PETITION ADRESSEE A MONSEIGNEUR DE QUELEN
Al" NOM DES ÉTUDIANTS CATHOLIQUES.
Monseigneur,
Quand, l'année dernière, quelques jeunes gens catholiques témoignèrent à Votre Grandeur le désir d'entendre de la chaire de vérité une prédication spéciale, destinée à encourager la foi de ceux qui
croient encore et à la ranimer dans ceux qui ne croient plus, vous daignâtes les accueillir avec une paternelle bonté. Votre cœur les avait compris, et ils rapportèrent à ceux de qui ils étaient envoyés des paroles de consolation et d'espérance.
Jusqu'ici cette espérance n'a pu se réaliser, et pourtant les mêmes besoins subsistent aujourd'hui, rendus plus sensibles par une longue attente.
En poursuivant pendant une année encore les études par lesquelles la Providence veut que nous passions, plus que jamais nous avons pu reconnaître combien elles sont sèches pour le cœur et stériles pour l'intelligence quand l'esprit religieux ne vient pas les animer. Plus que jamais nous avons senti la nécessité d'un enseignement chrétien qui sanctifie pour nous la science et nous la montre comme la sœur de la foi. L'avidité, générale aujourd'hui, des jeunes intelligences pour les études sérieuses n'a point trouvé l'aliment qu'elle cherchait dans de vains systèmes que chaque jour voit changer, et que la raison abandonnée à elle-même élève et détruit. La religion seule, avec sa sagesse immuable, peut combler ce vide; déjà nous avons éprouvé une consolation bien douce à voir plusieurs de nos condisciples revenir à cette lumière dont ils ne s'étaient éloignés que parce qu'ils ne la connaissaient pas. Oh! si nous pouvions voir cet exemple
suivi par toute cette jeunesse des écoles à laquelle il ne manque, pour aimer le christianisme, que d'en savoir la beauté ; cette jeunesse, Monseigneur, que vous auriez voulu bénir tout entière, ce jour où vous bénissiez quelques-uns d'entre nous qui vinrent vous parler d'elle !
Dans cette vue, nous venons renouveler à Votre Grandeur la demande que nous lui avons soumise.
Il est un âge où l'homme, revenu de ses premiers enchantements et quelquefois de ses premières erreurs, éprouve le besoin d'une doctrine certaine, qui d'une part affermisse son intelligence, coordonne et vivifie ses premières études en les rattachant à un ordre d'idées supérieur, et d'un autre côté prépare sa vertu en lui traçant des règles de cette vie sociale où il va prendre une position définitive. La religion seule peut lui donner cette virilité d'âme nécessaire pour accomplir sa mission. Voilà pourquoi nous eussions désiré des conférences où l'on .ne se fût pas borné à entrer dans le détail des preuves de fait du christianisme, à démontrer l'authenticité de ses titres, à réfuter les objections vulgaires déjà tombées dans le mépris; mais où on l'eût développé dans toute sa grandeur, dans son harmonie avec les aptitudes et les besoins de l'individu et de la société. Là trouveraient leur place :
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une philosophie des sciences et des arts, qui nous découvrît dans le catholicisme la source de tout ce qui est vrai et de tout ce qui est beau, afin qu'à cette source chacun de nous vînt puiser, suivant ses forces et sa vocation; enfin une philosophie de la vie, qui, sondant les problèmes delà vie humaine, expliquât à l'homme son origine, dirigeât sa marche, et lui fit envisager sa fin. Nous eussions désiré que cet enseignement fût tombé de la chaire sacerdotale, parce que sur les lèvres du prêtre se trouve une grâce qui fortifie et qui convertit. À tous la porte serait ouverte, et ceux qui errent, et ceux qui croient, confondus dans la même enceinte, simples auditeurs, recueilleraient en silence la parole sacrée, germe qui grandirait dans leur cœur, fécondé par la méditation. Peut-être, au milieu de ces jeunes gens réunis autour des mêmes autels, naîtrait un fraternel amour, qui les rapprocherait d'abord et qui, s'épanchant ensuite, irait chercher l'indigence au dehors et lui porter secours. Alors, de toutes ces âmes rassurées par la foi ou consolées parla charité s'élèverait un concert de louanges pour Dieu, de filiale reconnaissance pour l'Église, et de bénédictions pour celui qui aurait été l'auteur de tout ce bien : pour vous, Monseigneur.
Nous avons l'honneur d'être, Monseigneur, de
Votre Grandeur, les très humbles et très obéissants serviteurs et fils dévoués en Jésus-Christ.
(Suivent les signatures.)
A M. ERNEST FALCONNET
Paris, 11 avril 1834.
Mon cher ami,
Tu es inquiet de ton avenir; en vérité, voilà le malaise de la plupart des jeunes hommes : ambition du bien, prosélytisme, charité, intérêt personnel, amour-propre, tout cela se mêle dans une âme et y porte l'impatience de faire de grandes choses ; l'impatience veut devancer le temps et deviner ce qui n'est point encore ; on voudrait pouvoir s'admirer, par avance, pour les belles œuvres qu'on projette. Je connais cela, cher ami, parce qu'il y a beaucoup de cela dans un cœur que tu connais, mais que je connais mieux encore, dans le mien. ' Combien de fois n'ai-je pas voulu bâtir à l'avance l'édifice de mon existence, ramassant ce qui me
semblait le plus propre à le faire grand et beau, depuis mon enfance d'écolier, où je songeais des poèmes en vers latins1, jusqu'à présent où je songe tant d'autres choses. Te rappelles-tu ces conversations à la promenade où nous parlions de ce que nous ferions un jour? Nous aimions à découvrir le chemin par lequel nous passerions ensemble; nous formions deux fantômes que nous appelions nos deux vies et que nous embellissions à plaisir; nous les faisions aussi semblables que possible, comme deux frères qui aiment à s'habiller de même. Nous nous proposions des études communes, des travaux animés du même esprit, tendant à un seul but. Eh! bien, de tous ces rêves, s'en est-il réalisé un seul? Ne nous trouvons-nous pas maintenent divisés de lieux, de goûts, de genres d'études, et, je le crains bien, jusque sur les idées les plus importantes? Voudrions-nous même que nos châteaux en Espagne d'alors fussent debout maintenant? Pour moi, je proteste que non.
Pauvres gens que nous sommes, nous ne savons pas si demain nous serons en vie, et nous voudrions
1. Ozanam avait entrepris au collège un grand poème en vers latins sur la Prise de Jérusalem par Titus. Son père le destinait au notariat, ce qui ne plaisait guère au jeune écolier, mais il se consolait en pensant qu'il emploierait ses loisirs à son grand poème.
savoir ce que nous ferons dans vingt ans d'ici! Nous ignorons quelles sont nos facultés, quel peut être notre bonheur, et nous voudrions nous tracer une route inflexible pour le développement des facultés dont nous ne sommes pas sûrs, pour atteindre un bonheur qui est pour nous un mystère ! D'ailleurs, considère ceci : A quoi sert de savoir ce qu'on doit faire — sinon à faire bien? A quoi sert de connaître sa destination — sinon à l'accomplir? A quoi bon voir le chemin — sinon à marcher? Or, pourvu que le voyageur voie à dix pas devant lui, n'arrivera-t-il pas aussi bien que s'il avait tout le reste en perspective? Pourvu que l'ouvrier sache à chaque heure du jour la tâche qui lui est imposée pour l'heure suivante, n'atteindra-t-il pas aussi sûrement au terme de l'œuvre que s'il avait sous les yeux le plan de l'architecte? Et ne nous suffit-il pas de connaître notre devoir et notre destinée pour le moment le plus prochain de l'avenir, sans vouloir étendre nos regards jusqu'à l'infini? Si nous savons ce que Dieu veut faire de nous demain, n'est-ce pas assez, et qu'avons-nous besoin de nous soucier de ce qu'il nous commandera dans dix ans, puisque d'ici là il peut nous appeler au repos ? Je ne dis pas pour cela qu'il faille être insouciant et paresseux à suivre une vocation indiquée; mais je dis qu'il faut se contenter d'en connaître une partie et la poursuivre
avec énergie et calme, sans s'inquiéter de ce qui est encore caché.
La pensée de l'incertitude des choses humaines ne doit point briser nos courages et éteindre notre activité ; elle doit, au contraire, nous attacher plus fort au devoir du présent, en nous convainquant de l'ignorance de l'avenir. Tu trouverais bien de la paix et du contentement si tu pouvais te pénétrer de ces idées : que nous ne sommes ici-bas que pour accomplir la volonté de la Providence ; que cette volonté s'accomplit jour par jour, et que celui qui meurt laissant sa tâche inachevée, est tout aussi avancé aux yeux, de lu suprême justice que celui qui a le loisir de l'achever tout entière; que l'homme ne peut pas plus créer son être moral qu'il ne saurait créer son être physique; qu'on ne se fait point orateur, philosophe, artiste, homme de génie, mais qu'on est fait tel peu à peu et insensiblement par la conduite de Dieu. Les plus grands hommes sont ceux qui n'ont jamais fait d'avance le plan de leur destinée, mais qui se sont laissé mener par la main. Un peu de confiance au Père céleste, sans la volonté duquel pas un cheveu ne tombe d'une tête humaine !
Hélas ! j'hésite à t' écrire ceci ; peut-être déjà tu ne me comprends plus, comme moi, d'un côté, je commence à ne pas te comprendre. Mais je suis
excusable de mon inintelligence : car les idées qui le viennent sont nouvelles pour moi; mais le langage que je te tiens, c'est un langage que tu es accoutumé à entendre, et qui, peut-être à cause de cela, te paraît suranné, ascétique, que sais-je? Mais, sois-en convaincu, mon cher ami, malgré les froideurs et les négligences dont tu as eu le droit de m'accuser, je t'aime toujours; parmi mes amis, tu es toujours celui sur lequel mes affections reposent avec le plus de complaisance, et je ne saurais porter l'idée que, si près du point de départ, nos deux routes dussent diverger pour toujours. Je t'aime, et comme avec mon ensemble d'idées et d'habitudes je suis heureux, et que toi, au contraire, tu te trouves malheureux, je voudrais épancher dans ton âme un peu de cette tranquillité qui règne ordinairement dans la mienne.
Depuis quelque temps, depuis surtout que j'ai vu quelques jeunes gens mourir, la vie a pris pour moi un autre aspect. J'ai senti que jusqu'ici, bien que je n'eusse jamais abandonné les pratiques religieuses, je n'avais pas porté assez avant dans mon cœur la pensée du monde invisible, du monde réel. J'ai pensé que je n'avais pas fait assez d'attention à deux compagnons qui marchent toujours avec nous, même sans que nous les apercevions : Dieu et la mort. J'ai trouvé que le christianisme avait été
pour moi jusqu'ici une sphère d'idées, une sphère de culte, mais pas assez une sphère de moralité, d'intentions, d'actions. La lecture des œuvres de Pellico m'a surtout pénétré de cette idée, et plus je m'y attache, plus je sens en moi-même de désintéressement, de bienveillance et de calme; il me semble aussi que je comprends mieux les choses de la vie et que j'aurais plus de courage à les supporter; il me semble que j'ai un peu moins d'orgueil. Cependant, ne va pas croire que je sois devenu un saint ou un ermite. J'ai le malheur d'être fort éloigné de l'un et je n'ai pas de vocation pour l'autre. Tout en pensant comme je viens de te le dire, je suis un assez bon vivant, ne demandant pas mieux que la joie; m'occupant peut-être trop de littérature, d'histoire et de philosophie, faisant un peu de droit, et perdant toujours, selon ma coutume, un temps considérable.
Bien que tu puisses me reprocher ce ton de sermon qui règne dans mes lettres, j'ai encore sur le cœur quelque chose que j'ai besoin de te dire. Il y a longtemps, mon cher ami, que je me suis aperçu que tu manquais un peu de franchise avec moi sur un seul point, parce que tu craignais sans doute de m' ouvrir ton âme. Je veux parler de la foi ! Je suis bien sûr qu'en celte matière il s'est passé dans ton esprit des révolutions dont tu ne m'as point
parlé, et dans lesquelles pourtant j'aurais été jaloux d'intervenir, non, certes, pour t'enseigner, je ne le puis; mais pour partager un peu tes inquiétudes et te donner quelques consolations. Je ne pense pas que tu aies renoncé tout à fait aux croyances de ta jeunesse, mais tu es devenu indifférent à leur égard; ou plutôt tu les as reléguées dans le domaine des opinions philosophiques, et tu as accepté le christianisme comme une noble et sainte doctrine, mais en le modifiant selon tes propres idées. Pourtant les idées religieuses ne sauraient avoir aucune valeur si elles n'ont une valeur pratique et positive. La religion sert moins à penser qu'à agir, et si elle enseigne à vivre, c'est afin d'enseigner à mourir.
Tu voudrais savoir ce que tu feras dans dix ans d'ici, ce que tu feras pendant le court espace de la vie; mais que seras-tu dans quatre-vingts ans d'ici et pendant tous les siècles après? Voilà ce qu'il dépend de toi de déterminer. La valeur du christianisme est là, et non point dans l'attrait que ses dogmes peuvent présenter à des hommes d'imagination ou d'esprit. Je te conjure donc de t'ouvrir à moi sur ton état moral : car je suis convaincu que là toutes les mélancolies ont leur source.
Une autre fois, mon cher ami, je t'écrirai une lettre un peu plus riante et plus variée, de peur
que tu ne t'imagines que je passe ma journée avec des têtes de mort et que je me prépare à entrer au séminaire : ce qui certes est bien éloigné de mes pensées et de mes goûts. Mais, outre que j'avais besoin de répandre un peu de l'inquiétude qui pèse à ton sujet sur mon aine, j'avais les oreilles remplies de tristes nouvelles qu'on me donne des événements de Lyon, et qui suffisent bien pour rendre mon langage un peu plus sévère et plus réfléchi que de coutume.
Mes respects affectueux à ton père, et ne doute pas que je ne t'aime toujours de toute la puissance d'une vieille et fraternelle amitié.
A. M. HOMMAY.
Paris, 7 mai 1834.
Mon cher Iiommay.
Vous êtes bien aimable d'avoir songé à moi et de m'avoir écrit en répondant à Lallier. Voilà une correspondance trop bien commencée pour ne pas
durer. Ainsi je vous envoie cette fois encore quelques lignes de causerie amicale dont vous voudrez bien excuser la brièveté, en considération de mes occupations et de ma paresse.
La première chose pourtant que j'aie à vous dire est un reproche. Ceci vous étonne, peut-être. Oui, mon ami, un reproche, parce que vous m'avez dérobé un objet qui m'était cher... « De quoi veut-il parler? pensez-vous, peut-être de ses Harmonies de Lamartine ! » Eh mon Dieu, non, le livre est retrouvé; c'était un autre qui l'avait; mais vous m'avez dérobé mieux que cela..., c'est-à-dire l'espérance de vous revoir bientôt, espérance que vous nous donniez naguère et que vous nous ôtez dans votre dernière lettre. Déjà plusieurs de nos amis se réjouissaient d'avance de votre retour, et maintenant il leur faut décompter. Diles-moi donc quel est cet importun malaise qui vous retient de nouveau au gîte paternel? Avez-vous quelque crainte se rieuse? Je désire que non : j'aime mieux vous savoir prudent que malade.
Il faut, mon cher Hommay, que je vous tire une vingtaine de sous et votre signature, pour l'affaire que voici : vous savez sans doute que les évêques de Belgique ont fondé une université catholique. Cette université est soutenue par des actionnaires. Chaque action est d'un franc payable pendant cinq
ans, ou cincf francs une fois payés. Gomme une telle institution devait trouver un grand succès dans un pays aussi religieux que la Belgique, l'impiété s'est émue, et quelques bandes d'étudiants de l'université ordinaire de Louvain ont vociféré des injures sous les fenêtres des deux évoques et ont joint à cela des invectives dans un journal. Nous avons cru devoir répondre au nom de la jeunesse catholique de l'Université de France, et nous avons rédigé une protestation qui a été insérée dans la Gazette de France, V Univers religieux et trois journaux belges. En un mot, tous nos amis communs ont signé et souscrit, et il y a encore des listes ouvertes pour les adhésions et les souscriptions futures. Voilà l'objet pour lequel je vous demande la permission de disposer de votre signature et de votre bourse. Soyez sûr que cela ne compromettra ni l'honneur de l'une, ni l'embonpoint de l'autre. Il n'est bruit autour de nous que du nouvel ouvrage de l'abbé de la Mennais. M. Lacordaire le juge très sévèrement : il y voit presque le manifeste d'une guerre contre l'Église, et il s'attend à une rébellion déclarée dans le prochain ouvrage que M. de la Mennais publiera. Du reste, les journaux l'ont jugé très superficiellement. La Quotidienne en a fait un pompeux éloge, sans savoir ce qu'elle disait. Mais les disciples intimes du grand écrivain,
ANNÉE 1834. Ut
MM. Gerbet, de Coux, Montalembert, qui savent où cela porte, rompent avec lui dès ce jour : de sorte que le voilà tout seul. Que Dieu ait pitié de lui, et qu'il pardonne à ceux qui, par de dégoûtantes avanies, ont poussé peu à peu ce génie superbe dans une voie de colère et d'égarement !
Adieu, mon bon ami, aimons-nous les uns les autres ; voici de grandes fêtes qui approchent : retrouvons-nous au moins devant Dieu, puisque nous ne pouvons nous retrouver unis devant les hommes ; puisque nous ne pouvons pas causer ensemble, prions les uns pour les autres, cela vaudra encore mieux.
Il n'est peut-être pas sans intérêt de reproduire ici cette protestation des étudiants catholiques de Paris. Elle fut écrite entièrement par Ozanam; elle montre bien l'esprit qui animait à cette époque la jeunesse catholique.
«15 avril 1831.
^ » L'épiscopat belge vient de fonder une université libre et catholique.
» Université catholique : cette nouvelle devait être an
sujet de joie pour l'Eglise, heureuse de voir s'élever dans son sein un témoignage de plus de sa maternelle sollicitude, un monument de plus de l'immortelle alliance de la science et de la foi, un démenti de plus à ceux qui vont «annonçant la mort prochaine du christianisme.
» Université libre : ce devrait être un sujet d'orgueil pour tous les amis de la nationalité belge, fiers de voir fonder sur un sol si longtemps asservi une institution vierge de toute protection étrangère, vierge de toute intervention gouvernementale, se soutenant par ses propres forces, cligne d'un peuple véritablement ami des lumières et de la liberté.
» Cependant, quelques jeunes gens de l'université de Louvain (nous nous plaisons à croire que c'est le plus petit nombre), égarés sans doute par les préjugés d'une éducation irréligieuse, ont accueilli cette institution naissante par des outrages publics et multipliés. Vociférations ignominieuses, injures de carrefour, ils n'ont rien épargné pour étouffer dès le berceau la noble pensée de leurs évêques, pensée féconde pour l'avenir.
» Nous, étudiants catholiques de l'Université de Paris, à cause de la solidarité qui semble unir des hommes de même âge, parlant une même langue, livrés aux mêmes études, nous protestons contre la conduite de nos condisciples de Louvain; nous renions, au nom de la jeunesse studieuse, les excès commis par quelques-uns de ses membres; nous disons que ceux qui ont agi de la sorte ne sont ni les champions de la liberté, ni ceux de la science; enfants arriérés du xviir siècle, en dehors du progrès de nos jours, la chose qu'ils ont faite n'est digne ni de leur époque, ni de leur pays.
» Nous protestons encore au nom de ceux mêmes qui ne partagent pas nos croyances, mais qui veulent le dé-
veloppement libre de "tous les grands desseins, de toutes les intentions généreuses, de toutes les œuvres utiles. Nous disons que, si les étudiants de Louvain n'avaient pas confiance dans les destinées de l'université catholique, ils devaient la laisser tomber d'elle-même et l'entourer du moins d'un respectueux silence. C'était par l'émulation du travail qu'ils devaient chercher à la surpasser, et non pas par de vaines insultes : on ne crie que quand on a peur.
» Nous disons enfin que, tout en reconnaissant les bienfaits de l'université à laquelle nous appartenons et envers laquelle nous ne serons jamais ingrats, nous envions à nos frères de Belgique le bonheur de pouvoir recevoir le pain de la science d'une main connue, de la même main qui leur distribue le pain de la parole sainte; nous leur envions le bonheur de posséder un enseignement fondé sur une base solide, à l'abri de l'incertitude des systèmes; de pouvoir entendre parler le langage des lettres humaines sans entendre blasphémer les choses divines; de ne pas être obligés, comme nous, d'écouter avec défiance les discours des maîtres et d'en faire deux parts : celle de l'erreur et celle de la vérité.
» Nous espérons qu'un jour la France jouira du même bienfait.
» Et, en attendant, afin de témoigner de nos sympathies et de nos respects pour l'œuvre sainte et généreuse des évêques de Belgique, nous nous empressons de prendre des actions pour la soutenir. »
A SA MÈRE
Vendredi, 16 mai 1834.
Vous vous plaignez, pauvre maman, de ce que votre fils vous abandonne, de ce qu'il n'a plus avec vous de ces conversations cordiales, de ces épanchements d'autrefois, de ce qu'il ne vous parle plus de ce qu'il fait ni de ce qu'il sent : vous en êtes réduite à vous figurer que vous avez un fils, et vous n'avez d'autre preuve de son existence que l'argent qu'il faut payer pour lui tous les mois.
Je vous assure cependant que, s'il n'avait tenu qu'à lui de vous donner de meilleures preuves de son existence il y a un mois, lors des affaires de Lyon, il l'aurait certes bien fait, et qu'il vous aurait tant caressée, tant embrassée, qu'il vous aurait bien convaincue que vous avez un fils Frédéric. Mais cela ne m'a pas été permis. D'un autre côté, si presque toutes mes dernières lettres ont été adressées à papa, c'est qu'il s'agissait d'affaires; j'avais des commissions à remplir, de l'argent à demander, et je sais que, dans ces occasions, c'est
du coté du père qu'il faut se tourner. Il est vrai aussi qu'il y a bien longtemps que je ne me suis dégonflé le cœur avec vous. C'est qu'en réalité cette année-ci je ne comprends rien à ma manière d'être : d'une part, les examens, les ennuis, les inquiétudes, m'ont desséché l'âme, et, d'un autre côté, toutes mes habitudes de l'année dernière, mes conférences, mes études^ mes recherches, ont été tellement bouleversées, que je ne me retrouve plus. Plus de ces discussions chaleureuses que nous avions Tan dernier à notre société littéraire, plus de ces travaux de longue haleine qui nous occupaient l'esprit, plus de ces improvisations qui nous échauffaient les idées : toutes nos petites réunions se sont désorganisées; je suis devenu paresseux, et, hormis quelques misérables articles dans des recueils périodiques et quelques bonnes lectures, je n'ai rien fait hors de mon droit. Je crois, en somme, que si j'ai gagné quelques boules blanches d'une part, j'ai beaucoup perdu d'ailleurs, ou du moins je n'ai pas avancé : de sorte que je ne suis pas trop content de mon esprit.
Je ne suis guère plus satisfait du moral; d'abord, l'ennui ci rinquiétude l'ont passablement dérangé, puis, la tristesse des événements abat le courage; l'obscurité de l'avenir déconcerte les meilleures résolutions; à mesure qu'on devient plus grand et
qu'on voit le monde de plus près, on le trouve hostile à toutes les idées, à tous les sentiments auxquels on est attaché; plus on a de contact avec les hommes, plus on y rencontre d'immoralité et d'égoïsme : orgueil chez les savants, fatuité dans les gens du monde, crapule dans le peuple. A la vue de tout cela, quand on a été élevé au milieu d'une famille généreuse et pure, on a le cœur saisi de dégoût et d'indignation, et l'on voudrait murmurer et maudire. Cependant l'Évangile le défend; il vous fait un devoir de se dévouer tout entier au service de cette société qui vous repousse et vous méprise. Voilà ce que l'on sent profondément à mon âgey et ces tristes vérités, qui désenchantent toutes mes illusions, me laissent sombre et grave comme un homme de quarante ans. Je sens que mon devoir est de remplir une place, et cette place, je ne la vois pas : les ambitions sont si nombreuses, les capacités si multipliées, qu'il est singulièrement difficile de percer au travers. Gomment voulez-vous qu'un pauvre épi de blé puisse pousser à son aise quand d'énormes touffes d'ivraie croissent à sa gauche et à sa droite? Et puis, lors môme que je verrais ma place clairement marquée, l'énergie me manque pour la remplir; vous savez que c'est là le perpétuel objet de mes plaintes : irrésolution et fragilité ! Impossible à moi de dire la veille : Je veux
faire ceci, et de le faire le lendemain. Peut-être aussi suis-je trop jeune et ai-je tort de m'inquiéter de tout cela, et de vouloir être homme fait lorsque je tiens encore à l'enfance par plus d'un point; mais je ne puis pas oublier que cette année mon éducation s'achève, et que je puis au mois d'août être avocat si je veux. Moi, avocat, vous figurezvous cela? Après tout, avocat n'est pas grand'chose. Une circonstance qui ne contribue pas peu à laisser chez moi le moral dans cet état de perplexité, c'est que le seul conseiller intime que j'aie ici, le seul dont la sagesse et la bonté puissent à la fois me tenir lieu de père et de mère, M. Marduel, a fait un long voyage à Lyon. Il a dû revenir ce soir, et je compte le voir demain; mais il nous avait quittés depuis Pâques, de sorte que, comme je suis peu jaloux de faire de nouvelles connaissances, je suis demeuré tout ce temps abandonné à mon humeur et aux caprices de mon imagination. En vérité, s'il y a parmi les protestants quelques jeunes gens de bonne foi, éclairés et religieux, je les plains bien de manquer d'un secours dont ma jeunesse a tant besoin, et sans lequel je serais ou complètement gâté, ou consumé de mélancolie. Les autres amis sont une mince ressource : les uns, ceux de mon âge, sont aussi inexpérimentés, aussi irrésolus que moi; les autres se bornent à M. D..., qui, de-
puis qu'il est marié, n'est plus guère jeune homme, et ne comprend plus rien aux jeunes gens d'aujourd'hui.
Tout ce que je viens d'écrire là n'a rien de très gai, et c'est pour cette raison que je ne vous ai pas entretenue plus tôt.
Nous menons ici une vie si singulière et si monotone, nous avons si peu de distractions et de communications au dehors, que nous sommes obligés de nous replier sur nous-mêmes. Nous sommes placés entre des études arides que le devoir nous impose et qu'il faut accepter, et des études séduisantes dont le charme nous attire et dont il faut se délier. Nous sommes entourés de partis politiques qui, parce que nous commençons à porter barbe, voudraient nous entraîner dans leurs ornières : même en religion, nous n'entendons que controverses, nous voyons des disputes où la charité manque et le scandale abonde. Pas de réunion littéraire qui ne soit observée par les espions du gouvernement ou de certains journaux soi-disant religieux. Taxés de bigots par nos camarades impies, de libéraux et de téméraires par des gens âgés; interpellés à chaque instant sur ce que nous pensons et sur ce que nous faisons; soumis au pouvoir arbitraire de nos professeurs d'Université; ayant à craindre quelquefois pour nous-mêmes au temps
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d'émeutes, et surtout pour nos parents éloignés de nous : c'est une existence bien bizarre et bien ennuyeuse, à laquelle, s'il ne s'agissait que de mon bien-être, je préférerais cent fois n'être jamais sorti de mon trou ; mais dont je ne me plains pas quand je pense que j'y apprends à connaître le monde tel qu'il est, et que peut-être la Providence m'y éprouve afin que je sois plus utile ensuite.
Maintenant, voilà que je suis fâché de vous en avoir dit si long, parce que vous allez vous- tour menter pour moi ; n'en faites rien, ma bonne mère, je vous en conjure. D'abord, n'esl-il pas juste que je sois mis à l'épreuve? Je suis en âge de jeûner, et demain je jeûne avec l'Eglise; ne suis-je pas en âge aussi de souffrir un peu et de combattre comme elle? Ensuite, ces pensées ne sont pas tellement ancrées dans mon esprit qu'elles ne laissent place à bien d'autres consolantes et joyeuses. Tantôt ce sont des souvenirs : j'aime beaucoup à me rappeler tout ce que je sais de ma vie, depuis mon enfance; souvent nous parlons de ce temps-là avec Chaurand; le collège y l'ait un épisode amusant, et la première communion, une scène touchante dont tous les traits les plus minutieux sont profondément empreints dans ma mémoire. Puis, les premières jouissances de l'étude, les incertitudes, les recherches, la saine et fortifiante philosophie de l'abbé Noirot, et, au
milieu de tout cela, bien des amitiés commencées sur les bancs des classes et qui continuent encore : Balloffel, Falconnet, Henri; tous nos jeux, depuis l'arche de Noé et les soldats jusqu'aux promenades sentimentales et aux sérieuses parties d'échecs. Puis l'étude de l'avoué, l'ennui de la copie, les éternelles conversations avec le premier clerc, la brochure contre les saint- simoniens et le plaisir d'être imprimé; et puis, au fond de tout le tableau, la vie de famille, vos caresses et vos gâteries, vos douces paroles, quand je travaillais sur la table près de vous; vous consultant sur mes thèmes, quand j'étais en sixième, et vous lisant mes discours français, quand j'étais en rhétorique; les conseils et quelquefois les gronderies bienveillantes de papa, les longues courses faites avec lui, ses histoires, que j'écoutais avec tant de plaisir; ce frère aîné, qu'on ne voyait que de temps en temps et sur lequel on était si inquiet; ce petit frère, que j'ai vu naître et grandir; les bons parents de Florence, qui venaient les uns après les autres nous faire voir combien ils étaient aimables et excellents. — Enfin, un souvenir plus proche, notre délicieux voyage, le séjour de Rome, si imposant pour l'âme, le séjour de Flos rence, si doux au cœur. — Voilà pour le passé. L'avenir a aussi sa part, et l'espérance la lui fait : je m'imagine qu'avec l'aide de Dieu, un jour viendra
où je vous payerai en piété filiale et en satisfaction un peu de ce que vous avez dépensé pour moi de sollicitude, de force et de santé. — Ces jouissances ne sont pas les seules; je lis de beaux et de bons livres, et assez variés : Dante, Manzoni, Walter Scott, Lamartine, Tite-Live, Pascal. A cette compagnie d'illustres morts je joins la société d'assez bons vivants : j'ai de bien chers amis, Henri, Lallier, Chaurand, et d'autres avec lesquels je suis à cœur ouvert; j'ai des personnes respectables qui me reçoivent bien, comme M. Ampère. J'entends de bons orateurs dans les cours publics, et des prédicateurs éloquents dans les chaires chrétiennes; je promène ma curiosité dans les musées et mes jambes dans les champs. Je ne dîne pas mal, ma chambre est jolie ; l'argent, grâce à vous, ne me fait pas faute, j'ai une bibliothèque assez bien composée; et, quelle que soit ma faiblesse, quels que soient mes défauts, je conserve l'espérance de n'être pas trop indigne de mes parents, d'être un jour chrétien zélé, citoyen ferme et homme vertueux. En somme, je vous assure que je ne me trouve pas malheureux, et que, tout compte fait, je trouve jusqu'à présent, dans la plupart de mes journées, plus de bien-être que de mal. Ainsi, je vous le répète, ma bonne mère, ne soyez pas inquiète pour moi.
En attendant, voilà ma lettre remplie, et en une
heure et demie de conversation, j'ai couvert quatre pages. Adieu, ma bonne mère. Cette fois, je vous ai bien longuement entretenue. Oh! n'ayez pas peur que je vous abandonne.
Le vénérable abbé Marduel, qui inspirait à Ozanam une si entière confiance, était Lyonnais; il vivait alors retiré près de Notre-Dame, au milieu de vieux livres, de médailles rares et d'objets curieux qu'il avait autrefois collectionnés et qu'il vendait peu à peu pour soulager les indigents, étant devenu pauvre lui-même. Ce saint vieillard était savant, il avait publié deux gros volumes sur la vie patriarcale et le respect dû aux parents, où il blâmait énergiquement le tutoiement des enfants, comme fruit détestable de la révolution. Sou accueil aimable et plein de bonhomie, son admirable connaissance des âmes attiraient à lui les pénitents de toutes conditions, et son cœur avait le remède propre à chacun.
XXÎI A M. ERNEST FALCOMET.
Paris, 21 juillet 1834.
Mon cher Ernest,
J'ai reçu ces jours-ci deux visites qui m'ont fait grand plaisir : la première, celle de ton excellent
père; la seconde, c'est la tienne, c'est ton paquet de bonnes lettres, d'amicales et sincères causeries, comme je les désirais; c'est l'épanchement de ton âme, l'histoire de toi-même; histoire dont j'étais si curieux, épanchement dont j'avais soif : car, vois-tu, mon ami, quand on a mis entre soi deux cents lieues on craint toujours de se perdre de vue; on redoute de ne plus se retrouver les mêmes au retour, on a peur de ne plus se comprendre, quand on se reverra; et voilà pourquoi je t'ai en quelque sorte interpellé; voilà pourquoi j'ai frappé à la porte de tes sentiments les plus intimes; j'ai voulu faire vibrer la corde la plus sacrée de ton cœur, pour voir s'il rendait toujours le même son que le mien.
Et maintenant, je me réjouis de cette expérience, parce que je vois que nous sommes toujours aussi près l'un de l'autre, toujours frères par la pensée comme nous le sommes par le sang; je suis heureux de voir qu'après avoir souffert ce que j'ai souffert, cherché comme j'ai cherché, tu crois ce que je crois; ainsi, sans nous voir, pèlerins novices, nous sommes arrivés par des routes semblables au seuil du même temple.
Seulement, mais ce n'est pas ici le lieu d'expliquer mon idée, je considère le catholicisme d'une manière plus absolue; j'y vois la formule nécessaire du christianisme, comme le christianisme me
semble la formule nécessaire de l'humanité. Je crois au culte comme profession de la foi, comme symbole de l'espérance, comme réalisation terrestre de l'amour de Dieu. A cause de cela, je pratique ma religion selon mes forces et selon les habitudes qui m'ont été données dès l'enfance, et je trouve dans la prière, dans les sacrements, l'indispensable soutien de ma vie morale au milieu des tentations d'une imagination dévorante et d'un monde hallucinateur.
Quant aux opinions politiques, là aussi nous sommes d'accord, c'est-à-dire que, comme toi, je voudrais l'anéantissement de l'esprit politique au profit de l'esprit social. J'ai, sans contredit, pour le vieux royalisme tout le respect que l'on doit à un glorieux invalide; mais je ne m'appuierai pas sur lui, parce qu'avec sa jambe de bois il ne saurait marcher au pas des générations nouvelles. Je ne nie, je ne repousse aucune combinaison gouvernementale. Mais je ne les accepte que comme instruments pour rendre les hommes plus heureux et meilleurs. Si tu veux des formules, en voici :
— Je crois à l'autorité comme moyen, à la liberté comme moven, à la charité comme but.
— Il y a deux espèces principales de gouvernements, et ces deux espèces de gouvernements peuvent être animées de deux principes opposés.
— Ou c'est l'exploitation de tous au profit d'un seul : et c'est la monarchie de Néron, monarchie que j'abhorre.
— Ou c'est le sacrifice d'un seul au profit de tous : et c'est la monarchie de saint Louis, que je révère avec amour.
— Ou c'est l'exploitation de tous au profit de chacun : et c'est la république de la Terreur, et cette république, je la maudis.
— Ou c'est le sacrifice de chacun au profit de tous : et c'est la république chrétienne de l'Église primitive de Jérusalem : c'est peut-être aussi celle de la fin des temps, l'état le plus haut où puisse monter l'humanité.
Tout gouvernement me semble respectable en ce qu'il représente le principe divin de l'autorité; en ce sens je comprends Yomnis potestas a Deo de saint Paul. Mais je pense qu'en face du pouvoir il faut aussi la place du principe sacré de la liberté; je pense qu'on peut revendiquer énergiquement cette place; je pense qu'on doit avertir d'une voix courageuse et sévère le pouvoir qui exploite au lieu de se sacrifier. La parole est faite pour être la digue qu'on oppose à la force; c'est le grain de sable où vient se briser la mer.
L'opposition est une chose utile et louable, mais non l'insurrection. Obéissance active, résistance
passive : les Prisons de Silvio Pellico, et non les Paroles d'un croyant.
Or, nous autres, nous sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale. Resterons-nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit? Non; il nous est ouvert une voie préparatoire : avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns ; avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques-uns de ses pauvres. Aussi je voudrais que tous les jeunes gens de tête et de cœur s'unissent pour quelque œuvre charitable, et qu'il se formât par tout le pays une vaste association généreuse pour le soulagement des classes populaires. Je te conterai un jour ce qui s'est fait à Paris dans ce genre cette année et l'année passée; je te le conterai, afin que tu voies s'il te convient d'y prendre part.
J'ai fait bien peu de cbose cette année, sauf mon droit, auquel j'ai travaillé plus que de coutume. Dans ce moment-ci, je suis aux prises avec les matières du quatrième examen, qui sont très étendues et ne me laissent aucun loisir. Je t'écris à la hâte : il est une heure du matin, il faut que je termine cette lettre trop courte comme conversation, trop longue et trop décousue comme lettre de cérémonie; tu excuseras l'un et l'autre, n'est-ce pas? et puis, dans moins d'un mois, nous parle-
rons à notre aise de toutes ces choses que Ja plume rend si mal.
Adieu.
XX1I1 A M. LALL1EEI.
Lyon, 15 octobre 183-1.
Un mois et demi s'est écoulé depuis que vous me conduisîtes amicalement à la voiture qui m'emportait joyeux à Lyon; un mois et demi s'est écoulé depuis que mon père, venu au-devant de moi, m'a serré dans ses bras. Et il me semble que je viens d'arriver. Je n'ai pas encore eu le temps de reprendre mes anciennes habitudes domestiques; à peine ai-je eu le temps de me reconnaître. Ayant passé mes dernières vacances en Italie, je suis ici après deux ans d'absence, presque un étranger. Ce sont d'anciennes connaissances qui manquent à l'appel, ce sont de petits cousins et de petites cousines venus au monde pendant mon exil et dont j'ignorais l'existence; d'autres, que j'ai laissés presque en-
fants, ont fait leur philosophie et se préparent à partir pour Paris; ceux-ci se sont mariés, ceux-là ont perdu leur femme. Mon vieux confesseur est mort; on a renouvelé presque tous les prêtres de la paroisse. Le matériel même de la ville a changé. Le canon des journées d'avril a renversé des maisons; mais en revanche nos collines sont couronnées de forts tout neufs, avec des glacis bien verts, des murs bien blancs et des canons d'un beau bronze. Le commerce ne va guère et les ouvriers émigrent pour la Suisse; mais nous avons une superbe garnison, des revues, des exercices à feu, des patrouilles, des sentinelles à tous les pas; l'uniforme tapisse les quais, les grands sabres traînent agréablement sur les pavés des places publiques ; si quelques manufactures sont désertes, les maisons de débauche et les prisons sont remplies. En beaucoup d'endroits les canonnades et les pétards ont tellement désolé des quartiers entiers, qu'il a fallu refaire à neuf tous les devants de magasins. Nombre de gens ont déménagé, et rien ne me vexe plus que de ne pas retrouver à leur place les marchands chez lesquels j'avais l'habitude de me servir autrefois, ou les amis chez lesquels j'entrais en passant. En sorte que, dans ce pauvre Lyon, je ne sais plus m'orienter. D'un autre côté j'y ai trouvé de nouvelles jouissances : notre famille de Florence est
venue se fixer parmi nous ; mon oncle, ma tante et mes cousines me témoignent la plus douce affection; avec cela la tendresse de mon père, de ma mère et de mes deux frères, n'en est-ce pas assez pour me rendre heureux?
Eh bien, mon cher ami, je crois pouvoir le dire sans offenser la Providence, non, ce n'est pas assez. Dieu a mis dans notre ame deux besoins qui se ressemblent, mais qu'on ne doit pas confondre. Il nous faut des parents qui nous chérissent, mais il nous faut aussi des amis qui nous soient attachés. La tendresse qui vient du sang et l'affection qui procède de la sympathie sont deux jouissances dont nous ne saurions nous passer, et dont l'une ne .peut remplacer l'autre. La tendresse des parents a cola de plus sacré, qu'elle est établie immédiatement par le Créateur lui-même; l'amitié a cela de plus flatteur qu'elle est plutôt notre propre ouvrage. Les parents pèsent plus dans la balance sans doute, mais il ne faut pas que l'autre plateau reste vide. Souvent à Pans vous m'avez entendu regretter le toit paternel, les embrassemcnts de ma mère, les conseils de mon frère aîné, les caresses de mon petit frère, maintenant que j'ai tout cela, je regrette nos camarades de Paris, la bonhomie charitable de M. Bailly, les longues soirées passées ensemble, et vous surtout qui me donniez si
souvent de bons avis et de bons exemples, qui me témoigniez un attachement si sincère et si chrétien.
Vous le savez bien, de tous les jeunes gens que j'ai connus dans cet exil de la capitale, c'est vous que j'ai préféré, c'est vous que je suis allé chercher quand vous vous cachiez dans votre petite chambre et que vous étiez dans vos jours sombres ; c'est vous, à votre tour, qui tant de fois m'avez inspiré de saintes et salutaires pensées, qui m'avez consolé de mes tristesses, qui m'avez donné du courage. Mais ce sont là des choses que l'on doit sentir et non pas exprimer ; en un mot, vous me manquez bien, vous nous manquez à tous, tant que nous sommes ici à Lyon, de vos anciens condisciples. Deux fois nous avons dîné ensemble, de la Perrière, Ghaurand, Biétrix, et tant d'autres, et deux fois nous avons bu à votre santé, aux grandes acclamations de tout le monde. La dernière fois, c'était chez moi, et mon père et ma mère , désireux de vous connaître, se sont joints de grand cœur au toast que nous vous portions.
De tous mes plaisirs, un des plus grands, c'est le pèlerinage que j'ai fait à Saint-Point, pour voir M. de Lamartine. Dufieux, qui le connaît, avait obtenu de lui la permission de m'amener. Nous partîmes ensemble un dimanche matin pour Mâcon,
où nous arrivâmes le soir, après avoir parcouru un pays charmant : là nous apprîmes que M. de Lamartine était à son châtean de Saint-Point, à cinq lieues de Mâcon, dans les montagnes. Le lundi donc, après déjeuner, nous nous mîmes en route sur un léger char-à-bancs que conduisait un petit phaéton en guenilles, et nous suivîmes le chemin de l'antique et célèbre abbaye de Cluny. Puis, quand nous eûmes de loin aperçu les ruines de cette vieille maison de Dieu, nous détournâmes à gauche, dans la grande et belle vallée où est située la demeure du grand homme. Sur un mamelon, au pied des montagnes, est un hameau que domine une église quasi gothique et un ancien château : c'est Saint-Point. Ce château appartenait jadis au redouté comte de Saint-Point, rival en cruautés du baron des Adrets. Ce hameau était, il y a vingt années, une réunion de paysans grossiers, ignorants et mauvais. M. de Lamartine a apporté la civilisation dans ces lieux. Il a réparé, embelli, étendu le château. Il a fait reconstruire le clocher de l'église; il a acheté une maison pour y établir un hôpital et des écoles ; il a t'ait ouvrir des routes pour établir des communications entre le village et le grand chemin : il fait, à l'heure qu'il est, élever un pont magnifique sur un ravin. Ces bienfaits ont attiré de nouveaux et nombreux habitants dans la vallée; de blanches
maisons s'élèvent de toutes parts, tout respire l'aisance et le contentement ; les mœurs sont devenues douces et pures, et l'étranger, allant visiter le poète, rencontre de braves gens qui s'offrent à lui servir de guides officieux. Nous voici donc à la porte du château. Un porche élégant, de forme gothique, en décore l'entrée; trois tours seigneuriales lui prêtent un assez majestueux aspect. Nous franchissons le seuil du salon : madame de Lamartine nous accueille avec la plus grande bonté; c'est une dame très respectable, très bonne et très pieuse ; elle est Anglaise, et convertie à la religion catholique. Ce jour-là, il y avait précisément à Saint-Point beaucoup de monde, et entre autres une famille d'Anglais, et nous vîmes, à notre désappointement, que nous ne pourrions pas jouir sans partage de la société de celui que nous venions chercher. Cependant M. de Lamartine arriva. Il témoigna à Dufieux une amitié toute particulière, et me reçut moimême d'une manière tout à fait affable. Il nous emmena tous deux dans un pavillon où nous causâmes à trois, près de deux heures. Il nous exposa ses grandes et généreuses idées politiques, ses belles théories littéraires ; il s'informa beaucoup de la jeunesse des écoles et de l'esprit qui l'animait, et me parut plein d'espérance pour l'avenir. Ses idées s'enchaînent avec une logique très solide; son lan-
gage esl brillant, figuré : il semble philosophe encore plus que poêle par la pensée, et plus poète que philosophe par la parole. J'ai rarement vu un homme réunir plus de nobles qualités. Agé de quarantetrois ans, il porte sur sa figure l'empreinte de la douleur supportée avec dignité, de la gloire acceptée avec modestie. Son front est très large, ses yeux grands et vifs, l'arc de sa bouche gracieux et sévère à la fois, ses traits maigres, sa taille haute.
A table et au salon, il m'a paru rempli d'amabilité; il nous a instamment pressés de passer une huitaine de jour auprès de lui; et comme nous ne le pouvions pas, il m'a fait promettre de l'aller voir à Paris cet hiver. Nous avons dîné, passé la nuit, et le lendemain il nous a menés visiter ses deux autres maisons de Milly et de Monceaux. Le long du grand chemin, les paysans le saluaient d'un air d'affection; il les abordait et causait avec eux, leur demandant des nouvelles de leurs vendanges, de leurs intérêts, de leurs familles. Aussi semblaient-ils l'aimer beaucoup, et les petits enfants couraient après lui en criant : Bonjour, monsieur Alphonse! A Monceaux, je trouvai de Pierreclau; nous dînâmes ensemble, et, le soir, nous prîmes congé de notre hôte illustre, et retournâmes dans notre obscurité.
En voilà bien assez, n'est-ce pas? me voilà bien toujours avec mon fiel qui ne peut couvrir moins de cent pages; avec mes admirations immodérées et mes grandes phrases laudatives. Que voulezvous? La vie de cet homme m'a vivement frappé, bien qu'avant d'arriver chez M. de Lamartine, j'eusse lu et relu certain chapitre de Y Imitation contre le respect humain, j'étais véritablement fasciné en considérant à quelle hauteur le génie et la vertu peuvent porter une créature comme nous.
Oh ! plus que jamais me sont revenus toutes mes incertitudes, mes ambitions littéraires, le désir de faire du bien confondu avec le désir d'acquérir de la gloire, et cependant la conscience de ma nullité, le sentiment de ma position sociale, et de cette nécessité où je suis placé de gagner ma vie et de travailler pour de l'argent. Ces incertitudes, elles ne sont point terminées : je les ai soumises à mon frère : il pense qu'il n'est pas temps encore de trancher le nœud gordien ; il m'engage à poursuivre à la Ibis les études du droit et celles de l'histoire. J'ai obtenu de mon père de retourner deux ans à Paris. J'y ferai paisiblement mon doctorat, et en même temps j'apprendrai les langues orientales. Du reste, plus d'articles de journaux; / seulement quelques rares travaux pour la confé-
rence, s'il y en a une, ou pour la Revue européenne, si elle n'est pas morte, et dans tous les cas, pour m'exercer. J'abandonne le reste de mon avenir à la Providence. Volontiers j'accepterai la place qu'il lui plaira de m'assigner; quelque basse qu'elle soit, elle sera assez belle, si elle est bien remplie.
Je suis ici sans aucune nouvelle de Paris; point de lettre, point de nos journaux. Si vous en savez quelque chose, écrivez-ie-moi : je commence à sentir les ennuis de la vie de province. Nous vous amènerons à Paris une bande de bons Lyonnais, qui grossiront toutes nos réunions, quoique, à vrai dire, je ne tienne plus à la conférence historique que comme moyen de recruter la conférence de charité.
Mon pauvre moral ne vaut guère mieux que l'intellectuel; j'ai toujours l'imagination malade; quelquefois j'ai le dessus, plus souvent le dessous; toujours de bonnes résolutions, des infidélités, des regrets. Je n'ai point d'œuvres de charité à faire; je n'écris rien, je vis comme un fainéant, et je ne repartirai pour Paris qu'à la fin de novembre. J'ai bien besoin que vous priiez pour moi; ne m'oubliez donc point, tout misérable que je suis.