Le Correspondant. De V Établissement du christianisme
core n'ai-je presque rien fait à cause de cette infirmité d'esprit qui me rend incapable de travailler, quand je respire une atmosphère de dissipation et que je ne m'enferme pas dans un absolu recueillement, Ma vie se passe ainsi à lutter contre les circontances pour leur disputer un loisir dont je profite mal. Souvent je m'enchaîne, pour ainsi dire, à la glèbe, refusant ce que je devrais aux convenances, à l'amitié, au repos même de l'esprit, ne voyant personne, n'écrivant nulle part. Je me fais ainsi de longues journées de travail, et c'est avec grand'peine encore que j'en arrache quelque fruit. Alors je m'inquiète de m'être engagé dans une carrière littéraire, pour laquelle je n'étais peut-être pas fait. Je compte mes trente ans, je me vois les mains vides d' œuvres, sans mérites devant Dieu, sans titres devant les hommes ; je me décourage, et je vois que j'ai tort d'interrompre ainsi des relations d'amitié et de correspondance, qui me soutiendraient, m'éclaireraient, et m'auraient déjà peut-être épargné bien des sollicitudes.
Voilà l'explication de mes longs silences. Elle ne m'est pas honorable, et vous y voyez cette inégalité d'âme dont je souffris toujours. J'éprouve
en Allemagne (2- art.), t. IV, p. 357; - (3- art,), t. V, p, 166; — (4e art.), t. VI, p. 411.
ANNÉE 1843. il
vivement en moi un mal que je crois être celui de toute la génération présente. 11 y a beaucoup de bonnes intentions, beaucoup d'inspirations généreuses, peu de résolution, encore moins de persévérance. Je vois des intelligences élevées, des volontés droites, mais peu de caractères. Je ne parle ici que des gens de bien.
De tous les dons du Saint-Esprit, celui qui manque le plus, c'est la force. On la connaît si peu que plusieurs pensent l'avoir, parce qu'ils ont la violence et l'emportement, qui sont au contraire, comme tout ce qui est convulsif, des preuves de malaise et de faiblesse. L'air que nous respirons n'est pas sain, et tout concourt à nous amollir. Dans ces courts moments que je passai avec vous à Bligny, en vous voyant entouré de cette pieuse et tendre famille, si aimé de tout le monde, si voué à tous les intérêts publics, joignant à vos laborieuses fonctions le soin de tant de bonnes œuvres, et trouvant encore tant d'activité pour les rapports d'amitié, tant de loisir pour les lettres, je croyais avoir une image d'un autre temps : quelqu'un de ces magistrats du xvne siècle, avec leur maison patriarcale et leur cabinet de savant, l'exemple d'une vie comme il n'y en a pas autour de moi, et comme je voudrais la mienne, pleine de choses et non de paroles. Ce souvenir, avec la belle nuit qu'il faisait, avec votre jar-
dinvuaux flambeaux, avec celte religieuse chapelle où nous priâmes ensemble, et ensuite la gracieuse hospitalité de votre maison deBeaune, forme une des plus heureuses impressions de voyage que j'aie jamais remportées dans mon cœur.
J'espère donc que du fond de cette retraite où vous avez trouvé l'énergie dans le calme, vous continuerez de nous prêter la main, au milieu de cette existence agitée, tumultueuse, et par conséquent impuissante que nous menons. Nourri de la lecture des bons siècles, votre esprit en a la solidité : vous êtes homme de conseil en même temps que d'action. Plus que jamais peut-être votre intervention va devenir nécessaire, à l'entrée d'une campagne qui sera périlleuse pour les intérêts catholiques.
J'aperçois avec douleur de grandes divisions parmi nous, des défiances et des récriminations mutuelles : le clergé même divisé, les laïques mis en demeure par la publicité de juger leurs pasteurs; les indifférents scandalisés, l'irritation des mauvais portée au comble, les partis politiques profitant des controverses religieuses, et y portant leurs détestables habitudes. Je ne considère pas comme un moindre danger la mollesse qui céderait quelque chose de la sévérité du dogme, dans la discussion, ou des droits de l'Église, dans les affaires. La voie du Correspondant me parait droite, elle n'a que le
malheur de n'être pas suivie. Aucune propagation, aucune publicité sérieuse, pas d'annonces, pas de prospectus, une obscurité forcée où vont s'ensevelir les pensées qui devraient devenir l'opinion de tous les hommes de bien.
Ce serait un grand malheur que la chute du seul recueil que nous puissions avouer avec honneur devant l'Église et devant le monde. Pour moi, dans mon humble condition, j'y contribuerai de tout mon pouvoir. Je sollicite aussi vos avis ; je les appelle surtout sur mon prochain article, suite du premier, et qui sera lui-même suivi d'un troisième. Vous jugerez, sur ces trois chapitres, le projet du livre. Bientôt peut-être, j'aurai besoin de vous parler une seconde fois de ma velléité de concourir à l'Académie française pour le discours sur Voltaire.
Dès ce moment, je veux vous remercier de l'obligeante communication que vous me faites. Cependant je ne puis vous dissimuler qu'elle m'embarrasse. J'aurais aimé ne pas savoir d'avance mon nom placé dans cette brochure de M. de Montalembert1. Il y a assurément un honneur périlleux à être cité comme une exception à une règle inju-
1 . Du Devoir des catholiques dans la question de la liberté d'enseignement. (Œuvres complètes de M. de Montalembert, t. IV, p. 321.)
rieuse; mais c'est un honneur, et il y aurait lâcheté a faire effacer la citation. Je ne puis donc officiellement ni accepter, ni refuser l'éloge, et j'y dois rester étranger. Mais pour écarter toute réserve entre nous, voici mon opinion dont vous userez selon votre prudence. Si vous avez de pleins pouvoirs pour de courtes corrections, j'en demande une, non pas dans mon intérêt, mais dans celui de la vérité.
11 n'est pas vrai que les catholiques soient dans l'université à l'état d'un petit nombre d'exceptions : la lettre de l'Archevêque de Lyon le dit aujourd'hui, elles sont nombreuses; et je suis témoin que les catholiques sont dans l'université, comme à peu près partout dans les fonctions publiques, une minorité considérable.
Il n'est pas vrai que M. Lenormant et M. Ozanam protestent contre l'enseignement de leurs collègues : d'abord parce que nous n'avons de collègues que les professeurs de la Sorbonne, ceux du Collège de France n'ayant rien de commun avec nous ; qu'à la Sorbonne, sur treize professeurs ou agrégés qui enseignent, il n'y en a peut-être pas deux qui depuis trois ans aient exprimé des doctrines hétérodoxes. Plusieurs autres, au contraire, et je cite par exemple M. Saint-Marc Girardin, ont combattu pour les idées vraies, morales, et chétiennes. Ensuite nous n'avons pas protesté, puisqu'il n'y avait point lieu
de le faire. Nous avons hautement professé notre foi, réfuté les systèmes contraires, cherchant à faire chrétiennement notre métier de professeurs, et à servir Dieu en servant les bonnes études. Mais nous n'avons point cherché à mettre dans la faculté de Paris une division qui n'existait point, à faire deux camps, à livrer des batailles : et je crois qu'il importe beaucoup au bien de la jeunesse qu'il n'en soit pas ainsi, que nos leçons ne soient point regardées par nos collègues comme des provocations qui solliciteraient une réponse, et que, si plusieurs sont étrangers à la foi, on n'en fasse pas des ennemis.
Adieu, monsieur et cher ami, veuillez présenter à madame Foisset mon profond respect, avec les regrets de madame Ozanam, qui ne peut se consoler d'avoir si malheureusement manqué l'occasion de la connaître. Nous remettons nos espérances à un autre voyage, mais heureusement nous savons où nous retrouver d'ici là. C'est dans cette union de cœur, de pensée et de prière, que je suis votre ami reconnaissant et dévoué.
Le R. P. Lacordaire a porté, sur la conduite d'Ozanam dans ces circonstances délicates, un jugement trop juste et trop décisif, pour que nous hésitions à le reproduire.
« C'était le moment, dit-il, où les catholiques de France, pour la seconde fois, réclamaient avec énergie l'une des grandes libertés de l'âme, la liberté de l'enseignement. Le comte de Montalembert, du haut de la tribune pairiale qui l'avait autrefois condamné dans cette même cause, présidait à cette seconde campagne, comme général, après avoir fait la première comme soldat. Sous lui, et chacun à son poste, on s'animait au devoir, et si toutes les voix n'étaient pas également dignes du combat, si l'injure et l'injustice appelaient trop souvent des représailles qu'il eût mieux valu ne pas mériter, du moins la trahison n'était nulle part, on pouvait regretter des paroles, on n'avait point à regretter de silence. Ozanam, par la position qu'il tenait de Dieu, était de nous tous le plus douloureusement placé. Catholique ardent, ami dévoué des libertés sociales, de celles de l'âme en particulier, parce qu'elles sont le fondement de toutes les autres, il ne pouvait cependant méconnaître qu'il appartenait au corps dépositaire légal du monopole de l'enseignement. Fallaitil rompre avec ce corps qui l'avait reçu si jeune et comblé d'honneurs? Fallait-il, demeurant dans son sein, prendre une part active et nécessairement remarquée à la guerre qui lui était faite? Dans le premier cas, Ozanarn abdiquait sa chaire : pouvait-on le lui conseiller? Dans le second cas, il appelait le second résultat en se donnant le tort de l'attendre : pouvait-on encore le lui conseiller? Et cependant, le professeur chrétien, le chrétien libéral, Ozanam, pouvait-il se séparer de nous?
« Il est rare que, dans les situations les plus délicates, et où tout semble impossible, il n'y ait pas un certain point qui concilie tout, comme en Dieu, les attributs en apparence les plus dissemblables se rencontrent quelque part dans l'harmonie d'une parfaite unité. Ozanam conserva sa chaire : c'était son poste dans le péril de la vé-
rite. Il n'attaqua point expressément le corps auquel il appartenait : c'était son devoir de collègue et d'homme reconnaissant. Mais il demeura dans la solidarité la plus entière et la plus avérée avec nous tous ; je veux dire, quoique je n'aie pas le droit de m'y compter, avec ceux qui défendaient de tout leur cœur la cause de la liberté d'enseignement.
«Aucun des liensqui l'attachaient aux chefs et aux soldats ne subit d'atteinte. Il était et il fut de toutes les assemblées, de toutes les œuvres, de toutes les inspirations de ce temps, et ce qu'il ne disait pas dans sa chaire ou dans ses écrits ressortait de son influence avec une clarté qui était plus qu'une confession. Aussi pas un seul moment de défiance ou de froideur ne diminua-t-il le haut rang qu'il avait parmi nous : il garda tout ensemble l'affection des catholiques, l'estime du corps dont il était membre, et, au dehors des deux camps, la sympathie de cette foule mobile et vague qui est le public, et qui, tôt ou tard, décide de tout. » (Œuvres du R. P.Lacordaire, Frédéric Ozanam, t. V, page 404.)
A. M. LALL1ER.
Paris, 14 janvier 1844,
Mon cher ami,
Pendant que vous vous reprochiez de ne point écrire à votre vieil ami de Paris, je m'accusais de négliger mon ancien camarade de Sens et, de même que vos grandes occupations justifiaient votre silence opiniâtre, les soins dont je suis surchargé excusaient peut-être mon retard. Plusieurs fois depuis mon retour à Paris, j'ai pris la plume pour vous entretenir un moment, et toujours quelque devoir impérieux me l'a retirée des mains. Mais après tout, l'amitié a aussi ses obligations, et certainement je ne me coucherai pas aujourd'hui sans finir cette lettre. J'ai besoin d'ailleurs de vous aller porter moi-même ces vœux de nouvelle année, que je formais pour vous il y a quinze jours, en recommandant à Dieu, l'un après l'autre, tous ceux qui me sont chers. Moi, qui ne mérite de trouver aucune douceur dans la prière, j'en trouve toujours
dans celle-ci. J'éprouve une consolation extrême à représenter à Noire-Seigneur les nécessités de mes amis absents; je connais bien les vôtres, et depuis que j'ai cessé de vivre seul, je sais quelles grâces il faut demander pour le bonheur d'une jeune famille.
Je m'afflige, mon cher ami, de vous voir confiné dans une ville où votre zèle et votre savoir ne trouvent pas leur emploi; lorsque la gravité des circonstances exigerait que tous les hommes de foi et de cœur missent la main à l'œuvre pour remuer la société et la refaire chrétienne, les imaginations vives et les plumes brillantes ne manquent peut-être pas, mais les jugements droits sont rares.
Je veux vous faire mes compliments de l'article que je viens de lire dans Y Univers, où j'ai reconnu votre main. Il est très bien écrit : mais c'est mieux qu'un acte de talent, c'est un acte décourage. Vous avez honorablement rempli vos fonctions de magistrat en dénonçant à la publicité les emportements d'un homme dont vous vous faites un ennemi, mais qui, une autre fois, s'avancera moins, sentant que les yeux sont ouverts sur sa conduite.
Si les catholiques étaient résolus à publier toutes les tyrannies dont ils sont bien instruits, et à se bien instruire de toutes celles qu'ils veulent publier, je ne doute pas qu'ils ne parvinssent à se faire
respecter tôt ou tard : mais il y faudrait le temps et la peine, chercher et vérifier, et ne se point contenter de l'a peu près qui ne devrait jamais satisfaire une conscience chrétienne, quand il s'agit de défendre la cause de la vérité. Ceci soit dit à propos des controverses présentes. Je vois avec plaisir que les hommes considérables y aient mis la main : et je trouve que M. de Montalemhert a rétabli la question dans toute sa grandeur, en la plaçant là où elle fut toujours : entre toute l'Église et tout l'État. Il est impossible de porter dans la discussion religieuse plus de dignité, de prudence et de charité que ne le fait un homme, dont on n'attendait pas précisément ce genre de mérite : je veux dire le PèreLacordaire. L' Univers vous donne des analyses de ses conférences; mais ce qu'il ne peut vous donner, c'est cet accent, ce gest.e, cette émotion, cette puissance sur la multitude qui font de lui le plus grand orateur de ce temps. Il a acquis beaucoup de théologie au fond, beaucoup d'habileté dans la forme, mais il n'a rien perdu, depuis ce temps où nous l'écoutions ensemble, recueillant ses paroles au milieu des frémissements de ce vaste auditoire. Je ne puis l'entendre sans me reporter à cette heureuse époque de notre jeunesse, sans penser à vous, et regretter que vous ne soyez point ici comme moi, pour renouveler vos impressions d'il y a neuf ans.
Car il n'y a pas moins, mon cher ami, et voyez comme nous vieillissons. Vraiment ce serait la peine de venir à Paris pour la dernière conférence qui se fera dimanche prochain. Un grand seigneur comme vous, ayant bientôt pignon sur rue, ne doit point regarder au voyage !
J'oubliais de vous dire que j'ai le bonheur d'avoir ici mes deux frères. En même temps, nous avons amené notre vieille bonne : elle ne pouvait se résoudre après plus de soixante ans de service à quitter les enfants de ses maîtres. Ainsi, vous le voyez, j'ai emporté en quelque sorte les murs de la maison paternelle pour les relever à Paris; tous les portraits de famille, quelques vieux meubles de ma grand'mère, ces reliques auxquelles s'attachent tant de souvenirs : nous avons repeuplé ainsi notre existence autrefois un peu solitaire ; et mon contentement serait parfait, si la santé de madame Ozanam, quoique à peu près rétablie, ne me laissait toujours quelques inquiétudes pour l'avenir. Bien d'autres désirs s'agitent aussi dans nos cœurs et nous sentons que malgré tous les soins qu'on prend pour la félicité d'ici-bas, Dieu pourvoit à ce que nous ayons toujours besoin d'en espérer une autre.
Recevez les affectueux souvenirs de mes frères, et comptez bien que notre amitié n'est pas près de finir.
Ozanam parle ici de la vieille bonne qui l'avait vu naître et l'avait élevé, type bien rare et presque inconnu aujourd'hui, du serviteur identifié à la maison de son maître et ne faisant qu'un avec la famille. Entrée, presque enfant, au service des grands-parents, Marie Gruziat, surnommée Guigui, était montée, dégrade en grade, de la basse-cour jusqu'à la cuisine, dont elle garda et défendit le sceptre jusqu'au bout de ses forces. D'une probité à toute épreuve, d'une économie fabuleuse, dévouée jusqu'à travailler pour venir en aide à ses maîtres dans les jours de la révolution ; toujours prête à toutes les fatigues, elle était douée d'un esprit fort original et d'un très bon jugement. Chacun la consultait dans les petits et grands événements de famille ; elle donnait ses avis avec un grand sens; il va sans dire qu'avec les années, elle les donnait souvent sans attendre qu'on les lui demandât, se croyant bien un peu le droit de gronder,, à sa guise, maîtres et gens. Elle avait conservé, avec le costume des paysannes de son pays, toutes les traditions delà famille et les rappelait sans cesse aux enfants qu'elle voyait naître, disant : Votre père faisait ceci, et votre grand'mère disait cela, et, le père de votre grand-père n'aurait pas fait ainsi.
Elle mourut à l'âge de quatre-vingt-huit ans, après soixante-seize ans de service, entourée du respect et delà tendresse de ses enfants, comme elle disait, passant son temps à réciter des chapelets pour le repos de l'âme de ses vieux maîtres morts, et berçant la quatrième génération des mêmes contes et des mêmes chansons qu'elle avait appris dans la demeure de leur arrière- grand' mère.