras de ses amis et montré à la foule qui le couvrait d'acclamations.

Nous étions en plein costume du Finistère, les cheveux longs, couverts d'un petit chapeau qui donne aux jeunes gens beaucoup de grâce, une longue veste bleue et deux ou trois gilets (pour ceux bien entendu qui ne luttent pas) ; enfin les braies blanches, nouées au genou au-dessus d'une guêtre de cuir. Mais la question est de bien porter les braies et les élégants du pays se piquent de les porter en dehors, comme ils disent, de façon à en laisser sortir à moitié la portion la plus rebondissante de leur personne. Il s'en suit qu'ils sont toujours au moment de faire voir tout autre chose que leurs mollets. Quant aux dames du lieu, c'était lundi, elles réservent leurs atours pour le dimanche ; toutefois nous avons vu deux ou trois merveilleuses danser au bal qui a suivi la lutte, le tout avec la tolérance de M. le curé; ces bonnes gens ne s'amusent point sans être allés lui demander permission.

Enfin, rien ne m'a plus diverti que cette fête : les habitants du Finistère m'y ont paru gais comme leur pays; et si l'on m'avait transporté endormi de Vannes à Quimperlé, jamais je n'aurais

pu croire que je me réveillais dans la même province.

Monsieur et madame de la Villemarqué nous ont fait le plus aimable accueil. Je pense rester quelque temps ici, et je rédigerai la suite de mon plan de voyage selon la disposition de ma santé. Je ne m'en plains pas maintenant.

Adieu, sois assuré que nous te regrettons beaucoup. Amélie et petite Marie te disent les choses les plus aimables, et moi je t'aime toujours tendrement.

LIY

A M. AMPÈRE

Quimper-Corentin, 3 octobre 1850.

Mon cher ami,

On m'annonce que vous êtes à Paris, revenu d'un long voyage, qui vous a valu les plus sincères malédictions. Sur la foi des traités, nous nous étions acheminés vers la Bretagne. On avait pris les

bains de mer à Saint-Gildas, tandis que dans ces lieux sauvages, je me préparais, par une vie contemplative et mortifiée, au plaisir de vous entendre. Et voilà qu'arrivés à Kcrbertrand, où il y avait société excellente puisqu'elle se composait de vos amis, nous apprenons votre départ pour Berlin : je ne puis vous dire tout le désappointement de la compagnie, ni à quels dieux infernaux on vous a voué pendant plusieurs jours. Enfin, las d'enrager sans vengeance, on m'a chargé de vous adresser une épîlie d'invectives que vous trouverez ci-jointe. De mon chef, je ne me fusse jamais permis une pareille inconvenance; mais chacun en prend sa part, et, lecture faite, l'œuvre a été approuvée, et votre serviteur autorisé à signer pour tous. Veuillez me pardonner cette espièglerie de vacances, ne la lisez que si vous éprouvez l'envie de vous égayer un moment, et croyez à une amitié plus sérieuse que mes vers...

adresse. •

La respectable compagnie Pour se réjouir réunie Sous les arbres de Kcrbertrand, A monsieur Jean-Jacques Ampère,

Voyageur par mer et par terre Et véritable Juif errant :

Salut, et paix à votre course, Toujours cinq sous dans votre bourse, Et prompt retour au pays Franc 1

Tandis qu'enfourchant l'hippogriffe, Vous courez après l'hiéroglyphe Qu'un diable écrivit de sa griffe Sur quelque obélisque apocryphe, Notre amitié s'en ébouriffe Et demande que l'on vous biffe Du livre des preux chevaliers.

Car deux jeunes et belles fées, De leurs chapeaux roses coiffées, Vous attendaient bien attifées Au perron de leurs escaliers.

Vous trahissez leur espérance.

Point ne prétextez ignorance :

Avez-vous oublié qu'en France Chevaliers félons sont flétris?

Et ne saviez-vous pas, poète, Qu'ayant trompé dame discrète, Lancelot sur une charrette

Fut promené par le pays ?

Vous nous avez faussé parole,

Vous méritez, sans hyperbole

De revenir en carriole

De Kœnigsberg jusqu'à Paris.

Mais nous sommes des gens sans haine,

Et nous voulons, pour toute peine,

Vous raconter tout d'une haleine

Les plaisirs que vous avez fuis.

C'était sur le penchant d'une verte colline Que l'Aven caressait de son onde argentine. La lice allait s'ouvrir, et le lulteur debout Toisait son adversaire, et mesurait son coup. On voyait accourir et se former en haies Bretons aux longs cheveux, Bretons aux larges braies. Un pourpoint bleu descend sur leur triple gilet , Leur front brun s'arrondit sous un chapeau coquet. J'adore ce costume : il occupe son homme Et ne tolère point qu'un petit-maître chôme : Car s'il ne retient pas sa culotte à la main, L'utile vêtement l'abandonne en chemin.

Les dames étalaient, en habits des dimanches, L édifice orgueilleux de leurs cornettes blanches,

Et les petits Bretons, à l'envi bretonnants,

Se suspendaient en grappe aux pins environnants.

Quand un cri tout à coup a soulevé la foule :

Tel aux rocs de Penn-March le vent pousse la houle.

Le combat s'échauffait, l'Hercule de céans

A saisi son rival entre ses bras géants,

Lorsque, lui se baissant pour recueillir sa force,

La chemise et la braie achèvent leur divorce,

Et promettent soudain à ce peuple moral

Un spectacle nouveau, mais peu municipal.

Mais le maire veillait sur la vertu publique.

Courageux magistrat ! vers le groupe athlétique

11 s'élance, et mettant la pudeur en repos,

La canne officielle intervient à propos.

Le reste se passa comme au siècle d'Homère : Le plus adroit des deux mit son homme par terre Et triomphant, reçut pour prix de son savoir Un gras mouton, qu'il fit rôtir le même soir. C'est alors que le cidre et le vin circulèrent : De buveurs trébuchants les gazons s'émaillèrent, Et plus d'un Bas-Breton, dans l'ornière bercé Goûta jusqu'au matin l'oubli du mal passé.

Laissons dormir l'héroïque trompette : De Théocrite empruntons le pipeau, Je veux conter la fraîche historiette D'une promenade en bateau.

Je sais un lieu sans rival en ce monde, Où sous les murs joyeux de Quimperlé, L'ïsole va, du tribut de son onde, Enrichir les Dots de l'Ellé.

Je sais aussi deux aimables ménages, Qui, renforcés d'un gentil jouvenceau, Firent un jour, plus curieux que sages, Glisser leur barque au fil de l'eau.

Nous descendons la paisible rivière, Comme on descend le vieux Mississipi, Entre des bois dont l'ombre hospitalière Offre aux chevreuils un éternel abri.

A notre aspect fuit la biche effrayée, Le bœuf pensif, étonné de nous voir, Laissant tomber l'herbe qu'il a broyée, Lève pesamment son front noir.

C'est là qu'au pied des chênes druidiques, Au temps jadis, les Bretons mal pensants Baignaient de sang les pierres fatidiques, Et dévoraient leurs grands-parents.

Là, si j'en crois la légende fidèle, Habite encor la peuplade des nains.

L'un dans le sable a poussé la nacelle, L'autre versait la pluie à pleines mains.

Sur nous le ciel pleura toutes ses larmes. A les sécher rien ne réussissait, Le calembour avait perdu ses charmes, Et la charade languissait.

Ah ! c'est alors, conteur incomparable, Que vous manquiez à vos amis transis.

Un jour entier, dans la pluie et le sable, Eût paru court, charmé par vos récits!

Entre deux eaux, une heure nous restâmes : Plus d'un poisson nous prit pour ses cousins. Sans le respect que nous devions aux dames, Mieux eût valu rester entre deux vins.

Je ne finirais pas, si je contais encore

Les plaisirs que pour nous chaque jour fait éclore : Gomment, bons pèlerins, nous armant du bourdon, Nous allons visiter quelque lointain pardon, Et fréquentant les lieux que la piété consacre, Saluer sainte Barbe et vénérer saint Fiacre. Puis, comment au retour, affamés et dispos, Nous ornons le dîner de nos malins propos. Sur le perdreau fumant, sur le beefteak classique, Les Grâces et l'Amour sèment le sel attique. Enfin le soir, tandis que, sous de jolis doigts, Chante complaisamment l'ivoire aux mille voix, Mon hôte bienveillant, qui n'est plus sur ses gardes, Finit par me trahir le secret de ses Bardes, Et me fait admirer, après mûr examen, Les rhytmes d'Aneurin, les chants d'Elywarrh'en. Un seul trait vous peindra ces joyeuses merveilles, Vous jugerez d'un mot nos gais déportements, Puisque nous comptons là deux femmes sans

[pareilles, Sans nous vanter, et trois hommes charmants,

Ces biens vous attendaient. Vous avez cru sans doute Mieux faire de manger la tudesque choucroute ; Et chez les beaux esprits de Vienne et de Berlin, Vous fêtez savamment la bière et le brandwin.

308 LETTRES DE FRÉDÉR IG OZ ANAM.

Allez donc, et parmi le peuple des momies, Cherchez-vous des amis, faites-vous des amies, Puisque les Pharaons, leurs sphinx et leurs matous A votre jugement ont plus d'attraits que nous. Nous pardonnerons tout, si la neige prochaine Heureux et bien portant à Paris vous ramène, Et si la belle Hilda, ce livre tant promis, Vient mouiller doucement les yeux de vos amis.

A M. EUGÈNE RENDU

Lesneven, 7 octobre 1850.

Mon cher ami,

Gomment vous remercier dignement, et comment m'excuser de vous remercier si tard ? Sachez donc que vous me fîtes un honneur infini, le soir où, revenant d'une charmante promenade en bateau sur la rivière de Quimperlé, je trouvai au débarcadère le secrétaire de la sous-préfecture, chargé de me

remettre' le pli scellé de vos armes, pendant que les bourgeois attroupés se demandaient quel grand personnage traversait leurs murs. Puis, la lettre décachetée, j'eus le plaisir de vous y trouver tel que je vous souhaitais, joyeux et dispos. Vous m'y contiez cent choses agréables, et surtout la fin prochaine de vos grandeurs. J'espère bien l'affaire terminée ; mais, si je ne vous complimente pas de votre nomination, pardonnez à un homme qui depuis neuf jours n'a pas ouvert une gazette et ne s'en porte pas plus mal. Enfin, troisième surprise, venait cet article trop flatteur dont j'ai juré de vous gronder ! Y pensez-vous, cher ami, de procéder si rondement à mon apothéose et de me mettre au rang des dieux? Croyez-vous que je n'aperçoive pas quelle distance me sépare des maîtres de la science historique, de ceux qui ont commencé, qui ont osé, sans qui nous ne serions rien? Une certaine pudeur vous avait pris en route, vous me promettiez un bout de critique ; je la cherche et ne la trouve point. Il fallait donc me passer la plume, et je me serais parfaitement chargé d'écrire une colonne sur les torts de l'auteur et les travers de l'ouvrage. Après cela, je ne saurais vous en vouloir trop. Si la raison m'oblige à me plaindre, je démêle au fond de mon cœur une certaine faiblesse paternelle qui vous excuse d'avoir pris mes petits hiboux pour des ai-

glons; et, pour tout dire, si je vous censure, madame Ozanam vous absout.

Je compte que le chantre de Laure va profiter de vos loisirs, et qu'après vous être assuré des progrès du b-a-ba, vous aurez le temps de restaurer le moyen âge italien. Nous en deviserons plus d'une fois cet hiver. Car je tiens toujours par le fond du cœur à ma pauvre Italie, dites-le bien à Montanelli, et toutes les merveilles delà Bretagne ne me font pas oublier celles

Del paese ove'l si suona.

A vrai dire, si l'on ne cherche que les grands spectacles de la nature et de Fart, après le Vésuve et le Vatican, on fait bien de poser son bâton de voyageur, et de vivre sur ses souvenirs.

Ce n'est pas que je dédaigne la belle Bretagne, qui est aussi de vos amies, des premières, et par conséquent des meilleures. J'ai vu le sévère rivage deSaint-Gildas, la baie enchantée de Douarnenez, et je suis allé m'asseoir courageusement au dernier rocher de la pointe du Raz, d'où je contemplais avec une émotion infinie cet océan qui fut pendant tant de siècles la limite du monde. J'ai aimé les fraîches vallées du Finistère, et sur la rivière de Quimper nous avons visité des jardins qui défient

ceux de Trianon. Mais, à vrai dire, ce qui m'attache à ce pays-ci, c'est bien moins la nature que les peuples. Ce sont leurs monuments primitifs, les men-hir de Locmariaker et de Garnac, les cromlech de Crozon, et toutes les traditions perdues qu'ils représentent. C'est la légende de leurs premiers apôtres, et toutes les traces encore vives des combats héroïques livrés par le christianisme aux anciens dieux. C'est le moyen âge et la renaissance si intéressante dans le pays de du Guesclin et d'Anne de Bretagne. Ce sont enfin les mœurs de ces braves gens si peu entamés par la trivialité et la corruption de nos mœurs. Voilà, à mon sens, la nouveauté qu'il faut venir chercher ici. L'Italie a des deux plus beaux : ses populations n'ont pas tant de caractère ; il faudrait aller en Grèce pour trouver des costumes aussi pittoresques, et faire le tour du monde avant de rencontrer une foi plus ferme, des hommes plus honnêtes et des femmes plus pudiques. Charles vous aura conté que notre curiosité, sous ce rapport, a été singulièrement favorisée. Nous avons eu des pardons, des luttes, des noces, et pour clore la liste de nos bonnes fortunes, vendredi dernier, en traversant le petit village de Ploneven, nous sommes tombés au milieu d'une nombreuse compagnie qui sortait d'un service funèbre. Ils étaient superbes, trente ou quarante

hommes, uniformément vêtus du pourpoint bleu et de la braie noire, les cheveux longs ; et passaient de l'église à l'auberge voisine pour y commémorer dignement les vertus du défunt.

Mais politiquons un peu, et permettez-moi de vous communiquer deux ou trois observations qu'il ne faudrait pas faire ici trop haut. Ce sont paroles qui me pourrissent dans le ventre, comme dit Sancho, et que je veux enfin laisser sortir. J'ai trouvé sous le toit des manoirs bretons la plus patriarcale hospitalité, des vertus de famille et des traditions d'honneur, malheureusement peu communes. Mais j'y rencontre aussi des opinions politiques bien étranges, les passions légitimistes excitées par les récits de Wiesbaden, et le programme de M. de Barthélémy accueilli avec transport chez des gens qui veulent la royauté absolue. Et cependant hors des châteaux, je vois peu de signes faits pour confirmer ces espérances. Les paysans se battraient encore pour les autels : ils ne donneraient pas une goutte de sang aux partis qui disputent le pouvoir. Au fond ils inclinent à la royauté, mais avec une grande indifférence, et une parfaite disposition à laisser faire tout gouvernement qui ne fermera pas leurs églises. J'ai vu dans le Morbihan, dans la terre classique de la chouannerie, le drapeau de la république marcher devant

la statue de la sainte Vierge, et, à des noces, les villageois se parer de rubans tricolores pendant que les messieurs en portaient de verts et blancs. J'ai vu danser de grandes rondes au bruit d'une chanson dont le refrain était : Vive Napoléon! et j'ai entendu de grandes dames se plaindre de la mollesse de ces manants, qui, en effet, ont le mauvais esprit de ne pas s'aller faire tuer pour leur rendre des tabourets à la cour. M. de Carné, que j'ai trouvé à Quimper, m'assure que le clergé de ce pays-là penche vers la démocratie. Cependant il faut avouer que Y Univers y exerce une grande autorité, et qu'en général on y a mal reçu le mandement de Monseigneur. A ce propos, je vous remercie de votre bon avertissement. La vérité est que Y Univers m'avait trop maltraité pour que j'eusse le droit d'applaudir à sa condamnation, et votre délicatesse comprendra le sentiment qui m'avait empêché d'abord d'écrire à M. l'archevêque. Cependant, d'après votre avis, j'ai cru qu'il serait impoli de me taire plus longtemps. J'ai écrit, mais je n'ai pas osé dire que l'extrême véhémence des paroles par lesquelles finit cet acte de vigueur pontificale a peut-être nui à son effet, et que, moins sévèrement menacés, ces journalistes auraient trouvé moins de défenseurs. Mais plus vif est le zèle des amis de Y Univers, plus il était temps qu'un coup de

vigueur vînt empêcher l'assujettissement de l'Eglise de France, et replacer le pouvoir religieux aux mains où Jésus-Christ l'a mis, c'est-à-dire, des évêques.

Au surplus, croyez que je suis heureux de passer des jours entiers sans entendre agiter ces questions, et de trouver des lieux où elles ne pénètrent pas. Tel est mon gîte de ce soir, Lesneven, sur la route de Brest à Saint-Pol de Léon, à côté du célèbre pèlerinage de Notre-Dame de Fol-Goat. Nous venons donc de Brest, nous avons parcouru cette admirable rade, visité plusieurs vaisseaux et une partie du port, et nous revenons bien frappés de la grandeur navale de la France. Maintenant nous achevons le tour du Finistère pour revenir probablement par Carhaix à Lorient, Vannes et Nantes.

Je regrette, dans un si long itinéraire, de n'avoir point rencontré les personnes que vous me recommandez; mais nous n'avons pas besoin de ce motif pour songera vous. Toutes les fontaines druidiques nous parlent de vous...

ipsae te, Tityre, pinus.

Ipsi te fontes, ipsa haec te arbusta vocabant.

NOTES DE VOYAGE

Je voudrais fixer le souvenir de cette vue mélancolique et belle que j'avais des hauteurs voisines de Saint-Pol, d'un côté la mer, mais la mer du Nord, brumeuse à l'horizon, semée d'écueils innombrables que découvrait la marée descendante. Ces brumes et ces récifs se prêtent bien aux merveilleuses histoires des saints qui abordèrent la côte de Léon, et l'on ne voit point pourquoi les rocs ne se seraient pas ébranlés comme les barques pour les porter où Dieu les voulait. En présence de la mer, tout devient croyable, parce que le Maître de toutes choses s'y fait mieux sentir ; et que, devant l'immensité, les calculs humains s'évanouissent. — De l'autre côté, la vieille ville de Saint-Pol se dessinait sur le ciel avec ses flèches nombreuses comme celles d'une cité du moyen âge, dominées par l'admirable aiguille du Gresker. C'était bien la ville

sainte de la Basse-Bretagne el celle qui conserve, avec les plus riches traditions, le dialecte le plus harmonieux et le plus pur. Quelques paysans tout en noir avec une ceinture bleue passaient chassant devant eux leurs bêtes: ils étaient graves comme leur pays. On se sentait bien loin des agitations de ce temps.

LV1 A M. CHARLES OZAXAM.

Truscat, 15 octobre 1850.

Mon bon frère,

Hier soir, en arrivant à Truscat, j'y ai trouvé une lettre d'Alphonse avec quelques lignes de toi. Celle que tu m'avais écrite à tout hasard chez M. de la Viilemarqué ne m'a pas encore rattrapé.

C'est qu'en effet j'ai fait depuis bien du chemin. Après avoir visité le port de Brest, nous étions partis pour Morlaix, en nous arrangeant de manière à voir sur le chemin Notre-Dame du Fol-Goat et Saint-Polde Léon.

Au xive siècle vivait dans ces bois, près de Lesneven, un pauvre fou qui s'en allait matin et soir criant Ave Maria et mendiant son pain. U mourut et fut enterré comme un chien, hors du cimetière; mais au bout de quelques semaines on vit lïeurir sur sa sépulture un beau lis dont les feuilles portaient, en lettres d'or, Ave Maria. Aussitôt l'émoi se mit dans le pays, les pèlerins et les offrandes

affluèrent, et sur le tombeau du fou s'éleva, comme une autre fleur, cette charmante église de Notre-Dame du Fol-Goat, toute chargée des plus précieuses ciselures de Fart gothique. Un peu plus loin nous trouvions Saint-Pol de Léon, dont les clochers se dessinent si bien sur un paysage mélancolique et tout près de la mer. Mais au-dessus de tous s'élance le roi des clochers, le Cresker, le plus beau de ceux que j'ai vus, parce qu'il est le plus hardi et le plus harmonieux. 11 n'a que trois cent soixante-dix pieds de haut, cinquante de moins que la flèche de Strasbourg. Mais la flèche de Strasbourg, qui devait avoir cinq cents pieds, a été tronquée, elle manque de ces proportions exactes que j'admirais à Saint- Pol. Elle s'arrête dans son essor, tandis qu'on ne voit pas de raison pour que celle-ci ne parte pas un jour comme la flèche d'un arc pour percer le ciel. Nous étions à Morlaix le 8 au soir. Nous avons été accueillis de la manière la plus affectueuse, hébergés pendant trois jours par une famille que nous ne connaissions point, et qui n'a d'autres liens avec nous que ceux de Saint- Vincent de Paul. J'y ai visité une conférence naissante, mais pleine d'activité, puis on m'a forcé de pérorer au congrès où les sa~ vants de Bretagne s'étaient réunis pour traiter de l'amélioration de la race chevaline et des pierres druidiques; pour soûler à fond la question des

Bardes et celle des engrais. Ainsi j'ai beau fuir le travail jusqu'au fond de la province, il a trouvé moyen de me ressaisir en route, et j'avais à Morlaix non pas une petite Sorbonne, mais un vrai Collège de France, avec la plus belle moitié du genre humain dans l'auditoire. Je n'ai pourtant pas souffert de cette désobéissance à mes Hippocrates, et j'étais assez gaillard pour partir samedi dans le plus remarquable véhicule que nous ayons eu. En voyant ce vénérable équipage, un passant s'est écrié : c Vraiment l'auteur de cette voiture aurait dû prendre un brevet d'invention. » Il l'aurait dû, en effet, puisque nous l'avons trouvée douce dans ce pays qu'on appelle la Montagne Noire. Enfin nous avons traversé la Bretagne dans sa largeur, de Morlaix à Hennebon, et après avoir renouvelé notre pèlerinage à Sainte-Anne d'Auray, où j'ai bien prié pour vous deux, nous voici chez notre excellent ami Francheville. J'y resterai probablement jusqu'à dimanche soir.

LYII

A M. EUGÈNE RENDU

Truscat, i6 octobre 1850.

Ah! mon ami, quelle affreuse nouvelle, et que j'étais loin de m'y attendre quand je vous écrivais la semaine dernière cette lettre dont je me reproche maintenant la cruelle gaieté! Voilà donc l'impuissance des affections humaines, et comment, même avec les personnes les plus chères, nous sommes loin de cette harmonie de sentiments qui est l'idéal de l'amitié! Pendant que j'achevais joyeusement mon pèlerinage de Bretagne, vous étiez, cher ami, avec tous les vôtres autour de ce triste lit sur lequel toute votre tendresse n'a pu retenir votre mère bien-aimée. Elle vous a quittés; elle vous a quittés, et je sais trop tout ce qu'il y a d'amer dans cette pensée, puisqu'elle me tire des larmes en me rappelant qu'il y a onze ans, ma pauvre mère aussi me quitta. Non, cette blessure ne se fermera jamais : le temps séchera vos pleurs, Dieu vous donnera d'autres consolations; mais au milieu de vos plus beaux jours, vous vous souviendrez (ont à coup de

celle que vous avez perdue, et vos yeux se mouilleront encore. Je connais cette douleur, j'ai le droit de la plaindre, mais j'ai le droit de vous dire aussi qu'à cette amertume se joint une douceur singulière, quand on a pu s'agenouiller auprès d'une mère mourante, qu'on a reçu sa dernière bénédic-j tion, qu'on l'a vue mourir de la mort des saints. Ce n'est pas seulement un souvenir qui nous reste, ce n'est pas seulement l'espérance d'avoir pour protectrice auprès de Dieu celle qu'on avait pour gardienne sur la terre : c'est la certitude d'être encore en communication étroite avec elle; c'est le sentiment de sa présence auprès de vous, et comme la chaleur de son aile qui n'a pas cessé de vous couver. Que de fois dans mes peines, tout à coup et quand j'y pensais le moins, j'ai cru entendre cette voix qui me rendait le courage! que de fois aussi, dans un jour de joie et de succès, il me semblait qu'elle venait en prendre sa part et qu'elle se félicitait de nous voir heureux! Je ne puis point traiter ceci d'illusion: c'est quelque chose de trop vif et do trop pénétrant, qui m'atteste que ma bonne mère vit encore avec moi, quoique d'une meilleure vie. La vôtre, cher ami, ne vous abandonnera pas : elle vous gardera dans cette foi qu'elle demandait pour ses enfants, dans cette charité dont elle vous donnait de si beaux exemples, dans toutes ces vertus qui

322 LETTRES DE RÉDÉRIC 0ZANAM.

faisaient son orgueil et qui font l'honneur de votre jeunesse. C'est pour nous et pour plusieurs autres qu'a été dite cette parole : « Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère! » et il y a beaucoup d'hommes restés chrétiens dans ce siècle de doute, sans qu'on sache pourquoi, qui doivent cette grâce aux prières d'une humble servante de Jésus-Christ. Enfin vous avez encore votre admirable père. Je ne lui écris point, par respect pour la grandeur même de sa douleur, et pour cette haute piété à l'élévation de laquelle mes misérables condoléances n'atteindraient pas. Veuillez pourtant lui dire combien je regrette de ne m'être pas trouvé avec mon frère Charles, à la suite de cette famille dont les bontés ' nous avaient donné le droit de partager son deuil. Mais ce matin même, et aussitôt la triste nouvelle reçue, nous avons prié ensemble pour madame votre mè;e. Nous prierons encore, bien assurés qu'elle nous rend déjà dans le ciel ces prières que l'Église ne refuse point ici-bas aux âmes les plus certaines de leur salut. Adieu, cher ami, nous n'oublierons jamais cet adieu si bienveillant que madame Rendu nous lit la dernière fois que nous eûmes l'honneur de la voir, ne pensant pas la voir pour la dernière fois. Adieu. Amélie vous serre affectueusement la main, et moi je vous embrasse comme un ami encore plus attaché dans les mauvais jours que dans les bons.

LV1II A M. AMPÈRE

Paris, 12 novembre 1850.

Où vous prendre, bien cher ami, et sous quel ciel aller chercher cet aimable et désespérant voyageur? Au moins, quand vous manquiez au joli rendez-vous de Quimperlé, nous nous consolions parla pensée de vous retrouver à Paris. Je fus chargé de vous adresser les reproches et les espérances de cette compagnie où l'on disait de vous tant de mal et tant de bien. Mais vous n'aurez probablement pas reçu ma lettre. Elle s'est croisée avec celle qui est venue à Morlaix m'apprendre votre belle action et votre départ. La belle action ne m'étonnait point: vous en étiez capable, et Daremberg en était digne. Je savais depuis longtemps ce qu'on pouvait attendre de vous en fait d'oubli de vous-même, et si bien des gens vous grondent de vous être ainsi dépouillé, si j'ai quelque envie de faire comme eux, je ne m'en sens plus le courage quand je me rappelle ce que vous avez sacrifié pour moi. Je me suis hâté d'écrire au

ministre comme vous le désiriez ; mais ce qui me chagrine, c'est qu'on vous ait pris ce logement si commode, et si bien choisi pour vous fixer, ingrat, dans ce Paris où tant de vieilles amitiés ne vous fixent point. Enfin il faudra bien que vous reparaissiez avec les hirondelles, ne fût-ce que pour déménager, et nous mettrons vos manuscrits en désordre, vos hiéroglyphes au pillage, si c'est le moyen de vous forcer à revenir.

Car autrement que deviendrons-nous? Je ne parle pas des duchesses, et des jolies auditrices qui vont se morfondre à vous attendre dans la cour du Collège de France, Je ne songe point à l'Académie française, obligée de faire deux élections sans vous : peu m'importent les salons où vous portiez la science la plus solide et cependant la plus courtoise, la plus enjouée, la mieux accueillie qui fût jamais. Je parle de nous, comme un véritable égoïste, c'est-à-dire du petit cercle de vos vrais amis habitués à vous demander chaque jour des lumières et des services; je parle de votre serviteur qui revenait de voyage avec un infini besoin de vous entretenir, avec de gros projets de travail à vous soumettre. Voici dans ces cartons mes sténographies1 de l'an passé, tout un livre à faire sous ce titre : Le cinquième

\ Voyez page 828;

siècle y introduction à V histoire littéraire des temps barbares. Avant de considérer les périls que la barbarie fit courir à l'esprit humain, il m'a paru nécessaire d'examiner où en était l'esprit humain au moment où la barbarie allait devenir maîtresse, ce qu'il avait à perdre, ce qu'il avait peut-être à gagner, ce qu'il fallait arracher au grand naufrage, et je me suis trouvé conduit à l'étude du cinquième siècle comme introduction à l'histoire des siècles suivants. Le sujet est beau, mais j'hésite à l'entamer, je le sais trop et trop peu : trop peu pour avoir la conscience au repos ; comment parler de tous ces grands hommes, sans avoir vécu dix ans avec eux; et cependant je sens que si je ne m'en tiens pas à mes éludes de l'an passé, si je les reprends pour les approfondir, l'attrait et la difficulté me retiendront, je n'en sortirai plus, et l'introduction dévorera l'histoire qu'elle devait précéder. D'un autre côté, je sais trop, trop de détails, trop de ces aperçus qui auraient leur place dans une étude spéciale du cinquième siècle; je risque d'y perdre de vue ce qui ferait l'intérêt particulier de mon travail, c'est-à-dire les premiers germes des idées, des doctrines, des inspirations qui doivent occuper le moyen âge. Hors de là, je ne ferai qu'un livre de redites et de banalités. Je me défie aussi de la monotonie et de

la solennité de mon style. Certainement les Germains ont bien fait leur chemin grâce à vous : mais je n'ai pas d'illusion paternelle, et je me demande si mes épaules sont assez fortes pour porter ce fardeau de l'histoire des lettres aux temps barbares; si c'est la peine d'écrire pour ajouter quelques feuilles de plus à celles que le vent de chaque hiver balaye de nos jardins et de la mémoire des hommes. Je sais bien que vous me répondrez d'aller vous demander ce conseil à Païenne; votre amitié est capable de me conseiller ce voyage dans l'intérêt de ma santé; et vous voudrez savoir peut-être qui me rend si hardi de songer à écrire un livre, quand il y a quelques mois je menaçais de vous donner le soin de mon oraison funèbre. L'air de Bretagne a fait ces prodiges. Le repos d'esprit, le grand exercice et le vent de mer ont renouvelé mes forces, et sans avoir comme Aristarque des entrailles d'airain, je crois les miennes assez raffermies pour me laisser travailler tout doucement cet hiver. Si les bonnes nouvelles que je vous donne de votre ami vous sont agréables, remerciez-en madame Ozanam. Cette aimable personne au gouvernement de qui je m'étais tout abandonné, m'a conduit à merveille; elle triomphe de faire voir mes joues où elle a ramené des couleurs inaccoutumées. Il est vrai que je pourrais lui rendre la pareille, et

la plus petite de vos amies en est au même point, si bien que nous formons un ensemble assez réjouissant pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas nous haïr. Que ne veniez-vous profiter avec nous de cet opiniâtre soleil qui nous a chauffés pendant quarante jours? la mauvaise volonté de vos bronches y eût cédé, et en même temps vous auriez eu l'une des plus fortes distractions qu'un voyage puisse donner : celle de voir ce peuple breton si vieux et si neuf, si peu entamé par la trivialité des mœurs européennes. Vraiment je ne crois pas qu'à moins d'aller en Orient on trouve une nation plus pittoresque dans son costume, plus originale dans son caractère, moins semblable à nous, où l'on se sente plus loin de la vie de chaque jour, plus dépaysé en un mot; et c'est assurément ce qu'on cherche quand on quitte son pays. Mais je ne taris point là-dessus, et d'ailleurs si par hasard vous avez reçu une lettre de Quimper, je trouve inutile de la recommencer.

Bien des gens vous regrettent, mais aucun plus que notre ami Wallon. C'est vendredi prochain qu'on discute les titres à l'Académie des Inscriptions. Quant à MM. les quarante, en laissant mourir ce pauvre M. Droz, ils ont trouvé le moyen de clore leur grand débat et de réconcilier une fois de plus l'Eglise et l'Université, en réunissant dans une

même accolade M. Nisard et M. de Montaiembert. Dieu me garde cependant de vous parler politique! la plus grande nation du monde en est réduite à se demander chaque matin de quelle humeur le général est allé chez le président, et de quelle humeur le président a congédié le général. C'est làdessus que se règle le cours de la Bourse, et que les hommes d'État se déterminent. Du reste, le peuple paraît tranquille et j'ai vu les gens du Morbihan très peu disposés à déterrer les fusils de la chouannerie. Mais qu'importent ces nouvelles à un homme qui est attaché à la suite de Sésostris, et qui va nous rendre les révolutions oubliées des grands empires d'Orient? Croyez que nous suivons de toute notre curiosité et de tous nos vœux vos belles recherches; nous ne sommes pas si intéressés qu'en ressentant vivement nos privations, nous ne demeurions sensibles à votre gloire. Vous avez donc revu Florence, heureux ami? vous allez revoir Rome, Naples, cette incomparable Sicile ! Ah! qu'il me faut de vertu pour ne pas vous aller rejoindre ! Que de douces pensées j'ai laissées sous les pierres et plus loin sous les buissons de lauriers-roses qui vont border votre route. 11 ne nous est pas difficile de vous accompagner en esprit : vous avez beau nous fuir, soyez sûr que nous ne sommes pas loin de vous. C'est l'assurance que madame

Ozanam me charge de vous donner : vous n'avez pas besoin de la mienne. — Vou^ pouvez avoir oublié ce que je vous dois, mais vous savez si je vous aime.

Dans l'année scolaire 1849 et 1850, Ozanam fit son cours sur le vc siècle. Son auditoire fut plus nombreux que jamais, et, pour la première fois, il céda aux instances de tous ceux qui l'entouraient, et consentit à laisser sténographier ses leçons. Le succès fut complet et fit bien amèrement regretter que tous ses cours n'aient pas pu être ainsi conservés.

Ces sténographies ont été publiées en 1855, après la mort d'Ozanam, et forment les deux premiers volumes de sas Œuvres complètes : La Civilisation au Ve siècle. Voici ce que M. Ampère en dit dans la préface qui les précède :

« Ozanam avait fait sur cet important sujet un cours dont on possède vingt et une leçons, recueillies avec beaucoup d'exactitude par un sténographe intelligent. Les cinq premières, revues et rédigées par l'auteur, ont paru dans le Correspondant sous ce titre : Du Progrès dans les siècles de décadence et Études sur le paganisme; elles sont précédées d'un avant-propos, qui est comme son testament littéraire. Ces cinq leçons, rédigées par Ozanam, me semblent former un des morceaux les plus élevés et les plus achevés qui soient sortis de sa plume.

« Quant aux leçons sténographiées, on doit regretter, sans doute, qu'il n'ait pu les revoir et y mettre le fini d'exécution qu'on remarque dans celles qu'il a rédigées. Cependant une considération tempère pour moi l'amer-

tume de ce regret, et j'y trouve comme une consolation et un dédommagement.

a Les leçons sténographiées, qui conservent la parole même du professeur saisie et fixée dans le feu de l'improvisation, feront connaître à ceux qui ne l'ont pas entendue cette parole pleine de mouvement, d'éclat et de force. En effet, si les leçons qu'il a revues et polies avec un soin si heureux montrent l'écrivain habile, les leçons improvisées nous rendent l'orateur inspiré, et quelque admiration qui soit due au premier, le second était peutêtre encore au-dessus.

« En général, les improvisations d'Ozanam se font remarquer par une correction qui a surpris de-s hommes accoutumés à celles de nos plus grands orateurs; mais l'improvisation véritable offre toujours quelques inégalités; s'il s'en rencontre parfois même chez Ozanam, ellesont certes bien rachetées par la vigueur de l'expression, l'entraînement de la parole, par les traits ardents, qui sans cesse illuminent et colorent ce ferme langage. »

L'Académie française décerna l'année suivante le prix Bordin aux deux volumes de la Civilisation au ve siècle Nous extrayons quelques lignes du rapport que M. Villemain fit sur ces livres dans la séance du 22 août 1856.

« Savant et naturel, dominé d'une même pensée et

rayonnant de mille souvenirs, exact et plein d'illusions charmantes, ce livre formé de vingt leçons et de quelques notes, est une œuvre éminente de littérature et de goût. Il élève la critique à l'éloquence ; et l'éloquence même, il la conçoit, il la cherche, il la trouve dans sa source la plus haute, dans son type qui ne meurt jamais, ou plutôt qui renaît toujours, dans l'instinct naturel de l'âme émue par le beau et le divin, par les seules grandeurs ici-bas, la vertu, la liberté, la science, et par les grandeurs d'en

haut, celles que promettent la foi et l'espérance chrétiennes.

« En retrouvant là toutes les paroles recueillies de la bouche d'Ozanam, ses impatientes analyses de la décadence antique, ses pieux hommages d'admiration et de foi à la lumière nouvelle, sa ferveur studieuse qui passionne jusqu'à la grammaire, son ingénieuse tendresse qui rassemble et devine les premiers bégayements du moyen âge, on est saisi d'une amère tristesse; on se redit avec douleur que tant de savoir et d'intelligence, tant de dons heureux n'ont pas achevé leur œuvre, que ce rare et brillant écrivain, qui grandissait en sagesse impartiale et en sentiment profond du vrai et du beau, n'a guère atteint que la moitié de la vie et a été moissonné dans le progrès de sa force et le rêve de tous les travaux si purs qu'embrassait son ambition d'étude, et que sa pensée croissante avec le travail promettait d'accomplir »

M. J.-J. AMPÈRE A OZANAM

Rome, 4 décembre 1850

Mon cher Ozanam,

Je reçois enfin ici toutes vos lettres, vos excellentes lettres en prose, votre charmante épitre en

vers. Malgré le butin hiéroglyphique que j'ai fait en Allemagne, il m'est vraiment impossible de ne pas vivement regretter de n'avoir pas mené la vie si douce que vous peignez si bien; puis est venu mon coup de tête qui m'a amené ici, d'où j'irai à Païenne. Pour celui-là, il m'est impossible de le regretter en songeant au plaisir que j'ai fait à Daremberg et au plaisir que je me suis fait à moi-même, en me transportant de ce Paris qui, sauf quelques exceptions, m'est odieux, dans cette Rome que j'adore toujours et qui, extérieurement du moins, sauf quelques arbres de la villa Borghèse, est toujours la même. C'est toujours la même vie, un jour au Vatican, un jour au Gapitole; des tableaux, des villas, une messe de Palestrina dans la Sixtine dite par le Pape, une promenade dans la campagne de Rome, un éblouissant coucher de soleil du Pincio, Saint- Pierre et le Golysée ! Mais la situation du pays, est au dire de tout le monde, tout ce qu'il y a de plus précaire, et, si les Français s'en allaient, de plus menaçant.

Je me réjouis de l'amélioration de votre santé et en rends grâce aux aimables soins qui y ont tant contribué. Vous savez le plaisir que j'ai eu à trouver ici M. Soulacroix. C'était une apparition de votre intérieur où j'aime tant à me trouver. Nous avons fait de grandes promenades que son aimable carac-

1ère, sa nature distinguée, son vif sentiment des arts m'ont rendues très agréables. J'ai trouvé ici aussi Edouard Bertin, le paysagiste, et sa femme, que j'y avais déjà rencontrés autrefois. Nous avons été hier à Lunguezza dans la campagne romaine ; jamais je ne l'ai vue plus admirable ; c'était le 3 décembre, un temps parfaitement pur et qui n'avait que l'inconvénient d'être un peu chaud. Quel ciel ! quels aspects ! quelle lumière! Vous n'avez qu'à fermer les yeux et vous souvenir, vous reverrez cela, car vous avez vu aussi beau, mais pas plus beau.

J'ai reçu une lettre de Tocqueville de Naples, pas encore de Palerme. Je suis occupé ici à négocier pour le Vatican, j'espère réussir, mais les négociations sont un peu longues, heureusement on a de bonnes raisons pour attendre patiemment. J'ai été bien charmé du ricochet qui a procuré à votre jeune frère la place qu'occupait Daremberg. C'est encore une raison de m'applaudir de ce que j'ai fait. Je tiens pour le Ve siècle, il faut mettre dehors ce qui est conçu sans préjudice de l'avenir. D'abord cette introduction, telle qu'elle est dans votre tête et vos notes de leçons, puis l'histoire littéraire des temps barbares ; pas de découragement s'il vous plait, vous avez à achever de prendre votre place dans le grand mouvement de reconstruction de l'histoire de l'esprit humain auquel nous travaillons tous, en ména-

géant votre santé, vous ferez votre œuvre, et comme dit le Président, Dieu fera le reste. Je suis sûr que madame Ozanam est de mon avis; dites-lui, je vous prie, quelque chose de mon attachement pour elle et pour vous deux, il est bien profond, bien sincère et durera autant que moi. Je vous prie aussi de présenter mes hommages à madame Soulacroix qui a un aimable fils.

Pour que mademoiselle Marie ne croie pas que je l'ai oubliée, je veux écrire ici son nom en hiéroglyphe, réunissant ainsi les objets de mes deux passions.

Page 1