A M. LE VICOMTE DE LA VILLEMARQIÉ
Sceaux, 25 octobre 1851,
Mon cher ami,
Le mois d'octobre qui s'achève me rappelle que l'année dernière, à pareille époque, nous revenions, ma femme et moi, charmés de votre Bretagne et comblés de vos bontés. Il est juste qu'en l'honneur de l'anniversaire je vous fasse une petite visite. Mais où vous prendre, cher ami? sous les ombrages bien connus de Kerbertrand, ou au milieu des constructions monumentales de Keransker? Je me décide pour ce dernier lieu, j'en prends le chemin que vous m'avez gracieusement enseigné, et comme je ne vois plus ces deux bœufs qui défendaient si vaillamment l'entrée de votre cour, j'entre sans façon. J'admire vos tours qui s'élèvent, et le front déjà menaçant de votre donjon seigneurial. Je vous conjure de ne pas faire creuser si fort les oubliettes, de peur que vous ne m'y jetiez quelque jour. Je m'informe surtout de la maîtresse
cheminée où nous devons pendre la crémaillère ; car point ne ferai-je faute à votre invitation. Tout va bien, l'Isole et l'Ellé admirent l'édifice qui les dominent et font mille détours pour ne point s'arracher de son voisinage.
Mais, cher ami, la saison d'hiver interrompt tous ces travaux. N'en profiterez-vous point afin de faire un tour à Paris, et de vous informer si nous ne démolirons pas en 1852 les châteaux que vous bâtissez en 1851? Vous avez bien pu vous enfuir, mais il ne faut pas croire qu'il soit aussi facile de vous faire oublier. C'est le seul pouvoir que je refuse à la châtelaine de Keransker.On ne vous oublie donc pas, on vous regrette, et vos amis voudraient nourrir l'espérance de vous revoir. Ah ! que nous passerions de bons moments au coin du feu! Nous parlerions de tant de lieux aimés, de tant de personnes qui en font si bien les honneurs. Un doux entretien nous promènerait de Lorient à Nizon, et de Nizon à Quimper. Nous parlerions aussi de Taliésin et de Slywach'enn : ils me paraissent faire assez bien leur chemin dans le monde, malgré l'abandon de leur coupable père, qui a jeté la harpe celtique pour prendre la truelle et le niveau.
Surtout nous causerions d'Ampère : voilà un joli chapitre de conversation! Vous sauriez comment cet excellent ami, désireux d'aller à Londres, et
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honteux de s'y trouver seul homme d'esprit au milieu de tant de badauds, nous a décidés à l'accompagner. — Vous voyez que je ne me maltraite pas. — Il était échauffé, ardent comme une locomotive, et il a fini par nous emporter en Angleterre. Mais là le train s'est décroché; nous sommes restés au bord de la Tamise, et notre ami à toute vapeur a passé l'Atlantique. Voici que je viens de recevoir de lui une lettre datée de Montréal. Vraiment sa dévorante activité me ravit et m'effraye. Vous l'eussiez vu au Palais de cristal se jeter sur les machines les plus compliquées, et ne pas les quitter qu'il n'en eût compris tous les rouages. Mais l'industrie ne satisfaisait pas sa curiosité, même dans ce temple de fées où tous les mondes avaient envoyé leurs tributs. En huit jours il a fait le tour de l'Angleterre pour étudier les grands établissement agricoles, et maintenant je le croyais à New-York qu'il a déjà traversé le Canada, visité les lacs; tout à l'heure les eaux de Mississipi l'auront amené jusqu'à la Nouvelle-Orléans, toujours observateur infatigable, avec ce don merveilleux de s'intéresser à tout, à un poème comme à un engrais, à une filature comme à une révolution. Mais ce qui est encore mieux, c'est que l'ardeur de l'esprit ne dessèche pas le cœur, et que cet homme qui prodigue son intérêt aux machines en garde la meil-
leure part pour ses amis. Que de fois dans nos courses, il nous a parlé de vous et de madame de la Villemarqué avec une grande affection, avec un vif regret de ne pouvoir vous visiter ces vacances ! Heureusement que les finances de notre errant ami ne sont pas si grandes que ses désirs, et la personne chargée de ses fonds m'assure qu'il n'a pas de quoi faire le tour du monde. Sérieusement il compte revenir au printemps prochain. Mais nn nous reprochez pas de l'avoir laissé partir; j'ai fait autant de résistance qu'en permettait l'amitié, c'est-à-dire jusqu'au point où plus d'opposition l'aurait fâché; il m'effraye en effet autant qu'il m'étonne. J'ai toujours peur d'apprendre qu'il est dans quelque mauvaise bourgade, au bord des bois avec quelque vilain mal, et, re qui serait encore pis, avec un médecin américain. Je le vois sans amis, à cent lieues d'un prêtre. Cependant je dois ajouter qu'il s'est embarqué très bien portant, ses nouvelles sont bonnes, et il quiltera l'Amérique avant la saison des fièvres jaunes. En attendant, priez pour lui, il aime que ses amis prient, et ne l'oubliez pas le soir, dans cette réunion de la famille devant Dieu, à laquelle nous prenions part l'année dernière avec tant d'édification et de douceur.
Je me sens coupable devant vous d'un dernier crime. C'est que moi, si bien accueilli de vos Bre-
tons, la main chaude encore de leurs étreintes fraternelles, je sois allé voir les Saxons leurs mortels ennemis. Soyez en paix, mon cher, j'ai vu les Anglais, je les ai quelquefois admirés, mais ils ne m'ont pas séduit. Sans doute on ne peut voir sans étonnement leur fleuve couvert d'une forêt de navires, et leurs doks où viennent s'accumuler les richesses des deux mondes. Mais quelle tristesse dans cette ville de brouillards et de fumée! quel mauvais jour dans les monuments ! Mais surtout, cher ami, quel mépris du pauvre, et quelle haine de l'Église ! On les loue de respecter les lois, et ils ne respectent pas l'homme. Il faut être catholique, il faut être fervent, il faut être héroïque dans ce pays-là, pour aller voir un indigent et lui tendre la main. On vante leur application à conserver les traditions, et ils foulent aux pieds la seule tradition qui soit d'origine divine. Nous sommes bien mauvais, mais assurément nous valons mieux.
Après ce témoignage de patriotisme, j'ai la conscience en repos, et je sens que je puis dormir.
Adieu donc, cher ami, présentez à madame de la Villemarqué les compliments de ma femme, et mes respects ; à vos jolis enfants les baisers de ma petite fille, et pour vous, cher ami, agréez l'assurance de mon tendre attachement.
ii2 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.
M. J.-J. AMPÈRE A OZANAM
Washington, 16 décembre 1851.
Mes chers amis,
Permettez-moi de vous répondre collectivement en vous adressant ce titre affectueux qui est bien l'expression de mon cœur. J'ai reçu votre bonne et charmante lettre à New-York avec la recommandation pour la Nouvelle-Orléans, dont je remercie madame Ozanam, ainsi que de son bon et aimable souvenir. Je ne saurai vous dire avec quel charme et quel attendrissement j'ai lu, mon cher Ozanam, les lignes mélancoliques, religieuses, pleines de bonheur aussi, en même temps que de tristesse, écrites sous l'action du malaise physique, d'une certaine inquiétude de l'avenir, avec le sentiment des trésors que vous possédez au milieu de vos épreuves.
Pour moi, mon voyage a réussi jusqu'ici bien au delà de mon attente; j'ai trouvé une cordialité, un empressement à m'accueillir, à me renseigner, à me
piloter qui ne s'est jamais démenti. Malheureusement, le froid est arrivé subitement il y a quelques jours, et on a passé sans transition d'un temps extraordinairement doux pour la saison, à un temps assez rigoureux. Je m'en suis naturellement ressenti à la gorge et aux entrailles; mais je suis à trente-six heures des orangers de Charleston, et, une fois là, je me sens sauvé. En attendant, je suis très confortablement établi à la légation française, dans une ville où l'on ne sort guère qu'en voiture seulement. Ces premiers froids sont aussi bien tombés que possible, et je leur échappe autant que possible. Tout le monde me dit que la rigueur du froid va se relâcher; j'en profiterai tout de suite pour aller à Charleston, et plus au sud, si la température de Charleston n'est pas douce. Je veux à toute force profiter de cet hiver pour me refaire complètement. Je vous engage à prendre tout le repos nécessaire; il faut absolument achever de remettre votre santé, et tout subordonner à cela. L'événement ici est Kossuth, que j'ai vu débarquer à New-York au milieu d'un peuple immense et d'un enthousiasme sans mesure, et qui s'efforce de pousser ce pays dans une voie politique nouvelle , ee qui, je crois, ne lui réussira pas. Ce n'en est pas moins un grand événement qui se prépare sur le continent et l'impulsion qu'il donne à l'esprit nou-
mi LE ii litS DE FREDEKIG OZANAM.
veau de la démocratie américaine. Malgré ses prophéties, je ne crois pas à la grande révolution européenne pour le printemps. Nous aurons le Président, je crois, sans beaucoup d'obstacles. Les difficultés commenceront quand il sera élu, parce que tous les partis conspireront contre lui ; cette perspective me paraît peu brillante, et j'ai quelque peine à m'intéresser à une politique où, des deux côtés, on me paraît si préoccupé d'ambition et de vanité personnelles. — H y a beaucoup de tout cela ici ; mais enfin, il y a un but et une base. Personne n'a l'idée de changer la forme du gouvernement, et tout le monde est prêt à tout faire pour en tirer le meilleur parti possible, selon ses idées. Je continue à m'intéresser extrêmement aux sujets assez nouveaux pour moi que je rencontre sur mon chemin : écoles, prisons, secours pour les pauvres, fabriques, manufactures, banquets; même l'organisation de toute chose est intéressante, surtout quand elle est, comme aux Etats-Unis, partout variée, parce qu'elle est partout libre et spontanée. Vous êtes un bon correspondant, mais je n'ai pas reçu une liçne de M. ni de Madame Lenormant à qui j'ai écrit. Donnez-moi, je vous prie, de leurs nouvelles, ainsi que de celles de Loménie. Vous seriez bien aimable de faire passer à la poste, de faire prendre la lettre qu'on m'a écrite sans l'affran-
chir, de l'affranchir, et de me l'envoyer à M. Trappam, banquier à Gharleston (Caroline du Sud), avec des nouvelles de vous.
Mille amitiés bien tendres.
A M. DUFIEUX.
Paris, 16 février 1852.
Mon cher ami,
Je suis accablé d'occupations et je plie sous le poids des devoirs que je remplis mal. Chaque soir je me couche avec la conscience de n'avoir pas fait la moitié de ma tâche, et je m'endors tourmenté de regrets. Parmi les souvenirs vengeurs qui me poursuivent, le vôtre n'est pas le moindre, et je vous vois me reprochant mon silence, ma détestable paresse. Accusez-moi de tous les crimes, excepté de froideur et d'oubli. Que de fois votre nom revient dans nos conversations de famille ! et quand on aurait le parti pris de vous oublier, le moyen d'y
réussir avec ces beaux articles où vous rappelez à vos amis que, si vcus aviez voulu, vous auriez pu tenir une plume maîtresse au milieu des plumes brillantes de ce temps-ci! Il y a bien plus que du talent dans ce que vous avez écrit depuis quelques semaines : il y a du courage, et la revendication énergique de votre honneur dans un moment où l'on fait bon marché de l'honneur. Je vous en félicite et j'en complimente nos amis de Lyon qui se sont associés à vos pensées.
Quel chagrin doivent ressentir ceux qui se sont hâtés de précipiter le clergé de France dans une voie au bout de laquelle on commence à voir l'abîme! Heureusement, et pour la gloire de l'Eglise de France, le plus grand nombre et les plus considérables de ses chefs ont gardé la majesté du silence, et quoi que puisse nous réserver l'avenir, les intérêts de Dieu sonl sauvés! Je n'en dirai pas autant des intérêts de la terre.
Cher ami, excusez mes pieds de mouche et les ratures dont ils sont ornés. Mais je vous écris à la Sorbonne, au milieu des canditats au baccalauréat, pendant que mes collègues interrogent : « Quelle est l'assemblée qui précéda les États-Généraux de 1789? » L'auditoire souffle : « Les notables. » Le candidat : « Monsieur, c'est l'assemblée des notaires. » — L'examinateur : « Vous saurez mieux
l'histoire du siècle de Louis XIV. Comment se nommait ce surintendant des finances célèbre par ses malheurs ? » L'auditoire souffle : « Fouquet. » — Le candidat : « Monsieur, il s'appelait Fould. » — Voyez comment on peut faire une lettre au milieu de pareils gaillards. Cependant, si l'esprit est distrait, le cœur vous appartient bien tout entier. Outre la place que vous avez dans mes prières de chaque jour, je voudrais vous en voir prendre une au coin de la cheminée, comme vous m'en aviez donné l'espoir ! Vous auriez trouvé mon intérieur plus heureux que jamais, parce que la santé y est revenue ; je suis le plus malade de la maison, quoique je puisse, non sans fatigue, faire à peu près mon cours. Il faut remercier Dieu de tant de biens, et se résigner aux peines qu'il y mêle. L'une des plus grandes est d'avoir beaucoup étudié, de se persuader qu'on a des idées, et de ne pouvoir les produire. Pour vous, j'espère que vos inquiétudes de l'année dernière n'ont pas recommencé et que la divine Providence vous conserve ce bonheur domestique qui console de tous les maux.
Donnez-moi la main, afin que je vous la serre avec la chaleur d'un vieil ami.
A M. AMPÈttE.
Paris, 18 février 1852.
Mon cher ami,
Que l'absence est fâcheuse quand elle se prolonge, quand les distances sont si grandes, les calculs si trompeurs, el qu'on ne sait où prendre un ami dont on voudrait suivre tous les pas! Il y a tantôt deux mois que je vous écrivis à Charleston pensant vous y souhaiter la bonne année, et pendant ce temps vous fêtiez Kossuth à Washington. Vous m'adressez de cette ville quelques pages tout aimables, et maintenant je crains que ma réponse ne vous atteigne pas. Cependant, selon votre désir, j'ai réclamé à la poste les lettres non affranchies, j'en ai trouvé trois, j'en ai payé le port, et je les ai envoyées à M. Trappam de Charleston, car c'est ainsi que je lis le nom, que Daremberg déchiffre Trapman. L'École des Chartes doit prononcer entre ces deux leçons sur la vue du manuscrit. Il ne s'agit encore que de savoir comment vous écrivez, mais
bientôt l'Académie des Inscriptions discutera si vous existez; car, les siècles s'écoulent, ou du moins des jours qui valent des siècles ; et vous ne reparaissez pas.
Ah ! si vous n'aviez pas une poitrine de bronze et un cœur d'airain, vous n'auriez pas résisté aux regards de tant de nobles et gracieuses dames, qui l'autre jour se pressaient à la réception de M. de Montalembert, et qui vous cherchaient sur tous les bancs de l'Académie. Ce sexe charmant, mais intrépide, avait si bien envahi les amphithéâtres et les tribunes, que les fracs ne pouvaient s'y faire jour. Par conséquent, je laisse à d'autres plus heureux le plaisir de vous conter la solennité; mais les absents eux-mêmes ont dû à l'Académie la satisfaction de lire une parole libre. Assurément cette parole, même celle de M. Guizot, n'était pas flatteuse pour la République honnête, mais du moins elle n'était pas censurée. Vous aurez le texte complet, non dans les journaux qui ont subi des coupures, mais dans l'édition officielle de l'Académie, qui a rencontré de grandes difficultés. Enfin, tout a cédé, et l'éloquence a remporté une dernière victoire.
Voilà l'entretien de Paris depuis quinze jours, et vous perdez beaucoup à ne pas entendre les beîîi choses qui se disent. Vous perdez moins à ne pas voir celles qui se font.,.
Le premier coup d'état, celui du 2 décembre, avait partagé les esprits. Le second, celui du 22 janvier les a réunis. Les ministres eux-mêmes, les personnes les plus haut placées, les plus dévouées au gouvernement, ont publiquement réprouvé ces déplorables décrets, et ceux qui ne souhaitent que la paix regrettent devoir le pouvoir s'engager dans cette voie des excès qui mène aux abîmes. Depuis lors, l'opinion s'inquiète et le commerce, tout à l'heure si rassuré, s'intimide. Car si ce gouvernement tombe, non sous les coups de l'opposition politique qui est devenue impossible, mais s'il tombe par violence, dans quel fleuve de sang s'écroulerat-il? Ceux qui appelaient la République un radeau, ont trouvé ce radeau trop large parce qu'il y avait place pour leurs adversaires. Ils l'ont changé contre une planche bien étroite et bien fragile. Plaise à Dieu qu'elle se soutienne jusqu'à ce que le rivage recueille les naufragés !
Au milieu de ces angoisses, j'ai le courage d'écrire un chapitre sur \ep7vgrès. Il est vrai qu'il s'agit du progrès clans les siècles de décadence. C'était ma leçon d'ouverture cette année, et je la rédige pour en faire l'introduction de mon livre1. Mais voilà où j'aurais plus que jamais besoin de vos conseils. Car
tantôt les idées qui me poursuivent me semblent neuves et justes, — vous voyez que je ne m'injurie pas ; — tantôt je crains qu'elles ne paraissent aux uns vulgaires, aux autres paradoxales. Ah ! que volontiers je vous assassinerais de ma prose quelque matin! et que je suis embarrassé, vous absent, de trouver un bon avis ! Enfin, tout en continuant ce travail au risque ne m'y fourvoyer, je bénis la Providence qui me donne assez de force pour écrire un peu, tout en faisant mon cours. Si vous m'entendiez, peut-être votre amitié serait-elle contente de me trouver docile à ses conseils. Je me fatigue moins, je ne cherche plus à m'émouvoir quand je ne suis pas ému, je ne me tiens pas sur le trépied, et l'auditoire ne m'en sait pas mauvais gré. De temps à autre on cherche bien dans un trait historique, dans une citation des Pères quelque allusion qu'on applaudit : cependant la jeunesse des écoles est généralement calme et laborieuse.
Bien que les forces me reviennent lentement, je vais beaucoup mieux. Je dois ce bienfait à l'air de la mer, et je ne puis songer à Dieppe sans me rappeler cette promenade que nous y fimes sur la plage, en attendant le bateau à vapeur. Vous nous parliez des jours que vous aviez passés là avec madame Récamier, M. de Chateaubriand, M. Ballanche. Vous nous faisiez revivre ces belles âmes que nous
avons connues par vous, et dont le souvenir uni au vôtre sera toujours le charme de nos pensées. Mais, malheureux que vous êtes, pendant que vous nous enchantiez de cet entretien , vous méditiez déjà votre trahison, et des bords de la Manche, vous tourniez vos regards vers les docks de New-York et vers la capitale de Washington ! Si vous n'avez voulu échapper qu'à nos importunités, vous avez bien l'ait; mais si vous pensiez échapper à notre affection et à nos sollicitudes, soyez sûr que vous ne vous êtes jamais plus trompé.
Je n'entreprends pas de vous donner des nouvelles de tous vos amis, la liste en serait trop longue ; car je ne puis entrer dans un salon sans être abordé par des gens qui s'informent de vous. C'est ce qui m'arriva notamment l'autre soir chez madame de Boignes, où je me fis beaucoup d'honneur en annonçant le premier que vous étiez à la Nouvelle- Orléans et que vous partiez pour la Havane. Le chancelier décida que vous ne pouviez mieux faire, et que vous verriez là le paradis terrestre. M. el madame de Salvo ne cessent de vous nommer dans toutes leurs conversations, surtout quand ils font voir le portrait du Vladika que vous aviez connu chez eux. Quant aux Lenormant, Dieu les a éprouvés d'une manière bien sévère; leur fille a fait une grave maladie dont la voici guérie. On a dû vous l'écrire;
mais je m'effraye de voir que vous êtes resté si longtemps sans recevoir les lettres. J'envoie celle-ci au consul français de la Havane : plaise à Dieu qu'il ne vous retienne pas, et que ce charmant pays ne vous fasse point oublier la patrie !
Adieu, mon très cher ami, mes occupations sont si accablantes, que j'ai dû vous écrire à la Sorbonne, entre les demandes de mes collègues et les réponses des candidats. En voici un qui m'assure que Montesquieu était un grand évêque ! Mais insensé que je suis de vous conter ces sottises pendant que vous avez sous les yeux l'admirable nature des tropiques, sa végétation gigantesque, et, — à ce qu'on assure, — sa population intelligente et bonne. Dieu sait combien nous vous ferons conter au retour, et comme il nous sera instructif et agréable de vous entendre décrire cette France, cette Angleterre, cette Espagne d'Amérique si ingénieusement étudiées! Je vous félicite d'avoir ajouté un nouveau trésor à vos richesses d'esprit. Je me résigne aux privations que vous nous avez infligées en considération de l'honneur qui vous en reviendra. Mais n'oubliez point qu'on vous attend au mois de mai, et permettez-moi, pour abréger l'attente, de vous serrer chaleureusement la main. Amélie en fait bien autant, et tous ceux de ma maison vous envoient leurs plus affectueux souvenirs.
P. S. Mes collègues qui m'ont vu écrire veulent que je vous fasse leurs compliments. M. le Clerc, en qualité d'ancien compagnon de voyage, fait des vœux pour votre retour, et M. Havet vous envoie ses respects, n'osant y ajouter l'hommage d'une belle édition de Pascal qu'il vient de publier avec d'excellentes notes. Demogeotnous donne aussi une remarquable Histoire de la littérature française où il vous emprunte beaucoup et ne cache pas ses emprunts. Vous voyez qu'absent vous ne pouvez encore vous empêcher de nous instruire.
J.-J. AMPÈRE A OZANAM
Pucbla (Mexique), 1er mars 185u2.
Vous vous souvenez que vous me disiez en Angleterre que je devrais aller au Mexique. Je faisais quelques objections, mais vous triomphez et c'est du Mexique que je vous écris. Je serai demain à Mexico,
mais j'en ai déjà assez va pour vous donner pleinement raison. Tous les climats depuis Véra-Cruz, où règne la température la plus torride, dans ce qu'elle a de plus étouffant et où croissent les palmiers, jusqu'au plateau de Perrote où il fait froid et où l'on traverse des bois d'arbres verts, puis ici une température admirable, des champs d'aloès dont les feuilles ont 8 pieds de haut. La pyramide de Gholula que j'ai été voir hier, à l'horizon des montagnes de dix-sept mille pieds, Vésuves gigantesques dessinant leurs coupoles de neige sur le ciel des tropiques. Une population de toutes couleurs avec de singuliers costumes. Une ville espagnole montrant ëans ses églises des restes de la richesse du pays des mines, enfin le plaisir de retrouver les monuments, le passé ! autre chose que le présent et l'avenir comme aux Etats-Unis. Ils m'ont trop intéressé et j'y ai connu trop d'hommes distingués et excellents pour en dire du mal, mais il est certain que j'ai goûté un vrai plaisir à visiter de nouveau une cathédrale, à voir des objets d'art, un Murillo, des chapelles ornées avec la magnificence espagnole, et peut-être plus encore à errer dans les cloîtres des Dominicains, à y suivre la vie du saint représentée dans un ensemble de fresques dont une, très supérieure aux autres, montre saint Dominique vendant S3s livres pour donner aux pauvres. L'église du
couvent est encore plus magnifique que la cathédrale. Il y en a une foule d'autres et ici vous retrouveriez l'intérêt de l'Italie sous ce rapport. Je serai demain à Mexico, mais je n'aurai peut-être que le temps d'y remettre cette lettre qui vous annoncera que j'y suis arrivé, et quand elle vous arrivera un mois après, je serai moi-même sur le bateau du 6 avril, et revenant pour faire mon cours. Je me suis décidé soudainement à venir au Mexique ayant trouvé à la Havane, d'où je croyais revenir directement, un bon compagnon de voyage et un bon bâtiment à voile, ce qui est rare, qui nous a amenés à Vera-Cruz après une traversée charmante de huit jours. Il n'y a pas de bateau à vapeur entre la Havane et le Mexique. Vous savez qu'il n'y a pas de maladie à Vera-Cruz avant mai; nous ne ferons d'ailleurs que nous y embarquer ; pour le reste du Mexique, c'est le pays le plus sain du monde. Ainsi tout loin que je suis, dans un peu plus de deux mois je serai entre vous, madame Ozanam et mademoiselle Marie. Puissé-je vous trouver tous trois aussi bien que je le désire, et je prie Dieu de l'accorder à tous vos amis.
Adieu bien tendrement.
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