‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 38 sur 49 · XCV1II A M. AMPÈRE · texte numérisé non relu

XCV1II A M. AMPÈRE

Pise, 13 janvier 1853.

Mon cher ami,

Je viens de faire un bien agréable voyage, non pas comme vous l'attendez, sur cette côte superbe qui va de Gênes à Livourne par la Spezia et Carrare; mais en Amérique et dans votre compagnie. Avec vous j'ai senti frémir sous mes pieds les puissantes machines de Franklin, avec vous la vapeur intelligente m'a poussé au port de New-York; j'ai vu ces chantiers infatigables, ces usines toujours embrasées, ces chemins de fer traversant les

rues des grandes villes; je me suis arrêté dans Broad-street à côté de ces deux sauvages qui flânaient aux portes des magasins. Vous m'avez fait admirer au milieu de la prodigieuse activité des hommes le caractère étrange de la nature, les couchers de soleil plus enflammés que ceux de la Grèce et de l'Italie. Enfin vous vouliez me faire des amis dans le nouveau monde comme dans l'ancien : par vous j'ai pénétré au cœur de l'Université de Cambridge. Vous m'avez présenté à des hommes que je connaissais à peine et que j'aime à présent, Everett, Agassiz et surtout le poète Longfellow. Je vous dois un joli moment dans son cottage, le livre de ses poésies à la main; et retrouvant toujours en vous ces lumières qui me sont aussi précieuses que votre amitié, j'ai appris à juger d'un seul trait la littérature américaine. Je la vois obligée de se rattacher à la tradition européenne, et je reconnais que pour elle il n'y a plus d'Océan.

Mais, mon cher voyageur, madame Ozanam vous jure qu'il y a toujours une Méditerranée; à telles enseignes que pendant quatorze heures elle a ballotté de la façon la plus irrévérencieuse nos personnes, et quatre-vingt-dix autres chrétiens assez téméraires pour s'être confiés à ce perfide élément. Oui, tandis que vous filez des nœuds incalculables

sur l'Atlantique, nous autres du vieux continent nous revenons aux navigations d'Homère, nous mettons une nuit et la moitié d'un jour à faire la course de Livourne, et il ne tient qu'à notre capitaine de nous procurer toute les aventures de l'Odyssée. Enfin si nous avons échappé aux Lestrygons, aux Gyclopes et aux étables de Gircé, nous sommes arrivés dimanche mouillés jusqu'aux os corps et biens, la lame avait passé sur le pont, balayé les magasins et visité les malles : la pluie la plus furieuse favorisait notre débarquement. Jugez si la chose semblait faite pour la personne délicate de votre ami, et pour la santé de ses compagnes. Cependant les trois voyageuses n'en sont point mortes, et il paraît que votre ami vit encore puisqu'il écrit ou croit écrire. Bref on en fut quitte pour un peu de rhume, et lundi on remerciait Dieu dans la cathédrale de Pise. Ah ! devant la grande image du Christ qui remplit l'abside, c'est bien le lieu de réciter le Te Deum et de dire : Tu Rex gloriœ, Christel Je l'ai trouvée toujours aussi belle cette basilique, une des premières ad mirations de ma jeunesse, je l'aime encore passionnément, même après Amiens et Chartres, môme aprèsBurgos.

Oui, Burgos; car je ne m'y trompe pas : vous me raillez sur ce point, moqueur aimable, et vous vous entendez avec Amélie qui prétend que j'ai vu des

yeux de l'imagination les merveilles de Gastille. Je vous écris dans la sincérité de mon enthousiasme, et voilà que, grâce à votre amitié, ma lettre circule en hauts lieux, parmi des gens qui ont peut-être peu de foi au Cid et aux sept infants de Lara. El qui sait s'il ne se trouvera point là quelque attaché d'ambassade qui, traversant Burgos au galop de ses chevaux, n'y aura vu qu'une cathédrale remarquable et de misérables masures? Cette même dame ici présente qui n'a rien vu, mourant de peur que je tombasse malade, ose bien me soutenir que les campagnes de la Vieille-Castille n'ont point la beauté de la campagne romaine, que j'ai surfait Las Huelgas et vanté outre mesure Mira flores ; elle donnerait le tombeau de Juan II pour trois maravédis, et elle craint qu'avec mes exagérations je n'aie fait la figure d'un don Quichotte dans les salons dont vous parlez. Mais je tiens bon : j'ai toutes mes notes, et de retour à Paris, si Dieu me prête vie et me donne la force de faire quelques leçons sur le poème du Cid, je me propose de tirer parti de ce voyage d'Espagne ; et, vos conseils aidant, d'écrire une vingtaine de pages dont vous n'ayez pas à rougir.

En attendant, et après m'être remis pendant quelques jours de mon naufrage, je vais suivre vos bons conseils. J'espère à la fois remplir la mission du ministre, qui me charge d'étudier les commence-

ments des institutions municipales en Italie, et me conformer à votre avis, qui est de laisser un peu l'érudition pour un travail plus littéraire, plus animé et en même temps plus facile . Je crois vous avoir parlé plusieurs fois d'un épisode admirable négligé par Sismondi, ignoré de presque tous les historiens de l'Italie, et qui est cependant le commencement même des Républiques italiennes. C'est Y Émancipation de la Commune de Milan. Nous en avons le récit pathétique dans plusieurs chroniqueurs contemporains. Nous avons les discours prononcés aux assemblées du peuple, les lettres des papes et de leurs légats. Grégoire VII et Pierre Damien s'y trouvent mêlés : et les héros de cette liberté milanaise, un diacre et un chevalier, morts en combattant contre les archevêques simonîaques ont été mis au nombre des saints. La riche bibliothèque de Pise m'offre tous les documents de celte révolution mémorable; en revenant par Milan, je prendrai cette dernière impression des lieux qui colore et fait vivre l'histoire. Je voudrais écrire une narration dans le genre de celles de M. Augustin Thierry; sauf à la faire précéder d'une préface où je rattacherais l'émancipation de Milan à celles de Ravenne, Rome, Florence, qui semblent s'être accomplies sous le même souffle guelfe et à la laveur des mêmes tempêtes. Voilà un sujet circonscrit, inté-

ressant, si je ne me trompe, pour tous les esprits cultivés, et en même temps qui ne demande pas de recherches trop profondes, mais surtout de la mise en œuvre, du choix, de fidèles traductions, ce que peut faire un malade de Pise, principalement si le soleil italien vient briller à sa fenêtre de Lung' Arno et réchauffer ses pensées.

Vous voyez donc que j'ai reçu votre bonne lettre, et je la compte parmi les plus aimables surprises de la nouvelle année. Vous m'attendiez patiemment à la poste de Pise, et au moment où je me croyais dans une ville étrangère, j'y trouvais le meilleur de mes amis. Vous savez le secret d'être bon pour tous ; ma mère, ma femme et jusqu'à petite Marie étaient ravies de la part que vous leur faites dans vos souvenirs. Quant à notre cher Romain, il manquait encore à notre réunion de famille. C'est nous qui devons l'aller rejoindre dans la ville éternelle, où il est non pas immobile sur sa chaise curule, mais retenu par l'exécution d'un tombeau à Saint-Louis des Français. Il me semble honorable pour un jeune artiste d'avoir mis une pierre de sa façon dans un pays où il y a tant de pierres impérissables. J'envie à cet heureux frère le privilège qu'il eut de visiter Rome avec vous, et puisque vous le permettez, je vais faire les vœux les plus ardents pour que la foudre tombe sur le collège de France.

Cependant ne me croyez point si égoïste que je veuille interrompre vos travaux, surtout quand vous voulez bien m'en dérouler un dessein si beau et si attrayant. Pendant que votre Amérique achèvera de nous déployer ses grands tableaux, vous réveillerez les Sphinx égyptiens qui dorment au fond de votre cabinet, et la France vous devra d'inscrire le nom de votre père une seconde fois à côté de Pascal et de Descartes. Ne craignez point : aux yeux des plus mal prévenus, le mathématicien fera passer le philosophe ; pour le grand ncmbre de ceux que les choses du temps n'enivrent pas, il sera doux de trouver à la suite de ce beau génie un refuge dans les régions inaltérables du vrai et du bien. Avec de telles préoccupations, je vous admire de pouvoir conduire encore la pensée d'un cours, qui est lui-même l'introduction d'un livre impatiemment attendu. Car vous avez raison de le dire : tant d'études et de voyages, une si juste faveur du public pendant trente ans donnent droit d'attendre de vous une œuvre impossible à tout autre. Je ne parle pas en flatteur, mais en ami exigeant et jaloux, quand je dis que vous devez à votre siècle un monument. Dieu vous a tout donné pour le mener à fin : il y ajoutera ce qu'il se réserve de nous accorder jour à jour, le temps et la santé. C'est l'un de mes vœux du nouvel an : joignez-y le souhait

très vif de vous revoir, et de reprendre avec vous ces entretiens d'où le cœur sort aussi content que l'esprit.

Heureusement les jours qui fuient nous rapprochent. Yoilà déjà plus qu'à moitié passé cet hiver dont les rigueurs m'éloignaient de Paris. On dit cependant que vous n'avez vu ni les neiges ni les glaces; et nous, en suivant jusqu'à Gênes cette merveilleuse route de la Corniche, nous avons joui d'un ciel toujours pur, d'un soleil d'été : nous cheminions entre les forêts d'oliviers, d'orangers, de citronniers tout chargés de leurs fruits d'or. Et lorsqu'arrivant à Bordighera j'ai aperçu non plus quelques touffes, mais des bois entiers de palmiers balançant leurs feuillages superbes, je me suis cru transporté avec vous sur la terre des tropiques. Sans doute nos avaries de dimanche dernier, et les pluies de cette semaine ont un peu refroidi cette chaleur. Mais ce soir le temps redevient beau, d'ailleurs l'extrême douceur de l'air est toute consolante pour ma personne. Je continue donc de me soutenir, et les forces que le traitement de mon frère m'avait rendues ne s'en vont pas. J'espère bien que j'achèverai de renaître au printemps. Quelle que soit la volonté de Dieu, il faut que je l'attende avec amour, puisqu'il mêle tant de joies aux amertumes de son calice.

Ma belle mère, ma femme, ma petite fille, sont pour moi comme les trois anges dans la maison d'Abraham, avec la différence qu'elles me servent, quand je voudrais les servir et vivre pour elles. Ma femme et ma mère craignent que ces anges ne vous fassent sourire. Mais je viens d'en voir tant et de si beaux de Guirlandaio et de Benozzo Gozzoli que je ne rêve plus autre chose. Mon Dieu! quand donc aurons-nous fini d'admirer le Campo Santo? Noé, le Triomphe de la mort, les Pères du désert, tout est jeune et nouveau comme au premier jour.

Ceux qui m'entourent me comblent de bontés, et les absents me touchent par la tendre fidélité de leurs affections, ce n'est pas assez : vous voulez en multiplier le nombre et vous me promettez la connaissance de M. de Tocqueville. Dites-lui d'avance combien cet espoir me charme et m'honore.

Adieu, très cher ami; mais tout en restant le plus laborieux et le plus fêté des hommes, ne vous laissez pas abîmer par les veilles. Tous ceux qui vous aiment avec moi vous prient de vous conserver. Adieu encore : que je voudrais vous serrer la main!

A M. FRANCHISTEGUY.

Pise, 23 janvier 1853.

Mon cher ami,

C'est bien tard pour vous souhaiter la bonne année : je vous la souhaite pourtant douce et heureuse à vous, à madame Franchisteguy, à vos aimables enfants. Vous devez désespérer de moi, et comme vous êtes trop charitable pour me croire ingrat et paresseux, vous me supposez assassiné au coin d'un bois, ou nourrissant de ma personne les poissons de la Méditerranée. Vous vous trompez cependant, et quoique un peu assassinés par les aubergistes, un peu trempés par les eaux de la mer, nous sommes arrivés il y a peu de jours à Pise, et au bout de quelques moments nous étions à genoux, remerciant Dieu, dans la cathédrale, un des plus magnifiques édifices que la foi chrétienne ait bâtis par la main des hommes.

Ne craignez point que j'abuse du privilège des voyageurs et que j'aille vous affliger d'une descrip-

tion. Les monuments de Pise ont un genre de beauté, une grâce pour ainsi dire jeune et virginale qui ne se décrit pas. C'est la première fleur de l'art catholique sur une terre destinée à devenir si féconde : c'est au onzième siècle, trente ans avant la première croisade, et dans un temps qui passe pour barbare, que les Pisans imaginèrent d'élever une cathédrale que nous autres, après huit cents ans de civilisation, nous sommes forcés d'admirer. Lorsqu'on franchit les portes de bronze, et qu'au bout de ces cinq nefs divisées par une forêt de colonnes, on voit resplendir au fond de l'abside en mosaïque la figure colossale du Christ, assis comme il sera au dernier jour, sur un trône de gloire, entre la sainte Vierge et saint Jean, alors on se sent comme accablé de la majesté divine, al®rs on reconnaît le Fils éternel du Père, alors on est heureux que Notre-Seigneur ait permis à un peuple de jui bâtir une demeure presque digne de lui. La crainte de Dieu, le sentiment du néant de l'homme, l'orgueil légitime du chrétien, toutes ces émotions se réveillent à la fois : et Ton comprend cette parole du psaume : « Qu'ils sont aimés, vos tabernacles, ô Seigneur des vertus ! » Cependant cette merveille de l'Italie et du monde ne suffisait point à la piété des Pisans. Derrière l'église ils ont élevé cette tour célèbre qu'ils n'avaient point voulu faire

penchée, — ils avaient trop le sentiment du beau, — mais qu'ils achevèrent avec une audace incroyable, après que le terrain se fut affaissé sous les fondations. Devant l'église, le baptistère, chefd'œuvre d'élégance ; et sur le côté, le Campo Santo où Pise ensevelissait ses grands citoyens dans la terre rapportée de Jérusalem. Les murs de ce cimetière sont couverts de fresques qui résument pendant deux siècles toute l'histoire de la peinture renaissante.

Mais, hélas ! direz-vous, ce sol autrefois si fertile n'est-il pas frappé de stérilité? l'Italie moderne ne bâtit plus de cathédrales : mais du moins il y germe des conférences de saint- Vincent de Paul. J'ai eu la consolation de passer quelques heures avec nos confrères de Gênes. Nous comptons dans cette ville plus de cent membres et à leur tête un président qui a la piété d'un saint avec toutes les traditions et tout l'esprit de notre petite société. Nulle part on n'est plus étroitement uni au conseil général; on a traduit le manuel et les petites lectures, on s'occupe avec ardeur de multipliplier les conférences. Enfin, je ne puis mieux exprimer ce que j'éprouvais l je finissais par me croire encore à Bayonne.

Car il ne faut pas penser, cher ami, que les orangers et les palmiers de la côte de Gênes, ni que la basilique de Pise, m'aient fait oublier les rochers

pittoresques de Biarritz, ni votre charmante cathédrale, encore moins les amis excellents qui peuplaient ce beau pays.

G A M. FOISSET

Pise, 4 février 1853.

Monsieur et très cher ami,

Quand on est à trois cents lieues des siens, sur une terre étrangère, qu'on y est souvent malade et un peu découragé, on trouve bien aimable la voix d'un ami. Mais si cette voix vous félicite et vous loue, faut-il avouer qu'on la trouve plus douce encore ? Demandez-le à madame Ozanam, et qu'elle vous dise le plaisir que nous a fait le Correspondant on 10 janvier, combien votre souvenir nous touchait dans cette solitude de Pise, et comme notre amour-propre s'épanouissait au souffle caressant de vos éloges ! Cependant, cher ami, laissezmoi vous le dire : c'était trop. Que le livre ne vous

eût pas déplu, et que vous en fissiez la confidence au public, je devais vous en remercier tendrement. Mais ne dois-je pas vous gronder, comme chrétien, de tout ce que vous dites de l'homme, de cet homme que je connais mieux que vous, et que je vois tous les jours, si peu simple, si occupé de lui, si peu digne des belles choses qu'il étudie et des belles âmes qui l'aiment ? Ceux qui croiraient me connaître sur votre parole seraient bien étonnés, en venant frapper à ma porte, de trouver un convalescent de la plus mauvaise espèce, souvent abattu, souvent irritable, toujours inégal, mal résigné aux volontés de Dieu, et mécontent surtout de ne pouvoir reprendre des travaux où sa vanité avait son compte. Je ne vaux guère en santé, mais la maladie qui sanctifie tant de gens ne me rend pas meilleur, et c'est pourquoi j'ai prié et j'ai mis tous mes amis en prières afin qu'il plût au ciel de m'en délivrer. Tant de vœux ne pouvaient pas rester inexaucés; mais il paraît aussi que mes péchés ne pouvaient demeurer impunis. Le danger a bientôt disparu, un moment même la santé a semblé revenir : depuis lors la fatigue d'un long voyage a ébranlé mes forces, et je suis ici souffreteux, chancelant, mais ne tombant point, à peu près comme la tour penchée devant laquelle je passe chaque jour. Voilà un exemple qui devrait me rassurer et m'instruire.

ANNÉE 1853. i

Car, toute penchante, elle dure depni.-. !n^ ; ■ ; .■■ cents ans, et elle ne cesse pas de servir . j \u k » manière, en le célébrant par la voix de ses e-,o :

En même temps que ces beaux monuments me font la morale, ils me donnent aussi des leçons de goût et de saine littérature. Ah ! que je me sens loin des qualités que vous m'attribuez depuis que je jevois, que je fréquente les oeuvres vraiment naïves de l'art chrétien ! Je ne veux rien ôter à la gloire de notre architecture gothique ou pour mieux dire française: c'est bien du Rhin à la Seine que siègent comme des reines les plus imposantes cathédrales de la chrétienté. Mais il faut venir en Toscane pour voir se développer ensemble, et dans leur parfaite harmonie, les trois arts du dessin. Ce coin de terre est vraiment pour nous ce que fut la Grèce pour l'antiquité. Je viens de passer huit jours à Florence, j'ai revu Lucques ; le Dôme de Pise et le Campo Santo sont sous mes yeux ; Sienne, Orvieto reviennent sans cesse dans mes comparaisons et dans mes souvenirs. Je ne crois pas que le reste du monde ait rien d'égal. Ailleurs il y a des édifices, on y pose des statues et des tableaux. Mais ici seulement et sur quelques autres points de l'Italie que le génie toscan a visités, il y a des monuments, c'est-à-dire des œuvres sorties de terre d'un seul jet, bâties, sculptées, peintes, animées d'une même pensée, d'une même poésie, aux-

quelles on ne peut pas plus enlever leurs fresques et leurs bas-reliefs que leurs fondations et leurs tours. En revoyant les vieux palais de Florence, et ces murs menaçants qui recèlent tant de chefs-d'œuvre de grâce et de délicatesse, je me rappelais l'histoire de Samson, les abeilles faisant leur miel dans la gueule du lion étranglé, et l'énigme que le héros d'Israël proposait aux Philistins : « La force a produit la douceur. » Quoi de plus doux que le miel et de plus fort que le lion? Ne puis-je pas dire aussi : Quoi de plus fort qu'Arnolfo di Lapo, Orcagna et Dante ? et quoi de plus doux que le Bienheureux de Fiesole? Ce Bienheureux de Fiesole est maintenant dans toute sa gloire et jamais je n'ai vu de réhabilitation plus rapide ni plus complète. Quand je vins en Italie pour la première fois, tout jeune homme avec mon père, il y avait au musée de l'Académie délie Belle Arti quelques vieux tableaux de Fiesole relégués dans un grenier avec d'autres peintures anciennes vouées aux vers et à la poussière. Maintenant dans la même galerie ces tableaux occupent les places d'honneur, et une chambre tout entière, comme une sorte de sanctuaire de prédilection, est réservée aux œuvres du Bienheureux. Les plus fins crayons, les burins les plus exquis s'exercent à reproduire ses moindres compositions et jusqu'aux miniatures dont il décora les reliquaires de Sainte-Marie Nou-

velle. Voilà pourtant le fruit de deux livres, celui de M. Rio et celui de M. de Montalembert, qui ont inspiré à leur tour la belle Histoire des artistes dominicains^ par le père Marchese. Il est vraiment consolant de trouver une fois que de bons livres aient fait faire de bonnes actions, que des paroles écrites en France aient secoué la poudre et gratté le badigeon qui cachaient les merveilles de l'Italie, et que ce miracle soit l'ouvrage de nos amis?

Je voudrais que la foi du peintre de Fiesole se ranimât en Italie comme sa réputation, et que cette terre catholique retrouvât la ferveur qui lui fit produire tant de chefs-d'œuvre. Mais autant qu'on en peut juger après un mois de séjour, les conditions religieuses de ce pays semblent très compliquées. En général les plus grands esprits sont des chrétiens, même des convertis, mais en même temps ce sont des libéraux et par conséquent des mécontents. Dans la bourgeoisie je crois reconnaître tous les mauvais sentiments de notre bourgeoisie de la Restauration. La masse du peuple, ici du moins et à Florence, remplit les églises. A la différence de notre France, on voit même aux jours d'oeuvre les autels entourés, non de gens comme il faut, mais d'artisans, de cochers, de paysans et de femmes de la halle, avec lesquels il faut se coudoyer si l'on veut s'asseoir sur les bancs qui remplacent nos chaises.

J'ai presque tous les jours la messe de onze heures; Saint-Simon l'appellerait la messe de la canaille. Je trouve les communions plus nombreuses que je n'aurais cru. Cependant le protestantisme fait de grands efforts et trouve des sympathies dans ce pays où il en excita déjà au seizième siècle. 11 y a une grande liberté de publier et de vendre : j'ai trouvé chez les petits étalagistes de Florence la traduction de nos plus mauvais livres. Le clergé s'effraye, mais cette frayeur a ceci de bon qu'elle le réveille. L'Église voit qu'elle doit recommencer une vie de combats, et les approches de la lutte rendent possibles des œuvres qu'il y a six ans on déclarait inopportunes. Ainsi, nous avons à Gênes de très belles conférences de saint Vincent de Paul, animées du plus pur esprit de notre société. D'autres se sont fondées à Livourne, à Pise, à Florence. Dans cette capitale du joséphisme, un jeune et pieux chanoine l, dont la mère est dame d'honneur de la grande-duchesse, met tout son zèle à propager notre association. J'ai eu la consolation d'assister à une de leurs séances, comme j'avais visité en d'autres temps nos confrères de Londres et de Burgos. Les

1. Guido Palagi, chanoine du Dôme, mort le 7 septembre 1871. La population de Florence, qu'il avait édifiée par les plus sublimes vertus, s'est portée presque tout entière à ses funérailles.

larmes de joie me viennent aux yeux quand je retrouve à ces distances notre petite famille, toujours petite par l'obscurité de ses œuvres, mais grande par la bénédiction de Dieu. Les langues diffèrent, mais c'est toujours le même serrement de main, la même cordialité fraternelle, et nous pouvons nous reconnaître au même signe que les premiers chrétiens : Voyez-vous comme ils s'aiment ! »

Il est sûr que vous m'aimez, et si bien que vous m'en voudriez de vous laisser sans nouvelles des personnes qui me sont chères. Je commence par ma belle-mère, et je vous remercie pour elle de l'aimable accueil qu'elle a trouvé auprès de vous à Dijon. La santé de ma femme s'est à peu près soutenue, bien qu'elle soit maintenant un peu brisée de tant de voyages et des soins comme des sollicitudes que je lui coûte. C'est encore une personne qui fait profession d'un grand attachement pour vous, et vos bons procédés dans la dernière occasion n'ont pas refroidi ses sentiments. Quant à ma petite Marie, elle s'acquitte de sa vocation comme les petits oiseaux des bois, et elle égayé notre exil par le plus joli babil italien.

Que j'aurais de raisons d'être heureux au milieu de mes petites peines! Car vous voyez comment Dieu m'a entouré de près, et vous savez quels amis il me

donne. Tous me visitent parleurs lettres et personne n'eut jamais moins à se plaindre d'être oublié. Ajoutez donc à vos bontés publiques la faveur de m'écrire quelques lignes. Donnez-moi des nouvelles de vous et des vôtres. La seconde Église de Genève s'élève-t-elle ? Que devient votre illustre et trop silencieux voisin de Flavigny? J'ai trouvé la basilique de Saint-Sernin à Toulouse encore toute frémissante de son panégyrique de saint Thomas d'Aquin. Si vous le voyez, saluez-le tendrement de ma part.

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