‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 40 sur 49 · PRIERE · texte numérisé non relu

PRIERE

Pise, 23 avril 1853.

« J'ai dit : Au milieu de mes jours, j'irai aux « portes de la mort.

« J'ai cherché le reste de mes années. J'ai dit : « Je ne verrai plus le Seigneur mon Dieu sur la « terre des vivants.

« Ma vie est emportée loin de moi; comme on « replie la tente des pasteurs.

« Le fil que j'ourdissais encore est coupé comme « sous les ciseaux du tisserand : entre le matin et le « soir, vous m'avez conduit à ma fin.

« Mes yeux se sont fatigués à force de s'élever au « ciel.

« Seigneur, je souffre violence : répondez-moi. « Mais que dirai-je et que me répondra celui qui a « fait mes douleurs.

« Je repasserai devant vous toutes mes années « dans l'amertume de mon cœur. »

C'est le commencement du cantique d'Ezéchias :

Je ne sais si Dieu permettra que je puisse m'en appliquer la fin. Je sais que j'accomplis aujourd'hui ma quarantième année, plus que la moitié du chemin de la vie. Je sais que j'ai une femme jeune et bien-aimée, une charmante enfant, d'excellents frères, une seconde mère, beaucoup d'amis, une carrière honorable, des travaux conduits précisément au point où ils pourraient servir de fondements à un ouvrage longtemps rêvé. Voilà cependant que je suis pris d'un mal grave, opiniâtre, et d'autant plus dangereux qu'il cache probablement un épuisement complet. Faut-il donc quitter tous ces biens que vous-même, mon Dieu, vous m'aviez donnés? Ne voulez-vous pas, Seigneur, vous contenter d'une partie du sacrifice? Laquelle faut-il que je vous immole de mes affections déréglées? N'accepterez-vous point l'holocauste de mon amourpropre littéraire, de mes ambitions académiques, de mes projets même d'étude où se mêlait peut-être plus d'orgueil que de zèle pour la vérité? Si je vendais la moitié de mes livres pour en donner le prix aux pauvres, et, me bornant à remplir les devoirs de mon emploi, je consacrais le reste de ma vie à visiter les indigents, à instruire les apprentis et les soldats, Seigneur, seriez-vous satisfait, et me laisseriez-vous la douceur de vieillir auprès de ma femme et d'achever l'éducation de mon enfant? Peut-être,

mon Dieu, ne le voulez-vous point ? Vous n'acceptez pas ces offrandes intéressées : vous rejetez mes holocaustes et mes sacrifices. C'est moi que vous demandez. Il est écrit, au commencement du livre, que je dois faire votre volonté. Et j'ai dit : « Je viens, Seigneur. »

Je viens si vous m'appelez, et je n'ai pas le droit de me plaindre. Vous m'avez donné quarante ans de vie. Que les miens ne se scandalisent point, si vous ne voulez pas faire aujourd'hui un miracle pour me guérir ! A l'entrée de ma carrière, quand j'étais arrêté tout à coup par une maladie de la gorge, ne m'avez-vous pas guéri, ne m'avez-vous pas donné la joie de pouvoir publier ce que je croyais la vérité? Enfin, il y a cinq ans, ne m'avezvous pas ramené de bien loin, et ne m'avez-vous pas accordé ce délai pour faire pénitence de mes péchés et pour devenir meilleur? Ah! toutes les prières qu'alors on vous adressa pour moi furent écoutées. Pourquoi celles qu'on vous fait aujourd'hui et en bien plus grand nombre seraient-elles perdues? Mais peut-être, Seigneur, vous les exaucerez d'une autre manière. Vous me donnerez le courage, la résignation, la paix de l'âme et ces consolations inexprimables qui accompagnent votre présence réelle. Vous me ferez trouver dans la maladie une source de mérites et de bénédictions, et

ces bénédictions, vous les ferez retomber sur ma femme, mon enfant, sur tous les miens, à qui mes travaux auraient peut-être moins servi que mes souffrances.

Si je repasse devant vous mes années avec amertume, c'est à cause des péchés dont je les ai souillées; mais quand je considère les grâces dont vous les avez enrichies, je repasse mes années devant vous, Seigneur, avec reconnaissance.

Quand vous m'enchaîneriez sur un lit pour les jours qui me restent à vivre, ils ne suffiraient pas à vous remercier des jours que j'ai vécus. Ah! si ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles soient un hymne à votre bonté!

Vous m'avez fait avant ma naissance le plus grand de vos dons en formant vous-même le cœur de ma mère. Il vous a plu de façonner vous-même cette sainte femme, afin qu'elle me portât dans ses flancs : j'ai appris sur ses genoux votre crainte et dans ses regards votre amour. Vous avez aussi conservé à travers des temps bien mauvais l'âme chrétienne de mon père. En passant par les révolutions, par les camps, par les adversités, il avait gardé la foi, un noble caractère, un grand sentiment de justice, une infatigable charité pour les pauvres. Je dois ici à mon pauvre père an témoignage... Quand j'eus le malheur de revoir ses comptes pour le règlement

de sa succession, je trouvai que le tiers de ses visites étaient faites sans espérances de payement pour des indigents reconnus comme tels. Ajoutez qu'il aimait les sciences, les arts, le travail, qu'il nous inspirait le goût du grand et du beau. En quittant les hussards, il avait lu d'un bout à l'autre la Bible de Dom Galmet, et il savait le latin comme nous autres professeurs nous ne le savons plus.

Voilà, mon Dieu, le premier de vos bienfaits, c'est de m'avoir donné de tels parents. Vous avez fait plus encore en leur donnant le secret de bien élever leurs fils. Au milieu de ses fatigues, put-on jamais accuser mon père de négliger nos études? Notre mère manqua-t-elle de patience, de douceur, et cependant de fermeté? Elle tenait toujours le frein, et pourtant nous ne sentions jamais sa main peser sur nous. Elle nous gouvernait parla confiance, par l'honneur, par le sentiment du devoir. Auraisje osé lire la page qu'elle me défendait dans un livre, tout en me le laissant sur ma parole? Pendant mon séjour de Paris, elle ne me perdit pas de vue, elle sut par de bons renseignements tout ce que je faisais : mais je ne m'en doutai jamais : je me croyais libre, et je ne m'en trouvais que plus lié. Si un jour ma fille élève des fils, je lui recommande cette conduite : c'est ainsi qu'on inspire des sentiments généreux, qu'on donne des ailes à l'âme, et qu'on

l'habitue à se porter au bien par un essor dont elle est fière, au lieu de l'y enchaîner par les liens d'une surveillance, d'une servitude humiliante qu'elle a hâte de secouer.

Vous qui après moi prierez pour moi, continuez aussi de prier pour mon père et ma mère. Vous leur devez les bonnes traditions de la maison. La bénédiction du Seigneur est sur les familles où Ton se souvient des aïeux.

CYÏI A M. LE MARQUIS DE SALV3.

San Jacopo, 5 mai 1853.

Monsieur le marquis,

Vos aimables reproches me touchent beaucoup, mais assurément je ne les aurais pas mérités, si j'avais la plume'aussi prompte que le cœur, si mes pensées qui prennent si souvent le chemin de la rue d'Angoulême savaient se transformer en route et vous arriver sur les ailes blanches d'une lettre.

Mais, hélas! ces pauvres pensées ont perdu leurs ailes, si elles en eurent jamais, et l'inaction appesantit mon esprit et ma main. Le peu de verve qui me restait, je l'ai épuisé avec Ampère, ayant intérêt en sa qualité d'académicien de lui faire croire que je n'étais pas tout à fait descendu au rang des brutes. En même temps j'ai épuisé avec lui tous mes sujets; je lui ai conté Burgos, je lui ai dit mes impressions de Florence et de Pise; mes voyages s'étant arrêtés là, je ne puis pas faire sortir de terre une ville nouvelle pour la décrire à mes amis. Il faut donc qu'ils me compatissent et qu'ils me permettent un silence utile à mon amour-propre autant qu'à ma santé, ou plutôt votre jalousie me fait beaucoup d'honneur. Mais je vous respecte trop pour me permettre de vous écrire les fantaisies qu'une vieille familiarité me permet avec notre aventurier des deux mondes. Cependant si tout de bon vous voulez un récit, vous allez l'avoir non pas de Rome ou de Milan, mais de Saint-Jacques. Malheureusement ce n'est pas Saint-Jacques de Gompostelle.

Madame Ozanam a la singulière idée d'écrire sous une vignette de Gampo Santo. Je crains que vous ne preniez cela pour une lettre de faire part, et je me hâte de protester. Assurément à Pise, j'ai eu des jours assez mauvais pour rêver un prochain

repos sous les dalles de marbre de ce beau lieu, et peut-être aurais-je trouvé assez de protecteurs pour obtenir une petite place en échange de l'amour que je porte à l'Italie et à son poète souverain.

Vogliami'l lugo studio, e'1 grande amore Ghe m'han fatto cevear lo suo volume.

Mais jusqu'ici je n'ai pas eu lieu de briguer cet excès d'honneur. J'ai erré au Campo Santo devant ces fresques qui vivent toujours, j'ai pris quelquesuns des rhumes qui habitent ses humides portiques, mais je n'ai point disputé la terre à ses illustres morts. Au contraire, dès que la première aube de mai a pu nous faire croire au retour du printemps, l'avis des médecins nous a chassés de Pise, et nous sommes venus nous abattre comme une troupe de goélands sur les rochers de San Jacopo, à un quart d'heure de Livourne. Je dis un quart d'heure si vous regardez à la montre, mais à cent lieues si vous regardez au paysage, à la tranquillité du séjour, à la mreté del'air. Saint- Jacques a le bon esprit de to rner le dos à la ville marchande, prosaïque, et Couvrir ses joyeuses fenêtres sur la mer du côté di midi. Devant nous la Méditerranée avec tout h prestige de ses eaux qui changent à toute hei ce, tour à tour étincelantes

sous les feux du soleil, chatoyantes et moirées sous un ciel nuageux. C'est l'immensité, mais ce n'est pas la solitude; des paquebots à vapeur, de grands navires de commerce, de petites barques de pêcheurs l'animent, et dans le lointain on découvre la Gorgone, Capraïa, l'île d'Elbe, la Corse. Ce beau tableau s'encadre entre les montagnes de la Spezia, que nous voyons couronnées de neige à notre droite, et à gauche le Montenero avec sa Madone, où pendant tout le mois de mai chaque village voisin ira en pèlerinage.

Ma femme adore ce pays, mais elle aime surtout les pêcheurs et leurs jolies barques à voiles latines; elle a fait vœu que, si je guérissais, nous vendrions nos livres pour acheter un bateau et nous en aller en chantant comme les Italiens pêcher le corail sur les côtes de Sicile et de Sardaigne. Heureusement je n'ai pas fait la même promesse; je tiens pour la patrie et je crois bien que la première voile qui m'emportera me mènera vers la France. J'ai hâte de revoir tant de personnes dont le souvenir a consolé notre exil. Si Dieu a voulu déchaîner sur nous un orage, il nous a entourés de beaucoup d'abris. A cette distance de ceux que nous aimons, nous ne nous sentons point seuls. Nous savons que nos amis ne sont point de ceux à qui les absents passent du cœur. Je ne saurais vous dire combien il nous est

doux de savoir qu'on pense à nous dans votre hospitalière maison ; que vous y recevez avec bonté mon frère, excellent jeune homme il est vrai. Vous accueillez aussi d'une manière bien charitable et bien encourageante M. Jérusalemv, cet israélite devenu chrétien au prix de tant de sacrifices. Il nous a beaucoup intéressés, ma femme et moi, et nous avons droit de vous remercier de tout ce que vous faites pour lui.

A M. JERUSALEMY.

San Jacopo, 6 mai 1853.

Mon cher ami,

Il y a déjtà longtemps que vous m'avez écrit une bien affectueuse lettre. J'avais chargé mon frère de vous remercier, mais je me proposais toujours de vous écrire, et je l'aurais fait avec joie, si je ne m'étais pas trouvé si faible. Mais la main du Seigneur m'a touché, je crois, comme Job, comme

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