FLORENCE
Plus je passe devant ce dôme, plus j'en admire la hardiesse et la majesté. Je le comparais à une montagne ; en effet, il en a les pentes abruptes, et la vue, n'étant point arrêtée par la saillie des nefs, mesure toute la hauteur de la coupole. Ces marqueteries, ces décorations des fenêtres, ces rinceaux de feuillage, ces légers fleurons, sont comme les riches minéraux, comme les plantes grimpantes et fleuries qui tapissent le flanc de l'Apennin. — Au sommet, la croix s'élève comme la pensée de Dieu règne sur les sommets solitaires que visitent rarement les bergers et les chasseurs.
Florence est vraiment l'Athènes des temps modernes. Ses vieux monuments ont la beauté dorique, la beauté calme, sévère, quelquefois menaçante, mais la force y a produit la grâce. Voyez la loge d'Orcagna, Orsanmichele, le Campanile même, crénelé comme une tour de défense, enfin et surtout cet incomparable Dôme, gigantesque comme une montagne sortie de la main de Dieu, et travaillé avec la délicatesse d'une fleur qui sort aussi de la main de Dieu. Les contemporains la jugèrent ainsi; ils l'appelèrent Sainte-Marie de la Fleur. Il semble que toute la destinée de l'art est dans l'énigme de Samson : ce chef d'Israël trouva un rayon de miel dans la gueule du lion qu'il avait tué, et il proposa cette énigme aux Philistins : La douceur est venue du fort... Or les Philistins, instruits par Dalila, dirent : Quoi de plus doux qu^le miel et de plus fort que le lion? Ne pouvons-nous pas dire: Quoi de plus fort qu'Arnolfo di Lapo et de plus doux qu'Ange de Fiesole?
Quel pays que celui où, les portes du Baptistère étant mises au concours, on vit paraître à la fois parmi les concurrents Donatello, Brunelleschi, Giacopo délia Quercia et Ghiberti î II faut voir dans Vasari1 ces assemblées, ces rendez-vous des artistes
i. Vasari, Vit a di Filippo Brunelleschi, scultore e architetto florentino, t. I, p. 251.
de Florence, se promenant ensemble devant la cathédrale comme les philosophes et les sculpteurs d'Athènes sur l'Agora et dans les jardins d'Académus. Les grands peintres comprenaient la fécondité de ces entretiens. Ils aimaient à les représenter. De là, les fresques de Giotto auBargello, deGhirlandaio à Sainte-Marie-Nouvelle, de Simon Memmi à la chapelle des Espagnols ; et ces beaux groupes de contemporains célèbres conversant ensemble. Là, revivent Dante, Brunetto Latini, Corso Donati; — Politien, Marsile Ficin, Landino, — Gimabue, Arnolfo di Lapo et Lapo : toutes ces figures pensent, mais toutes ces figures vivent.
Voilà le caractère de l'École florentine : nulle part on n'a mieux exprimé la pensée, et nulle part on n'a mieux rendu la vie. Quand la force a rencontré la grâce, quand l'idéal et le réel se sont retrouvés, l'art touche à son apogée, et c'est ce qui arrive à l'avènement de Giotto, le plus grand peintre qui fût jamais, si l'on considère d'où il sortit et ce qu'il créa.
Cependant l'idéal et le réel ne restent pas longtemps dans cette union féconde. Ils se divisent bientôt et sont plus particulièrement représentés par des hommes différents. Benozzo Gozzoli, Masaccio, fra Bartolommeo expriment surtout la réalité et la force, Angelico l'idéal et la grâce. J'ai eu tort de
dire que le Bienheureux ne traite jamais le nu, qu'il n'a pas le secret des grandes passions, qu'il donne quelque chose de céleste même aux démons, et d'angélique aux damnés. Dans le grand tableau du Jugement dernier, de l'Enfer et du Paradis , les démons ont d'horribles figures, mais ce sont des figures d'animaux qui tiennent du chat et du singe. Le Bienheureux n'a pas su, il n'a peut-être pas voulu mettre l'empreinte diabolique sur la face humaine. Les réprouvés, en général, expriment plus de douleur que de rage et de perversité. Enfin Angelico a choisi le moment où le Sauveur se tourne vers les élus : « Venez, les bénis de mon Père. » Avec ces paroles, l'allégresse descend sur toute l'assemblée des Saints. La Vierge surtout est admirable; enveloppée dans une draperie blanche étoilée d'or, on la voit tout émue de bonheur et d'amour. ïl faut bien reconnaître alors que le Bienheureux a aussi sa passion dont il est le peintre. Angelico est le peintre de la joie, il aime à en répéter les expressions, quoiqu'il les varie à l'infini, depuis les traits ravis dans la contemplation de Dieu jusqu'aux anges embrassant si tendrement les âmes sauvées et formant avec elles des danses éternelles sur l'herbe fleurie du paradis.
Cependant le peintre angélique ne recule point devant les vérités sévères de l'Évangile. Mettant
une seconde fois la main au même sujet, il choisit le moment où le Sauveur se retourne vers les réprouvés : « Ite, maledicti. » La pose du souverain Juge n'est point celle d'un proconsul romain, comme à la chapelle Sixtine ; c'est celle du Christ des Improperia : « Mon peuple, que t'ai-je fait? » Un reproche plein de douceur; un Dieu qui ne damne point, mais qui ne peut empêcher le pécheur de se damner. En même temps, une tristesse infinie enveloppe toute la cour céleste ; la Vierge elle-même est frappée de crainte et de douleur.
Dans le Jugement dernier, tous les personnages sont vêtus, mais les réprouvés de l'enfer sont nus comme dans Orcagna. Le nu est même traité avec respect et piété dans le tableau de la Déposition de la croix, à l'Académie des beaux-arts, où le Christ n'est couvert que d'une draperie convenable ; de même à la crucifixion de Saint-Marc.
Il ne faut pas croire non plus que le Bienheureux de Fiesole ne fit aucune étude de la réalité. Quand il dut peindre les médaillons dont il orna la grande crucifixion de Saint-Marc, Vasari atteste que les dominicains ne reculèrent devant aucune peine, aucune dépense, pour lui procurer les portraits de ces saints personnages. On a beaucoup dit qu'il aurait cru faire un sacrilège en introdui-
sant des figures profanes et vivantes parmi les images des élus. Vasari atteste que, dans les peintures qu'il fit à Rome pour Nicolas V, il représenta le pape, l'empereur, frère Antonio qui fut archevêque de Florence, et d'autres encore.
Un autre point me frappe, c'est le règne de la tradition au milieu de la liberté des esprits. Il y a certains sujets, certains épisodes qui se répètent nécessairement de peintre en peintre. Ainsi, Fiesole reproduit, après Orcagna au Campo-Santo, le moine qui se glissait parmi les élus et qu'un démon ramène parmi les damnés. Simon Memmi, au capellone des Espagnols, a un groupe de musiciens et de mondains qui rappelle tout à fait ceux du Triomphe de la Mort, d'Orcagna. La naissance de Jacob, au Campo-Santo, celle de la Vierge d'André del Sarto à l'Annunziata, celle de la Vierge encore et celle de saint Jean, de Ghirlandaio, à Sainte- Marie-Nouvelle, remettent toujours en scène ces belles dames qui vont et viennent si gravement et si gracieusement. De même à la chapelle du palais Ricardi, Gentile da Fabriano, dans le tableau de la cavalcade des Mages, et tant de fois ailleurs.