‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 31 sur 49 · A M. LE VICOMTE DE LA VILLEMAKQUÉ · texte numérisé non relu

A M. LE VICOMTE DE LA VILLEMAKQUÉ

Sceaux, près Paris, 3 août 1851.

Mon cher ami,

Voici le plus grand des coupables, mais le plus repentant, qui depuis deux mois se dit chaque jour : f écrirai demain à Kerbertrand, et qui le lendemain professe, examine, étudie, enrage, mais n'écrit pas. Je m'étais figuré trouver à Sceaux la paix, le loisir, et la santé pour tout le monde; point : les candidats au baccalauréat m'y relancent, leurs mamans éplorées y forcent ma porte, et la coqueluche établie chez moi ne m'y laisse de repos ni le jour ni la nuit.

Ce printemps dont nous nous promettions tant de bien n'a été qu'une saison de douleur, et maintenant toute ma préoccupation est de rétablir ma femme et ma fille avant les premières fraîcheurs de l'automne. Je vais donc les plonger dans les eaux

bienfaisantes de l'Océan : seulement, comme elles se piquent toutes deux de nager, je ne m'étonnerais pas si une fois à la mer elles se laissaient emporter à la dérive jusqu'à la pointe du Raz,tant votre Bretagne les ensorcelle et les attire.

Tout de bon, cher ami, les plaisirs de Dieppe ne valent pas les souvenirs du Finistère, et si je me laisse entraîner jusqu'à Londres, ce sera par devoir de conscience seulement, pour connaître un pays qu'il ne m'est pas permis d'ignorer.

Du reste, vos Bardes ont encore attisé les vieux ressentiments que je nourrissais déjà contre le perfide Saxon, et je ne vais qu'avec déplaisir dans un pays où je verrai tant d'Anglais. Que bien plus volontiers je retournerais aux bords hospitaliers de l'Isole et de l'Ellé ! Surtout quand je songe que la fin de septembre ramènera les luttes de Pont-Aven, et que je vois les petits-maîtres du lieu, dans cette posture que vous savez, la main sur la ceinture du vêtement nécessaire ! Croyez-vous que toute Yexhibition vaille pour moi le pèlerinage de madame sainte Barbe, ou le jubé de saint Fiacre? Enfin, on prétend que le professeur de littérature étrangère manquerait à ses obligations s'il ne saisissait pas l'occasion d'aller saluer à si peu de frais la patrie de Shakespeare. J'obéis donc et me laisse entraîner par Ampère : il est vrai que, s'il voulait me lire

une autre Hilda\]e\e suivrais, je crois, au bout du monde.

Du moins, s'il est décidé que nous ne nous verrons pas avant l'hiver, donnez-nous de vos nouvelles. Ne nous punissez pas de notre silence. Dites-nous à quelle hauteur montent les tours de Kéransker. Avez-vous les ennuis de la grandeur ? Avez-vous au moins toutes les consolations de la santé ? Posezvous quelquefois la pioche et la truelle pour reprendre le luth de Taliesin, y rajuster quelques cordes ou pour nous donner les Triades galloises dont je ne vous tiens pas quitte?

Nous espérons que madame de la Villemarqué va bien et que vos deux jolies petites châtelaines ne vous donnent plus d'inquiétudes. Quant à messire Geoffroy, ce doit être avant peu un parfait chevalier, et bientôt nous apprendrons de lui quelque belle apertise d'armes. En attendant qu'il puisse montrer les dents aux Anglais, dites-nous s'il a fait les siennes, s'il croît, et se fortifie pour redemander un jour les clauses du contrat de la bonne duchesse Anne. Vous voyez que je n'ai rien oublié de votre Bretagne.

Veuillez en assurer les amis que nous vîmes ensemble l'année dernière, et que plus heureux vous revoyez cette année.

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