LE R. P. LACORDAIRE A OZANAM
Paris, 23 janvier 1851.
Mon cher ami,
Au moment de partir pour un long voyage à l'étranger, je me rappelle avec un remords qu'une de mes amies, Madame Swetchine, femme on ne peut plus distinguée par sa foi, son esprit, et sa connaissance du monde, m'a plusieurs fois té-
moigné le désir de faire votre connaissance et de vous présenter à elle. Vous seriez bien bon d'acquitter mes remords en allant voir cette éminente personne. Elle vous recevra comme vous attendant, et pour bien des raisons que votre modestie ne me permet pas de vous dire. Elle demeure rue Saint-Dominique, n° 74, et est tous les jours chez elle de quatre à six heures de l'aprèsmidi. Mais il serait meilleur que vous la vissiez d'abord seule, un matin, en lui demandant son jour et son heure par un mot. Je vous laisse avec cette pensée pour adieu.
Que Dieu vous conserve et me conserve à votre souvenir !
M. J.-J. AMPÈRE A OZANAM
Montréal, 2 octobre 1851.
C'est du Canada que je voulais dater la première lettre que je vous écrirais d'Amérique. Vous m'avez
paru peu enthousiaste des Yankees dont jusqu'ici je suis fort content. La grande fêle de Boston pour la jonction avec le Canada par le chemin de fer, les speeches du président des États-Unis, de M. Webster, le grand orateur Walker, l'exhibition ambulante, les processions des Arts et Métiers, qui a défilé dans cette ville, et même le dîner de quatre mille personnes auquel j'ai assisté vous laisseraient froid, j'en ai peur, bien que tout cela m'ait fort intéressé.
Je pourrais bien vous dire que j'ai trouvé chez M. Ticknor une bibliothèque espagnole comme il n'y en a pas en Europe, et même une bibliothèque dantesque où vous figurez honorablement, mais tout cela vous intéressera moins que cette population française et catholique qui se débat de son mieux contre la race saxonne qui cherche à l'envahir.
C'est l'Église qui a fait en grande partie ce pays à elle y a joué, à peu de choses près, le rôle que vous . avez si bien peint dans votre histoire des premiers siècles; ici les barbares s'appelaient des sauvages; de même les uns se convertissaient, se civilisaient, les autres restaient dans les forêts. Je verrai un de ces jours un de ces villages de sauvages chrétiens; pour les vrais sauvages, ils sont loin et je risquais de quitter l'Amérique sans en avoir vu un seul, si pour
le jour de mon arrivée, je n'en avais rencontré un en costume avec des plumes sur la tête dans Broad Way, qui est la rue Vi vienne de New-York.
Pour moi, je ne suis point, jusqu'ici, de ceux sur lesquels les États-Unis produisent une lâcheuse impression. J'ai beaucoup joui de mon épisode canadien. Québec est dans une situation merveilleuse. C'est un des plus beaux aspects de ville crue j'aie jamais vus. Il y a un vrai plaisir à retrouver la France et la vieille France au bout du monde. J'ai été entouré de cordialité et d'empressement. J'ai trouvé le nom de mon père honoré et béni dans les séminaires qui donnent tout le haut enseignement à ce pays, j'y ai trouvé les instruments de physique qu'il a inventés. Votre nom est en grand honneur. Un bon prêtre du Mans m'a exprimé sa reconnaissance de ce que vous avez bien voulu recevoir le diplôme de l'Académie de cette ville. Il y a eu ici hier un grand dîner patriotique en l'honneur de M. Lafonlaine, le chef du parti libéral raisonnable, qui est en grande majorité le parti canadien français. On m'a comblé d'honneurs, j'étais à la droite de M. Lafontaine; un petit-neveu de J. Cartier m'a fait de grands compliments; on a porté ma santé ; j'ai fait un discours, souvent interrompu par les applaudissements, comme on dit dans les journaux.
Au milieu de tout cela les brusques variations du temps, en général cependant assez beau, m'ont un peu fait tousser, mais je vais noyer ma toux dans la cataracte du Niagara.
Adieu, mon cher ami, conservez, je vous prie, ainsi que madame Ozanam, quelques souvenirs de votre errant ami. Je serai dans une quinzaine de jours à New- York, où j'espère trouver une lettre de vous.
LXXVÏ
A M. AMPÈRE
Sceaux, 22 octobre 1851 .
Mon cher ami, que pensez-vous de mon retard ? Après la lettre si bonne et si chaleureuse que vous m'aviez adressée en quittant l'Europe, ne devais-je pas vous poursuivre à toutes voiles, pour qu'un mot de votre ami reconnaissant vous arrivât bientôt dans ce nouveau monde, où vous étiez déjà connu, mais pas encore aimé? Maintenant vous n'avez plus besoin de ma visite. Voici deux mois à peine que
vous parcourez l'Amérique, elle n'a déjà plus de solitude pour vous : il suffisait de vous montrer, vous avez été aussitôt accueilli, fêté, comblé d'honneurs. Et cependant, au milieu de cet accueil, de ce mouvement qui vous emporte, vous trouvez des heures pour les absents, et vous m'adressez de Montréal des pages deux fois précieuses par la date et par la signature. Je vous en remercie tendrement, et je n'en suis que plus pressé de justifier mon silence. Mais vraiment, je n'ai su qu'il y a peu de jours où il faut vous écrire, et depuis lors, comme à peu près depuis que nous nous sommes quittés, je suis dans un état de fatigue qui m'interdit bien des devoirs et bien des plaisirs.
Rien de cela n'est grave et n'a de quoi inquiéter votre amitié. Mais j'admire l'ordre de la Providence qui ne veut pas nous permettre de nous acclimater sur la terre. J'avais tout fait pour me bien établir dans la vie, el vous y aviez beaucoup aidé. Vous savez si j'ai bien réussi à mettre le bonheur à mon foyer ! votre abnégation, votre appui, vos conseils, y avaient ajouté le bien-être, la considération, et le plaisir du travail. Dieu n'a pas souffert que je prisse racine dans une existence si commode. Il m'a laissé les joies du cœur et m'envoie les peines de santé : je le bénis de ce partage. Cependant je le prie d'abréger l'épreuve, et je me soigne de mon
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mieux, ou plutôt je n'ai qu'à me laisser soigner par quelques personnes qui ne me haïssent pas. Car j'ai bien plus de résignation dans l'imagination que dans la pratique, et il me serait bien dur de me trouver arrêté, au moment même où j'espérais utiliser mes études et mes misérables essais, en mettant la main à une œuvre moins indigne de vos encouragements.
Je travaille un peu, mais lentement, difficilement; et je n'écris pas une page pendant que vous faites cinquante lieues. Pourtant, je trouve quelque douceur dans ce repos même de la campagne, dans ce séjour de Sceaux, d'où les feuilles déjà s'en vont mais la paix ne s'en va pas. De la fenêtre auprès de laquelle j'écris, j'entends la voix joyeuse de ma petite Marie qui joue au jardin, et Amélie assise tout à côté me réjouit par un bon visage. Peu de personnes viennent visiter notre retraite, mais elles n'y laissent que des traces plue chères. Ne craignez point que nous finissions par oublier notre errant ami. N'est-ce pas ici que nous avons eu l'intimité de ses soirées? Voici la place où nous lui arrachions ses beaux vers. Hilda ne nous a point quittés, et l'autre soir nous nous sommes surpris, ma femme et moi, y pensant tous deux au même moment, et tous deux nous nous rappelions cet admirable passage où, son fardeau sur la tête, elle est rencontrée par
Lucius ! Ah ! vous pouvez faire le tour de l'Amérique, et voir si quelque part Atala n'a pas laissé une sœur : vous ne trouverez pas une plus charmante créature que votre blonde Germaine. Je vous remercie de nous avoir donné part aux prémices de cet ouvrage : mais vous le devez à votre gloire et à l'admiration de la France. Quand les vents du printemps vous ramèneront, si vous nous trouvez en paix, donnez-nous Hilda pour que nous en jouissions à la faveur de notre sécurité nouvelle. Si nous sommes à feu et à sang, donnez-la pour nous apprendre à bien finir.
Ne croyez pas cependant, cher ami, que je goûte seulement une partie de votre talent : j'admire, au contraire, cette prodigieuse activité qui ne vous laisse pas de relâche, et qui vous fait trouver de l'intérêt, de la passion, dans des études si diverses. Quand je faisais opposition à votre voyage transatlantique, je cédais à l'égoïsme de l'amitié. Mais ne me croyez point l'ennemi des Yankees, et je vous prie de ne pas me faire d'affaires avec ce grand peuple. Il réalisera peut-être l'idéal politique où tendent, à mon sens, les sociétés modernes. Tout ce que vous me dites de Montréal et de Québec me touche beaucoup, surtout cette joie que vous avez eue d'y retrouver le souvenir tout vivant de votre illustre père. Je suis charmé de vous voir assis au banquet
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de famille de nos frères d'outre-mer. Mais ne pensez pas que je sois indifférent à la bonne fortune que vous avez eue de vous trouver aux fêtes de Boston ; je ne méprise pas les speeches du président des États-Unis, et je n'ai garde de dédaigner ces processions d'ouvriers qui nous donnent le spectacle de la démocratie calme et disciplinée. Elles valent mieux que nos bandes armées du Cher et de la Nièvre. Ouvrez bien les yeux, observez, et vous reviendrez fort à propos en 1852; car, à ne vous rien cacher, 1852 est déjà commencé depuis une quinzaine de jours, et nos affaires se brouillent assez joliment. Même si vous attendez le mois d'avril, je ne puis vous garantir que vous retrouverez votre fauteuil à l'Académie française : il pourrait bien avoir chauffé la soupe des insurgés! Heureux mortel, vous ne verrez pas la fumée de nos incendies ! mais vous serez là-bas sur ce rivage paisible, pour recevoir vos amis fugitifs : vous protégerez Mme Ozanam et vous lui ferez avoir une échoppe de bouquetière dans Broad-Street. Quant à moi, je parle trop mal l'anglais pour exercer mes petits talents de professeur et d'avocat, et je ne me vois guère d'autre carrière que de battre la grosse caisse derrière la voiture de mon frère quand il ira arracher les dents. Voilà pourtant la fin de cette famille Ozanam qui avait promis de grandes choses!
Adieu, mon très cher ami, que le vent souffle favorablement dans vos voiles ! poussez, s'il vous plait, jusqu'au fond de la Californie, vous serez bien habile si vous trouvez un endroit où nos pensées ne vous suivent pas. Il n'est pas jusqu'à petite Marie qui ne soit au courant de vos pérégrinations. Vous l'aidez à retenir sa géographie; et pour elle l'Amérique, c'est le pays où voyage M. Ampère. Des autres propos qui se tiennent sur votre compte hors de chez moi, je ne veux rien vous en dire : tout vous sera pardonné dès qu'on vous aura revu.
Adieu donc une fois encore, je vois bien qu'il m'en coûte de vous quitter : mais je sais qu'à vrai dire je ne vous quitte pas, et que vous avez quelque part dans le cœur une place réservée à votre ami.