A M. BENOIT
Pise, 28 février 1853.
Quand j'étais aux Pyrénées, on me contait que les paysans du Béarn plaidaient beaucoup. Mais plaidoirie ne nuit point à courtoisie et bonne amitié : on part dans la même carriole, et Ton cause fort convena-
blement, tout en se rendant chez M. le juge de paix qui vous accordera. Je vois bien qu'il nous en faut faire autant, et tout opiniâtres que nous sommes dans nos prétentions, vivre en bons confrères, jusqu'à ce que M. le Doyen ait jugé ces deux entêtés. En attendant que vous les acceptiez, vos écus sont en pension chez moi où mon frère les conserve en santé, sans compter que ma vieille bonne veille sur eux comme le dragon des Hespérides.
Vous m'avez écrit, cher collègue, une lettre fort aimable, et vos souhaits du premier de l'an sont venus avec d'autres me prouver que les absents n'ont pas toujours tort. J'espère en effet que Dieu écoutera mes amis chrétiens et me rendra la joie de les voir. Pour le moment mon rétablissement est un peu retardé par les fatigues du voyage et par les pluies éternelles dont nous jouissons sous le beau ciel de la Toscane. Mais ni les averses qui grossissent le cours de l'Arno et menacent ses ponts de marbre, ni les neiges qui blanchissent à deux pas de nous les montagnes de Lucques, ni même le souffle glacé qui règne sous les portiques du Campo Santo, rien n'a réveillé les susceptibilités de mes anciens maux. Je les tiens donc pour guéris, et tout en attendant un plus complet retour de mes forces, je continue tranquillement les petits travaux de ma mission littéraire.
La bonne ville de Pise a, grâce à Dieu, des monuments qu'on peut visiter à l'abri de la pluie, et consulter au coin d'un bon feu. Je veux parler de son excellente bibliothèque. Soixante mille volumes m'y donnent à peu près tout ce que je puis désirer en fait d'histoire, d'antiquités ecclésiastiques et municipales. Un savant conservateur, M. Ferrucci, latiniste très habile, et pénétré de vénération pour M. Le Clerc et pour M. Naudet, me fait les honneurs du lieu, et m'installe à la table où travaillait l'année dernière M. Ravaisson. En me laissant sa place dans le cabinet professoral, auprès de la petite cheminée privilégiée, M. Ravaisson aurait bien dû me léguer aussi un peu de son grand savoir, de son beau style et de sa merveilleuse facilité. Mais enfin, je trouve ici son souvenir, je trouve tous les bons esprits de Pise familiarisés avec nos meilleures productions, tout disposés à admirer nos maîtres et nos amis. L'université a subi de cruelles réformes : la faculté de philosophie et de philologie n'a plus que cinq chaires ; mais au moins sont-elles occupées par des hommes distingués. Leurs collègues de la faculté des sciences, beaucoup plus nombreux, voient dans leurs rangs des professeurs d'une réputation européenne. Enfin, nous avons ici une petite A thènes, et je puis d'autant mieux l'appeler ainsi que Ton compte bien une centaine d'étudiants
grecs. Mais je dois avouer que ces fils d'Aristide et de Philopœmen sont moins assidus à l'école qu'au théâtre, et passent pour mal payer leurs dettes.
Voilà une pierre jetée dans votre jardin, cher ami, pendant que vous cultivez le mien avec tant de zèle et de talent. Là où je n'avais semé que la graine barbare des Nibelungen, de Wolfram d'Eschenbach de Walther von der Vogelweide, vous cueillez les brillantes fleurs de Schiller, de Wieland et de Goethe. Je ne m'étonne pas de l'intérêt qui s'attache à vos leçons et des six cents étudiants inscrits au cours de littérature étrangère, si vous y portez cette lumière, cette érudition élégante, ce langage animé qui charmaient vos juges il y a quelques années, et qui depuis ont si souvent captivé vos auditeurs. Je crois bien que je ne saurais mieux faire que de vous le laisser poursuivre jusqu'au bout. Je connais bien des gens et parmi mes plus proches, qui vont jeter les hauts cris si je veux remonter en chaire au mois de mai. Attendons cependant et ne devançons pas la Providence. Ecrivez-moi, cher ami; donnezmoi aussi des nouvelles de la faculté; notre union si intime autrefois n'est-elle pas un peu relâchée? Allons-nous au baccalauréat es sciences, et quelle figure y fait notre latin ?
Ah ! pauvre Sorbonne ! que de fois je retourne en esprit vers ses murs noirs, dans sa cour froide,
mais studieuse, dans ses salles enfumées, mais que j'ai vues remplies d'une si généreuse jeunesse! Cher ami, après les consolations infinies qu'un catholique trouve au pied des autels, après les joies de la famille, je ne connais pas de bonheur plus grand que de parler à des jeunes gens qui ont de l'intelligence et du cœur. Voilà pourquoi mes souvenirs me ramènent souvent à Paris, pendant que les vôtres viennent me chercher au Campo Santo ; mais vous m'y trouverez peu. Le temps impitoyable qui règne depuis quarante jours ne me permet presque jamais d'errer sous ces portiques saints, devant ces peintures naïves et charmantes, qui faisaient pour moi d'avance tout le prestige du séjour de Pise. Heureusement je puis me réfugier dans la cathédrale, prier sous les voûtes héroïques élevées en 1063 par des croisés qui devançaient Godefroy de Bouillon, et qui du butin fait sur les infidèles érigeaient cette incomparable église. Quelle majesté impassible, éternelle dans les mosaïques de l'abside et comment soutenir le regard immobile du Christ assis dans sa gloire ! quelle grâce dans les colonnades qui divisent les cinq nefs î que de merveilles peintes et sculptées, entassées par trois siècles de foi et [de génie autour du tombeau de saint Pieynier ! Ah î que dans ces églises radieuses on s'écrie volontiers : Quant dilecta tabemacula tua, Domine virtuium ! con-
cupiscit et déficit anima mea in atria Dominif Le peuple qui fréquente ces basiliques est bien dégénéré. Mais du moins il a conservé la foi, il ne laisse point dans la solitude les cathédrales de ses pères. Je dis le peuple, c'est-à-dire les gens surtout qui en France ne vont pas à l'église, qui hantent les cabarets et les guinguettes. Souvent la semaine, étant de loisir, j'entends la messe de onze heures, vous ne sauriez croire en quelle compagnie de cochers, de petits artisans, de marchandes de pommes, de malotrus, de gueux, hélas! mon cher ami, de tout ce qui répugne à notre délicatesse; mais enfin de ces pauvres que le Sauveur aimait. Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas de religion dans les hautes classes. Parmi nos collègues de l'Université de Pise il y a des chrétiens, même des convertis. Parmi les jeunes gens il y a une conférence de Saint- Vincent de Paul active et intelligente. Mais tout ce mouvement ne fait que commencer dans la molle Toscane. J'espère néanmoins qu'il se soutiendra, et que l'énergie bienfaisante de quelques hommes éminents, comme Capponi, exilée de la politique, reprendra son ascendant sur le terrain de la religion. Ici comme presque partout beaucoup de beaux esprits sont incrédules, mais les plus grands esprits s'honorent d'être croyants.
Adieu, cher collègue. J'oublie que j'écris à un
professeur qui certainement n'a pas le temps de me lire, car ses poètes allemands le réclament. Si vous avez l'heureuse pensée de me répondre, demandez mon adresse à mon frère ; il se peut que j'aille finir le carême à Rome. En attendant présentez avec le discernement que vous mettez en toutes choses mes respects, mes compliments, mes amitiés à messieurs de la Faculté, particulièrement à M. le Doyen, M. Patin, M. Guigniaut, Vallon, Géruzez, Egger, et les autres que je n'oublie pas. Et recevez pour vous, cher ami, l'assurance de mon inaltérable attachement.
A M. L'ABBÉ MAREr
Pise, 4 mars 1853.
Monsieur et très cher ami,
Voici trois mois passés sans vous écrire, et voici une lettre bien courte pour réparer ce long silence, je suis sûr toutefois que vous n'accuserez point
mon amitié. Mais vous aurez appris mon odyssée, mes voyages et navigations; et comme quoi je ne suis vraiment venu prendre mes quartiers d'hiver à Pise que depuis six semaines. Là, j'avais à commencer la mission littéraire dont le ministre m'a chargé; des montagnes de lettres à écrire, et à mes côtés un ange gardien fort aimable, mais trop sévère qui, ordonnance de médecin en main, m'arrache impitoyablement la plume quand je lui semble en avoir trop usé.
Là-dessus, cher ami, vous vous figurez sans doute votre voyageur menant une vie de délices sous un ciel sans nuage, tantôt mollement bercé sur les eaux de l'Arno qui le mène visiter quelque villa de marbre entourée d'orangers, tantôt emporté par un rapide attelage vers les belles montagnes de San-Giulano, ou au moins rêvant au clair de la lune sur la merveilleuse place de Pise, errant dans le Campo-Santo, évoquant les mânes des vieux Pisans sous ces portiques peints par Giolto et Bénozzo Gozzoli ; ah ! que vous êtes loin de la vérité ! De toutes les histoires saintes que Benozzo a représentées au Gampo Santo, je n'en vois qu'une, et toujours la même, c'est celle du déluge. Depuis tantôt quarante jours nous vivons enveloppés d'un voile de pluie, qui s'épaissit quelquefois en neige, et que soulèvent des vents furieux. On se lève donc
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à neuf heures en qualité de malade, et toujours pour obéir au susdit ange gardien, on déjeune en se serrant auprès d'un bon feu. Vers onze heures, si la bourrasque souffle avec moins de force on s'enfuit à l'église voisine pour y entendre la messe, puis à la Bibliothèque qui est à deux pas : là on trouve une armée de soixante mille volumes sous le commandement du plus complaisant bibliothécaire. C'est là qu'on s'oublierait sans la crainte salutaire qu'inspire le même ange gardien que ci-dessus. On revient donc au logis écrire une lettre, donner une leçon à mademoiselle Marie, on dîne de plus en plus enfoncé dans la cheminée, car le froid vient avec le soir. Quelque lecture achève la journée, pendant laquelle on a tout le loisir de regretter les amis qui animaient le coin du feu de la rue de Fleurus. Faites-moi le plaisir de me dire si je ne viens pas de vous peindre un hiver de Berlin ou de Munich ?
Cependant aux bons jours il nous arrive de prendre une voiture bien close et de nous faire conduire à la cathédrale. Là tous les souvenirs du déluge s'évanouissent et nous sommes vraiment pour une heure en paradis. Ah ! ces vieux maîtres avaient bien compris que l'église doit être une Jérusalem céleste, et ils construisirent celle-ci avec tant de légèreté, qu'on ne saurait dire si elle s'est élevée de la terre, ou si elle y pose seulement, des-
cendue du ciel. Les quatre-vingt-quatre colonnes qui portent ses cinq nefs sont élancées comme les palmiers des jardins éternels. Des anges qu'on croit peints par Guirlandaio, mais qui vivent assurément, montent et descendent en groupes charmants le long du grand arc qui ouvre le sanctuaire. Et au fond de l'abside, le Christ est assis impassible dans sa gloire, écrasant sous les pieds de son trône le lion et le dragon. À ses côtés la Vierge et saint Jean représentent l'humanité glorifiée. Ah ! c'est en présence de cette nouvelle transfiguration qu'on s'écrie de grand cœur : « Seigneur, il fait bon ici, dressons-y trois tentes ; » et il semble qu'on passerait les jours et les nuits dans cette basilique toute peuplée de souvenirs des croisades, de marbres antiques, de tombeaux fouillés par les plus fins ciseaux de la Renaissance, sans parler des admirables peintures d'André del Sarto et de Pierin del Vago, le plus fidèle disciple de Raphaël. Si au sortir de la basilique, la pluie un moment suspendue permet de faire le tour de la place, de considérer la façade avec ses quatre étages de sveltes colonnades, le baptistère avec sa coupole byzantine et derrière les anciennes murailles qui ont vu tant d'assauts, alors on revient l'âme assez nourrie de poésie pour essuyer encore sans murmure de longs jours de captivité, comme les saints après leurs extases et
leurs visions supportent plus patiemment les ennuis de la vie.
Mais vous connaissez toutes ces merveilles, et vous aimeriez probablement mieux que je vous dise où en est le peuple chez qui je vis. Vous savez s'il est facile de juger un peuple en deux mois, et surtout s'il faut généraliser ses jugements dans un pays comme l'Italie où chaque ville a ses mœurs, où l'on ne dit pas : Je suis Toscan, mais je suis Pisan, Siennois, Florentin. Je vous conterai donc qu'à Gènes, la cité démocratique entre toutes, j'ai retrouvé à peu près la physionomie de Paris à la fin de 1848 : les magasins des libraires étalant les brochures les plus hardies, le protestantisme, le fouriérisrne et toutes les sortes de socialisme affichant leur propagande, la garde nationale partout, et de plus une espèce de garde nationale mobile qui m'a paru aussi égrillarde et moins disciplinée que la nôtre. D'un autre côté, un grand réveil du catholicisme dans ce pays trop longtemps endormi : un effort sérieux pour résister à la propagande ennemie; cinq conférences de Saint Vincent de Paul en comptant celles des faubourgs ; et à leur tête des hommes pleins de capacité et d'activité. Ici à Pise la révolution semble avoir passé sur la tête du peuple, et n'avoir remué que les classes supérieures. Le peuple a beaucoup de foi, du moins si j'en juge par
les églises encombrées d'hommes, même aux jours d'oeuvre. Dans la bourgeoisie et parmi les étudiants, le voltairianisme fleurit, mais il n'en est pas de même des hommes les plus distingués, des lettrés et des savants. Plusieurs de ceux-ci sont encore des Italiens du dernier siècle, ne s'occupant que de leur affaire, médisant volontiers des prêtres, mais remplissant leurs devoirs de chrétiens. D'autres sont des convertis, des esprits élevés, ouverts à tout ce qu'il y a de généreux dans les idées nouvelles, mais réduits au silence par les baïonnettes autrichiennes. Je ne connais du clergé que le vicaire général administrateur du diocèse sede vacante. C'est un prêtre excellent, très éclairé, et qui fait tous ses efforts pour que ses confrères lui ressemblent : mais je ne sais pas s'il y réussit; je rencontre cependant à la Bibliothèque et à l'Université des ecclésiastiques qui paraissent fort savants. La semence de saint Vincent de Paul a aussi germé dans cette terre de Toscane.
A votre tour, cher ami, donnez-moi de vos nouvelles. Ah ! qu'il m'en a coûté de ne pas vous aller revoir au mois de novembre comme j'en carressais l'espérance ! Du moins dans ces grandes fêtes je vous ai retrouvé au saint autel. Oui, je crois fermement quand je communie être en commnication étroite avec mes amis chrétiens unis au même Sau-
veur. Pourquoi faut-il que bientôt après je me détache de cette sainte compagnie pour retomber dans mes découragements ? Quand verrons-nous le lieu où il n'y aura plus de divisions entre les chrétiens, ni d'injustices publiques, ni d'avilissement pour les grandes nations !
Adieu, cher ami. c'est souvent une consolation pour moi de penser que, si je venais à mourir, vous seriez l'ami de ma petite famille comme vous avez été le mien. Aussi toute cette famille vous aime-telle tendrement, mais personne plus que votre dévoué.
GUI A M. LALLIER
Pise, lundi de Pâques 1853.
Mon cher ami,
Nous ne pouvons pas laisser passer ces bonnes fêtes sans nous réconcilier. Nous réconcilier, dis-je, car ne sommes-nous pas brouillés, ou autrement
comment deux vieux amis seraient-ils restés quatre mois sans se donner signe de vie? Et pourtant, n'avions-nous pas besoin de nous retrouver et de nous communiquer nos épreuves et nos peines? Je vous ai laissé, cher ami, sur un grand chagrin, et vous ne m'avez pas fait savoir comment madame Lallier le supportait et si sa santé n'était pas altérée par une si juste tristesse. De notre côté, nous n'avons pas été sans afflictions. A l'époque où je vous envoyais une feuille de l'arbre de saint Vincent de Paul, je me croyais guéri, et j'étais allé à ce pèlerinage, moins en supplication qu'en action de grâces ; cependant, sans vouloir rien mêler de surnaturel à ce qui me touche, j'avoue qu'une circonstance m'avait beaucoup frappé. Je m'étais confessé à un saint prêtre qui dessert la chapelle de Notre- Dame de Buglosse, et dont la simplicité, l'extrême charité me rappelait tout à fait notre bon patron. Cet excellent homme ne m'avait parlé que de souffrances à recevoir patiemment, de résignation, de soumission à la volonté de Dieu, quelque sévère qu'elle fût. Un tel langage m'étonnait un peu quand je me sentais si bien portant. Toutefois au retour même de Buglosse j'éprouvai quelque indisposition. Les derniers jours que je restai à Bayonne, les adieux, les visites me fatiguèrent beaucoup; on avait décidé que je passerais l'hiver en Italie, le voyage
dans ce midi de la France que je ne connaissais pas, m'intéressait vivement, mais j'en ressentis un peu de lassitude. Enfin à Marseille, de longues courses, du monde à voir, si bien que la veille de mon départ pour l'Italie une enflure aux jambes se déclara. Je ne voulus point trop m'en inquiéter : nous partîmes. Malheureusement le bien que je me promettais du climat, de l'air et du soleil a tout à fait manqué. A partir de Gênes nous avons été envoloppés d'une pluie qui, après avoir cédé quelquefois à un rayon de soleil, a fini par rester maîtresse du ciel. Depuis près de deux mois nous vivons au milieu du déluge, et ce temps détestable, en même temps qu'il me pénètre d'humidité, m'empêche de faire l'exercice dont j'avais besoin. L'enflure augmentait; après beaucoup de longueurs on a reconnu, mais un peu tard, qu'il s'agissait d'une assez grave albuminurie. Depuis lors on m'a mis en traitement, et le progrès du mal paraît s'être arrêté. Mais il a fallu s'enfermer à Pise, renoncer à accompagner ma belle-mère jusqu'à Rome, renoncer aux cérémonies de la semaine sainte, à la consolation de baiser encore les pieds de Pie IX, et de visiter une fois de plus le tombeau des Saints Apôtres.
Le séjour de Pise n'est pourtant pas sans douceur. D'abord le froid n'y descend jamais aussi bas qu'à Florence, et si nous y avons vécu dans un bain,
c'était dans un bain tiède. Ensuite, dès que le ciel suspend ses cataractes, nous avons pour y rêver tout à notre aise un des plus beaux lieux de l'univers, la place de Pise avec ses quatre monuments : la cathédrale, la tour, le baptistère et le Campo Santo, les plus héroïques souvenirs des croisades italiennes, les premiers et quelques-uns des plus heureux efforts de l'art chrétien, trois siècles de foi, de poésie et de gloire se réveillent là au premier rayon du soleil ; tous ces grands hommes revivent, il semble qu'on entre avec eux dans la cathédrale qu'ils ont bâtie, ils l'ont bâtie en 4063, en un temps où nous n'étions encore que des barbares, cent cinquante ans avant nos belles églises gothiques, et ils ont donné à cet édifice une grâce et une majesté incomparables. Les cérémonies de la semaine sainte étaient admirables dans cette basilique; cependant elles ne m'ont pas empêché de regretter la retraite de Notre-Dame, la vénération des reliques insignes et la communion générale du jour de Pâques. Ajoutez que Pise possède une Bibliothèque richement composée, avec un bibliothécaire trèsobligeant, une université qui compte d'excellents professeurs, et quelques personnes enfin qui nous ont entourés d'affection et de prévenances. Je dois compter parmi ces nouveaux amis les membres de la conférence de saint Vincent de Paul. Voyez les des-
seins de Dieu. En 4847, je traversai la Toscane, je connus des hommes influents et zélés; je leur donnai le règlement, le manuel, et je les laissai disposés à faire quelque tentative. Mais personne n'en voyait l'utilité dans un pays si bon, si chrétien, au milieu de tant d'oeuvres anciennes. Cependant les révolutions sont venues, elles ont labouré ces terres molles, leur soc a heurté et déraciné bien des institutions qui ne tenaient plus que par des racines desséchées. Et voilà qu'aujourd'hui un prosélytisme tout nouveau multiple nos conférences : l'autorité ecclésiastique leur prête sa protection, les religieux la recommandent, les laïques fervents s'y enrôlent. Elles fleurissent à Livourne et à Pise, elles commencent à prospérer à Florence, à Pontadera ; elles s'établissent à Prato, et bientôt, à Volterra et à Porto Ferraïo; voilà sept familles de saint Vincent de Paul dans ce pays toscan où la vie catholique languissait comme étouffée sous les chaînes dorées du Joséphisme. Mais ce qui importe le plus, et ce qui me touche beaucoup, c'est que le premier esprit de notre Société s'est merveilleusement communiqué à ces nouveaux frères. J'ai trouvé chez eux la simplicité, la cordialité de nos commencements. N'allez pas vous représenter de graves et froides assemblées de vieux paroissiens en bonnet de soie noire. Non qu'on proscrive les vieux ; mais je vois avec
plaisir beaucoup de jeunes gens, étudiants, employés de commerce, fils de grandes familles, coudoyant quelque professeur de l'Université ou le marchand drapier du coin : tout cela conduit par des présidents excellents. Je ne saurais vous dire l'attachement qu'on montre pour le centre de la Société, et les égards dont on a comblé le vice-président du conseil général.
Vous voyez, mon cher ami, que si Notre-Seigneur me fait part de sa croix, il m'en donne, comme à Rome, une parcelle bien légère, et encadrée dans un beau reliquaire, je veux dire dans des consolations et des adoucissements infinis. J'ai ma bonne, et tendre Amélie qui sait mêler à ses soins tant de grâce et d'agrément; j'ai ma petite Marie, toujours joyeuse et qui commence à nous réjouir de son. babil italien. J'ai trouvé pour ma conscience un prêtre plein de charité et de lumières. Dieu m'a donné des amis nouveaux, et j'espère que les anciens ne m'oublient pas. C'est pourquoi, cher ami, je vous demande vos prières. Je vous demande aussi vos lettres, et assurez-moi que vous aimez toujours votre vieux camarade.-
A M. AMPÈRE
Pise, mardi de Pâques 1853
Mon très cher ami,
Que vous êtes bon de m' écrire et d'excuser votre retard, quand je songeais moi-même à me faire pardonner mon silence ! Vraiment c'était œuvre de Jeudi-Saint de visiter ainsi les exilés de Pise, de porter de bonnes paroles aux malades et aux affligés. Qu'il est aimable à vous, au milieu d'un monde qui vous adore, de vous rappeler la petite cellule de Sceaux et la table frugale de la rue de Fleurus! Nous autres solitaires, nous avons tout le loisir de regretter ces beaux jours; et quand je m'enfonce à votre suite dans les déserts de l'Ohio, ou au milieu du tourbillon vivant de New-York, je voudrais entendre encore le lecteur charmant qui nous conduisait avec tant d'émotion sur les bords de la Moselle, ou même dans les pêcheries enfumées de Drontheim.
Si donc je suis resté trop longtemps sans répon-
dre à vos dernières lettres, cher ami, ce n'est pas le bon vouloir qui a manqué : j'évitais de vous affliger en vous donnant de fâcheuses nouvelles, j'en attendais de meilleures. Depuis deux mois vos amis d'Italie ont été bien éprouvés. On ne me laisse pas ignorer qu'il s'agit d'une maladie longue et difficile à guérir; mais comme je n'ai point de fièvre, comme je garde auprès de moi deux bons médecins, le sommeil et l'appétit, on me donne bon espoir, et l'on me permet de songer à mon retour pour la fin d'avril, â mon cours pour le 45 mai. En attendant, nous avons eu des heures pénibles, peu de souffrances, mais beaucoup d'inquiétudes. On s'accordait à déclarer qu'il me fallait un climat sec et chaud, et nous vivons depuis tantôt soixante jours dans une pluie éternelle, qui me remet sans cesse sur les lèvres ces vers de Dante :
Io sono al terzo cerchio délia piova Eterna, maledetta, fredda e grève :
Regola e qualità mai non l'è nuova.
Sous ce voile de pluie on peut encore relire V Enfer, mais on ne peut pas porter ses rêves au Gampo Santo, où ces tristes averses achèvent d'effacer le peu qui reste de l'histoire de Job. Il a falu renoncer au pèlerinage de Rome, aux catacombes, au tombeau de saint Pierre, à cette messe de Pâques, pour moi
la plus grande des choses visibles. On vit au logis, au coin d'une cheminée prussienne; mais les consolations ne manquent pourtant pas dans cet intérieur que l'épreuve a visité ; vous savez quel ange de bonté l'habite, et quel lutin l'égayé. Quelques nouveaux amis viennent quelquefois y porter la distraction ; mais aucun n'y est plus fêté que le facteur de la poste, quand il arrive avec des lettres des vieux amis et qu'on reconnaît votre écriture. En vous lisant, je me rappelais cette année douloureuse que vous avez passée au retour d'Egypte, ces longues journées de lit et de solitude, et quels exemples vous me donniez de courage et de sérénité. Ce souvenir m'encourageait à être patient. Et Dieu enfin, le meilleur des amis, n'abandonne pas ceux qu'il afflige; en ce moment il m'accorde un calme d'imagination dont je n'avais pas l'habitude. Dans cette ville si paisible, dans cette vie si reposée, il me semble quelquefois que je goûte plus profondément mes affections de famille, que je caresse plus à mon aise mes souvenirs d'amitié ; j'ai le loisir de rentrer dans mon cœur, j'y trouve beaucoup à corriger ; mais enfin j'y crois trouver la foi et la paix, et c'est assez pour donner bien des moments de bonheur.
Avant ma rechute, j'avais eu le plaisir de faire une course à Florence, j'y revoyais mes parents, et quelques-unes de mes connaissances qui sont aussi
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des vôtres. Je ne pouvais manquer d'aller visiter M. Gapponi. C'est vraiment un sage et un saint. 11 porte son malheur avec une majesté et une douceur admirables. 11 m'a parlé beaucoup de vous, beaucoup de votre illustre père. Affligé du présent, il ne désespère pas cependant de l'avenir de son pays; mais ses pensées semblent tournées surtout vers une meilleure patrie. J'ai eu par Vieusseux des nouvelles de Tomaseo. On avait espéré l'attirer en Piémont, mais il reste sur les rochers de Gorfou. Cependant il n'oublie point ses amis de Paris et il me charge de les saluer dans un billet qu'il répond à quelques lignes de moi. Je n'ai point vu M. Capei, mais j'ai su qu'il avait gardé ses honneurs. Le pauvre M. Niccolini n'a pas gardé sa santé, il est dans un état fort pénible.
Vraiment on ne se lasserait jamais de revoir Florence, surtout les Vies de Vasari à la main. Chaque fois j'y prends quelque nouvelle passion. Cette fois c'est pour Orsanmichele, cette halle transformée en sanctuaire d'art et de piété par les corporations d'ouvriers et de marchands florentins. Cette vieille basilique domine la Via Calzaioli, la nouvelle rue Vivienne de Florence, elle est là comme pour rappeler à notre siècle industriel, que d'autres siècles ont su élever et purifier l'industrie par le culte du saint et du beau. Je veux du bien aux orfèvres et
forgerons italiens d'y avoir fait sculpter notre bon saint Éloi; le serviteur de Dieu est représenté s'escrimant à ferrer le diable en personne sous la figure d'un cheval rétif.
Chaque fois aussi, je trouve quelque nouvelle merveille à visiter; car si le temps fait des ravages, il fait aussi des réparations; et si d'un côté la pluie efface bien des fresques, d'autres se découvrent sous le badigeon qui tombe. C'est ainsi qu'à Santa Croce on a trouvé dernièrement toute une chapelle de Giotto. J'ai pu m'introduire en fraude, grimper sur les échafauds, et m'assurer que le peintre restaurateur avait vraiment peu de chose à faire pour rendre la vie à l'œuvre du vieux Maître. C'est une histoire de saint François en six tableaux, dont quatre ont déjà revu la lumière. Le plus beau peut-être, le plus animé est celui où le saint vient de se dépouiller de ses habits devant son père Pierre Bernardone. Le père irrité lève la main pour frapper, ses amis le retiennent : cependant le sublime mendiant s'est rejeté dans les bras de l'évêque d'Assise qui le couvre d'un pan de sa chape. On ne peut rien imaginer de plus pathétique et en même temps de plus calme que cette scène, ni mieux opposer aux cupidités triviales du monde la pauvreté évangélique dans toute sa puissance et sa grandeur. Je ne sais si je me trompe ; mais plus je vais en Italie, plus Giotto
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grandit pour moi ; maintenant je le trouve de la taille de Dante; cependant ne craignez pas que je pousse le fanatisme jusqu'à lui sacrifier Raphaël.
Je ne me sens point encore la force d'écrire la Vie de Savonarola, mais j'ai lu de ce fougueux adversaire de la renaissance des paroles que je voudrais recommander à plus d'un écrivain de nos jours : « E vorrebbe si che non si leggesse per le scuole poeti cattivi... Leggete san Geronimo, e san Agostino... ovvero Tullio e Virgilio. »
Pendant le peu de beaux jours que nous avons eus, nous avons beaucoup visité les monuments de Pise et des environs. Que de belles choses détruites ou délaissées î Les étrangers ne sortent guère de la grande place, sauf pour s'arrêter un moment à la ' Spina. Mais outre ces incomparables édifices, la vieille ville de Pise avait d'autres merveilles; il était impossible que le rayon descendu sur le Dôme et le Campo Santo n'illuminât pas les nombreux sanctuaires qui s'élevaient autour. Nous avons vu l'antique basilique de Saint-Pierre in Grado, où la tradition raconte que saint Pierre débarqua, et qui garde encore des fresques précieuses de Giunta de Pise, le précurseur de Gimabue.
Connaissez-vous l'église de Saint-François et dans le cloître de cette église la chapelle peinte par JNiccolô di Pietro en 1391? Si vous ne l'avez pas
vue, pendez-vous ou revenez à Pise tout exprès : car cette chapelle, que l'humidité détruit chaque jour, pourrait encore rivaliser avec le Cappeîlone de' Spagnuoli à Sainte-Marie-Nouvelle. On y voit un Christ ressuscitant, et mettant le pied sur le bord du tombeau, avec une majesté si divine, et des regards si impassibles, qu'on reconnaît bien le vainquetir de la mort. J'ai aussi une ancienne amitié pour Sainte-Catherine, l'église des dominicains, l'une des plus anciennes Écoles de cet ordre. On y conserve la chaire de saint Thomas d'Aquin, et les restes d'une curieuse bibliothèque. J'y ai trouvé dans un manuscrit du treizième siècle la traduction française des sermons de Maurice, évêque de Paris. J'en ai fait quelques extraits que je publierai peutêtre dans le journal des Missions scientifiques, si Dieu me permet encore de publier.
Vous voyez, cher ami, que je m'oublie à causer avec vous. Je m'y abandonne d'autant plus volontiers, que c'est vous prouver que je ne suis pas tout à fait mort, ni même désespéré. Vous m'aimez tant que vous avez besoin de cette assurance. Je ne saurais vous dire combien nous touchent les tendres expressions de votre lettre. Amélie en est aussi bien reconnaissante. Elle se joint à moi pour vous prier de nous rappeler comme vous savez le faire, de la manière la plus aimable, chez madame Le-
normant, et chez madame de Salvo. A vous la plus vive et la plus fraternelle affection d'un homme qui vous doit tant et qui ne pourra jamais s'acquitter.
GY
A M. FRANCHISTEGUY.
Pise, 3 avril 1853.
Mon cher ami,
La date de cette lettre me servira d'excuse. Pendant que vous me croyez à Rome, et que vous m'accusez de ne point vous dire les merveilles que j'y vois; pendant que vous attendez des récits de la semaine sainte, d'une descente aux catacombes et d'une visite au Saint-Père, la volonté de Dieu me retient à Pise et c'est ici qu'est venue me trouver votre amicale et douloureuse lettre. Cher ami, il est impossible d'écrire avec plus d'affection que vous ne faites : tout ce que vous nous dites de vous-même et de la part des vôtres nous touche beaucoup, sur-
tout quand nous pensons qu'il y a sept mois vous ne nous connaissiez point, que vous prodiguez ainsi à un nouveau venu le meilleur de votre cœur, et que c'est la charité chrétienne qui fait ces merveilles. D'un autre côté, que votre lettre nous afflige ! que de deuils à la fois elle porte dans ses plis. Assurément en serrant la main à ce pauvre G..., je craignais bien de ne plus le revoir; "mais je n'aurais pas cru que la mort eût frappé sitôt. Sa tristesse résignée, l'air de souffrance, mais de souffrance patiente et religieuse répandue sur toute sa personne, m'attachait beaucoup : j'admirais, dans un état si fâcheux, son zèle, son activité pour le bien. Il a été appelé à l'improviste, mais ne disons pas qu'il n'était pas préparé. Car quelle meilleure préparation qu'une longue maladie et beaucoup de bonnes œuvres? Pour moi, quand je vois des chrétiens éprouvés par ces maux lents et cruels, je me figure des âmes qui font leur purgatoire en ce monde, et qui ont droit à la pitié respectueuse que nous devons aux justes de l'Eglise souffrante. Ah! si Dieu veut accepter pour l'expiation de leurs péchés ces peines supportées ici-bas, qu'ils sont heureux de s'être purifiés à ce prix, par des douleurs infiniment au-dessous de celles de l'autre vie, au milieu des consolations de la religion, de l'amitié, de la famille; auprès d'une femme qui
s'épuise de tendresse et de bons soins, avec de joyeux enfants qui ramèneraient le sourire sur les lèvres les plus désolées! Souffrir ainsi deux ans, dix ans même, et ensuite entrer de plain-pied dans la paix du ciel, ne serait-ce pas la plus heureuse destinée? Et combien n'est-elle pas enviée peut-être par ces autres chrétiens qui nous ont semblé plus favorisés, qui ont eu dans ce monde la santé, la joie, et qui satisfont maintenant la justice divine par des angoisses inouïes !
Dites bien à M. S.... quelle part je prends à sa perte. Je ne suis pas de ceux qui croient qu'on pleure moins une mère, quand on a le bonheur de la garder longtemps. Et vous, pauvre ami, vous ne quitterez donc jamais le deuil ? vous faites bien de le faire porter en blanc par votre petite Marie. Il serait trop triste de voir cette joyeuse enfant gair der toujours les livrées de la douleur.
Pour nous, cher ami, nous avons bien nos ennuis. Je me suis trouvé tout à coup très fatigué, dans un extrême accablement. C'est alors qu'il a fallu renoncer au voyage de Rome et s'occuper d'un traitement énergique. Mais pour hâter ma guérison il aurait fallu un séjour sec et chaud, c'était le premier article de l'ordonnance des médecins. Or, pendant deux mois, nous avons été noyés des torrents d'une pluie éternelle. Je ne sais si Bayonne
a échappé; mais toute l'Italie, Nice, Pise, Rome, Naples, se sont vus enveloppés sous le tourbillon humide ; et les pauvres malades qui venaient chercher la santé dans ces climats privilégiés, n'y ont trouvé qu'un temps capable d'affaiblir et d'énerver les mieux portants. Grâces à Dieu, depuis Pâques le ciel semble reprendre sa sérénité; nous avons de beaux jours et j'en profite pour prendre des bains d'air et de soleil. Du reste, vous pouvez être tranquille sur les soins qu'on me prodigue. Vous connaissez celle que Dieu m'a donnée pour ange gardien visible : vous l'avez vue à l'œuvre. Mais depuis que le mal est devenu plus sérieux, vous ne sauriez croire tout ce qu'elle a trouvé de ressources dans son cœur, non seulement pour me soulager, mais pour me consoler; quelle tendresse ingénieuse, patiente, infatigable, m'entoure à toute heure et prévient tous mes désirs. Heureusement Dieu lui donne de la force, elle et notre petite Marie sont tout à fait bien portantes dans ce moment. Ma belle-mère a fait aussi sans accident son pèlerinage de Rome ; nous recevons souvent de ses nouvelles : nous en recevons souvent de mes frères et de nos amis, entre lesquels vous n'êtes pas le dernier.
Quelques personnes aimables et bienveillantes nous visitent et jettent quelque distraction dans
notre solitude. Enfin les beaux et bons livres ne me manquent pas.
Vous voyez que la divine Providence en nous éprouvant ne nous a pas abandonnés. Elle nous traite avec miséricorde; et si j'ai des jours de découragement, il y a d'autres moments, où, entre ma femme et ma petite fille, je goûte une extrême douceur.
Je sais que mon mal est grave, mais non désespéré, qu'il faudra beaucoup de temps pour guérir, et que je puis ne pas guérir : mais je m'efforce de m'abandonner avec amour à la volonté de Dieu, et je dis, malheureusement de bouche bien plus que de cœur : Volo quod vis, volo quomodo vis, volo quandiu vis, volo quia vis.
Du reste, mon exil approche de sa fin. D'ici à quinze jours, quand nous serons à peu près sûrs d'un beau temps et d'une traversée calme, nous partirons pour Marseille par mer : et nous gagnerons ensuite Paris par les chemins de fer et les bateaux à vapeur. C'est un voyage facile et sans trop de secousses. Il me sera bien doux de revoir, après une si longue absence, mes frères et tous ceux qui m'aiment à Paris. Mais ils ne me feront pas oublier ceux qui veulent bien se souvenir de moi à Bayonne : vous d'abord, mon cher ami, et toute votre famille auprès de qui nous avons goûté le charme de
l'amitié chrétienne. J'ai bien besoin de vos prières. Je me recommande aussi à toutes celles de la conférence. Il y a là tant d'âmes agréables à Dieu! J'espère que vos œuvres croissent et prospèrent. Courage, chers confrères; vos amis, vos confrères d'Italie ont les yeux sur ce qui se fait en France pour y trouver un modèle et un soutien. Et vous, cher docteur, adieu. Conservez-vous : ne vous usez pas avant le temps par un excès de travail, et faites que je vous retrouve bien portant, heureux au milieu de tous les vôtres, si Dieu permet que je revoie cette ville de Bayonne où, grâce à lui et à vous, j'ai passé des jours bénis.
A M. AMPÈRE
Pise, 15 avril 1853.
Mon cher ami.
Je viens vous dire une pensée qui n'a pas osé se glisser dans ma dernière lettre. Mais j'ai peur que
vous me grondiez d'avoir manqué de confiance, et je vois qu'il faut avouer tout. Sachez donc, cher ami, que j'ai été fort malade et que je me le suis cru plus encore que je ne l'étais. Durant les trois dernières semaines du carême, je pensais sérieusement à me préparer aux derniers sacrifices. Il en coûtait beaucoup à la nature; cependant il me semblait que, Dieu aidant, je commençais à me détacher de tout, hormis de ceux qui m'aiment et que je puis aimer ailleurs qu'ici-bas. Mais ma pauvre femme a tant prié et tant fait prier que, depuis Pâques, je commence à revivre, et sans être guéri je puis espérer ma guérison. Le mal est que je me rattache en même temps à la vie et à toutes les vanités de la vie. A mesure que je pense sérieusement à revoir Paris, je pense à mes travaux, à mes projets, et, faut-il le dire? au jugement des savants et du public. Làdessus je vais au cabinet de lecture — autre vanité — je lis la Revue des Deux Mondes, et, voyant les grands services que vous rendez àBuloz en ornant sa revue de vos beaux récits, je ne puis croire qu'il vous refusât une page pour dire un mot des Poètes franciscains. Mais auriez-vous le temps de vous occuper de ces mendiants? ils ont pourtant bien mérité de vous, car vous savez ce que doivent à saint François vos deux amis Dante et Giotto. Si donc un soir la préparation de votre cours, et les empressements
du beau monde tous laissent quelques moments, permettez que mes pauvres Poètes se recommandent à vous. Ici ils trouvent plus d'accueil que je n'espérais. Le cardinal Maï, qui a beaucoup goûté la Vie de Giacopone, m'a fait faire les plus aimables compliments. Mais à voir l'autorité dont vous jouissez ici, on peut se figurer celle que vous avez ailleurs, et le bien que six lignes de vous feront aux Franciscains en général et à leur historien en particulier. Pardonnez-moi, cher ami; mais aussi pourquoi avez-vous hâté de vos vœux le retour de ma santé? Voilà ce qu'on gagne à une demi-convalescence. Demain peut-être une rechute mettra bon ordre à mes velléités littéraires; mais aujourd'hui, avec le rayon de soleil qui réveille les fleurs, se réveillent aussi mes espérances et mes ambitions. Si le mieux obtenu se soutient, si Ton juge que l'air de Florence, de Sienne ou de Livourne puisse m'être bienfaisant, il est possible que je prolonge encore un peu mon séjour. Je n'ai point oublié vos conseils : vous ne voulez pas qu'on revienne à Paris avant la fin de mai. Mais à cette époque je vous trouverai encore, ne fût-ce que pour un mois. Alors quel bonheur de vous revoir, et de vous conter nos peines! Dieu le permettra-t-il? Remercions-le de ce qu'il a déjà fait pour moi ; espérons qu'il achèvera l'œuvre. Pourtant je veux être soumis à sa volonté : et ou devrais-
je mieux apprendre cette soumission que dans ce pays de Toscane encore moins fécond en artistes qu'en saints?
Adieu, cher ami, ceci ne compte pas pour une lettre. A vrai dire même, ceci ne compte pour rien et je vous supplie de le jeter au feu, si ma demande vient dans un mauvais moment. Vous êtes déjà le parrain d'un si grand nombre de mes enfants qu'il y a conscience à vous donner encore ce filleul. J'ai assez de raisons pour être toujours le plus reconnaissant comme le plus tendrement attaché de vos amis.
La dame du logis vous fait tous ses compliments. La pauvrette a vu de bien mauvais jours. Mais la voilà qui s'épanouit aux premiers sourires d'avril, et certes si je me tire d'affaire, elle aura une grande part du mérite.
Cependant Ozanam subissait tontes les angoisses d'une maladie lente des reins, sur laquelle l'influence des meilleurs climats et des plus puissants remèdes n'avait pas de pouvoir. Il supportait le vain espoir de guérisons qui étaient suivies de rechutes chaque fois plus graves. Il savait vivre ainsi, incertain entre la vie et la mort, tour à tour reconnaissant ou résigné.
L'Ecriture sainte fut pour lui une nourriture journalière, et, malgré les pins incessantes occupations, il lisait chaque
matin un passage de l'Ecriture dans une Bible grecque; il y avait trouvé l'appui de sa jeunesse, et quand les jours mauvais furent venus, son âme se fortifia et grandit par les pensées mêmes dont il l'avait nourrie.
C'est ainsi qu'au milieu de ses défaillances, il passa les longues heures de ce triste hiver de Pise à relire d'un bout à l'autre l'Écriture sainte qu'il avait lue toute sa vie; et, sa pensée se reportant alors vers tous ceux qui languissaient comme lui, il annota les passages qui pourraient les consoler l. Il épanchait aussi son immense tristesse devant Dieu dans des prières trop fortifiantes pour ne pas les faire connaître. Il se voyait frappé de mort, jeune, aimant la vie, tout comblé de ce qui attache à la terre, et, malgré le déchirement de son âme, malgré l'épuisement de ses forces, le murmure ne touchait pas ses lèvres : elles n'eurent de paroles que pour bénir !
1. On a rassemblé ces pages éparses; elles ont formé le Livre des malades : lectures tirées de l'Écriture sainte, par A. F. Ozanarn.