FLORENCE VUE DU DÔME
Le 8 janvier 1847.
À la faveur d'une belle journée, nous sommes montés à la coupole de la cathédrale ; nous en avons fait le tour intérieurement, en admirant la beauté du pavé en mosaïque dessiné par Michel-Ange, mais en regrettant ces ouvertures étroites qui ne laissent pas pénétrer le regard dans les trois nefs pour saisir l'ensemble de l'édifice. Cette impression défavorable s'est bien effacée lorsque, arrivés à la lanterne, c'est-à-dire à trois cents pieds de hauteur au-dessus du sol, nous avons découvert une des plus admirables vues qui soient au monde. Sous nos pieds, la grande coupole avec les sept petites coupoles qui lui servent de contre-forts, comme une
montagne de marbre, si élevée, que le reste de la cathédrale semblait petit et fuyait bien loin audessous. Devant nous, le campanile de Giotto, la plus belle tour qui ait jamais porté au ciel les prières des hommes. On reconnaît d'ici qu'elle est aussi parfaitement achevée au sommet qu'à la base, et que les moindres détails n'y sont pas travaillés avec plus de conscience là où ils peuvent captiver l'admiration de la foule, qu'à cette hauteur où ils ne sont vus que des oiseaux et des anges. Plus bas et comme écrasé, le baptistère de Saint-Jean. Il semble bien humble, et c'est cependant cet ancien temple de Mars, devenu la première cathédrale de Florence, et plus tard le baptistère commun de la ville et du territoire; c'est là le germe d'où devaient sortir tant de grands hommes et tant de monuments.
Etendons nos regards. Voici, iprès du. ponte Vecchio, l'église des Saints-Apôtres bâtie par Gharlemagne; d'un autre côté, le clocher de Badia, l'une des sept abbayes fondées au xe siècle par le comte Hugues, lorsqu'il eut dans la forêt cette vision de l'enfer qui toucha son cœur endurci. Au delà de l'Arno, San-Miniato, bâti, en 1013, par l'empereur Henri le Saint; il semble que l'âme virginale du pieux fondateur se soit réfléchie dans ce gracieux édifice, dont la façade est le premier modèle des églises de Pise et de Lucques. C'est là que le Cru-
cifix miraculeux baissa la tête pour approuver Jean Gualbert de l'héroïque pardon accordé à son ennemi.
Je me rappelle les merveilleux commencements de l'ordre de Vallombreuse, et ses luttes contre les évêques simoniaques ; les femmes de Florence se réunissant en habits de veuves dans l'église de Saint- Pierre le Majeur pour se plaindre au prince des Apôtres de l'abandon où il a laissé son peuple ; enfin le moine Pierre subissant l'épreuve judiciaire et passant au milieu des feux pour établir la culpabilité de Tévêque dont la déposition par le pape arrache Florence au despotisme féodal, l'attache pour jamais au parti de l'Eglise et de la liberté, et commence l'ère glorieuse de la république.
C'est aussi l'ère du génie. — Je vois les commencements de cette architecture menaçante qui convenait aux vieux Florentins. Il reste bien peu des tours qui hérissaient l'ancienne ville, lorsqu'en une seule fois, par exemple, on en renversa cent cinquante. Les Médicis ont abattu ces hauteurs comme Tarquin les pavots de son jardin. Cependant voici encore le palais de l'ancienne Seigneurie, le Bargello, élevé par Lapo, et le beffroi qui chaque soir sonne le couvre-feu comme au temps de la république. Yoici le palais Vieux et sa tour, bien digne par sa fierté de l'inscription qu'on y lit :
J. C. REX FLOR. ËLECT S. P.
Je reconnais un peuple qui ne veut obéir qu'à Dieu, et qui encore ne lui obéira pas toujours. — Voici la loge d'Orcagna, ce portique ouvert où l'on faisait l'inauguration des magistrats, la publication des décrets, les principales cérémonies politiques quand tout se passait au grand jour et que les affaires de l'État étaient les affaires de tous. Non loin de là, s'élève Orsanmichele, orné de onze tabernacles où les douze corporations des métiers de Florence avaient placé ces belles statues, symbole de leur union, de leur piété et de leurs richesses. — Aux deux extrémités de la ville, au couchant et à l'Orient, Sainte-Marie-Nouvelle et Sainte-Croix, comme deux postes avancés des fils de saint Dominique et de saint François, pour la défendre contre l'hérésie et la corruption. Ces deux églises sont contemporaines du palais Vieux et de la cathédrale ; tant d'édifices ont été entrepris en vingt ans par cette même ville qui, depuis trois siècles, ne s'est pas trouvée assez riche pour achever la façade du Dôme. 11 ne faut pas oublier, du côté du nord, YAnnnnziata, berceau de l'ordre des Servîtes, fondé
1. Jésus-Christ, roi de Florence, élu par un décret du Sénat et du Peuple.
au xiii0 siècle par sept pieux citoyens de Florence ; et, enfin, si l'on veut descendre jusqu'au temps des Médicis, les palais Pitti, Strozzi, Riccardi, avec leurs murailles cyclopéennes, et le couvent de San-Marco, encore tout rempli du souvenir de Savonarole.
Voilà ce que je découvre du haut de la coupole de Brunelleschi. Mais si par la pensée je pénètre dans ces édifices dont je n'aperçois que les murs, je les trouve couverts et tout animés de peintures immortelles.
Gomment, à l'ombre d'une architecture si sévère, a pu se développer et s'épanouir une peinture si naïve, si pleine d'innocence, de grâce et d'un céleste éclat? Comment, au milieu des guerres civiles, des trahisons, des vengeances, a pu se faire l'éducation de toute cette école de peintres qui a des anges dans ses rangs ? Où prenaient-ils ces vierges et ces chérubins? C'est qu'il faut passer parla croix pour aller à la gloire ; c'est dans les rigueurs de la pénitence et les douleurs de la vie que descendent les visions du ciel; c'est de la souffrance que naît l'amour, et de l'amour toutes les sortes de beautés.
Tout ce mystère de l'art florentin est déjà contenu dans la Divine Comédie, où mes pensées reviennent naturellement en apercevant la pierre sur laquelle Dante venait s'asseoir. Les abords du poème ont
aussi je ne sais quoi de menaçant et de sinistre. Mais passez la porte et franchissez l'enceinte de l'Enfer, et vous verrez si les images du Purgatoire n'égaleront pas les plus charmantes compositions de Giotto, et si le Paradis du poète n'est pas aussi lumineux que celui d'Angelico de Fiesole.
Le jour baisse et je n'ai pas le temps de m' arrêter à ce dôme écrasé de Saint-Laurent de Médicis, qui fut bâti pour être le tombeau des princes, mais qui est aussi le tombeau de la liberté. Deux tyrans y dorment sous la garde des statues de Michel-Ange. Ce grand homme fut peut-être le plus savant des slatuaires chrétiens, mais il en fut le dernier ; il enterra noblement la sculpture naïve du moyen âge, et laissa le mauvais exemple d'avoir cherché à étonner les hommes au lieu de les toucher et de les instruire.
Il vaut mieux jeter un dernier regard sur les collines qui entourent Florence, Fiesole, San-Miniato, et les autres avec leurs contours harmonieux et leurs croupes si belles quand elles sont chargées de verdure. Alors la cité de marbre semble vraiment comme un ouvrage d'albâtre et d'ébène déposé dans une corbeille de fleurs ; et l'on comprend cette étymologie du vieil historien Malespini, selon qui on la nomma Fiorenza, parce qu'elle était la fleur des villes.
Nous descendîmes à la lueur des flambeaux les
interminables escaliers de la coupole; arrivés au bas de l'édifice, nous nous trouvions bien petits, en vérité, et cependant, en y réfléchissant mieux, nous trouvions les hommes bien grands d'avoir pu élever ces monuments du haut desquels ils paraissent si petits.