Œuvres complètes cïOzanam, t. V
fesser à Paris des maximes qu'on tournera contre nos frères à Berne, à Londres, à Pétersbourg. On devrait même considérer qu'à bien prendre, le catholicisme ne rallie encore que la sixième partie du genre humain, qu'il est en minorité, en lutte dans les plus grandes contrées du monde ; que sa destinée est bien moins de dominer que de combattre et de souffrir. Pour moi, loin de m'en scandaliser, j'y trouve sujet d'affermir ma foi, car je reconnais les promesses évangéliques ; Notre-Seigneur ne nous a pas prédit autre chose. 11 n'est resté qu'un moment sur le Thabor, et nous n'avons point d'image de sa transfiguration : mais il a passé tout un jour sur la croix, et c'est son humanité crucifiée qui est sur tous nos autels. Je ne m'étonne donc pas que son esprit se montre surtout dans les églises persécutées, opprimées, et qu'il ait choisi Genève pour nous consoler de l'ingratitude de Rome1.
Vous ferez bien de construire un monument, et non pas une grange, puisqu'il s'agit de prendre possession publique de votre liberté. Toutefois, j'aimerais que le monument ne fût pas trop ambitieux : nous vivons dans un siècle pressé, où la piété moins patiente qu'autrefois veut jouir de ses
1 . Cette lettre était écrite au lendemain de la révolution romaine.
œuvres. Le style romano-byzantin, moins cher que le gothique, plus facile peut-être à reproduire fidèlement, serait bien placé dans votre vieille ville romane. Cette architecture s'accorderait avec les parties les plus anciennes de votre Saint-Pierre. De plus, vous pourriez éviter la dépense d'une voûte et la remplacer, comme dans tant d'églises du même style en Italie, par une charpente peinte et dorée. Je ne prendrais pas sur moi de désigner un architecte, mais j'aimerais celui qui a restauré Saint-Georges de Lyon1, ou celui qui a bâti Saint- Paul de Nîmes. Dans tous les cas, je suis heureux de voir que ce choix vous soit confié, à vous si bien pénétré des traditions de l'art chrétien. La part que vous prenez en tout ceci doit vous être bien douce. Vous ne mettrez pas votre nom sur les pierres du sanctuaire, mais tous ceux qui viendront y prier pour les fondateurs vous nommeront devant Dieu. Ce récit des paroisses venant travailler chacune à son tour comme au moyen âge, nous touche infiniment. Madame Ozanam voulait absolument acheter une pelle et une brouette et se mettre en route pour aller faire sa corvée. Il est vrai que je la soupçonnais bien un peu d'avoir envie de se reposer chez madame Dufresne et d'y renouer les habi-
2. M. Baussaud, qui depuis a élevé tant d'admirables églises, dont la plus belle est celle de N.-D. de Fourvières.
tudes d'une hospitalité qu'elle trouvait charmante. Nous pensons remettre notre offrande à M. le curé de Genève quand il viendra, comme vous l'annoncez, intéresser Paris à cette œuvre qui est vraiment d'intérêt général. Je n'ai pas besoin de vous dire avec quel respect et quel plaisir nous verrons ici ce prêtre courageux et bon, et je serais bien content de le pouvoir servir. Mais heureusement il aura de meilleurs appuis que moi; d'ailleurs il ne demande que justice. C'est la France qui vous envoya Calvin, il faut bien qu'elle vous paye ce mauvais présent, et que là où elle a donné la peste, elle aide à bâtir l'hôpital.
Je lis toujours avec un vif intérêt Y Observateur, où je devine tantôt votre plume, tantôt celle de M. l'abbé Daunoi, toujours celle d'un ami. Vous y donnez un excellent résumé des nouvelles religieuses : l'esprit du journal est doux et d'un bien bon exemple, si l'on pense que vous vivez au milieu des protestants, à la porte de ces misérables de Lausanne et de Fribourg, et que vous seriez si excusables de combattre par l'injure et la colère; mais non, votre polémique reste dans les bornes de la dignité chrétienne.
Sans doute la conférence de Saint- Vincent de Paul continue d'occuper votre zèle; ici, nous avons deux grandes besognes : une organisation plus vi-
goureuse en France de la Société, et son établissement en Allemagne. Les progrès ne sont que trop rapides et notre peine est de les régler. A Paris, les cinq conférences du quartier latin viennent de se réunir pour soutenir en commun plusieurs bonnes œuvres, et elles ont eu l'heureuse idée d'occuper la maison qui fut le berceau de notre association, place de l'Estrapade, n° 14. On y a fait un cercle catholique, des écoles, un patronage. Il serait souhaitable que les conférences des autres quartiers se réunissent de même; à mesure qu'on multiplie le nombre, il faudrait aussi multiplier les liens.
Adieu donc, écrivez-moi souvent, aimons-nous toujours, et considérez-moi comme le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos amis.
LXÏÏ
A M. AMPÈRE
Paris, 25 février 1851.
Mon cher ami,
Daremberg se prétend chargé par vous de me dire mille injures à cause de ma paresse et de mon silence. Je ne récrimine point, je ne vous parle pas d'une belle dame qui vous écrivit il y a six semaines et qui se lamente de n'avoir pas de réponse. Nous savons qu'entre Paris et Naples, souvent les lettres s'attardent ou se perdent, et nous sommes disposés à croire la poste capable de tous les crimes, plutôt que de vous supposer coupable de froideur ou d'oubli. Je me prive aussi de vous répéter toutes les invectives de vos amis, qui ne vous pardonnent pas de leur faire passer un hiver sans vous. Ce beau soleil même que nous avons contre notre habitude ne vous remplace pas. Il ne luit que le jour, et rien ne console ces salons où votre conversation étincelait chaque soir. Vous êtes allé porter vos clartés sur d'autres bords; nous savons que vous
avez fait les délices des charmantes Napolitaines. Mais franchement, ces aimables personnes ont un si beau ciel, une mer si bleue, un volcan si bien posé pour le plaisir de la vue, qu'elles peuvent laisser à d'autres moins heureusement partagés les jouissances de l'esprit. Je sais bien que vous ne craignez pas les enchanteresses, et que Gircé n'a pas le pouvoir de changer en bêtes les membres de l'Académie française. Mais elle a le secret de leur faire oublier la patrie; et quoique j'aie toujours passionnément désiré votre bonheur, je m'effraye quelquefois de vous savoir si heureux à quatre cents lieues de nous.
Vraiment c'est une grande perte pour moi de n'avoir pas vos conseils, plus de ces longues matinées où vous me prêtiez une oreille complaisante et une critique sévère; m'encourageant mais me contredisant, et me forçant plus d'une fois à recommencer une page. Que de services littéraires vous m'avez rendus, sans parler des autres ; que j'en ai mal profité, et que j'en aurais besoin pour faire mieux ! Aussi ne pouvant rien sans vous, j'ai pris à peu près le parti de ne rien faire. Du moins n'ai-je pas encore mis la main à mon grand travail, et je me suis contenté d'achever quelques études commencées dans le Correspondant sur les Poètes franciscains. J'y ai trouvé l'occasion de faire une con-
naissance bien intéressante et bien nouvelle, celle de Jacopone de Todi, dont tout le monde sait le nom, mais dont on lit peu les vers, quoiqu'ils aient des beautés dignes de la Divine Comédie. Il se peut que je m'y sois arrêté outre mesure, et que j'y aie pris trop de plaisir, comme on s'attarde volontiers en voyage à quelque monastère qui n'était pas sur les routes fréquentées, et où l'on a trouvé des peintures ignorées des touristes. Enfin, je me suis donné la jouissance de grouper autour de mes poètes franciscains quelques-uns de mes plus chers souvenirs d'Italie; et peut-être en y joignant quelques morceaux du livre des Fioretli, pourrai-je en faire un petit, volume qui sera pour moi et pour les miens comme un abrégé de mes pèlerinages1. Mais c'est surtout avant de lancer cet enfant perdu que j'aurai besoin de prendre conseil auprès de vous, qui êtes devenu le maître des Voyageurs lettrés, et qui avez créé ce genre nouveau et tout à vous de littérature aventureuse, le bourdon sur l'épaule et la plume à la main.
1. Les Poètes franciscains furent publiés en 1852; l'année suivante parut à Prato une traduction italienne par M. Fanfani et en même temps une autre en allemand à Hambourg, pas le docteur Julius. — Son Éminence le cardinal Diepenbrock, prince évêque de Breslau, rempli d'admiration pour les Poètes franciscains, en pressait vivement la traduction et en traduisait lui-même un chapitre.
Mais vous êtes capable de penser que j'aurai bien employé mon hiver si j'ai su vous conserver deux ou trois santés auxquelles vous avez la faiblesse de tenir. Sous ce rapport, j'ai mérité durant trois mois tous vos éloges, et, grâce à ces chaudes brises que certainement vous preniez soin de nous envoyer, nous nous sommes parfaitement conduits jusqu'à ces jours derniers. Petite Marie va parfaitement, elle pousse comme une petite fleur, elle lit, et si vous tardez trop à revenir, elle vous écrira.
Cependant je vous conjure de ne point lui donner ce sujet d'orgueil. Ne trompez pas l'espoir de ceux qui vous attendent au mois d'avril. Ne vous laissez pas retenir par les tableaux qu'on peut vous faire de nos agitations et de nos dangers. L'émeute est dans l'assemblée, l'émotion dans les salons, et le calme dans les rues. Les affaires prennent tout doucement le chemin de la prorogation. Ce n'est pas héroïque, mais e'est commode, c'est provisoire, cela permet d'ajourner l'heure des coups de fusil. Les républicains honnêtes y trouvent l'avantage d'habituer le pays au nom de république et de conserver au moins un beau reste du suffrage universel. Les orléanistes zélés pensent que le comte de Paris aura le temps de gagner ses vingt et un ans. Je ne parle pas des napoléoniens qui tiennent la queue de la poêle. Il ne reste donc plus que les légitimistes
et les socialistes, deux partis sur cinq, pour repousser la prorogation, et je ne les crois pas assez forts. Vous voyez que je ne m'effraye point, et que je suis de votre école, ce qui n'est pas un petit mérite pour l'élève, quand le maître n'est plus là. Vraiment, parmi les biens que vous m'avez faits depuis que j'ai la joie de vous connaître, je compte aussi celui de m'avoir rassuré beaucoup quand tout le monde s'épouvantait, en 1848, et de m'avoir appris à ne jamais désespérer.
Il est dit que vous ne resterez pas un moment sans être bon pour quelqu'un des miens. En vous en allant, vous faisiez entrer mon frère à la bibliothèque de l'Académie de médecine, vacante par la nomination de Daremberg à la Mazarine. En traversant Rome il faut que vous y trouviez mon beaufrère, qu'il ait l'honneur et le profit de visiter avec vous les musées, de s'instruire à vos entretiens. Je ne saurais vous dire la reconnaissance de cet aimable garçon. Ses lettres nous le montrent bien content de son séjour de Rome, travaillant beaucoup et pressé de faire passer sur la toile plusieurs de vos inspirations. Vous voyez bien que nous ne saurions guère comment nous empêcher de parler de vous, même quand nous ne quitterions pas le coin du feu. Qu'est-ce donc lorsque par hasard nous sortons du logis! Si nous allons chez madame
Lenormant, il n'y a pas d'autre entrée en conversation. Si je parais à la Faculté des lettres sans nouvelles de vous, on me maltraite; Loménie, qui par parenthèse fait un cours très brillant; Loménie parle bien, vous le savez; il parle volontiers, vous ne l'ignorez pas, mais il ne parle jamais mieux que s'il s'agit de vous. On n'a jamais vu un absent moins oublié. Venez donc vous en assurer vousmême: Venez, vous trouverez de nouveaux amis avec les anciens. Je veux parler des Bardes de M. de la Villemarqué qui viennent de paraître et qui vous charmeront. M. Thierry en est transporté. Non, nous ne sommes pas si indignes de vous qu'on voudrait vous le faire croire : nous aurons à la fin d'avril du soleil et des fleurs aussi bien que votre baie de Naples, et de plus vieilles amitiés pour vous adoucir les peines de la vie...
A M. TOMASEO.
Paris, 5 avril 1851.
Monsieur et respectable ami,
Ce peu de lignes que vous m'adressez me touche infiniment. J'admire que du haut de ce rocher fameux, d'où vous découvrez les mers de votre patrie, quand Venise est si proche, l'Europe si agitée, l'avenir si incertain, vous ayez le temps de songer à l'ami obscur qui eut la joie de vous connaître, mais qui n'eut jamais l'honneur de vous servir. Il m'est bien doux de conserver une place dans votre noble cœur; mais ce qui m'étonne davantage, c'est qu'au milieu de vos sollicitudes, vous puissiez vous intéresser encore à des questions toutes littéraires, et les traiter avec tant de finesse et de goût. Vos remarques me seront précieuses, et quoique mon petit recueil de Documents ait bien peu de valeur, j'aimerai toujours ce livre qui m'a donné l'occasion de vous devoir beaucoup et d'inscrire mon nom au-dessous du vôtre.
Cependant votre billet m'afflige, il me fait comprendre combien vos yeux sont malades, et les nouvelles que me donnent vos amis confirment mes craintes. Le climat de Gorfou convient-il à ce mal? Le soleil ardent du midi ne peut-il pas épuiser votre vue? Avez-vous d'ailleurs les ressources médicales que vous trouveriez ici ? Il nous semble que vous auriez à Paris des soins et des conseils meilleurs;etnous ne croyons pas céder seulement ànotre intérêt personnel, en vous pressant de venir chercher parmi nous un été moins brûlant et des médecins plus expérimentés. C'est ce que nous redisons bien souvent, ma femme et moi; car toutes vos bontés l'ont pénétrée jusqu'au fond du cœur, et elle partage tout le culte que je vous rends. Ne vous défendez pas, monsieur et très cher ami ; laissezmoi vous dire une fois les sentiments que m'a inspirés cette alliance si rare, et si accomplie en votre personne, d'une âme vraiment chrétienne, d'un grand caractère politique, et d'un beau génie littéraire.
Ah ! nous vivons dans un temps où il y a tant de destinées manquées, de belles qualités trahies par d'incroyables faiblesses, tant de génies déchus et d'anges tombés, qu'on est trop heureux de trouver encore quelques hommes à qui on puisse vouer une admiration sans réserve et un atta-
LEÏIRES. — II. 20
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chement sans regrets. Les jours qui nous ont séparés ont bien multiplié le nombre de ces désappointements. Voyez, voyez comme la grande leçon de 1848 est loin d'avoir instruit les hommes. Les voici tous, les uns après les autres, se faisant un point d'honneur de déclarer à la face du ciel et de la terre; qu'ils ne se sont jamais trompés, et que ces grands événements ne leur ont rien reproché et rien appris; les voici qui reprennent leurs haines, leurs petites passions de chaque jour et leur paresse qui leur fait fuir toute nouveauté : ils feront tout pour forcer la Providence à frapper une seconde fois et plus fort.
Je n'ai qu'un espoir, mais il est grand. C'est qu'au milieu de la décomposition de la société politique, le christianisme se raffermit, c'est que jamais la foi ne s'est montrée plus vive que cette année. La foule qui ne sait plus à qui se donner court au seul Maître qui a les paroles de la vie éternelle. Ah! la France est bien la Samaritaine de l'Evangile, elle est allée puiser bien des fois à des sources qui ne la désaltéraient point. Elle s'attachera à Celui qui lui promet l'eau vive, afin de n'avoir plus soif. Je ne sais pas comment se reconstituera l'Europe, il est clair que les rêves des vieux partis s'évanouiront. Mais ce qu'on ne peut méconnaître, c'est que la pensée qui civilisa les bar-
bares remue encore ce chaos de nos jours. Les opinions sont armées et à la veille d'en venir aux mains. Mais il y a des chrétiens dans tous les camps. Dieu nous disperse sous des drapeaux ennemis, pour qu'il n'y ait pas dans celte société divisée un seul parti, une seule faction où quelques bouches n'invoquent et ne bénissent le Dieu sauveur !
Mgr l'archevêque de Paris a gouverné avec une sagesse admirable au milieu de cette tempête. Dans quelque temps on citera son mandement, comme nous citons les prévisions merveilleuses de saint Augustin et de Paul Orose au milieu des invasions. Ce bon et pieux prélat vous aime toujours tendrement. Vous savez combien l'abbé Maret vous est attaché, il est de moitié dans tous mes sentiments pour vous. Oui, les rédacteurs de Y Ère nouvelle ont pu manquer souvent de prudence humaine, mais Dieu ne les a jamais laissés manquer d'amour pour la justice, pour le pauvre peuple, pour votre belle Italie, et pour ses glorieux défenseurs.
Mon billet vous parviendra vers le temps de Pâques. Ces saintes solennités ne se passeront pas sans que je vous retrouve par la pensée et par la prière auprès de Celui qui ne connaît pas les distances, et qui rapproche les amis séparés. Je vous demande un souvenir devant lui, et je suis du plus profond du cœur, votre dévoué et reconnaissant ami.
A M. DUFIEUX.
Paris, 9 avril 1851.
Mon cher ami.
Voire silence m'inquiète et me fait craindre que madame Dufieux ne soit très souffrante ; et vousmême, cher ami, comment vous soutenez-vous au milieu de tant d'épreuves, vos enfants au moins vous laissent-ils quelque repos ? Pour nous, la divine Providence nous traite cette année avec ménagement, comme des chrétiens faibles. J'espère qu'avec le printemps, je pourrai me remettre sérieusement au travail, et j'en ai bien besoin pour échapper par l'étude aux misérables querelles qui nous divisent.
Jamais peut-être les dissentiments ne furent plus violents et plus implacables. Quand je vois les partis monarchiques dont la fusion devait, disait-on, restaurer la société française, se déchaîner si cruellement, et les Orléanistes eux-mêmes, se diviser à ce point que leurs récriminations remplissent de-
puis quinze jours les colonnes de vingt journaux, je voudrais croire à la durée de la république; surtout pour le bien de la religion et pour le salut de l'Église de France qui serait cruellement compromise, si les événements donnaient le pouvoir à un parti prêt à recommencer toutes les erreurs de la Restauration. Je le vois de près, cher ami, je vois se reformer l'école qui confondit les intérêts du trône et de l'autel, je vois des hommes de bien retourner aux doctrines du Mémorial catholique de 4824, et creuser d'avance le lit où le clergé se jetterait comme un torrent, si l'archevêque de Paris ne se fût mis en travers avec son mandement qui fait le désespoir des partis, mais qui sauvera peut-être le christianisme en France l'année prochaine, et qui certainement honorera l'Église devant l'histoire.
Cher ami, nous n'avons pas assez de foi, nous voulons toujours le rétablissement de la religion par des voies politiques, nous rêvons un Constantin qui tout d'un coup et d'un seul effort ramène les peuples au bercail. C'est que nous savons mal l'histoire de Constantin, comment il se fit chrétien précisément parce que le monde était déjà plus qu'à moitié chrétien, comment la foule des sceptiques, des indifférents, des courtisans, qui le suivirent dans l'Église, ne firent qu'y apporter l'hypocrisie, le scandale, le relâchement. Non, non, les conver-
sions ne se font point par les lois, mais par les mœurs, mais par les consciences qu'il faut assiéger une à une. Voyez deux grands exemples, Paris et Genève, deux villes où de 1830 à4848,ilnes'est pas fait une loi pour le catholicisme, et où le retour des âmes s'est accompli avec une force, avec une persévérance qui étonnent tout le monde. Voyez les Etats- Unis, voyez l'Angleterre. La foi ne prospère que là où elle a trouvé des gouvernements étrangers ou ennemis. Ne demandons pas à Dieu de mauvais gouvernements, mais ne cherchons pas à nous en donner un qui nous décharge de nos devoirs, en se chargeant d'une mission que Dieu ne lui a pas donnée auprès des âmes de nos frères. Unicuique rnandavit Deus deproœimo suo. Continuons, étendons le prosélytisme personnel, mais détestons cette faiblesse, cette tentation de paresse et de découragement, qui nous fait appeler à notre secours le prosélytisme légal.
Si ces vérités s'obscurcissent depuis quelque temps, si cette funeste école, que vous connaissez, fait les derniers efforts pour pousser l'Église de France au pouvoir et par conséquent à l'abîme qui est sous les pieds du pouvoir, heureusement les protestations ne manquent pas , et constateront devant la postérité que l'erreur de quelques-uns n'a pas été celle de l'Église. Après le mandement de
Mgr l'archevêque de Paris, nous avons eu les conférences du Père Lacordaire, et particulièrement celle de dimanche dernier, qui sera un événement dans l'histoire ecclésiastique de notre siècle. A l'opinion gallicane du petit nombre des élus, le Père Lacordaire a opposé la doctrine beaucoup plus consolante du grand nombre probable des élus, et à cette occasion, il a protesté contre ces hommes désespérants qui ne voient autour d'eux que mal et damnation. Il a trouvé les plus éloquentes paroles que j'aie jamais entendues de lui pour dire les miséricordes de Dieu en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent, c'est-à-dire en faveur du plus grand nombre. Et quand il a commenté le texte évangélique : « Heureux les pauvres ! » la charité débordant sur ses lèvres, et rayonnant dans toute sa personne, il a eu l'un de ces transports qu'on lit dans les Vies des saints, et les quatre mille personnes qui frémissaient sous les voûtes de Notre-Dame se demandaient si elles entendaient un ange ou un homme. Ou plutôt, il faut dire la vérité : plusieurs ont eu le malheur de sortir indignés de ce sermon d'où nous sortions ravi, touché et remué jusqu'au fond de nos entrailles. Il y a des hommes qui veulent qu'on ferme l'Évangile dans les siècles de révolution, c'est-à-dire quand nous avons plus que jamais besoin de ses leçons divines. Mais des leçons, per-
sonne n'en veut recevoir. Voilà tous les hommes d'État qui viennent les uns après les autres déclarer que les événements de 1848 ne leur ont rien appris. 11 semble, cependant, que lorsque Dieu lui-même veut bien nous instruire d'une façon si éclatante, il ne serait pas déshonorant de l'écouter. Ah ! cher ami, quelle époque orageuse, mais instructive! nous y périrons peut-être, mais ne nous plaignons pas d'y être venus. Apprenons-y beaucoup. Apprenons principalement à défendre nos convictions, sans haïr nos adversaires, à aimer ceux qui pensent autrement que nous; à reconnaître qu'il y a des chrétiens dans tous les camps; et que Dieu peut être servi aujourd'hui comme toujours ! plaignonsnous moins de notre temps, et plus de nous-mêmes. Soyons moins découragés, mais soyons meilleurs. Je ne sais vraiment pourquoi j'écris tout ceci, probablement c'est par ce vieux besoin de m'épancher auprès de vous, mon bien cher ami, et de vous tenir au courant de mes pensées dans un temps où l'on risque vraiment de se perdre de vue au milieu de l'obscurité. Ah! je vous en prie, tendez-moi toujours la main et priez pour votre ami.
P. S. En vous parlant, comme je fais, du Père Lacordaire, je n'entends pas prendre la défense de
toutes les hardiesses oratoires qui peuvent lui échapper dans l'improvisation. Ainsi, il a eu deux expressions malheureuses; mais je ne puis souffrir qu'on juge sur un mot et non sur tout l'ensemble d'un discours, et cela quand il s'agit d'un homme si saint, si mortifié, qui donne avec ses dominicains le spectacle d'une vie si instructive pour la mollesse de notre siècle.