A M. LE VICOMTE DE LA V1LLEMARQUÉ
Eaux-Bonne* 13 août 1855.
Mon cher ami,
Votre bonne lettre est venue me trouver bien plus loin que vous ne pensiez, bien loin surtout de cette chère Bretagne, qui me fit si bon accueil il y a deux ans. Tel que le voici, votre pauvre ami a failli passer de vie à trépas. 11 ne valait déjà pas grand' chose quand il vous vit partir à Pâques. Mais un mois après il prenait une pleurésie d'un caractère fort mauvais, qui l'emmenait grand train, quand les soins d'un frère médecin et d'une femme excellente l'arrêtèrent en route. Sans figure, j'ai été gravement malade, et à la suite de deux mois de convalescence, on m'a condamné aux eaux des Pyrénées. Je vous prie de croire que j'ai sollicité commutation de peine et que je demandais Saint- Gildas. Mais mes juges inflexibles ont voulu me noyer dans l'eau douce au lieu de l'onde amère. Vous me voyez entre deux montagnes épuisant à
grands verres la source sulfureuse : franchement, j'aimerais mieux votre cidre. Puis je grimpe à la suite des chèvres sur les rochers d'alentour pour digérer ce breuvage qui indigne mes entrailles. Je mène avec moi tout mon clan ; et quand nous aurons décampé de ces hauteurs, nous irons prendre les bains de mer à Biarritz; puis on m'exile dans le Midi pour tout l'hiver.
Au milieu de cette vie nomade que la nécessité nous impose, il nous est bien doux de recevoir de vos nouvelles. Les sauvages beautés du Pic du Midi ne nous font pas oublier les affections que nous avons laissées à Kéransker. Ah ! que nous eussions voulu aller y pendre la crémaillère en compagnie de notre ami Ampère ! Nous l'avons vu à son retour du Mexique aussi excellent, mais aussi vagabond que jamais ; il gémit déjà de passer l'hiver à Paris ; mais en même temps, il m'a montré dans ma maladie la tendresse la plus touchante. Il ne vous oublie pas non plus, et que de fois nos entretiens se sont tournés vers vous! Enfin vous avez Hilda. Que pensez-vous de la belle barbare, et la trouvezvous au-dessous d'une si longue attente ?
Mais je suis bien fou de vous pousser à des lectures qui effaceraient à jamais de votre souvenir mes pauvres Poètes franciscains. Rappelez-vous au contraire que ce sont des moines mendiants, et
qu'ils ne cesseront de vous importuner, jusqu'à ce que vous leur ayez fait la charité d'un article. Ah ! la plume ne messied point à la main qui tient la truelle. Ce sont les deux instruments des grands civilisateurs. Charlemagne en écrivait-il moins ses Capitulaires, tandis qu'il bâtissait sa basilique d'Aix-la-Chapelle? Sans compter qu'il avait sur les épaules quelques millions de Saxons, de Lombards et de Sarrasins, tandis que votre repos n'est troublé que par les trois plus jolis enfants du monde.
A ce propos, je suis le serviteur de M. Geoffroy et je baise, si vous le voulez bien, les mains de mademoiselle Marie et de mademoiselle Ursule. Je baise môme celles de madame de la Villemarqué, et vous, cher ami, je vous embrasse fraternellement. Aussi bien, madame Ozanam, chargée de m'arracher plumes et livres, trouve que j'ai assez écrit et veut aussi faire sa petite visite à nos amis bretons. Il faut vous donner le bon exemple et obéir.
Adieu donc, une fois encore, mais tout de bon à Dieu, c'est-à-dire à Celui qui est le rendez- vous des amis séparés. Priez-le pour moi.
A M. L'ABBÉ MABET.
Biarritz, 14 septembre 1852.
Monsieur et cher ami,
Voici un homme exact, car votre lettre m'arrive hier soir, et j'y réponds ce matin tant je désire vous rejoindre àLons-le-Saunier et vous embrasser avant votre départ pour Paris! Et comment ne serais-je pas pressé de vous répondre quand vous m'écrivez avec tant de bonté? Justement j'allais faire demander chez vous où je pouvais vous adresser mes épîtres, car je m'ennuyais de ne savoir plus rien de vous. Cependant je savais bien que vous pensiez à moi, que vous ne m'oublieriez, ni auprès de nos amis communs, ni surtout auprès de Dieu. Je vou? remercie de m'avoir confirmé dans cette douce certitude; je vous prie de continuer, et de me faire encore une bonne place dans vos souvenirs, comme on donne au malade la meilleure place au coin du feu. Il ne la mérite pas, mais il en a besoin.
Oui, j'aurai toujours besoin de votre amitié, mais
elle m'est encore plus nécessaire dans ces temps d'épreuve. Sans vouloir gâter les excellentes nouvelles qu'on vous a données de moi, il faut bien vous avouer que tout n'est pas encore pour le mieux, et que mon microcosme n'est pas devenu le meilleur des mondes possibles. De là bien des maux, un peu de fièvre quelquefois, et beaucoup de faiblesse, qui afflige madame Ozanam et ne permet pas à monsieur de grands projets. Sans doute je nourris toujours l'espérance d'aller passer un mois à Paris, et l'hiver à Pise. Mais, puisque je trouve à Bayonne un climat fort doux, ne ferais-je pas sagement d'y achever mon exil, ou du moins d'y attendre le retour de mes forces? Voilà, monsieur et 1res cher ami, la question que vous m'aiderez à résoudre, car Dieu seul, sollicité par les prières de mes amis, peut montrer ce qu'il veut faire de moi. Sans doute il a voulu me sauver et m'accorder quelques jours de plus pour devenir meilleur: qu'il en soit béni! Mais son dessein est-il de me rendre la santé, ou de me faire expier mes péchés par de longues souffrances? qu'il en soit encore béni! Alors qu'il nie donne le courage, qu'il m'envoie la douleur qui purifie, et, s'il faut porter une croix, que ce soit celle du bon larron !
N'allez pas croire toutefois que je me désespère. Ce serait une grande ingratitude envers la divine
Providence. Car si ma convalescence ne va pas aussi vite que je voudrais, elle m'a permis de faire avec madame Ozanam un fort joli tour dans les Pyrénées. Nous avons visité avec beaucoup de charme ces montagnes qui n'ont point la grandeur des Alpes, mais qui ne manquent pas d'une certaine majesté tempérée de grâce. Il n'y faut pas chercher beaucoup de glaciers; et les neiges éternelles n'y couvrent qu'un petit nombre de cimes ; mais on ne se lasse pas d'admirer la beauté de la lumière qui dore les rochers, la courbe élégante des croupes, surtout les eaux qui jaillissent de toutes parts bruyantes et limpides. Les Alpes mêmes n'ont peut-être rien de comparable au cirque de Gavarnie. Figurez-vous, non pas un cirque, mais plutôt une abside de cathédrale, haute de dix-huit cents pieds, couronnée de neiges, sillonnée de cascades, dont la blanche écume se détache sur des rochers de la plus chaude couleur. Les murs en sont comme taillés à pic. Quand les nuages flottent au-dessus ils semblent comme les draperies du sanctuaire, et si le soleil y brille, le flambeau ne paraît pas trop éclatant pour éclairer cet édifice qu'on dirait commencé par les anges, et interrompu par quelque faute des hommes. Cependant les populations ne sont pas mauvaises. 11 y a bien un méchant proverbe qui dit les Béarnais fiers, faux et courtois, et j'ai trouvé plus d'une occa-
sion de le vérifier chez MM. les hôteliers et les loueurs de voitures. Mais il faut imputer la moitié de ces torts aux étrangers qui gâtent le pays. Il y reste beaucoup de foi, des traditions antiques, et surtout des costumes nationaux qui ont eu le bon goût de se conserver intacts. Comment supposer notre corruption moderne à ces paysans qui ont gardé le béret de leurs pères, les cheveux tombant jusque sur l'épaule, la veste rouge se détachant sur un beau gilet blanc, la ceinture, la culotte courte, la guêtre, et dans toute leur personne je ne sais quoi de naïf et de fin, de lourd et de dégagé? Je les ai vus recueillis et graves à la procession, et un moment après, menant la danse avec une franche gaieté au bruit d'un chant monotone qui ressemblait à la litanie des saints.
Tout en faisant ainsi l'école buissonnière dans les Pyrénées, nous avons accompli le pèlerinage de Bétharran, sanctuaire fréquenté dès le quinzième siècle; la piété des peuples honore en ce lieu la Vierge au Rameau d'or. Ce rameau d'or fut offert par une jeune fille qui, tombée dans le torrent voisin, fit un vœu à Notre-Dame, et au même instant trouva sous sa main un rameau où elle s'attacha. Je me suis aussi cramponné de toutes les forces de mon âme à la branche libératrice, à celle que nous appelons la consolatrice des affligés et le refuge
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des pécheurs. Puis, comme il fallait achever notre route, nous avons fini par arriver à Biarritz. C'est bien sans mentir un des plus jolis pays du monde, un village tout blanc et tout riant, jeté sur des rochers rougeâtres, au bord d'une mer parfaitement bleue, qui creuse et découpe le rivage en mille manières et va expirer du côté du midi, au pied des montagnes d'Espagne. L'air y est singulièrement doux, et nous n'y avons plus trouvé ces teirps détestables qui nous poursuivaient aux Eaux-Bounes comme vous à Lyon. Nous allons rester là jusqu'au 15 octobre avec les huîtres et les lézards dont nous envions le calme et la santé. Ma femme et ma fille nagent déjà comme des poissons, il nous reste donc peu à faire pour passer à l'état de reptiles et de mollusques. Pour ce qui regarde l'esprit, j'ai déjà fait la métamorphose complète, et je sais parfaitement l'art de perdre mes journées.
J'excepte néanmoins celle où je vous écris, je ne la tiens pas pour perdue, si cette lettre va entretenir vos bons sentiments en faveur du pauvre exilé. Je ne renonce pas à l'espérance de vous embrasser dans quelques semaines. Puissé-je vous embrasser bien portant, remis de vos fatigues ! Madame Ozanam prétend que je vous présente ses compliments les plus affectueux, elle vous veut du bien parce que vous aimez un homme très peu aimable qu'elle a le
tort d'aimer aussi. La petite personne qui se porte à ravir vous offre tous ses respects. Enfin il y a un coin de rocher où Ton est tout à vous et où l'on voudrait bien vous voir.
A M. LALL1ER.
Biarritz, 19 octobre 1852.
Mon cher ami,
L'exil qu'on m'inflige est bien long, et quoique j'aie avec moi ce qui m'est le plus cher, j'éprouve tous les jours que les jouissances de la famille ne font pas oublier les peines de l'amitié. Je ne puis m'accoutumer à la pensée de rester encore cinq mois sans voir ni vous, ni Cornudet, ni cet excellent Pessonneaux, ni aucun de ceux que Dieu m'a donnés pour compagnons de route sur la terre. Cette séparation me désole : cependant j'ai l'extrême douceur de voir ma femme et mon enfant pleines de santé, de pouvoir jouir d'elles, et don-
ner à l'éducation de ma petite Marie un temps qu'autrefois je n'avais pas; enfin de posséder en ce moment mon frère Charles, qui a l'ait deux cents lieues pour venir passer trois semaines avec nous. Avec cela je devrais être heureux et bénir la miséricordieuse Providence; et pourtant, cher ami, je me sens bien triste, et j'ai plus que jamais besoin de vos bonnes prières. Des Pyrénées, on m'a envoyé au bord de la mer, près Bayonne, dans un lieu charmant : j'y ai repris des forces ; toutefois, il s'en faut encore de beaucoup que je sois guéri. L'hiver approche, et je crains bien que mon rétablissement ne soit ajourné à l'été prochain, si même Dieu veut que je me rétablisse jamais. Un des ennuis de cette situation, c'est l'incertitude où elle me laisse pour toutes choses. J'avais d'abord pensé retourner à Paris en novembre, afin d'y soutenir ma canditature à l'Institut. Mais je renonce à me présenter, et je ne sais maintenant si je dois passer l'hiver à Bayonne, dont le climat est assez doux, ou bien aller chercher en Espagne un ciel plus sec et plus chaud. Ce dernier parti me séduirait, il me ferait connaître un grand pays, et me familiariserait avec une belle langue : mais le voyage est très fatigant. Le pire est le désœuvrement où je suis obligé de vivre. Sans doute je me trouve trop bien entouré pour que mon cœur n'ait pas d'occupation. Mais c'est mon esprit
qui en manque; et lorsque j'arrive au bout d'une journée n'ayant rien fait, cette oisiveté me pèse comme un remords, et il me semble que je ne mérite ni le pain que je mange, ni le lit où je me couche. D'ailleurs mon imagination trouvant ma tête vide s'y établit en maîtresse, et y broie du noir tout à son aise : je suis bien moins troublé de mes maux présents que de leurs conséquences probables. Les pensées de la foi n'ont pas assez d'empire pour m'arracher à ces tentations. Je ne dis point certes que la religion soit impuissante même sur mon misérable cœur : elle me préserve du désespoir, elle me donne tous les jours quelques rayons de lumière elle m'empêche souvent de livrer un champ libre à mes tristesses. Mais je n'ai pas la force d'en faire davantage, je ne réussis pas à me contenir tout à fait, et je ne crois pas offenser Dieu en me laissant aller à cet épanchement auprès d'un ami qui est plus ferme que moi et qui peut me tendre une main secourable. Cependant je suis un ingrat. Car en m'enievantà mes amis, à mes goûts, à mes études, la Providence a tout fait pour m'adoucir la peine de cet éloignement. J'ai vu des pays superbes, des montagnes dont les beautés m'ont ravi, tout brisé que j'étais de fatigue et de découragement. Nous avons vécu et nous vivons au milieu de populations chrétiennes, qui nous donnent la consolation de savoir
que la foi n'est pas éteinte en France. Enfin je trouve à Bayonne une conférence de Saint- Vincent de Paul très florissante, bien pénétrée de notre premier esprit, infatigable aux bonnes œuvres. Plusieurs membres de cette conférence m'ont fait le plus aimable accueil. Bayonne a aussi une belle cathédrale gothique, d'une forme élancée, élégante et simple, où l'on peut prier Dieu tout au large comme dans nos grandes églises du Nord.
Que dites-vous du coup qui a frappé Gornudet? Il a été admirable dans une épreuve si terrible; la lettre qu'il m'a écrite était merveilleusement simple, calme, charitable, et digne en tout d'un grand chrétien. Heureusement il reste assez de ces beaux exemples pour honorer notre siècle.
Je conserve aussi de vous des lettres que je devrais bien relire quand je suis dans mes jours d'abattement. Adieu, cher ami.
M. Cornudet était rapporteur au Conseil d'Élat dans la redoutable affaire de la confiscation des biens d'Orléans. Il savait le péril et conclut courageusement contre la spoliation : il fut brutalement destitué. Cette injustice prévue, qu'il subit avec une sereine fermeté, souleva l'indignation d'Ozanam. Il admirait le caractère loyal de son ami, ce grand sens des affaires publiques et cette compétence des choses de l'état qui faisaient de lui un homme de gouver-
nement, supérieur et nécessaire; mais il admirait encore plus ses rares vertus, la sagesse de ses conseils et sa bonté capable de tous les dévouements. Il avait su lui inspirer une confiance entière ; les bonnes œuvres les rapprochèrent encore : c< Car c'est en servant les pauvres que M. Cornudet se reposait de servir l'État. » Les lettres charmantes à un ami de collège lui sont adressées.
» M. deMontalembert fut son premier, mais il ne fut pas son unique ami..., M. Ozanam,M. Cochin,M.Rio,pour ne parler que des morts, lui font cortège devant Dieu et devant les hommes. C'est au milieu d'eux qu'il faut se le représenter avec son beau visage grave et doux, son œil limpide, son calme et bienveillant sourire, sa parole discrète et mesurée, son attitude réservée d'abord et bientôt confiante ;... près de lui il faisait à la fois clair et chaud. Non, je ne serais démenti par personne en le représentant comme le type et le modèle achevé de l'amitié. » M. Léon Cornudet, par le Vtede Meaux. Correspondant, 1876.
A M. EUGÈNE RENDU
Biarritz, 28 octobre 1852.
Mon cher ami,
Me voici fort en retard et tout à fait impardonnable à vos yeux, si je n'avais mon frère, qui m'est
venu voir pour quelques jours, et à qui je dois tous mes moments. Yous savez que cet excellent Charles s'est arraché à sa clientèle, et que, laissant crier les duchesses et les marquises qui maudissent son départ, il a tout quitté pour visiter un misérable professeur, un vil universitaire, relégué au bout de la France, au bord de la mer, où l'on devrait bien précipiter les idéologues, les démocrates catholiques, et généralement tous les rédacteurs de Y Ère nouvelle.
Il m'est donc arrivé mon cher frère, comme un bel arc-en-ciel, un jour qu'il pleuvait à verse, symbole de l'espérance qu'il me rapportait. En effet, après m'avoir examiné, palpé, percuté, ausculté, il a déclaré que les Eaux-Bonnes avaient fait merveille, et que je me portais bien. Le moyen après cela de se permettre le plus léger rhume, la moindre fièvre? Vous pouvez donc rassurer vos craintes amicales, et croire à la prospérité des santés qui vous intéressent ici.
Nous attendons tous avec une curiosité impatiente votre livre sur l'Allemagne. La statislique des écoles y tiendra-t-elle la première place, ou la rejetterez-vous dans les notes et pièces justificatives pour le petit nombre des lecteurs sérieux? Ne philosopherez-vous point un peu, malgré la défaveur de cette pauvre philosophie, qui expie, à vrai dire,
quelques péchés passés? Ne pourrez-vous, sans déclarer la guerre à la raison humaine, nous montrer les égarements de la raison révoltée, en nous la faisant suivre depuis la chaire de Hegel jusqu'à la Commune libre de Magdebourg? De ma vie je n'oublierai tout ce que vous nous avez conté au retour, et conté avec tant de précision, de couleur et de vie. Ah ! ne laissez point pâlir cette image comme j'ai laissé s'évanouir celle du voyage de Sicile ! Hélas ! dans la présomption de ma jeunesse, je dédaignais l'île sacrée de Gérés, mes vœux atteignaient déjà d'une part les colonnes d'Hercule, et d'un autre côté les plages de la Palestine. Que de fois au coin du feu, avec madame Ozanam, tout en retournant un tison à demi brûlé, je m'embarquai pour la Terre Sainle ! Et voici qu'arrivé àBayonne, dans une ville à demi espagnole, où la moitié des enseignes de boutiques parlent le castillan le plus pur, j'hésite à pousser jusqu'à Séville.
11 est vrai que je suis bien bon de vous faire cet aveu. Je viens de lire deux Itinéraires, l'un de M. de Laborde, l'autre de M. de Custine, le livre de M. de Weiss sur la décadence de l'Espagne, un volume de Ticknor sur la littérature de ce pays. Rien au monde ne m'empêche d'écrire un tour complet de la péninsule, ou mieux encore de m'en faire les honneurs dans les salons de Paris. J'ai recueilli nombre de
légendes et de poésies charmantes, je sais des histoires surnaturelles à faire frémir; je possède par cœur mes fueros des provinces basques, je puis dire combien Valence exporte d'oranges, et combien Cadix reçoit de livres de beurre d'Irlande; rien ne m'empêche de hérisser mon récit d'un certain nombre de mots que Cervantes ne désavouerait pas, et qui donnerait à tous mes dires le cachet de la plus vive réalité.
Ainsi, ne me vendez pas, et contentez-vous de savoir comme quoi j'ai poussé la conscience jusqu'à passer vingt-huit heures sur le territoire espagnol.
Donc, le 22 octobre, à midi, par une chaleur de juillet, nous arrivions au bord de la Bidassoa, et peu après un bateau nous emportait sur ces eaux si souvent et si cruellement disputées. Bientôt nous vîmes fuir devant nous Y île des Faisans, grand nom mal soutenu, car la pauvre île s'en va rongée par les eaux, et l'on ne comprend pas que l'Espagne et la France, qui restaurent leurs monuments historiques, n'aient pas couvert d'une terrasse protectrice le coin de terre où se conclut la paix des Pyrénées. Descendons encore, et au bout de trois quarts d'heure, voici à notre droite Hendaye, le dernier bourg de France ; à gauche, Fontarabie, la première ville forte de nos voisins. C'est ici qu'on voit toute l'horreur de la guerre et de quels maux se
paye la gloire des conquérants. Hendaye n'est plus qu'un monceau de débris, au milieu duquel s'élève une blanche église, comme une croix sur un tombeau. Le canon de Fontarabie a fait ces ravages, mais les mineurs français ont fait sauter les remparts de Fontarabie, et vous y entrez, comme il faut entrer en Espagne, par des ruines. Mais ces ruines sont nobles, belliqueuses, et j'ai ouï dire à de bons voyageurs qu'il fallait aller loin pour trouver une ville qui eût aussi bien conservé le caractère castillan. A peine avez-vous passé sur des restes de bastions croulants, et sous une porte menaçante, vous voyez monter devant vous une rue bordée de maisons antiques, toutes garnies de grands balcons, de vérandas, de loges grillées et vitrées, d'où les belles Espagnoles peuvent voir et se laisser voir autant qu'il leur convient. Au-dessus des portes, les armoiries des habitants, dans un pays où le tiers des familles est noble de légitime noblesse. De loin en loin, quelques palais délabrés, mais d'une forte architecture. En haut de la rue, une église gothique du xve siècle, et le château fort de Charles V, édifice carré, d'une hauteur prodigieuse, dont les murailles ont défié nos boulets. — Vous voilà aussi rêveur que moi. — Entrons, si vous le voulez bien, dans l'église, dans la maison de Celui qui est le Dieu des ruines et des résurrections. Déjà vous y voyez
régner cette richesse, cet éclat que l'Espagne aima toujours dans ses temples : tout y est blanc et doré. Il faut finir par reconnaître quelque mérite dans les grands retables qui s'élèvent de Pautel jusqu'à la voûte, portant tout un paradis de tableaux et de statues. Les tableaux, bons et mauvais, forment d'ordinaire un ensemble, et, comme on dit, un cycle religieux. Les statues, dans quelques endroits, sont si nombreuses qu'on dirait un peuple peint et doré. Je me rends à la sculpture peinte, surtout depuis que je la sais justifiée par les exemples de Phidias et de Praxitèle. Mais je ne m'accoutume point à la sculpture habillée, à cette Mater dolorosa qui a une chapelle dans chaque église d'Espagne et qui porte le costume d'Anne d'Autriche, robe de velours noir, guimpe blanche, à la main un mouchoir garni de dentelles, et de plus un poignard d'argent dans le cœur.
Cependant le bon peuple espagnol prie très pieusement. Je ne lui trouve rien de froid ni de fanatique, et dimanche, à la messe, nous avons vu communier beaucoup de personnes, des jeunes gens surtout, à la mine virile, à la belle ceinture rouge, avec tout le recueillement que vous trouveriez à Notre-Dame et à Saint-Sulpice.
Voilà mes premières observations sur le chapitre des cultes, et je pourrais continuer ainsi sur chacun
des autres chapitres du budget; car, si nous avons trouvé à Fontarabie une vieille place démantelée, grave et sévère comme la dynastie autrichienne, nous avons vu à Irun et à Saint-Sébastien la jeune Espagne renaissante sous le sceptre constitutionnel d'Isabelle II. Nous avons vu le département de l'intérieur en la personne des alguazils qui, en tricorne, en manteau noir, culottes courtes et bas de soie, surveillaient le marché de Saint-Sébastien; le département de la marine était représenté par un élégant vaisseau stationné comme un factionnaire à l'entrée du port du Passage, le Gibraltar du Nord, si l'Espagne avait de quoi le restaurer. La guerre figurait avantageusement sous les traits des grenadiers et carabiniers royaux qui gardaient le pont de Béhobie. En entrant à Irun, comment n'auraisje pas remarqué les deux Escuelaspublicas de Ninos et de Ninas qui me rappelaient notre instruction publique, et les jeunes polissons inspectés par mon ami Rendu? L'agriculture nous a paru florissante, comme elle l'est en effet dans cette industrieuse province de Guipuzcoa, sur laquelle il ne faut pas juger toute la monarchie. Cependant, au milieu des champs de maïs admirablement cultivés et des pommiers qui ploient sous leurs fruits, on s'étonne de rencontrer des chars à bœufs avec des roues d'une seule pièce, comme des meules de moulin. Charles
les comparait agréablement aux chariots du roi Attila. Mais Charles n'est qu'un taquin, le roi Attila n'ayant jamais honoré ces contrées de sa présence, ni reçu sur sa tête les pluies de fleurs semées par les demoiselles du pays. Tant y a-t-il, que lesdits chariots crient sur leurs essieux avec un bruit qui ne peut se comparer qu'à une douzaine de violons qu'on accorde. Enfin, nous avons essayé les douceurs de la vie intime dans une posada, qui n'avait que des habitants chrétiens, des lits irréprochables, et où nous avons pris le chocolat avec des éspongas dignes de Génesseaux. Je vous fais grâce du commerce, ayant pu entrer chez les riches entrepositaires de Saint-Sébastien, apprécier la qualité de leurs laines, de leurs huiles, de leurs vins, et me proposant de faire sur le tout un rapport gigantesque à l'Académie des sciences morales, puisque sa voisine ne veut pas de moi.
Ceci n'est qu'une transition ingénieuse pour arriver à vous remercier de vos bons propos auprès de M. Augustin Thierry. Hélas ! j'ai bien besoin qu'on entretienne de moi son oreille : car d'autres candidatures ne la laissent point chômer. Du reste, cette Académie se passera quelque temps encore de mes lumières. Je m'en consolerais facilement, si je ne craignais que ces lumières ne vinssent à s'éteindre avant qu'on leur eût rendu justice. Gardez-
vous cependant de répéter que je baye aux corneilles sur les rochers du rivage, et autres récits d'autant plus fâcheux qu'ils seraient vrais. Assure'z au contraire, que je possède mon Espagne comme personne, et que j'ai là-dessus des idées neuves, originales, qui n'attendent qu'un bon lieu pour se produire. Je connais tels qui ne sont guère entrés à l'Académie que pour ce qu'on espérait d'eux. Et ne peut-on pas espérer de moi tout autant, et de plus que je laisserai bientôt ma place vacante?
Vraiment, cher ami, je me reproche d'avoir trop plaisanté cette fois, car j'ai coutume de chercher plus que de l'amusement dans vos entretiens. Je compte toujours sur la solidité de votre affection, sur vos souvenirs devant Dieu et devant les hommes, surtout devant toute votre famille pour qui j'ai tant d'attachement et de respect. Laissez-moi mettre après votre frère et M. Doubet, cet excellent abbé Maret, Audley, et les autres associés de nos illusions, dont je ne me repentirai pas.
LXXXVIII A M. DUFIEUX.
Biarritz, 6 novembre 1852.
Mon cher ami,
Je suis arrivé à Biarritz fatigué de quelques excursions dans les montagnes : il a fallu plusieurs semaines pour me remettre. Enfin on a décidé que je passerais l'hiver dans le Midi; mais je ne sais encore sous quel ciel. Je suis à la porte de l'Espagne, très attiré par ce beau pays, un peu effrayé des difficultés et des fatigues qu'on m'y promet. Au milieu de ces incertitudes, le découragement me gagne : je m'afflige de tant de mois perdus à une époque de la vie où il ne faudrait pas perdre un jour, et je retombe dans une tristesse qui me fait trop oublier que je suis chrétien.
Toutefois, cher ami, je me reproche souvent mon ingratitude. Car Dieu, en me soumettant à cette épreuve, m'a entouré de tout ce qui pourrait l'adoucir... Je souffre peu, je vais, je viens, et je puis
goûter tout à mon aise les plus grands spectacles du monde.
0 mon ami, n'accusez plus ce que vous appelez les illusions de notre jeunesse, et ne nous repentons pas d'avoir cru à la poésie. Dans d'autres voyages, ma pensée était distraite par les ouvrages des hommes. Dans ces pays-ci, où l'homme a peu fait, je ne vois plus que les œuvres de Dieu, et je le dis maintenant avec toute l'ardeur de la foi : Dieu n'est pas seulement le grand géomètre, le grand législateur, c'est aussi le grand artiste. Dieu est l'auteur de toute poésie; il l'a répandue à flots dans la création, et s'il a voulu que le monde fût bon, il l'a aussi voulu beau. Autrement, dites-moi pourquoi ces belles cimes des Pyrénées portent avec tant d'essor leurs pics de granit rose jusqu'au ciel? pourquoi s'échappent de leurs flancs des cascades si bondissantes, des torrents si bruyants et si purs? Oui, il y a comme un sentiment de pureté morale sur ces hauteurs que le pied de l'homme souille rarement, au bord de ces eaux qui ne désaltèrent que les chamois, au milieu de ces fleurs qui ne s'ouvrent que pour parfumer la solitude du Seigneur. David avait visité les sommets du Liban quand il s'écriait : iïlirabilis in altis Dominus! il avait contemplé la mer, quand il disait : Mirabiles elationes maris.
Nous aussi, nous sommes descendus au bord de l'Océan; nous sommes là dans un joli village jeté sur des écueils, et nous ne nous lassons pas des grandes scènes qu'il nous donne chaque jour. Tout le monde sait que la mer a une majesté infinie ; mais ce n'est qu'en la voyant qu'on apprend combien elle a de grâce. Nous revenons, ma femme et moi, tout enchantés d'un coucher de soleil. L'astre allait disparaître derrière les montagnes d'Espagne que nous découvrons d'ici, et dont les lignes hardies se découpaient sur un ciel parfaitement beau. Ces montagnes baignaient leurs pieds dans une brume lumineuse et dorée qui planait au-dessus de la mer. Les lames se succédaient vertes, azurées, quelquefois avec une teinte de rose et de lilas, et venaient mourir sur une plage de sable, ou bien se briser contre les rochers qui encaissent la plage, ei qu'elles blanchissaient de leur écume. Le fïot, venu de loin, montait contre l'écueil et jaillissait en gerbe avec toute l'élégance de ces eaux que l'art fait jouer dans les jardins des rois. Mais ici, dans le domaine de Dieu, les jeux sont éternels. Chaque jour ils recommencent et varient chaque jour selon la violence des vents et la hauteur des marées. Au delà de cette variété inépuisable et de ces merveilles diverses qui animent le rivage, il y a l'immensité qui ne change point, il y a la pleine mer s'étendant à
perte de vue comme une image de l'infini, il y a le bruit des flots qui ne se taisent jamais et qui rendent témoignage à leur Créateur...
Il faut, cher ami, que je compte singulièrement, je ne dis pas sur votre affection, mais sur vos instincts poétiques, pour écrire ceci à un habitant du quai Saint-Benoît, qui n'aperçoit les tempêtes de la Saône qu'à travers des fenêtres bien fermées. Que voulez-vous? je rentrais ému des belles choses que je venais de voir, et je vous ai écrit de l'abondance du cœur. Cela ne vaut-il pas mieux, après tout, que si je vous avais écrit avec la même abondance dans un de ces jours de tristesse où je rêve ma carrière perdue,une triste existence de malade, et ma famille abandonnée à tous les hasards du plus sombre avenir? Car c'est là, cher ami, ce que je rêve beaucoup, et c'est pourquoi je vous demande de faire encore prier pour moi.
Adieu, conservez au pauvre exilé cette amitié si douce qui ne lui manqua jamais aux plus mauvais moments de la vie.
A M. CHARLES OZANAM
Burgos, 18 novembre 1852, au soir.
Mon cher frère,
Nous voici arrivés sans accident, sans fatigue, et je me hâte de te récrire pour calmer tes inquiétudes. Au moment du départ je craignais de faire une folie : cependant je me sentais si bien depuis quelques jours, et ce voyage me semblait si nécessaire pour mes études, que j'ai mis de côté tous les scrupules. Il paraît jusqu'à présent que j'ai bien fait et que Dieu a béni mes bonnes intentions. Nous avions cependant trente-trois heures de voyage, des montagnes à traverser, des auberges médiocres, et pardessus tout la pluie qui nous a pris en route. Avec cela je, ne me suis point enrhumé, je n'ai pas souffert, ce qui m'étonne. Enfin, ce soir, à trois heures, nous faisions notre entrée dans cette vieille capitale qui s'appelle la Mère des rois et la restauratrice des » royaumes : Madré de Reyes, y restanr adora de re-
gnos. » Je n'ai qu'un regret profond, c'est d'y être sans toi.
Toutefois il ne faut pas croire que ce voyage puisse avoir du charme pour d'autres que pour des pèlerins de profession ou des Juifs errants comme nous. Après avoir revu Saint-Sébastien où j'ai bien soupiré à ta pensée, on tourne le dos à la mer et Ton s'engage dans une vallée semblable à toutes celles des Pyrénées, bordée de jolis mamelons et arrosée d'un gave capricieux. On continue de la sorte jusqu'à Toloza qui ne doit pas te laisser de regrets : c'est un gros bourg sans caractère et surtout recommandable par les usines et les forges du voisinage. A partir de là, le pays devient plus âpre, la montée plus roide; on attelle des bœufs, on prie MM. les voyageurs de mettre pied à terre, on fait si bien que vers trois heures du matin, on est à sept cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et l'on y reste jusqu'à Madrid. C'est au lever du jour que ce plateau de la Castille nous est apparu dans toute sa grandeur et toute sa tristesse. Nous arrivions à Miranda de Ébro, c'est-à-dire au bord de l'Èbre qui n'est encore là qu'un large torrent. A droite, dans le lointain, on voyait les Montagnes noires d'où il descend; à gauche, courait une autre chaîne dont les arêtes se découpaient aussi durement sur un ciel nuageux. Entre ces
montagnes, une plaine sans arbres et dépouillée de ses moissons : autour de nous une misérable bourgade, avec une vieille église dont l'abside romane est certainement contemporaine de la guerre des chrétiens contre les Maures. Puis dans ces rues étroites et fangeuses, des groupes merveilleux de mendiants drapés dans leurs manteaux bruns, des bergers chassant leurs bœufs, des muletiers en habits éclatants, la ceinture violette autour des reins, sur l'épaule la couverture rouge ou verte, et des chapeaux retroussés, ornés de grosses houppes noires. Je n'ai jamais rien vu de plus pauvre, de plus grave, de plus original. En quittant Miranda nous pensions avoir assez monté ; cependant, voici que peu à peu les deux chaînes de droite et de gauche se resserrent, voici qu'elles forment une gorge étroite, la gorge de Pancorbo, où des rochers nus sont couronnés des restes d'un vieux château. Nous passons devant Briviesca, petite ville carrée, entourée des mêmes murailles qu'elle avait au temps de Juan II, et après huit heures de marche dans cette contrée froide et désolée, égayée seulement par de longues files de mulets et leurs brillants muletiers, nous apercevons enfin les tours de Notre-Dame de Burgos.
Malheureusement, le soir approchait. Nous n'avons que le temps d'embrasser d'un coup d'œil les
dehors étranges de cette ville vraiment castillane, et d'aller à la cathédrale, non pour la visiter, — il est trop tard, il fait trop sombre, — mais pour remercier Notre-Seigneur, la sainte Vierge et nos Anges gardiens d'avoir si bien protégé notre course. Le vent glacé qui gémit sur nos têtes nous ramène au logis, et ne nous permet pas la promenade du soir. Heureusement le logis n'est point mauvais. Le Parador de las Postas dément la réputation des auberges d'Espagne. Il y a bien dix vitres fendues à ruos deux fenêtres, mais elles sont garnies d'excellents volets. Nous dînons sans mauvaise huile, et si le vin sent un peu l'outre, ce goût ne nous déplaît pas. Voici de bons lits, et la fatigue du voyage nous les fait trouver délicieux. Madame Ozanam et sa fillette dorment à ravir; pourquoi n'en ferais-je pas autant?
Ce 19.
Ce matin il pleut de plus belle. Ce n'est pas une raison pour ne pas visiter la cathédrale. Nous y avons passé trois heures, et nous n'avons pas fini. Ici comme en Italie, une cathédrale est un monde; d'abord, l'élégante façade s'élance avec ses deux flèches hautes de trois cents pieds, et si légères, si
merveilleusement ouvragées qu'on ne les croirait pas plus élevées que les tours de Notre-Dame de Paris : ce n'est pas l'œuvre des géants, c'est l'œuvre des anges, tant c'est aérien, gracieux et tout à jour. L'intérieur au contraire est sévère, massif et plutôt lourd : trois grandes nefs soutenues par d'énormes piliers. Le chœur fermé intercepte la moitié de la nef principale; mais il se fait pardonner par ses riches boiseries. Au-dessus de l'endroit où le transseps coupe la nef, s'élève une coupole d'une hauteur merveilleuse et travaillée avec une délicatesse infinie, c'est de la dentelle de pierre. Enfin le sanctuaire se termine par un de ces retables espagnols où l'on voit toute l'histoire sainte en bas-reliefs et tout le paradis en statues. Derrière ce sanctuaire, six autres grands bas-reliefs d'une sculpture remarquable du xvie siècle représentent les mystères de la Passion. — Vous pensez avoir achevé : vous n'avez encore rien vu. — Yous n'avez pas vu les chapelles latérales avec des tombeaux d'évôques, des retables du goût le plus original, des nervures délicates à la voûte. Vous n'avez pas vu le grand cloître tout orné de sépultures magnifiques. Ici s'ouvre la salle capitulaire, dernier reste du palais de saint Ferdinand. Là, l'ancienne sacristie, et dans une salle voisine le portrait du Cid à cheval, et le grand coffre qu'il rem-
plit de sable : les usuriers juifs le crurent rempli d'or, et n'hésitèrent pas à prêter sur ce gage six cents écus que le guerrier leur rendit du reste avec une fidélité non moins admirable que leur crédulité. Maintenant vous croyez partir : il vous reste à visiter la chapelle du Connétable, c'est-à-dire tout simplement l'une des merveilles de l'Espagne et du monde, le chef-d'œuvre de la renaissance castillane, une autre église à la suite de la grande église avec sa coupole et ses clochetons, les festons de ses tribunes miraculeusement découpées, et les deux tombeaux du Connétable et de sa femme. Ces deux statues sont des beautés du premier ordre : visages superbes, l'attente de la résurrection dans le repos de la mort, la main du guerrier s'appuyant encore toute frémissante sur son épée : son armure et les ornements de sa femme chargés d'arabesques dignes de Raphaël.
Ah! sainte Vierge ma mère, que vous êtes une puissante Dame î et en retour de votre pauvre maison de Nazareth, que votre divin Fils vous a fait bâtir d'admirables maisons ! Je vous en connaissais de bien belles depuis Notre-Dame de Cologne jusqu'à Sainte-Marie Majeure, et de Sainte-Marie de Florence jusqu'à Notre-Dame de Chartres. Mais c'était peu de mettre à votre- service les Italiens.
les Allemands et les Français. Voici que ces Espagnols, qui passent pour les plus mauvais ouvriers de la terre, quittent leurs épées et se font maçons, afin que vous ayez aussi une demeure parmi eux. Bonne Vierge, qui avez obtenu ces miracles, obtenez-nous aussi quelque chose pour nous et pour les nôtres. Raffermissez cette maison fragile et délabrée de nos corps. Faites monter jusqu'au ciel l'édifice spirituel de nos âmes.
Hélas ! que la terre est près du ciel ! Au sortir de la cathédrale nous avons trouvé une pluie si furieuse, un ouragan si violent, des rues si impraticables, qu'il a fallu renoncer à parcourir aujourd'hui le reste de la ville. Seulement, à la faveur de quelques intervalles nous avons exploré la plaza mayor et ses curieux magasins. J'ai salué le lieu où fut la maison du Cid, l'arc de Fernan Gonzalez, le grand comte de Gastiile, et nous avons fait une intéressante visite chez une dame où j'ai trouvé l'un des fondateurs de la société de Saint-Vincent de Paul à Burgos. Enfin, j'ai acheté de vieilles romances, et Amélie a marchandé des mantilles. Maintenant nous allons dormir, en espérant que demain les saints et les héros de la Gastiile feront lever pour nous leur soleil."
Mais comment pourrions-nous voir toutes ces
choses sans penser à ceux qui devraient les voir avec nous, à toi surtout, cher frère ?
A M. AMPÈRE
Rayonne, 25 novembre 1852.
Mon excellent ami,
C'est répondre bien tard à votre bonne lettre, et encore n'ai-je pas cette fois l'excuse de la santé. Heureusement je puis vous en donner une autre que vous accueillerez mieux, puisqu'elle me suppose fort et bien portant. Mais avant de vous compter mes faits et gestes, laissez-moi vous remercier d'abord de vos avis. Vous me défendez le tour de l'Espagne et penchez vers l'Italie, notre belle Italie qui a tant de séductions ! Vous y ajoutez comme une espérance de vous y voir. Mais cette espérance se mêle à des suppositions douloureuses que je ne veux pas croire possibles. J'aime trop mon pays pour vous souhaiter de si funestes loisirs. Non, vous
ne quitterez pas cette jeunesse qui vous entoure, qui s'attache à vous, et dans les rangs de laquelle j'ai appris à vous aimer en aimant le vrai et le beau.
Nous partirons donc pour la Toscane, probablement dans quinze jours. Cependant il m'en coûtait trop de quitter l'Espagne si voisine, dont je voyais tous les jours les côtes et les montagnes vertes. Si j'avais lâché d'occuper un peu les journées vides de cet automne, c'était en étudiant le moyen âge espagnol, son histoire, sa littérature. Je savais peu de chose; cependant quelques figures commençaient à se mouvoir, quelques institutions à s'animer devant mes yeux. Mais ces scènes, pour ainsi dire, manquaient de fond ; c'étaient des rêves sans réalité jusqu'à ce que je visse par où ces hommes, ces rois, ces communes tenaient à la terre. Ne pouvant visiterqu'uneville,j'aichoisiBurgos;Burgos,lecœur de l'ancienne monarchie, la Mère des rois, comme elle s'appelle, et leur séjour pendant trois cents ans. J'ai fait cette course, et elle m'a tenu plus que je ne m'en étais promis. A Séville, à Tolède, j'aurais trouvé d'admirables épisodes; àBurgos, j'avais tout le poème de l'Espagne héroïque et sacrée. J'avais les murs encore en partie conservés, encore percés de portes sarrasines, où Diego Porcellos réunit au neuvième siècle la première commune de Castille. J'ai vu le siège grossier où Laïn Galvo et Nunez de
Rasura, juges électifs comme ceux d'Israël, gouvernaient ce peuple sans rois. J'ai salué l'arc de Fernan Gonzalez, premier comte de Castille, dont les aventures remplissent tant de ballades. Des chapelets de têtes sculptées sur les murs de la cathédrale m'ont rappelé les têtes coupées des sept infants de Lara. Mais, par-dessus tout, et à chaque pas, la grande image du. Gid. Le lieu de sa maison marquée par une pierre monumentale, le château où il célébra ses noces avec Ghimène, la porte de l'église où il obligea le roi Alfonse VI à se purger par serment de la mort de son frère; le coffre, oui, monsieur, le célèbre coffre qu'il remplit de sable et sur lequel les juifs du lieu lui prêtèrent six cents écus d'or. Enfin, ce qui est plus triste, ses os qu'on a troublés dans leur tombe, qu'on a tirés du couvent supprimé de Saint-Pierre de Cardefia pour les conserver dans un cercueil de bois à la chapelle de l'Ayunlamiento. Désormais pour moi toutes ces traditions vivent, tous ces personnages ont chair et sang; j'ai presque touché de ma main la belle barbe du Campeador, et si je veux réveiller son vieux cheval Babieça, je sais l'endroit où il est enterré.
Yoilà pour les temps merveilleux et légendaires. Mais, au douzième siècle, les monuments commencent ; la ville des rois se bâtit avec une grandeur dont nous avons les restes. Je ne parle pas de la
cathédrale que vous avez sans doute visitée en passant. Nous y sommes demeurés cinq heures en différentes fois, et nous n'avons pas achevé de la voir; avec ses flèches et sa coupole et ses nefs spacieuses, ce serait déjà une des belles églises de la chrétienté. Que dire de ces cloîtres, de ces chapelles grandes comme des églises, qui se goupent tout autour, et qui se peuplent d'autels, de retables et de tombeaux? Tout l'éclat de la renaissance est dans cette chapelle du Connétable, brillante, riche, ingénieuse, maniérée quelquefois, religieuse toujours, comme le génie espagnol. Mais, ce que vous n'avez peut-être point vu parce qu'il y faut tout un jour, c'est le monastère de Las Huelgas et la Chartreuse de Mira flores, qui sont comme le Saint-Denis et l'Escurial de la Vieille-Castille. A Las Huelgas, une grande et superbe basilique de la fin du douzième siècle, où l'austérité byzantine se mêle encore à la hardiesse élégante du style gothique; là les sépultures de cinq rois, de six reines, de dixneuf infants ou infantes ; là les souvenirs d'Alfonse le Noble, de Saint Ferdinand, d'Alfonse le Sage, couronnés ou armés chevaliers sous ces voûtes; là l'étendard des Maures pris à las Navas de Tolosa et encore porté processionnellement au jour anniversaire de cette victoire. La Chartreuse de Miraflores, achevée par Isabelle la Catholique, n'«est
elle-même qu'un grand mausolée élevé à la mémoire de Juan H, de sa femme et de son fils. Au dehors, l'église a toute la forme d'un catafalque flanqué de candélabres funèbres ; au dedans, elle a toute la splendeur des espérances chrétiennes : la pensée de l'immortalité bienheureuse y rayonne avec les faisceaux de pierre travaillée à jour qui jaillissent le long de l'abside, qui pendent en festons charmants au-dessus du sanctuaire. Le retable est doré du premier or que Christophe Colomb rapporta d'Amérique. Le ciseau le plus exquis a travaillé les boiseries du chœur. C'est au milieu de ces richesses que reposent le roi Jean II et sa femme, leurs statues colossales d'albâtre couchées sur un soubassement octogone ; les têtes sont belles, l'attitude calme et chaste, les costumes chargés d'ornements. Mais le soubassement est lui-même tout un monde, tout un monde de statues, de statuettes, de figures, de figurines, assises sur des trônes, enfoncées dans des niches, voilées sous des feuillages. 11 y a des anges, des saints, huit personnages de l'Ancien Testament, sept figures allégoriques de vertus, un nombre infini de moines priant sous leurs capuchons, de docteurs méditant sous leurs manteaux, il y a des enfants jouant de la cornemuse ou folâtrant avec de jeunes animaux, il y a tout ce qu'on a pu réunir de sacré, de pur, d'innocent pour soutenir
le poids de ce roi et de cette reine qui furent chrétiens, mais qui furent pécheurs, qui ont besoin d'être entourés, défendus devant Dieu, pour qui les chartreux psalmodient jour et nuit dans leurs stalles, et pour qui tout ce peuple de pierre semble intercéder dans son silence. La grande Isabelle avait élevé ce monument à ses parents, elle n'a pas oublié non plus son jeune frère dont le tombeau plus simple a peut-être plus de correction. Il faut avoir vu ces lieux pour se représenter la cour de Castille au quinzième siècle ; quand le souffle de l'Italie avait passé sur elle sans l'enivrer encore, quand les poètes et les artistes se pressaient au palais de Burgos, quand le roi Juan II faisait des vers, et que les chefs de l'aristocratie castillane les marquis de Santillane et de Villena, s'honoraient de traduire Dante et de ranimer le Gai Savoir des troubadours. Le génie castillan connaît déjà l'inspiration des peuples voisins ; mais il ne connaît pas la servitude, il est encore dans toute la liberté de son essor national, ilestpleindejoieetdeserenite.il n'a pas encore cette grandeur triste que lui donna la dynastie autrichienne, lorsqu'elle voulut mettre le monde entier sur les épaules de l'Espagne, au risque de l'étouffer.
J'ai trouvé aussi beaucoup de plaisir à voir de près ce peuple original, qui n'a pas la grâce italienne,
mais qui a de la noblesse. Il me semble qu'il est instructif d'entendre parler et d'être contraint de parler soi-même une langue qu'on n'avait vue que dans les livres, et comme une lettre morte, comme un instrument de musique dont on connaissait les cordes, mais dont on n'avait jamais entendu les sons. Les vieux Castillans parlent très-purement; j'étais tout ravi de les bien comprendre, et j'ai eu la témérité de leur répondre, au péril de leurs verbes que je massacrais et de ma dignité professorale compromise par des centaines de solécismes. Du reste, j'ai trouvé les gens fort doux, obligeants, et les personnes auxquelles nous étions recommandés nous ont comblés d'attentions.
Je vois pourtant que. vous froncez le sourcil, et que vous avez bien envie de censurer mon escapade. Cependant ne croyez pas, mon cher maître, que j'aie foulé aux pieds les oracles d'Hippocrate. J'avais permission de médecin jusqu'à Burgos. Nous avons trouvé de bonnes diligences, des auberges en général passables, et, malgré un temps froid et pluvieux, je ne me suis jamais mieux porté. Ma poitrine a très bien résisté au vent glacé de la Vieille Castille; pourtant j'ai compris qu'il ne faudrait pas tenter la Providence en prolongeant ces expériences pendant l'hiver. J'ai donc remercié Dieu de m' avoir permis un voyage si agréable et si
utile, et je me suis résigné à réserver le reste de l'Espagne pour des temps meilleurs. Mes trois jours de Burgos m'avaient paru bien courts, du moins j'ai pu en prolonger un peu le souvenir en rapportant quelques lithographies point trop mauvaises, de bonnes notices sur les monuments, particulièrement un excellent mémoire sur la Chartreuse, enfin des légendes et des romances populaires, que j'ai achetées au milieu d'une troupe de muletiers et de paysans; ils en achetaient comme moi, d'où j'ai conclu avec édification qu'ils savaient lire.
Pour m' avoir exilé à deux cents lieues de vous, sans doute vous pensez être à l'abri de mes importunités ? Point. — Si ce n'est lui, c'est donc son frère. C'est au moins un de mes cousins qui me demande une nouvelle lettre d'introduction auprès de vous. Veuillez donc étendre jusqu'à lui cette indulgence qui vous fait excuser toutes mes indiscrétions. Vous encouragerez un homme qui vaut mieux que moi et qui a de l'esprit et du cœur,
Ce qui pourrait bien prouver que j'ai peu de cœur, c'est que je suis au bout de ma lettre sans vous avoir rien dit de deux de vos meilleures amies et des miennes, madame et mademoiselle Ozanam. Elles ont pourtant été mes compagnes de voyage, bien aimables et bien dévouées, la pauvre dame
surtout qui appréhendait beaucoup cette course et qui craignait de ramener un mari en fort mauvais état. Je dois assurément beaucoup à sa sollicitude, aussi bien qu'à certaines poudres que mon frère me fait prendre.
Dites-moi, je vous prie, qu'ai-je donc fait pour mériter que Dieu me donne une famille comme celle-là et un ami comme vous ?
A M. CHARLES OZANAM
Rayonne, 25 novembre 1852.
Mon cher frère.
Nous voici revenus depuis hier, ayant mis fin à cette grande aventure où nous avons été plus heureux que sages. Le bon Dieu nous a vraiment protégés d'une façon toute merveilleuse. Amélie et petite Marie n'ont pas éprouvé de sérieuses fatigues, et je ne me suis jamais mieux porté, malgré le temps abominable que nous avons eu pendan
trois jours, malgré le vent froid deBurgos, et malgré la maladresse des habitants qui ne savent pas se chauffer. Si j'ai failli m'enrhumer, c'est chez une dame riche, excellente, qui nous a parfaitement reçus, mais qui nous a laissés geler pendant deux heures, les pieds mouillés, devant un brasier éteint. Enfin point de rhume.
Il faut avouer qu'à part le mauvais temps en Castille, tout a été favorable. A Burgos une auberge très supportable, à peu près comme les hôtels de second ordre en France, des lits propres, une assez bonne nourriture; pour revenir, le coupé d'une diligence. Seulement, afin de ne pas manquer la messe, il a fallu nous arrêter à Tolosa dimanche matin et aller coucher à Saint-Sébastien, d'où nous sommes revenus hier tout à notre aise. Ce retour a été un des jolis moments du voyage. En Gastille nous avions laissé un ciel pluvieux, une terre dépouillée, l'hiver enfin. Mais à partir de Vittoria nous avons descendu pendant près de dix heures, et à mesure que nous nous enfoncions dans la vallée, nous retrouvions la verdure, les arbres chargés de feuilles, la chaleur. On aurait dit que nous quittions les régions glacées du Nord pour les pays les plus favorisés du Midi, et c'était précisément le contraire.
De Saint-Sébastien à Béhobie un soleil doux
éclairait ces belles montagnes, ces mamelons riants, cette mer si bleue. Vraiment pour le charme du paysage, tu as bien vu ce que le nord de l'Espagne a de plus beau : le reste doit t'inspirer moins de regrets. La nature y est âpre, la population misérable, quoique avec une singulière originalité. Enfin, Burgos a des beautés du premier ordre pour tout le monde; mais elle a surtout le charme des souvenirs qu'il faut connaître afin de s'intéresser à toutes ces ruines. Tu aurais eu quelque peine à t'y retrouver.
Pour ce qui me touche, je suis très heureux d'avoir pu faire ce pèlerinage, qui m'a tenu plus que je ne m'en promettais, et qui jettera une vive lumière sur mes études, si Dieu me permet de les continuer. De cette manière, mon année n'est pas tout à fait perdue. J'avais employé mes loisirs de l'automne à étudier un peu l'Espagne du moyen âge ; mais je ne puis pas me représenter un pays que je n'ai pas vu. La scène principale du moyen âge espagnol est à Burgos, où se passent la plupart des actions héroïques célébrées dans les ballades populaires. C'est la terre des chevaliers, c'est la terre des saints. Ailleurs j'aurais vu des épisodes, mais c'est à Burgos qu'il fallait chercher le poème. Je l'ai trouvé tout entier. Ce n'est, à vrai dire, que tradition, souvenir, et le plaisir de dire:
J'ai vie l 'endroit. Mais il y a les monuments. D'abord l'admirable basilique dont je te parlais dans ma dernière lettre, et où nous avons encore passé des heures sans avoir fini d'en voir les beautés. Ensuite plusieurs églises curieuses où sont prodigués les retables et les tombeaux sculptés dans le goût le plus ingénieux de la Renaissance. Enfin deux grands monastères que nous allions voir quand j'interrompis ma lettre. Le premier, celui de Las Huelgas, est un couvent de dames nobles, fondé par Alphonse VIII en 1185 pour prier sur la sépulture des rois, et pour donner un asile aux princesses qui voudraient fuir le monde dansce siècle orageux. Le second monastère, celui des Chartreux, fut élevé par la grande Isabelle en mémoire de son père le roi Juan IL Un labyrinthe de cloîtres silencieux conduit à la chapelle toute resplendissante, toute découpée dans le style fleuri du xve siècle. Là au milieu du chœur, au pied d'un autel, s'élève le mausolée du roi Juan II et de sa femme, merveille d'albâtre sculpté, avec un nombre infini de saints, de personnages allégoriques, de moines et de docteurs, d'enfants qui se jouent : il ne leur manque que la parole, et encore s'ils ne parlent pas, c'est, comme disait un Espagnol, parce qu'on ne parle pas chez les Chartreux. J'ai donc trouvé dans ce lieu admirable l'apogée de l'art castillan,
quand l'Espagne vivait encore de son génie national, avant qu'elle fût agrandie, mais attristée, et bientôt opprimée par la dynastie autrichienne. En trois jours de séjour, j'ai vu trois cents ans d'histoire.
C'est assez te dire, cher frère, combien je suis reconnaissant envers Dieu qui m'a donné la force de faire ce voyage, envers toi dont les soins m'y avaient préparé, envers celte pauvre Amélie qui en a eu toute la sollicitude.
Au retour nous avons trouvé toutes vos bonnes lettres. Je te remercie aussi de tes conseils, et de cet or que tu me prépares avec toute la passion d'un alchimiste, purifiée par la tendresse d'un frère. Amélie te serre la main et embrasse tendrement sa mère, à qui petite Marie envoie des provisions de baisers.
Adieu, nous sommes tout à vous.
A M. DUFIEUX.
Notre-Dame de Buglosse, 2 décembre 1855.
Mon cher ami,
Votre confiance dans la Providence est admirable et condamne ma pusillanimité. Mon seul enfant ne me laisse pas de repos, et vous êtes sans inquiétude pour votre nombreuse et jeune famille. Votre santé est compromise, et vous ne songez qu'à la mienne : au milieu de tant de soucis vous trouvez le temps de m'écrire et de me demander de mes nouvelles. En ceci du moins, cher ami, je puis vous rassurer : je me sens beaucoup plus fort, et plusieurs courses que j'ai faites sans fatigue m'ont prouvé que je pouvais défier l'hiver.
J'en ai profité pour accomplir un pèlerinage que vous seriez heureux de faire avec moi. Ou plutôt vous le faites, car je vous y porte dans mon souvenir et dans mon intention. Notre-Dame de Buglosse où j'arrive ce soir, et d'où je vous écris, est un sanctuaire de la Sainte Vierge, tout voisin du village
natal de saint Vincent de Paul. Je devais une visite au berceau de ce bien-aimé patron qui a préservé ma jeunesse de tant de dangers, et qui a répandu des bénédictions si imprévues sur nos humbles conférences. C'est à sept ou huit lieues de Bayonne, l'affaire d'une petite journée. Nous sommes arrivés d'abord au village de Pouy qu'on appelle maintenant Saint-Vincent-de-Paul, du nom de son glorieux fils. Nous y avons vu le vieux chêne sous lequel saint Vincent, petit berger, s'abritait en gardant ses brebis. Ce bel arbre ne tient plus au sol que par l'écorce d'un tronc dévoré par les ans. Mais ses branches sont magnifiques, et dans cette saison avancée elles ont encore un vert feuillage. J'y voyais bien l'image des fondations de saint Vincent de Paul qui ne semblent tenir à la terre par rien d'humain, et qui cependant triomphent des siècles, et grandissent dans les révolutions. Je vous envoie, cher ami, une feuille de l'arbre béni : elle se séchera dans le livre où vous la déposerez, mais la charité ne se flétrira jamais dans votre cœur. On vénère le Saint à l'église de Buglosse, où son culte s'unit à celui de notre Mère et la sienne, la Sainte Vierge. C'est là que demain matin j'espère communier, et acquitter une partie de ma dette envers ceux qui ont prié pour moi. C'est assez dire, cher ami, que vous ne serez point oublié.
Après avoir rempli un devoir si doux, la semaine prochaine je quitterai Bayonne et je prendrai le chemin de l'Italie. Fortoul. mon ancien camarade, qui montre un intérêt très vif pour ma santé, a pensé m'adoucir un peu les ennuis du repos, en me chargeant d'un petit travail à Pise. L'indemnité de voyage est très-faible. Mais le sujet du travail charme l'ancien rédacteur de Y Ère nouvelle. Il s'agit de recherches sur les Origines des Républiques italiennes- Je pars donc, et d'autant plus volontiers que nous devons être rejoints par ma belle-mère, qui va voir son fils à Rome. Ainsi je mets fin à l'isolement de ma femme et je rapproche des cœurs qui saignaient de se sentir séparés. Enfin le retour me ramène par Lyon, et ce n'est pas l'épisode le moins agréable du voyage. Je puis donc penser sans trop d'illusion, que l'année prochaine, entre Pâques et Pentecôte, j'aurai le plaisir de vous embrasser. Mais d'ici là, cher ami, je vous conjure de vous soigner et de vous remettre. Soyez obéissant comme moi, et laissez faire la tendre sollicitude de votre sainte femme et de votre bon docteur.
Adieu : la chandelle qui éclaire la salle d'auberge est près de sa fin. L'encre, la plume et le papier détestables qu'on m'a donnés vous arracheront les yeux. Mais on n'est pas servi comme on veut au fond des Landes, et j'ai voulu vous montrer qu'il n'y a
pas de pays si reculé, de hameau si perdu, où je n'eusse un bonheur infini à causer avec vous. Que sera-ce quand je pourrai vous prouver par une vigoureuse poignée de main que je suis toujours votre ami tendrement dévoué.
XGÏII
A M. CHARLES OZANAM
Rayonne, 4 décembre 1852.
Mon bon frère,
Je viens te conter notre pèlerinage au village natal de saint Vincent de Paul. Nous sommes donc partis vendredi matin, non sans quelque difficulté, car le bateau ne marchait plus. Mais heureusement la diligence marchait fort bien, et après quatre heures de trajet par un pays accidenté et curieux que tu connais, elle nous a mis à Dax. Là un excellent déjeuner nous attendait : on prétend que la petite ville est fort gourmande, et que l'odeur de ses cuisines se sent de la grande route. Après,
nous avons traité avec un voiturier qui, abusant un peu de notre simplicité, nous a fait payer comme pour un voyage, quand il s'agissait d'une promenade. En effet, trois quarts d'heure après, nous étions à l'arbre de saint Vincent de Paul. Figure-toi un tronc vénérable, assez large pour y établir un autel, comme on l'a fait l'année dernière, quand on y a dit la messe. Il ne tient plus au sol que par l'écorce sur la moitié de sa circonférence, car le reste a été dévoré par le temps. Encore la partie conservée est-elle déchirée par de larges fentes d'un effet admirable pour un peintre. Ce tronc vermoulu porte cependant des branches énormes qui s'étendent de tous côtés, et qui se chargent d'un feuillage épais. On dit que chaque année l'arbre du Saint est le premier à prendre ses feuilles; au mois de décembre il en garde encore beaucoup. Je voudrais qu'on l'étayât contre la violence des ouragans qui ont encore dernièrement déraciné des milliers de pins, mais les gens du pays disent que ce serait douter de la Providence. A quelques pas de l'arbre, est la maisou où saint Vincent naquit, c'est celle d'une famille de paysans à leur aise et bien établis. Entre l'arbre et la maison était un oratoire à la place duquel les Lazaristes font bâtir une chapelle, petite, mais élégante; ils y joindront une maison de retraite tenue par leurs missionnaires, et un
hospice confié aux Sœurs de Charité. Saint Vincent de Paul y prendra plus de plaisir qu'au plus beau monument gothique.
De là nous avons repris notre route pour Notre- Dame de Buglosse à trois quarts de lieue plus loin. Le pays est affreux, coupé de marais, sans culture. On arrive enfin et l'on descend dans une pauvre auberge. Tout près est l'église de Buglosse qui sera bientôt remplacée par une belle basilique byzantine déjà à moitié construite. Le vieux sanctuaire n'en est pas moins vénérable par une image de la Sainte Vierge honorée de toute la contrée, par une statue ancienne de saint Vincent de Paul, et surtout par le concours des pèlerins. C'est là que samedi matin nous avons accompli notre pèlerinage, et que nous avons eu la consolation de communier en demandant à Dieu les trois guérisons qui nous intéressaient. Il y avait longtemps que je ne m'étais senti si touché, et je suis revenu rempli de cette confiance que tu me prêchais inutilement, il y a quelques semaines. Au retour, M. le curé de Saint-Vincent de Paul nous attendait sur la route avec un domestique armé d'une échelle et d'une scie. Il lui a fait couper sous nos yeux une branche du chêne vénéré que je vais envoyer au conseil général. Mais en même temps Amélie s'est approvisionnée de feuilles, de rameaux et de glands dont elle compte vous faire part. Ce
sont de bien chers souvenirs. Petite Marie était toute joyeuse de voir sur la lande des moutons qui devaient être les arrière-petits-enfants de ceux que gardait le Saint. Encore un voyage, cher frère, où nous t'avons bien regretté. Pourquoi faut-il que nous ne prenions pas nos plaisirs ensemble, quand tu partages si complètement toutes nos douleurs?
Ozanam avait pensé un instant passer l'hiver dans la jolie ville de Bayonne, mais sa santé demandait un climat plus chaud et son esprit, toujours si actif, avait besoin d'aliments et de la possibilité de poursuivre ses travaux. C'est ce qu'il devait trouver en Italie qu'il aimait d'une préférence toute particulière, et ce qui décda ce long voyage qu'il allait entreprendre.
XGIV A M. FRANCHISTEGUY.
Montpellier, 16 décembre 1852.
Mon cher ami,
Je manquerais à tous mes devoirs d'amilié et de reconnaissance, si j'attendais pour vous écrire d'être à Marseille, commodément assis au coin du feu de notre grand'mère. Votre affection aimera mieux une lettre plus courte et plus prompte, tracée à la hâte sur une tahle d'auberge; au milieu de la précipitation d'un voyage, où Ton ne met que deux mots, mais deux mots chaleureux et fraternels. Et comment n'aurais-je pas un peu de chaleur au cœur pour vous qui nous avez comblés de bontés, qui nous avez accueillis non pas comme des amis, mais comme des parents les plus chers! Je ne puis oublier l'étreinte dont vous avez pressé ma main au moment du départ. Vous apprendrez donc volontiers que nous avons fait bon voyage. Le courrier nous a menés à Toulouse avec une rapidité admirable. Cette grande ville méritait bien une station et nous y
sommes restés deux jours. Nous avons eu plus de fatigue de Toulouse à Montpellier, quoique nous ayons coupé ce trajet en couchant à Carcassonne. Enfin nous arrivions hier soir, un peu moulus, mais point malades. D'ailleurs, qui pourrait s'effrayer d'être malade dans cette cité médicale d'où la fièvre et la pleurésie ne s'approchent qu'avec tremblement, tant les successeurs d'Hippocrate leur font bonne guerre ?
En votre honneur et aussi par égard pour M. mon frère, j'ai visité l'École de médecine et ses vénérables murs où sont suspendus les portraits des professeurs illustres depuis le xve siècle jusqu'à nos jours. J'ai vu là de bien belles barbes, des fraises empesées, de superbes rabats, des hermines et des robes rouges. Mais quoi ! ces grands Docteurs qui se moquaient de la mort sont morts aussi !
Ce qui ne meurt point, c'est notre bonne petite Société de Saint-Vincent de Paul. J'ai vu le président des conférences de Toulouse : ils sont plus de deux cents confrères, et Mgr l'Archevêque a bien voulu m' assurer qu'ils rendaient de grands services. A Montpellier on ne chôme pas non plus : ainsi va se faisant l'œuvre de Dieu, au milieu des vicissitudes humaines. Mais nulle part cette oeuvre ne se fait avec un meilleur esprit qu'à Bayonne : répétez à nos confrères combien ils m'ont édifié.
XGV A M. CHARLES OZAiNAM.
Nice, 2 janvier 1853.
Mon cher frère,
Un mot de Nice avant de partir, pour te rassurer sur un retard qui n'est ni malheur, ni accident, et qui nous a fait voir les plus beaux endroits du monde. De Marseille à Toulon nous avons fait un charmant voyage; à Toulon, cette rade magnifique, rivale de Brest, l'arsenal avec toutes les richesses de la marine française, l'escadre de la Méditerranée réunie pour nous recevoir. Nous avons visité le géant de la flotte, le Valmy, de 130 canons, monté par onze cents hommes. Je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ce volcan mobile qui porte tant de foudres obéissantes et de courages disciplinés. Mais au lieu de trouver une diligence pour Nice, nous n'avons pu nous faire conduire qu'à Draguignan, abominable village dans un ravissant pays. De Draguignan une voiture particulière nous a menés coucher à Cannes et le lendemain ici, en passant par
Fréjus, les montagnes de l'Esterelle, Antibes ; c'est-àdire par une route enchanteresse bordée d'oliviers, d'orangers tout couverts de leurs fruits, sans parler des palmiers qui se balancent de loin en loin sur quelque ruine romaine, ou près de quelque villa moderne. Tout ceci est admirable, et ne paraît plus rien lorsque, en arrivant près d'Antibes, on voit se déployer tout à coup le rideau des Alpes-Maritimes qui ferment l'horizon, le front couvert de neige, le pied dans une mer étincelante. C'est alors seulement que les Pyrénées et la côte de Biscaye sont vaincues. Toute la création est là, avec la majesté des glaciers et l'opulence des régions tropicales : les oliviers, gros comme nos plus beaux chênes; les orangers en forêt, les lauriers-roses dans le lit desséché des ruisseaux, les aloès et les nopals comme en Sicile.
Mais de tous les fruits qu'on trouve en Provence, les meilleurs ce sont les cousins et les cousines. Amélie a trouvé tous les siens à Marseille. A Toulon, encore une phalange de Magagnos; enfin à Cannes, hier 1er janvier, à qui ai-je souhaité la bonne année? qui a été ravi de nous voir, quand moi-même j'étais enchanté de rencontrer un parent si cher à notre bonne mère? C'est M. Coste, notre vieux cousin établi là avec ses deux vieilles domestiques; il désirait bien nous retenir pour la journée, mais nous voulions
pousser jusqu'à Nice, et c'est là, qu'après un fort médiocre dîner, nous rappelant que vous fêtiez en famille Tannée nouvelle, nous avons bu une goutte de malaga à votre santé. J'espère que vous nous avez rendu la pareille avec un certain frontignan dont je n'ai pas perdu le souvenir.
Demain, à quatre heures du matin, départ pour Gênes. C'est la dernière étape fatigante qu'il nous reste à faire, mais par cet admirable chemin de la Corniche. Ah ! que tout ce pays me rappelle notre pauvre père! qu'il en parlait souvent! C'était le théâtre de ses premières campagnes, et il avait fait bien des fois le coup de feu contre les montagnards piémontais. Je pense beaucoup à lui, et penser à lui, n'est-ce pas en même temps se souvenir de vous?
Durant cette partie de notre voyage qui commence à devenir longue, les douleurs n'ont pas reparu. Mais pour ne pas laisser chômer ma patience et ta tendresse, il est survenu quelque chose de nouveau. A Toulon, à force de courir, de visiter la terre ferme et les vaisseaux, les pieds enflaient de plus belle et j'avais des spasmes; là-dessus, consultation du docteur Magagnos, major de l'hôpital militaire, professeur de clinique, etc. Le docteur m'ausculte, il trouve aussi un peu de dilatation au cœur, mais rien de dangereux, et me permet de passer outre, à condition de prendre de la digitale. Enfin j'espère que cette
petite épreuve ne se prolongera pas, et que le bon Dieu me l'aura envoyée à ce renouvellement de l'année pour me faire dire : Volo quomodo vis, volo quandiu vis...
XGVI A M. CORNUDET.
Pise, 12 janvier 1853.
Mon bien cher ami,
Votre excellente lettre m'arrivait la veille de mon départ de Bayonne, et je vous écris le surlendemain de mon arrivée à Pise. Vous me pardonnerez donc un mois de silence, et si vous considérez que c'est un mois de voyage, de fatigues, de courts repos, où l'on n'a qu'un moment et un coin sur une table d'auberge pour écrire à sa famille. Mais aussitôt que nous retrouvons quelque chose qui ressemble au calme de la vie ordinaire, dès que nous avons un gîte, une bougie et une bûche au feu, les amis nous manquent autour de ce foyer désert, et nous ne pouvons nous empêcher de songer aux absents.
Nous arrivions précisément ici un lundi soir; et au lieu de frapper à la porte d'un hôtel, qu'il nous eût été plus doux de sonner à la votre, de nous établir dans vos bons fauteuils, et après nous être enquis de ces yeux qui nous occupent tant, de vos enfants, de tout ce qui vous touche, que nous eussions aimé vous conter notre Odyssée avec ses épisodes de terre et de mer, visions des tropiques, attaques à main armée, naufrages, de quoi passer toute une soirée et vous faire rêver trois nuits !
De Bayonne à Marseille, cher ami, je ne vous dirai rien, c'est la route battue de tous les voyageurs de commerce, et toute la question se réduit à savoir si les pâtés de canards de Béziers valent ceux de Castelnaudary. Mais c'est en s' approchant de l'Italie que les imaginations s'échauffent et que les aventures commencent. D'abord, nous avons vu ce merveilleux département du Var que nous avions entendu vanter si souvent par M. Victor Rendu, et qui est assurément un morceau du Paradis terrestre. Là, et sur toute la côte, de Toulon jusqu'à Gênes, nous nous sommes trouvés sous le plus beau ciel, au bord d'une mer étincelante. Souvent dans le lointain les Alpes se montraient couronnées de neiges; toujours sur les dernières pentes qui venaient mourir à nos pieds, des forêts d'oliviers, des bocages d'orangers et de citronniers couverts de leurs fruits; de temps à autre
des bouquets de palmiers balançant leurs feuillages superbes et vraiment dignes d'être portés le jour des Rameaux au triomphe de Notre-Seigneur. Qui nous empêchait de nous croire sur les côtes de Syrie, au temps des croisades, surtout lorsqu'un donjon crénelé ou quelque chapelle antique se faisait voir sur les mamelons voisins? Sans doute aucun Sarrasin discourtois ne venait nous disputer le passage. Mais ces dames m'ont assuré qu'en gravissant la montagne de l'Eslerelle, des hommes armés de haches avaient rôdé plus d'une heure autour de la voiture, en y jetant des regards inquiétants. Cependant, si le fait ne vous paraît pas suffire pour constitituer l'épisode de voleurs qui doit orner un grand voyage, il est très largement complété par le grand nombre de brigands honnêtes qui, sous le titre d'aubergistes, et le chapeau à la main, nous ont dévalisés et spoliés deux cent cinquante lieues durant. Enfin, pour que rien ne manquât à l'agrément de noire épopée, nous avions pris la mer de Gênes à Livourne; mais ce perfide élément nous a traités comme des héros : nous avons eu les vents déchaînés, les vagues sur le pont, et la malle de madame Ozanam si bien trempée, qu'au débarquement elle a dû faire dans l'hôtel le plus bel étendage qu'on ait jamais vu depuis le temp; 01 la princesse Nausicaa faisait la lessive.
Vous demanderez, car je connais le faible de votre amitié, comment nos santés se sont tirées de ces prouesses. D'abord notre exellente mère a fait tête à la fatigue avec un courage admirable, elle a retrouvé son pied marin, et se riait des vents et des flots pendant que les quatre-vingt-treize passagers de la Marie- Antoinette se livraient aux bruits les plus lamentables. Je dois bien avouer qu'aujourd'hui encore madame Ozanam n'a pas Je cœur bien raffermi ; mais elle a parfaitement supporté le reste de nos peines, de manière à rassurer le plus inquiet des maris. Petite Marie en est quitte pour peu de mal. Quant à votre ami, je ne vous le donnerais pas pour un Hercule ; il a eu ses misères, mais en somme il arrive à Pise à peu près comme il était parti de Bayonne. Il fallait donc bien remercier Dieu, comme nous l'avons fait en arrivant dans cette admirable cathédrale de Pise toute rayonnante de beauté, de foi et d'amour. Remerciez-le aussi de nous avoir gardés et conduits, priez-le de continuer son ouvrage et de nous ramener, car cette terre enchanteresse ne nous fait pas oublier la patrie.
En priant pour nous, vous ne ferez que nous rendre la pareille. Vos noms, qui sont de toutes nos prières, ne pouvaient pas être omis dans nos vœux de première année. Ah! que nous avons demandé ardemment cette guérison, trop lente, mais dont il
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ne faut pas désespérer ! Que j'ai demandé justice pour celui qui a éprouvé l'injustice des hommes! Cher ami, tout ce que vous m'écrivez à ce sujet ne fait qu'ajouter à mon admiration pour voire carac* tère, à mon tendre respect pour cette vertu qui vous décide à tous les sacrifices afin de concilier tous les devoirs. Dieu vous bénira, et d'un côté ou de l'autre il vous ménagera une réparation si légitime; il y met le temps, et l'impatience de vos amis s'en afflige, mais tôt ou tard nous trouverons qu'il a tout fait pour votre honneur et pour le bien de vos enfants. Notre petite Société de Saint-Vincent de Paul tient une grande place dans les préoccupations et les consolations de mon voyage. J'ai vu les présidents de Toulouse et de Marseille où les conférences comptent deux cents et quatre cents membres. J'ai vu celui de Nice, un homme aussi aimable que pieux, plein d'ardeur. Mais ce qui m'a charmé, ce qui m'a rempli le cœur d'espérances pour l'Italie, ce sont les conférences de Gênes, toutes chaleureuses et toutes sages au milieu des périls religieux de ce pays ; c'est le président de ces conférences qui comprend l'œuvre comme s'il la faisait avec nous depuis vingt ans, et qui va la propageant avec une activité infatigable dans le duché de Gênes et de Toscane. Les maux qui menacent l'Église d'Italie la rendent militante dans un pays où peut-être on la croyait trop sûre-
ment triomphante : cette milice, cette lutte qui est sa condition naturelle, lui rendront les forces de sa jeunesse, et déjà l'on peut considérer comme un premier réveil cette multiplication des conférences en tant de lieux où naguère on n'en comprenait pas même l'utilité.
Je me permets, pour la nouvelle année, de baiser la main de madame Gornudet et d'Elisabeth. A vous, cher ami, l'étreinte cordiale de votre dévoué.
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A M. CHAULES LENORMANT.
Pise, 12 janvier 1853
Monsieur et ami,
En arrivant à Pise où je suis entouré de tant de grands spectacles et de grands souvenirs, je me sens encore plus touché de trouver dans le numéro du Correspondant qui m'attendait à la poste, quelques lignes si affectueuses pour moi. Assurément, je ne vaux point ce que vous dites,
et je ne mérite pas d'occuper nos lecteurs; mais je vous remercie de leur avoir rappelé mon nom ; j'y gagnerai peut-être les prières de quelques bonnes âmes. Je vous remercie surtout de la place que vous voulez bien me garder dans vos pensées, elle me fait penser à celle que je trouvais à votre foyer, quand madame Lenormant nous accueillait ma femme et moi avec tant de grâce et d'indulgence. Je ne sais encore ce que Dieu ordonnera de nous, mais il a certainement assez fait pour l'honneur et la douceur de notre vie en nous'choisissant nos amis. Si mal que je pense de moi-même, je ne puis croire qu'il m'ait créé pour ne rien faire, lorsqu'il me fait connaître l'un après l'autre les plus grands chrétiens de mon temps et les âmes les plus choisies. Leur affection, vous avez raison de le dire, me soutient et m'encourage; elle m'aide à soutenir des épreuves, proportionnées, d'ailleurs, à ma faiblesse. Même ces dernières inquiétudes de santé commencent à s'évanouir. Les organes sont remis, el les forces, qui manquaient surtout, sont assez revenues pour supporter le long voyage de Bayonne à Pise. î\ous avons été un peu battus sur divers éléments : terris jactatus et alto; et la mer nous a jetés à Livourne mouillés comme des naufragés; mais enfin nous voici sains et saufs: nous avons pu rendre nos actions de grâce sous
les voûtes de cette admirable cathédrale, et nous attendons maintenant que le soleil qui la dore et la conserve achève de me fortifier et de me rajeunir.
...Je voudrais vous parler de l'Italie, mais j'y mets seulement le pied, et je commence à connaître assez ce beau et trompeur pays, pour savoir qu'il faut s'y défier des premières impressions, Seulement, j'ai vu à Gênes les catholiques fervents, et animés d'un esprit de prosélytisme que naguère on n'y connaissait pas. Il m'a semblé que là, comme ailleurs, le vent, de la tempête a la vertu de porter les bonnes semences, que l'Église gagne à se retrouver militante, et que malgré les défections à jamais regrettables de quelques mauvais chrétiens, le protestantisme et le mazzinisme nous rendent le service de réveiller notre sœur qu'on croyait morte et qui dormait. J'ai trouvé dans la même ville le P. Marchesse, l'auteur des Vies des artistes dominicains, et j'ai reconnu avec un grand orgueil pour notre cause commune, que cet admirateur de l'art catholique réprouvait de toutes ses forces la croisade prêchée contre l'antiquité.
Je finis impoliment ce billet que j'insère dans une lettre à notre excellent ami Ampère. Comment ne pas manquer à toutes les convenances dans un
pays où l'on taxe au double les correspondances sous enveloppes ? Cependant il me reste encore la place de vous souhaiter une année plus douce que la dernière, et des consolations mesurées à vos peines passées.
Votre bien dévoué et reconnaissant.