‹ Œuvres complètes de A. F. Ozanam (volume 4)Chapitre 6 sur 49 · A M. LE COMTE DE MONTAIEMBERT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE MONTAIEMBERT

Paris, 6 mai 1844.

Monsieur le comte,

Si je n'avais pas craint de troubler vos extrêmes occupations, j'aurais eu l'honneur de me présenter chez vous pour vous exprimer ma joie, et, permettez que je le dise, mon fraternel orgueil de chrétien. Je ne crois pas que jamais dans nos assemblées politiques la parole se soit élevée plus haut que dans la péroraison de votre dernier discours1. On aperçoit assez quels maîtres et quels compagnons vous avez amenés avec vous dans votre exil de Madère : et je reconnais l'accent de saint Grégoire VII, de saint Anselme et de saint Bernard, quand vous défendez les libertés de l'Église, les plus vieilles, et pourtant les plus jeunes, et les seules impérissables libertés.

1. Discours à la chambre des pairs, du 16 avril 1844. (Œuvres complètes de M. de Montalembert, t. I, p. 364.)

A M FOISSET

Paris, jour de Quasimodo 1811.

Monsieur et cher ami,

J'interromps un long silence. Nous finissons un hiver rempli pour moi d'occupations et de difficultés qui m'empêchaient de vous écrire, lorsque précisément elles m'en faisaient plus vivement éprouver le besoin. Au milieu de mes travaux habituels du collège Stanislas et de la Faculté des lettres, il a fallu suivre les négociations d'une affaire dont le résultat serait d'appeler mon beau-père à la place de chef de division au ministère de l'instruction publique, et de nous réunir avec la famille de ma femme. Voici trois mois que les premières démarches ont été commencées, et, bien que la chose soit maintenant décidée, nous n'avons point encore la signature. Jugez si, au milieu des circonstances présentes, il est commode d'aller faire sa cour, et de s'exposer à des conversations sur des points difficiles où la conscience ne permet pas de rien céder.

Vous voyez donc que vos avis m'auraient été souvent nécessaires, et souvent dans mes embarras, ma pensée prenait le chemin de votre maison de Beaune où elle aurait été sûre de trouver un bon et judicieux conseil. Souvent aussi, nous nous rappelions les longues soirées que vous vouliez bien passer avec nous il y a deux ans, et nous sentions combien nous aurions encore besoin de votre visite amicale. Plusieurs fois j'ai pris la plume pour m'épancher un moment auprès de vous; toujours des devoirs pressants me l'ôtaient des mains, et je suis arrivé ainsi jusqu'aux vacances de Pâques, que j'ai promis de ne pas laisser passer sans me donner enfin cette consolation.

Comme je sais bien que votre amitié s'intéresse à tous les détails de mon intérieur, je commence par vous dire que la Providence nous a fait cette année une vie douce et un peu plus animée, en rapprochant de nous mes deux frères. Avec eux, j'ai ramené une vieille domestique qui est depuis plus de soixante ans dans la maison, et qui nous a tous élevés. Nous avons rapporté nos portraits de famille, quelques anciens meubles, toutes ces choses qui perpétuent les traditions domestiques. Ainsi, nous nous sentons mieux établis dans notre jeune ménage, qui n'est pas sans gaieté. D'ailleurs le travail ne me laisserait guère le loisir de m'en-

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nuyer, quand je le voudrais; et quand je trouve quelques moments de repos, je n'ai pas besoin du monde pour les remplir, je les partage avec un petit nombre d'amis dont vous connaissez la plupart. Vous pensez bien que je vois souvent Wilson, Gouraud, M. de Carné; par conséquent vous êtes bien sûr qu'on parle souvent de vous. M. de Montalembert, surtout, m'exprimait l'autre jour, avec la plus vive chaleur, sa gratitude pour vos bons conseils, et le prix qu'il y attachait. Il attend beaucoup de votre amitié pour son Histoire de saint Bernard. Du reste, j'ai eu le plaisir de le trouver plus confiant et plus animé que jamais, n'ayant plus rien de ces découragements que vous lui avez connus. Il me semble que son beau talent s'est encore affermi ; j'ai aimé la touche forte et simple de sa brochure, où je vous remercie, en passant, d'avoir conservé mon nom. Cette publication a décidé assurément plus de la moitié du mouvement que nous voyons aujourd'hui.

Pour moi, le cours des événements commence «à fixer mes idées. Je crains toujours que les questions catholiques n'aient été soulevées trop tôt, et, avant que notre nombre, notre influence, nos travaux, nous eussent mis en mesure de soutenir la lutte, je crains que des laïques sans grâce d'état, sans autorité, n'aient pris une responsabilité effrayante en

engageant l'Église de France dans une crise dont nul ne peut prévoir l'issue. Mais lorsqu'elle s'y est trouvée inévitablement engagée, lorsque l'opinion publique était saisie, que les exagérations, les violences, les ignorances grossières de quelques écrivains avaient compromis les intérêts catholiques dont ils se rendaient les organes ; j'ai regardé comme un bonheur que la controverse fût tirée de cette misérable polémique et reportée à sa véritable hauteur, par M. de Montalembert d'abord, et à sa suite par MM. de Carné, de Vatimesnil, par le P. de Ravignan, parNN. SS. les évêques,etparticulièremen par les mémoires des archevêques de Lyon et de Paris. Voilà les représentants légitimes de nos droits, ceux que nous ne risquons jamais d'avoir à désavouer. Dès lors ce n'est plus une querelle de cuistres et de bedeaux, ce n'est plus même une discussion étroite entre les collèges et les petits séminaires, c'est cette admirable question des rapports de l'Église et de l'État, du Sacerdoce et de l'Empire, qui n'est jamais terminée, qui revient à toutes les époques mémorables de l'histoire : au siècle des Pères, au siècle des croisades, au siècle de Louis XIV, au siècle de Napoléon. Elle s'agite entre les hommes d'État et les hommes d'Église. Elle peut forcer les premiers d'étudier la religion, et les seconds de pratiquer la liberté; clic peul achever de détacher

le clergé des traditions d'absolutisme auxquelles il tenait encore; elle peut remuer profondément le pays; il est bon qu'un grand peuple soit occupé de grandes affaires.

Il ne faut pourtant pas se dissimuler le péril. L'ignorance religieuse est si complète et la prévention si forte : nous avons si peu d'hommes pour retourner de notre côté l'opinion publique ! Peut-être cet effort prématuré appellera-t-il une réaction terrible ; un débordement voltairien peut se faire, et la foi d'un grand nombre y périr! Mais au point où en sont venues les choses, il faut garder, et, s'il se peut, étouffer ces inquiétudes, et il ne reste plus qu'à se tenir unis, pour vaincre, ou périr avec honneur. L'année dernière on pouvait encore retarder le combat, maintenant toute tentative de temporisation ne servirait qu'à diviser nos forces ;il faut suivre le mouvement inévitable des hommes et des choses, en se confiant à Dieu qui le mène ; et se tenir prêt à tous les sacrifices, en pensant que, s'ils ne servent pas à assurer le succès de la lutte présente, ils auront leur prix tôt ou tard, en ce monde ou dans l'autre; et que lorsque nous pensons avoir perdu nos efforts, notre temps, et nos peines, souvent la Providence en tire un bien beaucoup plus grand, auquel nous n'avions pas songé.

Telles sont mes dispositions d'esprit et de cœur,

et vous comprenez que j'approuve tout à fait la polémique soutenue par le Correspondant, avec cette dignité, cette gravité que je voudrais voir dans tous les écrits émanés de plumes chrétiennes. Du reste, je pense toujours qu'il ne faut point réduire l'intérêt de cette revue à une seule question, à une seule controverse, et que son autorité en matière religieuse doit être soutenue par le mérite de ses articles scientifiques et littéraires. C'est précisément parce que les catholiques sont attaqués, qu'il est désirable qu'ils se fassent sentir et respecter partout, dans la politique, dans la science, dans les arts. II faut reprendre par tous les côtés les esprits qu'on a corrompus par tous les côtés. 11 faut montrer que toutes les vérités nous intéressent, que nous voulons le progrès de toutes les lumières légitimes, et qu'au milieu des combats nous avons encore l'âme assez sereine pour songer aux pacifiques intérêts de l'étude. Au milieu d'un grand nombre d'articles excellents, parmi lesquels vous aurez comme moi remarqué ceux de M. de Ghampagny, nous avons regretté de voir si peu de ces pages que vous savez marquer au coin du bon siècle. Permettez-moi de vous reprocher votre extrême rareté. Le sérieux de vos recherches, la fermeté de votre style, sont pour moi des modèles qui m'apprennent beaucoup, en même temps que des souvenirs qui me consolent

un peu de votre absence. Car vous êtes bien de ceux dont le caractère se retrouve dans leurs écrits. Hormis ce point, il ne me revient que des compliments sur le Correspondant. Pourquoi faut-il que la mollesse avec laquelle il est propagé l'empêche d'acquérir la publicité à laquelle il a le droit de prétendre ?

Adieu, monsieur et cher ami, laissez-moi vous prier de me répondre, ce que je ne mérite guère. J'ai besoin de me sentir en communication d'idées et de sentiments avec vous. Nous avons eu à Notre- Dame d'admirables fêtes de Pâques, elles me rappelaient l'année où nous étions ensemble. De votre côté, vous n'aurez point passé ces grandes solennités sans songer à vos amis. Ne nous oubliez point devant Dieu. Madame Ozanam se recomïiande particulièrement au souvenir de madame Foisset et de mesdemoiselles vos filles. Et moi, je vois toujours cette touchante petite chapelle de Bligny que vous me faisiez visiter le soir aux flambeaux, et où je m'agenouillai un moment au milieu de votre famille assemblée. Ah ! qu'il serait difficile, n'est-ce pas, que des chrétiens en vinssent à s'oublier quand ils ont de ces moments dans leur vie.

Je suis je serai toujours de cœur, d'âme et d'action votre ami tendrement dévoué.

A M. FOISSET

Paris, 29 juillet 1844.

Monsieur et cher ami,

C'est en revenant de Dieppe que j'ai trouvé à la maison votre aimable lettre : et si je n'y ai point aussitôt répondu, c'est que j'attendais de pouvoir le faire avec quelque probabilité à vos affectueuses questions. Je ne puis assez vous dire combien me touche cette promptitude de l'amitié qui, à quatrevingts lieues de distance, au milieu de tant d'occupations et de devoirs, s'émeut à la nouvelle du danger, prend l'alarme, et vient apporter l'appui de ses encouragements et de ses vœux.

Vous aviez bien raison, monsieur et cher ami, la perte inattendue de M. Fauriel a été pour moi un coup de foudre. J'avais en lui un patron bienveillant qui me prêtait ses lumières, dont la bonté m'assurait une suppléance perpétuelle dans la chaire où ses infirmités ne lui permettaient plus

de paraître. Son attachement pour moi faisait ma sécurité. Nous avons eu le malheur de le perdre inopinément, à la suite d'une opération peu dangereuse, et faute d'observer les précautions d'usage. Il est mort trop tôt peut-être pour sa pauvre âme, n'ayant pas eu le temps de se reconnaître; trop tôt pour la science à laquelle il devait donner avant peu des travaux considérables qui vont se trouver perdus ; trop tôt pour moi, qui avals besoin de ses conseils et de sa protection.

Maintenant, que fera-t-on de moi? Dieu seul le sait encore. Après quatre ans d'un enseignement dont le succès a dépassé toutes mes espérances, auquel j'ai tout sacrifié, et même un peu ma santé, lorsque d'ailleurs je n'ai eu que des relations bienveillantes avec tout le monde, et qu'enfin il ne me reste, hors de la Faculté, aucun autre titre universitaire, on ne peut pas songer à m'éliminer purement et simplement, et à mettre un autre professeur dans la chaire que je remplissais. La Faculté est de cet avis, et le plus grand nombre de ses membres sont disposés à m e présenter au ministre en première ligne, ce qui déciderait ma nomination; seulement il leur semble convenable, par respect pour la mémoire de M. Fauriel, d'attendre l'époque de la rentrée. Mais une minorité peu nombreuse s'oppose à ces bonnes intentions, insiste sur mon âge

de trente et un ans, mon défaut de titres scientifiques, mon entrée récente dans l'université; et propose qu'on me laisse le temps de gagner mes éperons, en prolongeant la vacance et en me confiant la chaire, l'année prochaine, à titre de chargé de cours, c'est-à-dire à titre précaire.

Je vois parfaitement tous les dangers d'une situation provisoire dans un temps de luttes comme celui-ci, où les dispositions bienveillantes des esprits peuvent changer si promptement. Tout l'effort est donc sur ce point; plusieurs de mes amis me secondent de leurs démarches : mais tous peuvent me soutenir de leurs prières. Du reste, ce que je demande à Dieu, c'est que lui-même prenne la conduite de cette délicate négociation, en sorte que je n'y sacrifie ni mes devoirs d'état par imprudence, ni mon honneur de chrétien par pusillanimité.

Après tout, il peut être utile pour mon salut que je ne réussisse point; et, dans ce cas, je ne désire que la fermeté, la résignation, la paix du cœur. La résignation à tout, même au précaire, même à l'incertitude, qui est peut-être le plus pénible à supporter; mais dont il faut bien prendre l'habitude enfin, puisque Dieu l'a mise en toute chose, dans la vie, dans la mort, dans la santé, dans la fortune, et qu'il a voulu nous faire vivre, — nous qui vou-

drions être sûrs de nos revenus, de nos projets, de nos succès, — dans le plus terrible de tous les doutes : « Si nous sommes à ses yeux dignes d'amour. »

Ces sentiments dont je cherche à me pénétrer depuis quinze jours sont heureusement bien assis dans le cœur de ma femme, qui pour comble d'épreuves se trouve éloignée de moi en un si pénible moment. Il a fallu que je demeurasse sur la brèche; et il faudra, bien entendu, que j'y reste toutes les vacances. C'est assez vous dire que nous n'aurons probablement pas cette année la consolation de faire le pèlerinage de Notre-Dame de Bligny. Mais nos cœurs le feront plus d'une fois, en attendant qu'une meilleure année nous permette de vous rendre une visite où nous trouverions tant de charmes. Quelque prolongée que puisse être l'absence, l'amitié est entre nous désormais trop étroite pour se relâcher jamais, et trop de liens nous attirent à Lyon, pour que d'ici à peu de temps nous n'ayons lieu d'accomplir à la station de Beaume le vœu que depuis deux ans nos cœurs ont formé.

Adieu, monsieur et cher ami; voyez combien nous avons plus que jamais besoin de votre assistance chrétienne, je suis bien sûr que vous ne nous oublierez pas.

A. M. LALL1ER.

Paris, 27 août 1844.

Dieu visite donc toujours ceux qu'i] aime. Je ne viens pas vous dire toute la douleur que m'a causée votre chère lettre, vous savez assez par combien de côtés mon cœur touche au vôtre, et la nouvelle de votre malheur m'a ému jusqu'aux larmes. Je ne viens pas non plus vous consoler d'un chagrin dont je n'ai pas encore l'expérience, et qui est sans doute l'un des plus cuisants qu'on puisse ressentir sur la terre. Laissez-moi plutôt vous féliciter de la ; foi qui vous soutient dans une si grande épreuve. Car enfin, mon cher ami, il est certain de foi que les familles chrétiennes, que le mariage, la paternité, toutes ces choses saintes ne sont faites après tout que pour peupler le ciel. 11 est également sûr qu'au milieu de ces dangers et de cette terrible incertitude du salut qui menace toutes les âmes, celle de votre chère enfant est entrée en possession du

bonheur éternel. Ainsi votre tâche est déjà remplie en un point, ce n'est pas inutilement que la bénédiction nuptiale est descendue sur vous, et la rosée d'en haut a porté son fruit. Vous aviez déjà en paradis une sainte qui est votre mère, vous y aurez maintenant un ange qui est votre fille : entre elles deux, elles vous garderont votre place ; et si vous trouvez que vous ayez trop à attendre pour les aller rejoindre, pensez que trente ans sont bientôt passés : nous savons maintenant vous et moi ce qu'il en est.

Mon cher ami, combien des miens ont déjà pris cette route. A la suite de mes pauvres parents, voici deux ans que plusieurs personnes de ma famille disparaissent et s'en vont l'une après l'autre, et il me semble quelquefois qu'elles me font signe de venir. C'est là-bas qu'est la réalité de la vie : ici qu'aurions-nous sans les œuvres qui nous suivent et Dieu qui nous visite?

Dieu, qui veut vous attacher à lui, vous prend par tous les liens les plus forts qu'il ait mis au cœur humain. Il ne vous est plus possible d'oublier cette patrie où vous avez envoyé de si chers otages. Votre regard tourné vers le ciel y trouvera la lumière et la fermeté qu'il lui faut pour les devoirs et pour les besoins de la terre. Le meilleur moyen de bien juger des affaires de la vie, c'est d'y porter le calme

et le désintéressement, c'est de les considérer de haut et comme des intérêts étrangers. Voilà pourquoi les grandes afflictions affermissent l'âme, quand elles sont chrétiennement portées. C'est ce qui se vérifiera pour vous, mon cher ami. Vous pensiez élever cette enfant bien-aimée, faire son éducation et la mettre dans la voie du salut : c'est elle au contraire qui aura pris les devants, qui, avec cette sagesse infinie que le bon Dieu donne sans doute à ses plus petits anges, achèvera de former votre vertu, continuera votre éducation de chrétien et vous élèvera bien plus haut que vous ne pensiez faire pour elle. Ah! qui sait si son frère, qui vous sera conservé, n'aura pas bien besoin quelque jour, au milieu des périls de ce monde, d'avoir ce petit ange gardien qui intercède pour lui ! J'ai vu bien des gens envier à ma mère le bonheur d'avoir trois fils, demeurés fidèles à la foi catholique — quoique j'en connaisse un bien infidèle dans les œuvres : — c'est qu'elle avait au ciel onze autres enfants qui priaient pour eux. Pour moi, je crois fermement que si nous arrivons heureusement au terme suprême, nous le devrons beaucoup à nos petits frères et petites sœurs arrivés avant nous. Et c'est pourquoi je crois que ces jeunes élus portent bonheur aux familles où ils sont nés. Ainsi, mon cher ami, vous voyez déjà se former

cette couronne d'épines qu'il faut que chaque chrétien porte au ciel pour l'y changer contre la couronne de gloire. Ainsi Dieu prend soin de nous ménager les épreuves, et il les multiplie pour ceux qui deviennent forts. Nous sommes tous deux jeunes et tous deux comhlés de bienfaits providentiels ; et tous deux cependant nous avons assez appris que la vie n'est pas un lieu de repos : dans vingt ans d'ici, nous le saurons bien mieux encore. Mais dans quarante ans au plus, nous saurons aussi ce que valaient ces peines et ce que pouvaient nous mériter

ces fatigues.

Ne croyez pas pourtant, mon cher ami, que j'écrive ceci pour me dispenser des prières que vous me demandez. Je comprends combien vous devez souffrir de vos propres peines, de ce déchirement de la nature, et de la juste désolation de madame Lallier. Nous demanderons que vous ayez la résignation, que vous ayez la santé nécessaire pour soutenir un coup si rude. Vous nous donnerez part dans vos souffrances qui doivent être bien méritoires. Ainsi se fera cet échange d'amitié dont j'ai tant besoin pour devenir meilleur.

Adieu, donnez-moi bientôt de vos nouvelles, ne fût-ce que par trois lignes jetées à la poste. Croyez du moins que, depuis votre lettre, mes pensées et celles d'Amélie ont été bien souvent vers vous.

A M. AMPÈRE

Paris, 23 novembre 1844.

Monsieur et bien cher ami,

Je viens vous apprendre la grande nouvelle. Enfin samedi, à deux heures, M. le ministre de l'instruction publique a signé ma nomination. Déjà la présentation du conseil académique avait été unanime comme celle de la Faculté. Le conseil royal avait donné vendredi son avis conforme; il semblait donc qu'il ne restait plus qu'à signer. Et cependant, pour justifier ce que vous disiez si bien des alarmes du dernier moment, nous avons su que M. le ministre ne voulait plus terminer l'affaire, et donnait ordre de poser l'affiche des cours avec ma qualification en blanc, afin de prendre encore le temps de réfléchir. Il a fallu que M. le Clerc y mît un zèle et une- fermeté peu ordinaires, et qu'il arrachât littéralement la signature. Enfin la chose s'est faite, exécutée hier par ma prestation du serment entre les mains du doyen, publiée aujourd'hui

dans les journaux, portée à mes amis des quatre coins de la France par tous les organes de la publicité. Assurément nous attendions cette conclusion comme un grand bonheur ; et toutefois il faut vous confesser que notre joie a été beaucoup plus vive encore que nous n'eussions pensé. Il est presque humiliant d'être si ému d'un avantage temporel, mais dans le premier moment, cette fin mise à tant de craintes et de sollicitudes, cette sécurité naissante, ce sentiment de paix, nous ont touchés, Amélie et moi, plus que je n'ose dire.

J'étais si heureux de voir que cette vie si chère, attachée à ma vie, serait désormais assurée, autant que faire se peut humainement, contre les soucis et les vicissitudes qui fatiguent les plus nobles cœurs : qu'un rang honorable et digne d'elle lui était donné; et qu'en même temps je me trouvais dans des conditions d'indépendance qui me permettraient de faire mon devoir sans crainte de soupçons mortifiants et d'interprétations mena çantes! Bientôt les félicitations de nos amis sont venues ajouter à la douceur de ces premiers moments; nous ne savons plus si nous sommes plus joyeux de notre succès que du plaisir qu'il fait â tant de gens bien, à tant de personnes respectables, bonnes et dévouées.

Je savais bien, et Dieu nous en avait assez fait

faire l'expérience, qu'on avait besoin de ses amis dans la tristesse : mais nous ne savions pas qu'on en eût tant besoin dans le bonheur. — Nous nous en apercevons assez au vide que nous fait votre absence, et c'est pourquoi j'ai voulu vous dire longuement et fraternellement, comme vous l'aimez, tout ce que nous avions ressenti dans une circonstance si grande. Il faut que vous jouissiez un peu de ce que vous avez fait, vous qui, après Dieu, êtes l'auteur de toute cette prospérité ; vous qui m'avez pris comme un frère dans la maison de votre saint et glorieux père; qui m'avez mis en chemin, qui m'avez conduit d'épreuve en épreuve et de degré en degré jusqu'à cette chaire où je ne m'asseois que parce que le seul homme qui en fût vraiment digne n'a pas voulu s'y asseoir.

C'est ainsi que la Providence miséricordieuse, dont les desseins paraissent si beaux quand on les voit d'un peu loin dans leur ensemble, me ménageait à Lyon, à l'âge de dix-huit ans, à l'âge où je demandais si instamment de savoir ma vocation, la connaissance de votre cousin, M. Périsse aîné, qui voulait bien me faire faire quelques bonnes œuvres, afin que par son entremise je vous fusse adressé, et que vous fissiez peu à peu, par vos exemples, par vos conseils et enfin par votre généreux désintéressement, toute ma vocation litté-

raire. Je vois assez tout ce que m'imposent de si grands bienfaits. Vous m'aiderez à ne point m'en rendre indigne ; je veux que vous n'ayez jamais â regretter votre ouvrage. Mais ce que je veux, dès à présent, c'est qu'à ce premier rendez-vous où vous allez trouver les lettres de vos amis, vous trouviez aussi mes tendres, mes chaleureux remerciements; c'est que durant cette longue navigation du Nil où toutes mes pensées vous accompagneront, le souvenir de la bonne action que vous avez faite ne vous quitte pas, et qu'il soit en vous comme l'une de ces bénédictions infiniment douces que le ciel répand sur les belles âmes.

Adieu, monsieur et cher ami; que vous dire encore? sinon que nous vous aimons, non pas seulement cette chère Amélie et moi, mais mes frères, avec qui tout m'est commun, mais notre famille de Lyon, tout affligée de n'avoir pu vous voir au passage pour vous remercier, mais tous mes amis qui savent et qui admirent ce que je vous dois. Votre ami, votre heureux ami.

La chaire de littérature étrangère à la Sorbonne fut offerte à M. Ampère par M. Cousin, l'autorisant à prendre Ozanam pour suppléant. Mais il refusa absolument de se

prêter à cet arrangement que tant d'autres auraient provoqué. Avec un désintéressement et un oubli de soi bien rares, il fit valoir les titres d'Ozanam de tout le poids de son suffrage scientifique et avec toute la chaleur de sa généreuse affection.

A M. FOISSET

Paris, 27 novembre 1844.

Monsieur et cher ami,

Lesjournaux vous auront appris avant moi l'heureuse nouvelle de ma nomination. Je ne me serais pas laissé devancer, et j'aurais eu le plaisir de vous en porter le premier message, sans les occupations que m'a données ce grand événement; mais vous m'avez montré trop d'amitié au moment des alarmes, pour que je ne vienne pas partager avec vous la joie du succès. Assurément il y a quelque chose de peu honorable pour un chrétien à se laisser toucher si vivement par un avantage temporel, mais il est vrai de dire que tout n'est pas tem-

porel dans un bienfait qui assure à ma vie plus de dignité, plus d'indépendance, et qui fixe pour toujours une vocation longtemps incertaine.

Nous aimons à y voir une disposition miséricordieuse de la Providence pour me montrer comment elle veut que je la serve en ce monde; pour me rendre mes devoirs faciles, parce que je suis faible, et pour me préparer, par un moment de prospérité, aux épreuves de l'avenir, et comment ne reconnaîtrions-nous pas une intervention toute divine, dans une affaire dont nous connaissons maintenant les vicissitudes, les obstacles qui l'ont traversée, et les coïncidences improbables qu'il a fallu vaincre, afin de nous faire arriver au but contre toute notre attente ; car nous sommes encore moins étonnés de ce qui s'est fait que de la manière dont il s'est fait; de l'unanimité que j'ai obtenue successivement dans le conseil royal, dans la Faculté, dans le conseil académique, sans qu'on exigeât de ma part aucune avance, aucune concession, aucune réserve ; sans me faire insinuer, comme on l'aurait pu, de mettre plus de prudence dans mon enseignement; sans même vouloir que j'écrivisse, selon l'usage, une lettre de candidature, de crainte qu'on ne parût m'avoir fait des conditions. Il est impossible de pousser plus loin que M. le doyen delà Faculté la bienveillance et la déli-

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catesse. Enfin ce qui met le comble à tant de satisfaction, c'est celle que nous témoignent nos nombreux amis; il semble qu'il s'agisse pour eux d'un succès personnel, et ils ont bien raison; car nous ne doutons pas que leurs bonnes prières nous aient aidés à réussir, comme nous comptons bien qu'elles nous aideront à nous montrer reconnaissants de la réussite et à nous en rendre dignes.

Dans cette persuasion où nous sommes, nos pensées devaient naturellement se tourner vers vous, monsieur et bien cher ami, et vers tous les vôtres, qui nous ont assistés de leur appui auprès de Dieu.

Votre ami tendrement dévoué.

La nomination d'Ozanam à la Faculté des lettres l'obligeait à quitter la chaire de rhétorique qu'il occupait depuis deux ans à Stanislas, les règlements s'opposant à ce qu'un professeur de faculté professe dans un collège. Aussi, lorsque ses élèves apprirent sa nomination à la Sorbonne, ce fut une grande désolation, la classe presque entière avait redoublé pour ne pas quitter ce maître préféré. Ils rédigèrent une adresse à M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, le suppliant de permettre le cumul et de conserver leur maître : ils ne l'obtinrent pas.

Un des élèves fut chargé de prévenir Ozanam de cette

démarche inusitée et de lui exposer leurs profonds regrets.

Collège Stanislas, le 10 décembre 1844.

Monsieur,

Nous ne saurions vous exprimer avec quelle douloureuse surprise nous avons reçu hier la première nouvelle du malheur qui nous menace. Ceux qui ne sont près de vous que depuis quelques mois seulement; ceux, qui après une année de vos leçons, avaient espéré les entendre encore longtemps; ceux enfin que d'autres études viennent de recevoir au sortir de la rhétorique, ont tous été également affectés; et j'ai reçu la triste mission de vous manifester cette générale douleur.

Cependant, tout espoir n'est peut-être pas perdu, et quelque indignes que nous soyons d'occuper un temps aussi précieux que le vôtre, nous osons vous supplier de prendre vous-même en main notre cause, et de nous conserver, s'il est possible, le maître que nous avons le plus aimé. Si les occupations de l'enseignement secondaire sont plus pénibles et moins attrayantes que d'autres, croyez, monsieur, que nulle part vos soins ne seront payés d'une plus vive et plus durable reconnaissance.

Dans tous les cas, vous y avez déjà tous les droits acquis, et, quelle que doive être la décision de monsieur le ministre, jamais nous n'oublierons les bontés que, depuis deux ans, vous avez eues pour nous et pour nos condisciples. Veuillez donc en recevoir ici l'assurance bien sincère, et excuser l'indiscrétion de notre démarche en faveur de l'affection que vous ont vouée tous les élèves du collège Stanislas.

A M. FOISSET

Paris, ce 5 avril 1845.

Monsieur et bien cher ami,

Yous pardonnerez encore cette fois à un homme qui a été fort souffrant, et qui, au lieu d'employer les vacances de Pâques à mettre à jour sa besogne et sa correspondance, les a passées à calmer des palpitations de cœur. Du reste, je me console d'avoir tardé si forty puisque je suis en mesure de vous annoncer la fin de cette grande affaire de famille où vous avez bien voulu prendre un si aimable intérêt. Si le plus difficile était d'obtenir la nomination de mon beau-père, le plus inquiétant peut-être, c'était défaire voyager mon jeune beau-frère. Enfin, Dieu aidant, tout le monde est arrivé hier sain et sauf; et nous voici dans les premiers moments d'une réunion si désirée.

L'obligeante approbation que vous donniez à mon travail sur les Sources de la Divine Comédie1 m'au-

rait plus encouragé si vous y aviez joint vos franches et instructives critiques. Vous savez combien je me fie à votre goût. Pour les Souvenirs de Sicile, il y a deux ans je me serais fait un plaisir de les rédiger; aujourd'hui la première vivacité en est trop effacée: il faudrait revoir les lieux, au moins en gravures et dans les livres; ce serait long et terne. J'achève maintenant une notice sur M. Fauriel1 , qui paraîtra dans le Correspondant du 25 avril : je vous en demanderai sincèrement votre avis. Ces faibles travaux, avec un article pour le prochain numéro de la Propagation de la Foi 2 , et le soin de ma seconde édition de Dante, ont rempli mon hiver.

Je meurs d'impatience de reprendre mes recherches sur l'Allemagne, qui commençaient à m'intéresser infiniment quand il a fallu les interrompre. Je désespère franchement de jamais rien faire de considérable avec ma lenteur et ma facilité à perdre le temps. Ah ! qu'il me faudrait cette activité que je vous vois, que je vois à mon beau-père, que je voyais à mon père, mais qui devient rare et qui semble se perdre. Il me semble que le grand secret de l'éducation devrait être de détruire cette disposition de l'esprit à se laisser distraire. De toutes les

1 . M. Fauriel et son enseignement. Œuvres complètes iïOzanam, t. VIII, p. 97.

2 Annales de la Propagation de la Foi, t. XVII, p. 161 .

qualités du grand siècle, celle qui soutenait toutes les autres, c'était peut-être celle que Bossuet prisait si fort, dont il regrettait si amèrement l'absence chez son élève : je veux dire l'application.

Je me ronge de remords; cependant je viens de prendre de bien belles résolutions dans cette retraite pascale qui a été singulièrement édifiante et qui me rappelait la première où je fus avec vous. Le P. de Ravignan y a fait deux sermons où il a atteint ce qui s'est jamais prononcé de plus éloquent, mais rien n'a égalé l'admirable cérémonie du Vendredi-Saint. Figurez-vous les cinq nefs de Notre-Dame pleines d'hommes : plus de chaises, afin de laisser passage à la marche processionnelle des saintes Reliques de la Passion. Tout tombait à genoux devant elles, pendant que des voix d'enfants chantaient à l'orgue le Vexilla Régis. Je ne m'étonne pas que cette solennité ait décidé un certain nombre d'âmes chancelantes. La communion du jour de Pâques dura bien plus que l'an passé, et l'augmentation s'est fait sentir dans toutes les paroisses. Vous voyez que nous ne sommes pas encore morts, mais, comme du temps de l'Apôtre, quasi mor lentes et ecce vivimus. Après tout ce qu'on a fait pour égarer la jeunesse, la manière dont elle accueille la parole catholique est vraiment merveilleuse.

Vous savez les triomphes du P. Lacordaire à

Lyon. Ah! que ne venez-vous ici pour que nous puissions causer encore ensemble de si chers intérêts ! Nous nous associerions à vos inquiétudes de père, comme vous avez pris part à toutes nos sollicitudes de famille; nous dirions peu de mal du prochain, beaucoup de bien de la divine Providence qui a tant fait pour moi depuis un an, que je remercie de bien des choses, mais que je ne remercierai jamais assez de m'avoir donné un ami tel que vous.

A MX...

Paris, 17 juin 1845,

Mon cher ami,

Votre lettre est venue me confirmer les tristes nouvelles qu'on m'avait données. Pourquoi ne m'avoir pas dès le premier moment fait part de vos douleurs? Je vous remercie de cette sollicitude qui vous faisait craindre de surprendre ma femme par

des impressions pénibles. Mais Amélie n'a pas besoin de ménagements jusqu'à ce point de vouloir ignorer les peines de ses amis. Elle me charge de dire à madame X... qu'elle s'associe vivement à ses épreuves, et qu'elle ne se console un peu qu'en la sachant remise et en bonne voie de santé.

Vous demandez s'il y a de l'union à Paris, parmi les catholiques. Je crois que jamais on ne s'entendit mieux sur le but, mais que jamais on ne différa davantage sur les moyens. Vous pouvez, ce me semble, suivre de loin les mouvements et les divisions de l'armée militante. Je ne parle pas des catholiques froids, hésitants, inactifs, quoiqu'il en faille tenir compte, puisque beaucoup d'entre eux ont encore assez de foi pour vouloir sauver leurs âmes. Je laisse de côté le petit nombre de gallicans sincères, des hommes de bien timides, ou des esprits indépendants qui aiment à faire bande à part. Mais parmi ceux qui combattent vous apercevez d'abord les enfants perdus de Y Univers, que tout le monde désavoue, soit pour cause de violence, soit pour défaut de talent; et il est vrai que jamais le journal ne fut si pauvrement écrit que depuis trois mois. Derrière ces tirailleurs vous trouvez à l'avant-garde l'éloquente phalange conduite par M. de Montalembert, grossie de l'accession de MM. Lenormant et de Cormenin. Ceux-ci ne sont

assurément pas pusillanimes ; ils ont trop de talent pour ne pas rester dignes, sans cesser d'être forts. Ils montrent qu'on peut être véhément sans emportement, sans trivialité, sans injustice. Ils me semblent soutenus par ce petit groupe d'hommes capables, zélés, mais peut-être plus circonspects, où vous comptez M. Dupanloup, M. de Vatimesnil, MM. Beugnot, de Barthélémy, de Fontette ; je placerai sur cette ligne la rédaction habituelle du Correspondant. M. de Carné fait l'arrière-garde avec Sa Grandeur l'archevêque de Paris, et la Presse, dont les articles sur les affaires religieuses sont maintenant rédigés par des catholiques parfaitement intentionnés, mais peut-être un peu effrayés du bruit qui se fait autour d'eux. Ceux-ci gémissent de l'ardeur trop bouillante du jeune et noble pair ; ils croient à la possibilité d'une transaction, au pouvoir du temps et de la modération pour mener à fin les questions difficiles. Ces trois fractions sont d'accord sur tous les chefs principaux, sur le maintien du concordat, par conséquent du budget des cultes; sur le droit et le devoir qu'ont les catholiques de revendiquer les libertés créées par deux révolutions; sur la nécessité d'obtenir l'enseignement libre, et le maintien des congrégations religieuses, mais ces trois fractions diffèrent par les armes qu'elles emploient, par les

voies de résistance qu'elles proposent; el pour mon compte je ne m'en afflige point. Je pense qu'on est plus fort quand on est plus nombreux, quand on combat en plusieurs régiments, et sur plusieurs points à la fois. Je ne voudrais pas qu'il y eût un parti catholique, parce qu'alors il n'y aurait plus une nation qui le fût, parce que nous réaliserions, pour ainsi dire, le vœu de Galigula, nous n'aurions qu'une tête afin qu'on pût l'abattre d'un seul coup. J'aime mieux que Dieu ait répandu ses dons avec diversité; qu'il y ait des hommes hardis, quand même on devrait les trouver téméraires ; qu'il y en ait de prudents, dût-on les accuser de tiédeur ; que surtout nul ne puisse par ses fautes personnelles compromettre la cause commune de l'Eglise, et qu'enfin le ciel nous préserve seulement de deux espèces d'hommes qui font perdre Jes batailles : les lâches et les traîtres.

Tout ce que vous me dites de votre société archéologique, et de tous vos efforts pour réveiller vos concitoyens de leur sommeil, m'intéresse infiniment; continuez à faire le bien possible, en attendant le bien désirable. Je comprends tout ce que vous devez trouver d'affligeant dans vos fonctions officielles. Cependant tout ce que je vois d'hommes expérimentés continue de croire qu'après le clergé, la magistrature est encore de tous les corps de

l'État le moins corrompu. Mais je m'habitue à compter toujours sur beaucoup de mal partout où je vois beaucoup d'hommes.

Adieu, mon cher ami ; venez donc bientôt, j'ai tant à vous dire, tant à écouter de vous.

A M. FOISSEï.

Paris, 7 août 1845.

Monsieur et cher ami,

Mes amis ont beaucoup à faire cette année pour m'aider à remercier Dieu. Après tant de faveurs qui fixaient ma vocation dans ce monde, qui mettaient fin à la dispersion de ma famille, un bienfait nouveau est venu me faire connaître la plus grande joie probablement qu'on puisse éprouver ici-bas : je suis père!

Nous avions beaucoup prié, nous faisions prier encore, jamais nous n'avions plus senti le besoin d'une assistance divine !

Nous avons été exaucés au delà de nos espérances.

Ah ! monsieur, quel moment que celui où j'ai entendu le premier cri de mon enfant ! où j'ai vu cette petite créature, mais cette créature immortelle, que Dieu remettait entre mes mains ! qui m'apportait tant de douceurs et aussi tant d'obligations! Avec quelle impatience j'ai ni venir l'heure de son baptême ! Nous lui avons donné le nom de Marie, qui était celui de ma mère, et en mémoire de la puissante patronne à l'intercession de laquelle nous attribuons cette heureuse naissance. Maintenant la mère, à peu près rétablie, a la consolation d'allaiter son enfant; c'est un plaisir bien laborieux, mais bien vif. Ainsi nous ne perdrons pas les premiers sourires de notre petit ange. Nous commencerons son éducation de bonne heure, en même temps qu'il recommencera la nôtre; car je m'aperçois que le ciel nous l'envoie pour nous apprendre beaucoup et pour nous rendre meilleurs. Je ne puis voir cette douce figure, toute pleine d'innocence et de pureté, sans y trouver l'empreinte sacrée du Créateur, moins effacée qu'en nous. Je ne puis songer à cette âme impérissable dont j'aurai à rendre compte, sans que je me sente plus pénétré de mes devoirs. Comment pourrai-je lui donner des leçons, si je ne les pratique ? Dieu pouvait-il prendre un moyen plus aimable de m'instruire, de me corriger, et de me mettre dans le chemin du ciel?

Vous donc, monsieur et cher ami, qui exercez saintement ces grandes fonctions de père, souvenezvous de moi devant Dieu, et demandez-lui pour votre jeune ami les lumières, les inspirations, les forces qu'il lui faut. Souvenez-vous aussi de mon enfant qui un jour vous le rendra, j'espère, et n'oubliez pas non plus sa mère qui vous est, vous le savez, bien attachée. Elle me charge de vous dire combien elle tient à un Ave Maria dans votre chapelle, quand vous y prierez en famille. Vos confidences paternelles de l'an passé nous reviennent maintenant à la pensée, et nous" soupirons déjà en songeant qu'il faudra peut-être marier un jour notre petite Marie.

Si vous trouviez le loisir de nous écrire, si brièvement que ce fût, vous feriez une œuvre excellente, et dont on vous serait bien reconnaissant. Dites-nous ce que vous pensez de la complication des affaires religieuses. Du fond de votre retraite, vous devez mieux juger qu'on ne fait ici au milieu du bruit et du mouvement. Je vois beaucoup de divisions parmi nous, et je regrette que vous ne soyez pas ici pour y porter l'esprit d'union et de sagesse qui peut seul nous sauver.

Adieu, je termine plus tôt que je ne voulais une lettre commencée, interrompue, reprise dix fois au milieu des examens de baccalauréat qui me retien-

ANNÉE 1 8 i 5. 93

nent à la Sorbonne tout le jour. J'écris dix lignes pendant que M. Guigniaut et M. Garnier interrogent, sur la philosophie, le grec et le latin, d'infortunés candidats qui n'en savent guère; et je pose la plume pour les questions d'histoire, de littérature et de géographie, parcourant toute la terre et tous les temps, après quoi je reviens à vous.

Pardonnez-moi donc de ne point vous dire tout ce que j'ai dans le cœur ; vous savez assez quel tendre attachement vous a voué

Votre ami.

A M. LALLIER

Paris. 27 août 1845.

Mon cher ami

Si ma pelite Marie savait écrire, elle vous écrirait assurément, pour vous remercier de l'avoir aidée à devenir chrétienne. Car si Dieu continue de lui prêter vie, comme il a fait jusqu'ici, il y a lieu d'espérer qu'elle le servira longtemps sur la terre. Pour le

dire en un mot, on a pensé que vous apprendriez avec plaisir que votre filleule se porte bien, et se conduit encore mieux : ayant fini par s'entendre à merveille avec sa bonne mère, qui la nourrit sans trop de fatigues. Je ne sais rien de plus doux sur la terre que de trouver en rentrant chez moi ma femme bien-aimée avec ma chère enfant dans ses bras. Je fais alors la troisième figure du groupe, et je demeurerais volontiers des heures entières dans l'admiration; si, tôt ou tard, des cris ne venaient me rappeler que la pauvre nature humaine est bien fragile, que sur cette petite tête bien des périls sont suspendus, et que toutes les joies de la paternité ne sont données que pour en adoucir les devoirs.

Mais puisque de sitôt Marie ne sera en mesure de correspondre avec son honoré parrain, je veux, à sa place, vous remercier encore une fois d'avoir bien voulu quitter pour nous tout ce que vous aviez de plus cher. J'espère que vous avez retrouvé madame Lallier et votre enfant bien portants. Après tant d'épreuves, la divine Providence vous ménagera quelques moments de repos et de bonheur. C'est par ces alternatives qu'elle exerce les chrétiens, et si elle aime le courage du juste qui soutient les tribulations, elle aime aussi à se voir servie avec joie et bénie par une famille heureuse qui lui rend grâces de ses bienfaits !

Écrivez-moi donc, mon cher ami, et dites-moi si vous allez à la campagne. Pour nous, on nous envoie prendre Pair à Nogent, qui est un joli village au delà de Vincennes. Amélie a besoin de respirer un peu après sa longue captivité de cet hiver. L'enfant n'y perdra rien ; et moi-même je ne serai pas fâché de prendre quelques vacances. De tout cet été je n'ai guère vu d'autre verdure que celle du tapis vert autour duquel nous faisons les examens de baccalauréat. Depuis trois jours je siège depuis dix heures du matin jusqu'à sept heures du soir; et je ne puis même vous écrire ici que dans les courts intervalles entre la question de géographie et la question d'histoire. Voilà pourquoi je ne vous entretiendrai guère des grandes affaires du temps. Je vous dirai seulement que le bref du Souverain Pontife continue de faire sentir ses effets. Le nombre de nos conférences s'est accru depuis un mois de cinq. Nous en comptons six à Londres. Vous vous souvenez comme nous vous grondâmes quand vous amenâtes, en 1833, ce pauvre de la Noue, qui portait notre nombre à neuf; aujourd'hui nous sommes environ neuf mille.

Vous voyez que ces pauvres catholiques ne sont pas encore morts. Toujours comme du temps de saint Paul : Quasi morientes et tamen viventes.

Adieu, cher ami; priez pour votre filleule, sans

oublier son père et sa mère. Un lien sacré nous unit désormais devant Dieu et devant les hommes.

A M. LALLIER

Nogent-sur-Marne, 11 septembre 1845.

Mon cher ami,

Pardonnez, si je réponds un peu tard à votre dernière lettre. Elle m'est venue trouver à la campagne, où je vis depuis tantôt quinze jours.

C'est une action méritoire d'avoir repris votre long travail sur saint Bonaventure; et ce mérite vous a porté bonheur, si j'en puis juger par mon impression. J'ai lu attentivement vos treize pages, et j'y ai trouvé ce qu'on désire le plus dans une traduction, et ce qu'on y trouve le moins, c'est-àdire un style naturel, sans contrainte, sans affectation, sans néologisme, rien qui rappelle la présence du traducteur, et qui laisse regretter l'original. Je connais assez les difficultés de ce genre de besogne

pour m'étonner de la façon dont vous les avez vaincues. J'ai adopté le système de coupures dans les fragments dont j'ai donné la traduction à la fin de mon volume sur Dante, et qui n'y venaient qu'à titre de pièces justificatives. Je répugnerais, au contraire, extrêmement à mutiler un auteur qu'il s'agit de faire connaître et comprendre. Ces lenteurs, qui m'impatientent, peuvent aider d'autres esprits; et ces allusions obscures, qui me découragent, sont peut-être celles où d'autres, plus laborieux que moi, trouveront des lumières inattendues. Continuez donc, mon cher ami, ce travail épineux, en le mettant sous la protection du saint qui voulut sans doute servir Dieu non seulement auprès de ses contemporains, mais auprès de la postérité. Je vous recommande toujours, comme modèle de style, la Connaissance de Dieu et de soi-même, le Traité du libre arbitre, et Y Instruction sur les états d'oraison, par Bossuet. Joignez-y la Logique de Port-RoyaL Au fond la langue française dérive surtout du latin scolastique, et c'est lui qui a fait l'éducation de tous nos grands écrivains.

De mon côté, je pousse, autant que je puis, mon interminable volume sur Y Histoire de la civilisation chrétienne chez les Germains. Le séjour de la campagne me donne un loisir que je ne connaissais pas depuis longtemps. Nous sommes à trois quarts

d'heure au delà de Vincennes, sur un coteau qui domine la Marne. Le jardin est grand, l'air très pur, le temps admirable. Ma femme reprend rapidement ses forces, et mon enfant se développe comme une petite fleur. C'est un de ces moments de bonheur comme il y en a bien peu dans la vie, et qui font sentir de plus près la bonté de la Providence.

Nous comptons bien que vous viendrez cet Avent entendre le Père Lacordaire. D'ici là, ayez soin de vous aux premiers brouillards d'octobre; conservez-vous pour vos -amis. C'est un peu vous conserver pour moi.

A M. LALLIER

Paris, 30 décembre 1845.

Mon cher ami,

Laissez-moi vous remercier vivement de votre aimable lettre; je suis plus touché qu'on ne peut dire de tous vos vœux pour notre bonheur, et sur-

tout pour notre petit ange qui vous doit un peu ses ailes, puisque les anges de la terre n'en ont pas d'autres que la foi et la charité, conférées au sacrement de baptême. Croyez bien, mon ami, que si vous avez rempli ces fonctions de parrain avec une piété et une préoccupation de conscience, qui sont aujourd'hui bien rares, votre filleule apprendra aussi de bonne heure à connaître ce bienfait, autrement qu'on a coutume de le faire. Votre nom sera un des premiers qu'on mettra sur ses lèvres, quand elle commencera à prier Dieu. Le temps me dure que ce soit bientôt. Il me semble qu'aussitôt que cette pauvre petite créature, si douce et si innocente, pourra murmurer une prière, il n'y aura plus rien que le ciel puisse lui refuser.

Cette année, ce sera nous, mon cher ami, qui la remplacerons, et si nos vœux sont moins purs, croyez bien qu'ils ne seront pas moins vifs. Vous avez traversé, très jeune encore, beaucoup d'épreuves, et par moment il semble que vous pliiez sous le fardeau que Dieu vous a imposé; mais vous savez que son joug est doux et son fardeau léger, parce qu'il en porte la moitié la plus lourde; plus que tout autre, vous avez le secret de cette résignation qui est le fond même du christianisme. Ce que je souhaite donc, ou plutôt ce que j'espère, c'est qu'après vous avoir épramLd7Jadivine miséricorde

UOTHECA

vous montrera des jours meilleurs, et que la joie rentrera avec la santé dans votre maison. Vous verrez votre cher enfant grandir en âge et en sagesse, et se rendre digne de l'éducation excellente que vous lui donnez. Il faut croire aussi que la société ne laissera pas plus longtemps sans emploi un dévouement qui pourra lui être utile, et que cette année réparera enfin les torts des précédentes en vous donnant à remplir des fonctions plus actives.

Quoi qu'il en soit, je vois avec plaisir que vous avez pris le bon parti, en vous créant vous-même des occupations honorables et qui peuvent servir au bien public. Vous donnez un bon exemple en vous mettant à la tête de la société archéologique de Sens. J'ai toujours estimé que les laïques serviraient encore mieux la foi en s'emparant de tous les détails de la science pour les traiter chrétiennement, qu'en restant dans les généralités de l'apologétique où les théologiens ont laissé peu de chose à faire. J'approuverais tout à fait, par la même raison, le traité auquel vous songez et dont je serai curieux de vous entendre exposer le plan, surtout si c'est bientôt, et que nous y trouvions une prochaine occasion de vous revoir. Mais ce ne serait pas une raison d'in terrompre votre traduction de Yltinerarium, qui est si bien commencée et qui ferait à elle seule une

excellente petite publication, lors même que vous n'y ajouteriez rien de plus.

Je ne saurais vous dire, mon cher ami, combien je suis charmé de cette activité où je vous vois. Je pense bien que vous ne négligez pas non plus la conférence de Saint-Vincent de Paul, et vous me paraissez en voie de faire un jour plus de bien par votre zèle libre et indépendant, que par toutes les attributions que la magistrature aurait pu vous conférer. Qui sait même si, en vous fermant pour quelque temps une carrière qui vous aurait absorbé tout entier, Dieu n'a pas voulu se réserver une partie de votre vie pour des intérêts plus grands?

Quant à moi, j'ai repris le fardeau annuel démon enseignement, au milieu des inquiétudes que me causent les émeutes suscitées contre M. Lenormant, à la Sorbonne. Je les ai vues de près, et je puis vous assurer qu'il ne s'agit point d'un soulèvement des écoles, ni du fanatisme d'une troupe déjeunes gens échauffés. C'est beaucoup moins, et c'est beaucoup plus. C'est une affaire arrangée sans passion, mais avec un indigne calcul dans les bureaux de quelques journaux révolutionnaires, afin d'entretenir le public irréligieux dans cette espèce de fièvre où il était ces dernières années, et de susciter de nouvelles difficultés au gouvernement. Comme ces gens-

là y mettent toute l'opiniâtreté d'un parti pris, et que le gouvernement y met toute la faiblesse qu'il a continué de montrer dès qu'il s'agit de protéger les croyances, il y a lieu de craindre que les violences se renouvellent, et n'y eût-il, comme la dernière fois, qu'une soixantaine de tapageurs, s'ils reviennent dix fois, ils finiront bien par faire fermer le cours. Du moins, ne sera-ce pas sans protestations énergiques; car la jeunesse chrétienne s'est montrée plus ferme que de coutume dans cette affaire, qui aura du moins l'utilité de resserrer les rangs et d'aguerrir les cœurs.

Mais vous jugez du chagrin que j'éprouve à voir un enseignement si honorable et si bienfaisant menacé par de telles intrigues, et trahi par la mollesse de ceux dont le devoir était de défendre, là comme ailleurs, la cause de l'ordre public. Ah! mon ami, qu'il se fait de mal dans le monde par l'inconséquence et la timidité des gens de bien ! Quant à moi, je ferai tous mes efforts pour qu'on ne sépare pas ma cause d'avec celle de M. Lenormant; tant que ses leçons seront troublées, je ne cesserai pas d'y assister, j'userai de toute mon influence sur un certain nombre de jeunes gens pour recruter l'auditoire. Si vous étiez ici, mon cher ami, vous nous aideriez de votre présence et de vos conseils. Soutenez- nous du moins de vos prières. C'est

le jeudi 8 que la reprise du cours doit avoir lieu. Adieu; je vous embrasse tendrement; ces pauvres lignes ne peuvent pas vous porter la moitié de ce que nous avons dans le cœur. Venez donc bientôt nous trouver.

A M. LALLIER

Paris, 7 août 1846.

Mon cher ami,

Voici quinze jours que je me reproche de ne pas vous avoir répondu et que j'en suis empêché par ces éternels examens qui ne me laissent aucun loisir. Il faut prendre le parti d'écrire sur la bienheureuse table verte, entre la question de grec et celle de matfiématiques, entre les collègues qui bâillent et les candidats qui se troublent. Au milieu d'une occupation si peu récréative l'esprit est heureux de s'enfuir un moment, et de s'en aller à Sens vous chercher dans votre paisible demeure

où je vous trouve dans la plus aimable compagnie. Je vois avec plaisir que la santé longtemps absente est enfin rentrée chez vous : c'est un grand bienfait de Dieu, qu'il faut tâcher de retenir par la prière d'abord, et ensuite par de bons soins. Ainsi je crois que vous avez une excellente inspiration en vous faisant bâtir une petite habitation au milieu des champs et des bois. Rien ne vaut mieux que le grand air, l'atmosphère embaumée, les exhalaisons même des étables, pour rétablir les personnes délicates. Profitez de la liberté que la Providence vous a donnée pour vivre plus que vous n'avez fait jusqu'ici à la campagne; le corps s'en trouve mieux et le cœur aussi. Le séjour de la campagne est plein d'enseignement et de consolations dont nous nous privons en nous enfermant dans les murs de nos villes.

Ce n'est pas que vous perdiez votre temps à Sens, et je vous félicite de tout ce que vous y faites pour le bien public. Nous avons ce bonheur, nous autres catholiques, que notre cause veut être servie en même temps de deux manières qui se prêtent à la diversité des esprits ; il lui faut des hommes de guerre et des hommes de paix, la croisade de la polémique et le prosélytisme de la charité. J'admire ceux qui combattent glorieusement sur la brèche, mais je ne puis me défendre de préférer pour

nos amis et pour moi cet autre ministère non moins dangereux, s'il est moins éclatant.

Vous faites plus que vous ne pensez en multipliant, comme vous dites, les terrains neutres, et en ajoutant un cercle à votre société de sciences et de lettres. Le bien de ces sortes d'institutions est si évident, qu'il effraye nos plus clairvoyants adversaires. Il y a quelques jours, étant au corps de garde pour mes péchés et pour le service de la patrie, j'entendais la conversation de deux fortes têtes de l'endroit; et le plus habile des deux s'indignait contre ces sociétés archéologiques, nouvellement imaginées par les réactionnaires, pour ramener le siècle présent à l'ancien régime, en le ramenant à l'étude du moyen âge. Cet homme avait jusqu'à un certain point raison dans la grossièreté de ses préventions.

Toute l'irréligion en France procède encore de Voltaire, et je ne sache pas que Voltaire ait de plus grand ennemi que l'histoire; et comment ses disciples n'auraient-ils pas peur de ce passé qu'ils outragent, et qui les écraserait s'ils osaient s'en approcher ? Leur peur fait notre force et notre lumière, elle nous montre où doivent porter nos coups. Grattons le badigeon que la calomnie a passé sur les figures de nos pères dans la foi, et quand ces belles images brilleront de tout leur éclat, nous verrons bien si la foule ne reviendra pas les ho-

norer. Or la foule est plus conséquente que ceux qui s'appellent sages; elle ne sait pas comme eux accorder une admiration froide et inefficace ; elle n'honore pas sans aimer, elle n'aime pas sans croire. On ne l'a éloignée de nous qu'en nous accusant, forçons-la de nous juger; elle aura assez de justice pour nous absoudre, et de générosité pour réparer son erreur. Faisons-lui voir surtout que nous abhorrons autant qu'elle ces abus qui firent l'ancien régime, que nous ne voulons point des faiblesses et des violences qui compromirent la société du moyen âge, et qu'enfin notre foi toujours jeune est en mesure de satisfaire aux besoins de tous les siècles, comme de guérir les blessures de toutes les âmes.

Voilà ce que des conversations fréquentes apprendront aux habitués du cercle de Sens. Les catholiques y trouveront aussi un autre genre de profit, ils s'accoutumeront à mieux connaître leurs frères égarés, à distinguer ceux qui sont étrangers à nos croyances d'avec ceux qui sont ennemis, à les plaindre, à les estimer, ce qui est beaucoup pour les gagner.

Avez-vous vu plus clair que moi dans la mêlée électorale, et comprenez-vous ce que chaque opinion a perdu de terrain ? Pour moi, je suis affligé de la perle de deux hommes dont j'honorais le carac-

1ère, M. de Cormenin et M. Béchard. Peut-être rentreront-ils par d'autres collèges. Personne n'a vraiment intérêt à faire taire des voix si franches et si honnêtes. Mais rien n'égale l'emportement des partis. J'ai cherché, avec une curiosité qui n'a pas été contentée, votre nom dans laliste des candidats: c'est une affaire ajournée à quatre ans, et il se pourra bien qu'alors les circonstances vous portent où vous ne voulez pas monter. Jamais du reste on n'avait vu plus de nouveaux noms. S'il en sortait au moins deux ou trois hommes d'État ! Maintenant c'est notre devoir de prier pour cette assemblée qui dispose des destinées d'un grand pays, et de solliciter pour elle les lumières dont elle a besoin; il lui en faudra beaucoup, si elle doit rompre avec les mauvaises traditions qu'elle trouvera établies, et nous donner enfin la première des libertés, qui est celle de servir Dieu et de faire du bien aux hommes.

Ne vous scandalisez pas trop de me voir peu au courant de ce qui vient d'exciter si fort l'attention et le zèle de nos amis communs. Depuis quinze jours je vis en ermite. Mais ne vous inquiétez point, mon ermitage n'a rien de trop rigoureux ; j'ai choisi pour ma Thébaïde les collines de Meudon ; ma petite cellule est bien habitée, et j'y fais une retraite peu méritoire entre Amélie et votre chère fil

leule. Ou plutôt ma pénitence, c'est de ne pas rester autant que je voudrais dans mon désert, et de passer, comme je vous le disais en commençant, le tiers de mon temps à la Sorbonne et un second tiers sur la grande route. Enfin nous bénissons Dieu du bonheur qu'il nous a donné avec notre chère enfant, et nous n'aurions pas de vœux à former si nous ne voyions le chagrin dans la maison de mon beau-père. Vous voyez que je vous mets au courant de nos peines de famille, comme de nos consolations; c'est assez vous dire combien tout le monde est reconnaissant de votre amical intérêt. J'ajouterai que mon frère l'abbé est venu passer quelque temps auprès de nous, et que Charles continue avec succès ses études médicales.

Recevez les compliments que toute la maison vous envoie. Petite Marie voudrait certainement vous écrire, mais elle dort à l'heure qu'il est.

Votre ami dévoué.

A propos de Saint-Vincent de Paul, vous saurez que le conseil général a écrit une lettre à notre saint-père le pape Pie IX pour le féliciter de son glorieux avènement, lui offrir un exemplaire du Manuel et appeler sa bénédiction sur nos œuvres. C'est votre serviteur qui l'a rédigée dans son plus

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