‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 10 sur 43 · A M EDOUARD LE JOUTEUX, AVOCAT · texte numérisé non relu

A M EDOUARD LE JOUTEUX, AVOCAT

Paris, le 23 juillet 1832.

Mon cher ami,

Que vous êtes heureux de vous reposer au sein de votre excellente famille, entouré de parents qui vous chérissent et dont vous faites le bonheur, vous n'entendez point mugir les tempêtes politiques, vous êtes sourd aux clameurs confuses de ces peuples sans nombre qui se lèvent les uns contre les autres; vous ne voyez point le choléra moissonner sa grande moisson et les longues files de corbillards promenées dans les rues. Le beau ciel de la Touraine, les bords fertiles de la Loire, des populations douces et paisibles: voilà le coup d'œil dont vous jouissez. Puis vous habitez la campagne, et là toutes les idées deviennent plus riantes, l'esprit plus calme, la santé plus vigoureuse, la science moins austère, la religion môme plus aimable et plus consolante. Les abstruses compilai ions de l'illustrissime Tribonien ne sont plus qu'un jeu quand on les lit à l'ombre des arbres verts, au bord d'un i, sur l'herbe fleurie.

poésie viennent se mêler à vos méditations et souvent peut-être de jolis vers, comme ceux que vous m'avez montrés, en sont le fruit.

Mais si vous goûtez ce bonheur, c'est que vous vous en êtes rendu digne; c'est que durant votre long séjour dans la capitale vous n'avez point été ébranlé, et que vous avez lutté contre les fatigues du travail et les séductions du plaisir :

Vivite felices quibus est fortuna peracta.

Pour moi qui ne fais que mettre la main à l'œuvre, j'aurai encore bien des difficultés à vaincre. Je rougis presque de vous avouer ma pusillanimité; mais l'examen de première année que je vais bientôt subir est un fantôme qui m'effraye. Peu habitué à l'étude du droit, je n'ai pas su m'en occuper comme il faut dans le courant de l'année, et au moment où je viens à peine de me faire une méthode, on exige de moi la connaissance des matières. Qu'y faire? Je ne puis pas balancer, et je me présente aventureusement à la garde de Dieu et peu confiant en moi-même. Mais quand cet instant critique sera écoulé, j'irai aussi retrouver ceux qui me sont chers, je reverrai ma bonne ville de Lyon, j'y ferai, si je puis, provision de santé et de courage pour Fannée prochaine.

Du courage : certes il en faut pour l'époque où

nous vivons et plus encore pour celle où nous allons vivre. Tous les esprits élevés annoncent que nous sommes arrivés à une période de catastrophes et de déchirements universels. Telle est du moins l'opinion de MM. de Chateaubriand, de la Mennais et de Lamartine. Les gouvernements et les peuples se posent en hostilité mutuelle. Le protocole de la diète germanique, le bill de réforme, l'insurrection des Irlandais, les mouvements de l'Allemagne et de l'Italie, la guerre même du Grand-Turc et du pacha d'Egypte, tout cela sont les préparatifs des grandes choses qui vont arriver, et ce drame terrible s'ouvre par la tragédie des frères ennemis, par la lutte à outrance de don Miguel et de don Pedro. Ici le parti républicain a pris une force considérable de l'espèce de persécution qu'on lui a fait subir, il ne cache plus ses desseins, il parie déjà de guillotine et de fusillades. D'un autre côté, les amis de l'ordre resserrent leurs rangs, bien résolus de résister jusqu'à la fin : il y a haine d'extermination entre les partis. Je crois donc à une guerre civile imminente, et l'Europe entière, enlacée dans les filets de la franc-maçonnerie, en sera le théâtre. Mais cette crise redoutable sera probablement décisive, et sur les ruines des vieilles nations brisées, une nouvelle Europe s'élèvera; alors le catholicisme sera compris, alors il sera donné de porter la civilisation dans le

vieil Orient : ce sera une ère magnifique; nous ne la verrons pas.

Au reste M. de la Mennais paraît assez content à Rome. Le pape lui a fait dire des choses très obligeantes : V Avenir même devait reparaître ; mais ces messieurs ont préféré attendre le retour de l'illustre pèlerin. 11 ne compte revenir qu'au mois de septembre. D'ici là il se peut passer bien des choses.

J'espère qu'à la fin des vacances nous serons tous réunis.

Vous trouverez, je vous assure, des gens qui vous aiment bien, à commencer par celui qui se dit et sera toujours votre ami.

Ozanam eut souvent le pressentiment des catastrophes réservées à la fin de notre siècle, et il s'en est ouvert quelquefois à ses plus intimes amis. Au moment où il écrit cette lettre, il est bien jeune, et l'on peut s'étonner de la tristesse qui y est répandue, mais les temps étaient déjà sombres : la guerre civile à Lyon, les émeutes à Paris où le choléra sévissait avec une grande violence.

Chose singulière, tout un côté de la rue des Fossés- Saint-Victor était frappé, tandis que l'autre, où était située la maison de M. Ampère, semblait respecté. Chacun fuyait, les parents rappelaient leurs fils; le père d'Ozanam lui écrivait de revenir à Lyon; mais celui-ci ne voulut pas interrompre ses études et resta. Il habitait une chambre précisément au-dessous de celle de M. Ampère, et comme on mourait en peu d'instants, celui-ci lui disait chaque

soir : « Ozanam, si le choléra me prend cette nuit, je frapperai avec mon bâton sur le parquet. Ne montez pas me secourir, mais partez au plus vite chercher mon confesseur, l'abbé X..., rue de Sèvres, puis vous irez après appeler mon médecin. »

A M. ERNEST FALCON1NET

Paris, 5 janvier 1833.

Mon cher Falconnet,

Je t'écris samedi soir : il est minuit, bientôt une nouvelle journée grande et solennelle va commencer, l'anniversaire du premier hommage rendu par le monde païen au christianisme naissant. Il y a quelque chose de merveilleusement beau dans cette légende des trois mages, représentants de trois races humaines au berceau du Sauveur. Il y a quelque chose de vénérable dans cette fête de famille qui consacre la joie, qui jette au sort un gâteau, et qui crée dans son sein une royauté domestique de quelques heures, comme pour imiter ces royautés orientales députées au Christ enfant. Quelle que soit du reste l'origine de cette coutume, qu'elle vienne

même des rois du banquet chez les Grecs et les Romains, elle est toujours une bonne occasion de plus pour réunir les parents, les amis, pour faire épanouir les cœurs. J'aurais aimé ce jour-là m'asseoir à une table avec tous ceux qui me sont chers, avec toi, par conséquent, mon bon camarade, et, déposant ma gravité philosophique, j'aurais crié dans toute la simplicité de mon âme et de toute la force de mes poumons : Le roi boit! le roi boit! car je me complais dans tout ce qui est vieux et populaire, et j'éprouve un sentiment profond de sympathie pour cette naïveté primitive, pour cette bonhomie qui s'en va tous les jours, à mesure que la fausse politesse se développe et grandit.

Et toi, mon ami, auras-tu pris ta part de ces fêtes joyeuses, te seras-tu ouvert à la gaieté et au plaisir, ou bien la mélancolie pèse-t-elle toujours comme un poids de fer sur ton âme? Tu m'as fait entrer dans le secret de tes pensées, tu m'as dit tes inégalités, tes jouissances, tes tristesses. Es-tu toujours le même? Ou bien te fais-tu homme et te préparestu à conserver cette égalité d'âme qui fait le bonheur et la sûreté de la vie?

Oh! non pas encore, je te comprends bien, pas encore le calme et l'impassibilité de l'âge mûr, c'est la jeunesse avec sa fougue, avec ses tempêtes; c'est le temps des grandes joies et des grandes douleurs;

c'est comme la barque qu'on lance pour la premier fois à la mer : inhabituée aux Ilots qui la ballottent, tantôt elle cingle rapide et légère sur la pointe des vagues, tantôt elle tombe et disparaît dans les abîmes, jusqu'à ce qu'une main plus assurée vienne tenir son gouvernail et la guider au port. Voilà comme est notre existence à nous qui commençons. Sommes-nous donc irrévocablement condamnés à ces inquiétudes qui nous dévorent, à ces tourments qui nous assiègent, et n'est-il aucun moyen de rendre à notre cœur un peu de paix et de consolation?

Vois-tu, mon bon ami, nous avons besoin, nous autres, de quelque chose qui nous possède et nous transporte, qui domine nos pensées et qui les élève ; nous avons besoin de poésie au milieu de ce monde prosaïque et froid, et en même temps d'une philosophie qui donne quelque réalité à nos conceptions idéales; d'un ensemble de doctrines qui soit la base et la règle de nos études et de nos actions. Ce double bienfait, nous le trouvons dans le catholicisme, auquel nous nous sommes rattachés pour notre bonheur. C'est donc là le point de départ de tous les labeurs de notre intelligence, de tous les rêves de notre imagination, c'est le point central auquel ils doivent aboutir. Ainsi disparaît ce vague qui nous fait mal et nous laisse abandonnés à notre propre

faiblesse. Or le sentiment de notre faiblesse étant l'une des principales sources de la mélancolie, la présence de la pensée catholique dans notre âme est le premier remède à lui opposer.

Est-ce là tout? Non certes, à mon avis; ne reléguons point nos croyances dans un domaine de spéculation et de théorie, prenons-les au sérieux et que notre vie en soit l'impression continuelle. Ne restons jamais inoccupés; formons, s'il le faut, des châteaux en Espagne et des entreprises gigantesques, mais ne laissons point notre esprit sans pâture. Commençons des études fortes, approfondies sur les matières les plus appropriées à nos inclinations; mais ne nous laissons point trop entraîner à la rêverie et à la littérature; ce sont choses excellentes, mais qui cessent d'avoir aucune valeur quand il n'y a pas au fond des idées et des connaissances précises.

Voilà bien assez de réflexions. Maintenant je vais te dire quelques mots de ce qui se passe autour de moi, pour te faire un peu connaître le monde dans lequel je vis et dans lequel tu auras à vivre.

Gomme avocat, comme homme, j'aurais dans le monde trois missions à remplir; et je devrais être, pour arriver à mon but, jurisconsulte, homme de lettres, homme de société. Ici donc commence mon apprentissage, et la jurisprudence, les sciences mo-

raies et quelque connaissance du monde envisagé sous le point de vue chrétien, doivent être l'objet de nos études.

Plusieurs moyens nous sont donnés en ce moment par la Providence pour nous essayer dans cette triple carrière : ce sont les conférences de droit, celles d'histoire et les réunions chez M. de Montalembert.

Les conférences de droit se tiennent deux fois par semaine; on y plaide des questions controversées. Il y a dans chaque affaire deux avocats et un troisième qui fait fonctions de ministère public. Les autres jugent et le fond de la cause et le mérite des plaidoiries. Il n'est pas permis de lire, le plus souvent on improvise; c'est surtout aux répliques qu'il faut s'exercer. Il y a des jeunes gens très spirituels qui s'en acquittent d'une manière admirable. J'ai déjà parlé deux fois et notamment ce soir, j'ai suppléé un procureur du roi absent; on ne m'a donné qu'une heure pour préparer mon affaire; cependant on a paru assez satisfait ; pour moi, je me suis trouvé faible et hésitant, parce que je ne me sentais point maître de mon sujet.

Mais la conférence d'histoire est bien une autre chose. Composée d'une quarantaine de membres, elle se rassemble tous les samedis. Là tous les travaux sont libres : histoire, philosophie, littérature, tout est admis. Toutes les opinions trouvent les portes

ouvertes, et de là résulte une émulation bien plus forte ; car si Ton vise à bien faire, ce n'est pas pour chercher des applaudissements et des éloges, c'est pour donner de plus solides appuis à la cause qu'on a embrassée. Puis chaque travail, après avoir été lu, est soumis à une commission qui le critique, le discute et nomme un rapporteur qui est son organe devant la conférence; rien n'échappe à la sévérité de cette censure, il s'y fait des recherches sérieuses, un contrôle quelquefois très malin. Enfin un comité supérieur est établi pour donner à toute la conférence une vaste impulsion , pour.indiquer les moyens de perfectionnement, pour faire des rapports généraux et constater les résultats du travail commun. Il y a eu déjà des dissertations fort intéressantes et des morceaux de poésie charmants ; on lit six à sept compositions par séance. Une proposition vient d'être faite pour qu'il soit nommé des membres correspondants en province ; si tu veux en être, tu me le manderas ; tu n'auras aucune démarche à faire ; seulement, quand il te semblera bon, tu enverras quelque opuscule de ta façon, que je lirai en ton nom à la conférence.

Voilà pour les études. Il y a en outre tous les dimanches des soirées pour les jeunes gens, chez M. de Montalembert; on y cause beaucoup et d'une manière variée; on prend du punch et des petits

gâteaux, et l'on s'en revient tout joyeux par bandes de quatre ou cinq. J'y compte aller de temps en temps. Dimanche passé j'y vis MM. de Goux, d'Ault- Dumesnil, Mickiewicz, célèbre poète lithuanien, Félix de Mérode, que la nation belge voulait se donner pour roi ; Sainte-Beuve y est aussi venu, Victor Hugo doit y venir. 11 respire dans ces réunions un parfum de catholicisme et de fraternité. M. de Monlalembert a une figure angéliqueet une conversation très instructive.

Les points de doctrine sur lesquels Rome a demandé le silence ne sont pas remis sur le tapis ; la plus sage discrétion règne à cet égard. Mais l'on s'entretient de littérature, d'histoire, des intérêts de la classe pauvre, du progrès de la civilisation; on s'anime, on réchauffe son cœur et l'on emporte avec soi une douce satisfaction, un plaisir pur, une âme maîtresse d'elle-même, des résolutions et du courage pour l'avenir.

L'avenir est à nous, jeunes gens que nous sommes, réservons-nous donc et raidissons-nous contre les ennemis et les tourmentes ; songeons que la condition du progrès est la souffrance, et que l'amitié adoucisse les tristesses que nous ne saurions éviter.

A M. EKNEST FALCONNET.

Paris, 19 mars 1833.

Mon cher Ernest,

Te dirai-je que tes deux lettres m'ont fait beaucoup de plaisir? Non, ce serait une expression trop faible pour désigner le sentiment qu'éprouve un homme lorsque son ami lui découvre son cœur et lui fait lire au dedans. Notre amitié n'a jamais été troublée. Nos âmes sont comme deux jeunes étoiles qui se lèvent ensemble et s'entre-regardent à l'horizon : une vapeur légère peut passer entre elles et les voiler quelques heures; mais bientôt l'illusion se dissipe, et elles reparaissent pures, intactes, brillantes l'une pour l'autre, et elles se retrouvent soeurs. J'avoue»que j'ai eu tort de penser ce que j'ai pensé et d'écrire ce que j'ai écrit; mais écoute, mon ami, l'amitié est aussi une vierge timide et jalouse, le moindre souffle de froideur la fait frissonner, et moi, à cent lieues de distance de mon cher Ernest, tandis qu'il est lancé dans le tourbillon des fêtes et des plaisirs, tandis que le monde bruit si fort à ses

oreilles, ne pouvais-je pas craindre que mon souvenir perdît quelque place dans son esprit, et que, trop éloigné pour me faire entendre, mes paroles fraternelles ne se perdissent en chemin?

Non, je ne t'accusais pas. Je comprenais en quelque sorte la possibilité de ton oubli. Je suis ton parent, ton ami; mais hors de là, je suis trop peu de chose pour avoir droit à réclamer une part privilégiée dans tes affections. Le temps n'est plus où le dimanche nous retrouvait assis au même foyer, rêvant les mêmes rêves, désirant les mêmes désirs, l'un complétant la pensée de l'autre, et tous deux formant ensemble une seule intelligence dont tu <Hais, Loi, la partie riante, mobile, légère; moi le centre de gravité, solide mais lourd. Tes idées capricieuses, mais pleines de grâce et de délicatesse, tes jugements souvent hasardeux, mais toujours originaux et quelquefois vrais, se rattachaient merveilleusement à mes réflexions plus sérieuses, plus raides, plus empruntées. Mais dans ce partage la meilleure part ne m'était pas échue. L'âge, en condensant, pour ainsi dire, la fluidité de ton esprit, devai! lui donner de jour en jour l'aplomb qui lui manquait; et moi, en marchant vers la maturité La raison, je devais acquérir toujours plus de

r et garder toujours moins de mobilité. Une époque devait donc venir où tu pourrais fort

bien te passer de moi, tandis que tu devais toujours me manquer davantage. Tout cela est vrai, mon ami; souviens-toi comme dans nos causeries familières nous commencions toujours par discuter, comme pour nous mettre à l'unisson; puis, lorsque nous étions d'accord, tu environnais de tes rêveries tourbillonnantes le principe que j'avais posé. Je formulais une idée, tu la poursuivais, tu la développais sous les faces les plus brillantes. Aujourd'hui l'étude t'a fait capable de formuler par toimême, et pour toi-même; tu as beaucoup lu, beaucoup travaillé : depuis un an et demi que nous nous sommes séparés, tu as marché vite dans la voie. Non seulement tu m'as atteint, mais tu m'as devancé sous bien des rapports; tu t'es beaucoup occupé du grand problème social de l'amélioration des classes laborieuses, auquel j'ai à peine songé; bien mieux que moi tu connais la littérature et la philosophie allemandes; tu as acquis dans l'usage de la bonne société une facilité de parole dont je suis bien éloigné; ensuite, ce qui est beaucoup plus méritoire, tu as porté dans tes nouvelles études de procédure une bonne volonté qui sera récompensée plus tard. Pour moi, au contraire, excepté quelques connaissances d'orientalisme, quelques idées très vagues de droit et de législation, un certain nombre de notions nouvelles sur laphiloso-

phie de l'histoire, de légers aperçus d'économie politique, puisés surtout dans les discussions de la conférence, ces quatorze mois passés dans la capilale m'ont laissé bien peu de fruits. Et je reconnais que c'est ma faute, parce que je me suis laissé envahir par une sorte de mollesse et de lâcheté presque insurmontables. Ainsi, lu vois combien peu je puis t' offrir et quelle faible contribution je puis apporter dans cette association de deux âmes pour le bien, que l'on nomme amitié. Ne te figure pas que jeté dise tout cela par jalousie; non, je t'ai parlé à cœur ouvert.

Le temps est passé où notre affection mutuelle n'avait pour objet que de donner un charme de plus à nos jeux; à l'heure qu'il est, elle doit devenir la source d'une réciproque assistance, ce doit être une alliance sérieuse entre ceux qui vont combattre le combat de la vie, et j'ai voulu te faire voir quel allié je pouvais être pour toi, afin de ne pas te laisser concevoir des espérances qu'il me serait impossible de remplir.

Pourtant, si je n'ai rien en moi-même à t'ofïrir, je me ii'jouis en songeant qu'un jour approche où je pourrais ne t'ètre pas inutile, et lorsque tu viendras à Paris, je pourrai l'introduire dans une sphère nouvelle où tu ne trouveras sans doute ni brillantes fêtes ni joyeux tumulte, mais où tu rencontreras

en échange des jouissances plus pures et plus fécondes.

Tu sais quel était avant mon départ de Lyon l'objet de tous mes vœux. Tu sais que f aspirais à former une réunion d'amis travaillant ensemble à l 'édifice de la science, sous V étendard de la pensée catholique. Cette idée était restée longtemps stérile ; seulement un ami m'avait ouvert la porte d'une réunion littéraire très peu nombreuse, dernier débris de l'ancienne société des bonnes études, mais dont les habitudes peu scientifiques ne laissaient presque pas de place à la philosophie et aux investigations sérieuses. Une étroite enceinte nous rassemblait : à peine quinze membres étaient fidèles à ce rendez-vous studieux, à peine les hautes questions de l'avenir et du passé osaient-elles s'y produire. Aujourd'hui, grâce au zèle de quelques-uns des anciens membres, cette société a grandi d'une merveilleuse manière; elle compte soixante personnes, dont plusieurs portent des noms qui ne manquent pas de célébrité. De nombreux auditeurs assistent aux séances, et le vaste local est encombré.

Nous avons cru devoir mettre des conditions assez sévères pour l'admission des candidats, et cependant les candidatures se multiplient, et nous nous sommes recrutés de jeunes hommes d'un ta-

lent supérieur. Les uns, voyageurs précoces, ont visité plusieurs parties de l'Europe, et l'un même a fait le tour du monde; il en est qui ont approfondi des théories de l'art, d'autres qui ont sondé les problèmes d'économie politique. Le plus grand nombre se livrent à l'étude de l'histoire, quelquesuns à la philosophie. Nous avons même deux ou trois de ces âmes choisies à qui Dieu a donné des ailes et qui seront un jour des poètes, si la mort ou les tempêtes de la vie ne viennent pas les briser en chemin.

Le domaine tumultueux de la politique est en dehors de nos excursions. Mais partout ailleurs il y a pleine el entière liberté. Aussi des questions graves s'élèvent, déjeunes philosophes viennent demander compte au catholicisme de ses doctrines et de ses oeuvres, et alors, saisissant l'inspiration du moment, l'un de nous fait face à l'attaque, développe la pensée chrétienne mal comprise, déroule l'histoire pour y montrer ses glorieuses applications, et, trouvant quelquefois une source d'éloquence dans la grandeur du sujet, établit sur des bases solides l'immortelle union de la vraie philosophie avec la foi. Bien entendu que ce ne sont pas les propositions théologiques, mais surtout la portée scientifique et sociale de l'Evangile que l'on discute ainsi. La lice 6*1 ouverte, et toutes les opinions, voire même saint-

simoniennes, sont admises à la tribune. Toutefois, comme les catholiques sont égaux en nombre à ceux qui ne le sont pas, et que, d'un autre côté, ils apportent plus d'ardeur, de zèle et d'assiduité, c'est toujours en leur faveur que la victoire intellectuelle se décide. Aussi, entre eux, franche et intime cordialité : une sorte de fraternité toute spéciale ; avec les autres, toujours bienveillance et politesse. Nous sommes surtout une dizaine unis plus étroitement encore par les liens de l'esprit et du cœur, espèce de chevalerie littéraire, amis dévoués qui n'ont rien de secret, qui s'ouvrent leur âme pour se dire tour à tour leurs joies, leurs espérances, leurs tristesses.

Quelquefois, lorsque l'air était plus pur et la brise plus douce, aux rayons de la lune qui glissaient sur le dôme majestueux du Panthéon, en présence de cet édifice qui semble s'élancer au ciel et auquel on a ôté sa croix comme pour briser son élan, le sergent de ville, l'œil inquiet, a pu voir six ou huit jeunes hommes, les bras entrelacés, se promener de longues heures sur la place solitaire; leur front était serein, leur démarche paisible, leurs paroles pleines d'enthousiasme, de sensibilité, de consolation; ils se disaient bien des choses de la terre et du ciel, ils se racontaient bien des pensées généreuses, bien des souvenirs pieux; ils parlaient de

Dieu, puis de leurs pères, puis aussi de leurs amis restés au foyer domestique, puis de leur patrie, puis de l'humanité. Le Parisien stupidequi les coudoyait en courant à ses plaisirs ne comprenait point leur langage : c'était une langue morte, que peu de gens connaissent ici. Mais moi, je les comprenais; car j'étais avec eux, et en les entendant je pensais etje parlais comme eux, et je sentais se développer mon cœur; il me semblait que je devenais homme, et j'y puisais, moi si faible et si pusillanime, quelques instants d'énergie pour les travaux du lendemain. Une autre source de vie, ce sont les assemblées du jeune et excellent comte de Montalembert. Là, les plus illustres champions de l'école catholique nous ouvrent les trésors de leur conversation; d'autres y viennent qui ont défendu cle l'épée et arrosé de leur sanç le domaine de leurs convictions : de jeunes officiers belges ou polonais, des diplomates distingués; puis des hommes d'une autre école, qui viennent, comme des pèlerins d'un autre empire, contempler quelques instants l'esprit d'union et de douceur qui règne parmi leurs adversaires. Là sont venus tour à tour MM. Ballanche et Sainte-Beuve, Savigny jeune et de Beauffort, Ampère fils et Alfred de Vigny, de Mérode et d'Eckstein. Dimanche dernier, Lherminier y était; j'ai parlé même quelque peu avec lui; puis une causerie très

intéressante s'est établie entre lui et M. de Montalembert; nous sommes restés jusqu'à minuit pour les écouter. Victor Considérant y était aussi ; on a beaucoup parlé de la misère actuelle du peuple et on en a tiré de sinistres présages pour l'avenir. Du reste, on cause très peu de politique et beaucoup de science; les jeunes gens y sont nombreux. M. de Montalembert fait ses honneurs avec une grâce merveilleuse. Il raconte très bien et il sait nombre de choses.

Si je croyais que cela pût t'intéresser, je te ferais confidence de ceux de mes travaux actuels qui sortent de la sphère jurisprudentielle. Je m'occupe d'esquisser à grands traits un tableau que je me propose de peindre un jour; métaphore à part, je fais pour la conférence une histoire abrégée des idées religieuses dans l'antiquité, et déjà la Chine et l'Inde m'ont passé par les mains. Je découvre de temps à autre des mines immenses, qui pourront être exploitées plus tard, et cette érudition, quelque mince qu'elle soit, m'est d'une grande utilité pour réformer mes idées générales. Au reste, le résultat est toujours le même ; toujours, après avoir traversé l'avenue du Sphinx, après avoir parcouru le long labyrinthe des mythes et des allégories, l'œil découvre au fond du sanctuaire le génie mystérieux du genre humain, qui est la parole divine.

Le plaisir me donne assez de courage pour ces sortes de recherches; mais, lorsque je dois écrire ma pensée, rédiger mes sentiments, un grand découragement me saisit.

Voilà, mon ami, où j'en suis avec moi-même; de bonne humeur du reste, et de santé chancelante. Souvent je me gronde, je me boude; mais toujours je finis par faire la paix avec mon vénérable individu, quoique ce soit un triste sire; j'espère cependant mieux faire; en redoublant d'efforts, je mériterai le succès, et mon amitié pourra n'être point infructueuse à ceux qui la cultiveront.

Et maintenant, mon cher Ernest, que nos mains s'étreignent plus fort que jamais. L'avenir est devant nous, immense comme l'Océan; hardis nautoniers, naviguons dans la même barque et ramons ensemble; au-dessus de nous la religion, brillante étoile qu'il nous est donné de suivre; devant nous le sillage glorieux des grands hommes de notre patrie et de notre doctrine; derrière nous nos jeunes frères, nos compagnons, plus timides, qui attendent l'exemple.

Peut-être un jour nous sera-t-il donné d'avoir répandu sur nos pas quelques bienfaits, et d'être salués hommes de bien dans l'assemblée des sages. Plus de gravité à toi; à moi plus d'ardeur et d'énergie; à Ions deux les leçons de nos pères, les exern-

pies de nos mères, et la bienveillance du ciel. Au reste le temps vient où nous pourrons nous dire toutes ces choses.

Adieu, mon excellent ami, dis à tous les tiens combien profond est pour eux mon respect et pour toi mon affection.

Les étudiants catholiques qui assistaient à ces conférences d'histoire dont Ozanam parle ici, résolurent un jour de redoubler leurs efforts en face de leurs adversaires; à cet effet, MM. Ozanam, Lallier et Lamache se réunirent chez ce dernier, à l'hôtel Corneille, pour s'entendre. Cette réunion n'aboutit à rien de précis, mais le germe de la Société de Saint- Vincent de Paul y fut jeté. Ozanam leur fit part, pour la première fois, d'une conversation qu'il avait eue précédemment avec un de ses amis, M. Letaillandier, où ils s'étaient demandé s'il neserait pas possible d'avoir une réunion exclusivement chrétienne, où l'on s'occuperait non de discussions, mais d'œuvres. Il ne fut pas donné suite à cette idée ce jourlà, et ils se promirent de se revoir, toujours pour coordonner leur action dans la conférence d'histoire.

Dans l'intervalle, sans que chacun sût pourquoi, mais par une grâce spéciale de Dieu qui voulait se servir d'eux, la pensée d'une réunion exclusivement chrétienne grandit dans leurs esprits, et l'importance de l'union pour la lutte dans la conférence d'histoire baissa : finalement, après plusieurs réunions, ils se rendirent chez M. Bailly pour en causer avec lui. Il aimait les jeunes gens, et accueillit avec un véritable empressement leurs ouvertures,

les encouragea et leur offrit les bureaux de la Tribune catholique, rue du Petit -Bourbon-Saint-Sulpice, pour y tenir leurs réunions. Ils s'y installèrent au mois de mai 1833. Ils étaient tous très jeunes, un seul avait un peu plus de vingt ans. Voici leurs noms : Ozanam, Lallier, Lamache, Letaillandier, Devaux, Clavé, et peu de jours après, de la Noue. Ils prièrent M. Bailly de les présider; il accepta.

Il fut convenu dès le premier jour qu'on visiterait les pauvres chez eux et qu'on prierait les sœurs de Charité d'indiquer les familles les plus nécessiteuses. La prière ouvrait et fermait la séance, et on faisait chaque fois une quête. Chacun des membres eut bientôt une famille à laquelle il portait des bons achetés par M. Devaux, premier trésorier de la conférence, à la sœur Rosalie, la conférence n'étant pas assez riche pour en avoir eu son nom. Mais les quêtes auraient été bien insuffisantes si Ozanam et quelques autres membres n'eussent, par des traductions et des articles insérés dans la Tribune cathc' ligue, apporté quelque argent pour aider leur charité.

Vingt ans plus tard, le 30 janvier 1853, Ozanam rappelait ce souvenir dans un discours aux membres de la Société de Saint-Vincent de Paul de Florence :

« Nous étions alors, disait-il, envahis par un déluge de doctrines philosophiques et hétérodoxes qui s'agitaient autour de nous, et nous éprouvions le désir et le besoin de fortifier notre foi au milieu des assauts que lui livraient les systèmes divers de la fausse science. Quelques-uns de oos jeunes compagnons d'étude étaient matérialistes; quelques-uns, saint-simoniens ; d'autres, fouriéristes; d'autres encore, déistes. Lorsque nous, catholiques, nous nous efforcions de rappeler à ces frères égarés les merveilles du christianisme, ils nous disaient tous : « Vous » avez raison si vous parlez du passé : le christianisme a

m LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

» fait autrefois des prodiges; mais aujourd'hui le christia- » nisme est mort. Et en effet, vous qui vous vantez d'être » catholiques, que faites-vous? Où sont les œuvres qui dé- » montrent votre foi et qui peuvent nous la faire respects) ter et admettre? » Ils avaient raison : ce reproche n'était que trop mérité. Ce fut alors que nous nous dîmes : Eh bien, à l'œuvre! et que nos actes soient d'accord avec notre foi. Mais que faire? Que faire pour être vraiment catholiques, sinon ce qui plaît le plus à Dieu? Secourons donc notre prochain, comme le faisait Jésus- Christ, et mettons notre foi sous la protection de la charité.

y> Nous nous réunîmes tous les huit dans cette pensée, et d'abord même, comme jaloux de notre trésor, nous ne voulions pas ouvrir à d'autres les portes de notre réunion. Mais Dieu en avait décidé autrement. L'association peu nombreuse d'amis intimes que nous avions rêvée devenait, dans ses desseins, le noyau d'une immense famille de frères, qui se devait répandre sur une grande partie de l'Europe. Vous voyez que nous ne pouvons pas nous donner véritablement le titre de fondateurs : c'est Dieu qui a voulu et qui a fondé notre société !

» Je me rappelle que, dans le principe, un de mes bons amis, abusé un moment par les théories saint-simoniennes, me disait avec un sentiment de compassion : » Mais qu'espérez-vous donc faire? Vous êtes huit pauvres » jeunes gens, et vous avez la prétention de secourir les » misères qui pullulent dans une ville comme Paris! Et, » quand vous seriez encore tant et tant, vous ne feriez » toujours pas grand'chose! Nous, au contraire, nous » élaborons des idées et un système qui réformeront le » monde et en arracheront la misère pour toujours! Nous » ferons en un instant pour l'humanité ce que vous ne » sauriez accomplir en plusieurs siècles. » Vous savez, messieurs, à quoi ont abouti les théories qui causaient

cette illusion à mon pauvre ami! Et nous, qu'il prenait en pitié, au lieu de huit, à Paris seulement, nous sommes deux mille et nous visitons cinq mille familles, c'est-àdire environ vingt mille individus, c'est-à-dire le quart ies pauvres que renferment les murs de cette immense <;iié. Les conférences, en France seulement, sont au nombre de cinq cents, et nous en avons en Angleterre, en Espagne, en Belgique, en Amérique et jusqu'à Jérusalem. C'est ainsi qu'en commençant humblement on peut arriver à faire de grandes choses, comme Jésus- Christ, qui de l'abaissement de la crèche s'est élevé à la gloire du Thabor. C'est ainsi que Dieu a fait de notre œuvre la sienne et l'a voulu répandre par toute la terre en la comblant, de ses bénédictions1. »

A SA MÈRE

Paris, 19 juin 1833

Ma chère maman,

Je vous avais promis le récit d'une de mes journées, et cette promesse n'est pas la chose du monde la plus facile à tenir. Car d'abord, comme dit le Sage, le juste pèche sept ibis par jour; et moi qui

ne suis juste qu'à demi, je dois pécher quatorze fois au moins : ce seraient donc quatorze sottises qu'il faudrait narrer l'une après l'autre, depuis la paresse qui me retient au lit le matin, jusqu'à la nonchalance qui me fait perdre bien du temps à causer avec quelqu'un le soir. Puis, quelle espèce de journée vous conterai-je? Sera-ce quelque jour obscur de la semaine, un jour ouvrable, un jour de misère et de procédure civile? ou bien sera-ce quelque radieux dimanche avec ses pieux offices et ses plaisirs tranquilles, ou enfin quelqu'une de ces rares journées de fêtes et de réjouissances, comme on en passe une ou deux seulement toutes les années, avec d'aimables compagnons, sous un ciel pur, au milieu de riantes campagnes?

Si je vous disais que le jour de la Fête-Dieu trois jeunes écervelés sortaient de Paris par les Champs-Elysées, à huit heures du matin, je piquerais votre curiosité peut-être. Si je vous annonçais qu'à dix heures une trentaine d'étudiants assistaient à la procession de Nanterrc, j'édifierais votre piété sans doute. Si j'ajoutais qu'à six heures du soir vinçl-deux desdits individus se réconfortaient autour d'une table à Saint-Germain-en-Laye, je pourrais vous intriguer encore. Enfin, si je vous révélais qu'à minuit et quart ou environ, trois jouvenceaux frappaient à la porte, rue des Grès, n° 7,

qu'ils avaient l'esprit gai, les jambes un peu moulues et les souliers couverts de poussière, et que l'un d'entre eux, aux cheveux châtains, au nez large, aux yeux gris, est fort de votre connaissance, pour le coup, que diriez-vous, ma bonne petite mère? Vous diriez : Oh ! oh ! ceci m'a l'air d'une toile aventure!... ceci ressemble beaucoup à une équipée d'étourneaux; et, n'était la moralité de la procession, je ferais peut-être mes grands yeux blancs. Eh bien donc, je vois que j'ai touché la corde et que j'ai rencontré, parmi les deux cent trente jours de mon pèlerinage dans la capitale, précisément celui qui peut appeler votre intérêt.

Vous savez qu'à Paris comme à Lyon, mais pour des molifs beaucoup plus plausibles, les processions sont interdites; mais, parce qu'il plaît à quelques perturbateurs de parquer le catholicisme dans ses temples au sein des grandes villes, ce n'est pas une raison, pour déjeunes chrétiens à qui Dieu a donné une âme un peu virile, de se priver des plus touchantes cérémonies de leur religion. Aussi s'en • isl-il trouvé quelques-uns qui avaient songé à prendre part à la procession de Nanlerre, Nanterre3 paisible village, patrie de la bonne sainte Geneviève.

Le rendez-vous est donné un peu tard, il est vrai, e! seulement dans un petit cercle d'amis. Le di-

m LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.

manche se lève serein et sans nuage, comme si le ciel eût voulu le fêter de ses pompes. Je pars de bon matin avec deux amis, nous nous arrêtons pour déjeuner à la barrière de l'Étoile, nous arrivons des premiers à l'humble rendez-vous. Peu à peu la petite troupe se grossit, et bientôt nous nous trouvons trente. D'abord, toute l'aristocratie intellectuelle de la conférence : Lallier, Lamache, dont je vous montrerai d'excellents travaux historiques, Cherruel, saint-simonien converti, de la Noue, fils de l'ancien président de la cour royale de Tours, et qui fait de si beaux vers; puis M. le Jouteux, des Languedociens, des Francs-Comtois, des Normands et des Lyonnais surtout; et votre serviteur très humble : la plupart portant moustaches, cinq ou six comptant cinq pieds huit pouces. Nous nous mêlons parmi les paysans qui suivent le dais : c'est plaisir pour nous de coudoyer ces braves gens, de chanter avec eux et de les voir s'émerveiller de notre bonne tournure et s'édifier de notre religion. La procession était nombreuse et pleine d'une élégante simplicité, toutes les maisons tendues, les chemins jonchés de fleurs; il y avait une foi, une piété difficiles à décrire; de bons vieillards, qui n'avaient pu suivre le cortège, l'attendaient au passage : c'était principalement devant leurs maisons que les reposoirs étaient dressés; la cérémonie

dura près de deux heures. Ensuite, nous assistâmes à la grand'messe, où la foule affluait jusqu'au dehors des portes de l'église. Au sortir du saint sacrifice, nous nous réunissons sur la place, et quelqu'un de nous, Henri, je crois, propose d'aller dîner à Saint-Germain-en-Laye. Six ou huit poltrons objectent la distance : on les laisse dire et rebrousser chemin, et nous voilà vingt-deux, par groupes de trois ou quatre seulement, pour ne pas faire de trouble, battant de nos semelles la route de Saint- Germain. Le plaisir double la vitesse de nos jambes, et, tout en ramassant des fraises dans les bois, nous arrivons au terme de notre expédition. Nous entrons un quart d'heure à l'église, où l'on chantait vêpres; puis nous visitons le magnifique château si riche en souvenirs, si fier de son antiquité. Après avoir pris nos ébats sur l'immense terrasse, nous nous portons tous ensemble chez un respectable restaurateur, qui mit garnison au logis pour quarante sous par tête. Ici était la partie scabreuse de l'entreprise : que de vertus ont échoué contre les séductions du dessert! que de sagesses sont venues se briser contre un verre de mousseux Champagne! Nous sûmes éviter le péril par la fuite, et le modeste maçonnais, doublement baptisé parle maître de «(''ans ci par nous, fut la seule liqueur admise au festin. Aussi personne ne roula sous la

table, personne ne chargea les épaules de ses camarades d'un importun fardeau. Nous repartîmes à la fraîcheur du soir : la lune ne tarda pas à nous éclairer à travers les arbres; c'était un délicieux moment. Nous avions rempli nos devoirs envers Dieu en lui rendant l'hommage qui lui était dû, envers nos frères en leur donnant un bon exemple, envers nous-mêmes en nous procurant un plaisir pur, en nous donnant un témoignage de réciproque amitié. Longtemps nous nous suivîmes à de courts intervalles, causant ensemble des douces impressions de cette journée, et ne regrettant qu'une chose, l'absence de ceux qui nous sont les plus chers. La nuit close, nous nous perdîmes de vue; quelques-uns montèrent en voiture à Neuilly, et pour moi, j'arrivai avec deux autres à mon domicile. Le lundi venait de commencer.

Mon cœur sait combien de fois j'ai pensé à vous tous dans ce jour, l'un des plus charmants de ma vie !

N'était-ce pas là le commencement de ces nombreux pèlerinages qui ont ranimé si vivement la foi dans le temps présent ?

Les vacances de 1833 furent pour Ozanam les plus belles que puisse rêver un jeune homme de vingt ans : toute la famille partit pour l'Italie. Pendant que madame Ozanam restait auprès d'une sœur mariée à Florence, le père et ses deux fils aînés visitaient Rome, Naples, Lorette, Milan, etc.

La correspondance d'Ozanam n'a gardé que peu de traces de ce voyage, et dans les notes assez courtes qu'il prend, rien ne montre un sentiment bien vif des beautés de la nature qu'il devait sentir plus tard d'une manière si exquise. Les chefs-d'œuvre de l'art le frappent davantage, la poésie l'enchante; mais la pensée philosophique qui le domine le suit partout.

« Lorsque, réalisant un pèlerinage souvent rêvé, écritil plus tard, on est allé visiter Rome, et qu'on a monté avec le frémissement d'une curiosité pieuse le grand escalier du Vatican, après avoir parcouru les merveilles de tous les âges et de tous les pays du monde, réunies dans l'hospitalité de cette magnifique demeure, on arrive à un lieu qui peut être appelé le sanctuaire de l'art chrétien : ce sont les Chambres de Raphaël. » Là, devant la Dispute du Saint-Sacrement, devant cet immortel chef-d'œuvre, il est saisi d'une admiration enthousiaste ; niais que voit-il tout d'abord? qu'est-ce qui le frappe? (Test Dante couronné de lauriers.

Pourquoi l'image d'un tel homme, se demaude-t-il, a-t-elle été placée parmi celles des plus saints et des plus illustres défenseurs de la foi? Cette pensée, qui jaillit dans son intelligence, le tourmente, le poursuit, et deviendra le sujet de sa thèse et de son premier livre, qu'il mûrira, qu'il travaillera pendant six ans, jusqu'à ce qu'il en ait fait : Dante, ou la J^tilosophie catholique au xiii siècle.

XYII A M. ERNEST FALCONNET.

Paris, 7 janvier 1834.

Mon cher Ernest,

Tu dis qu'il fait sombre dans ion avenir, et tu crois que le soleil le plus pur éclaire le mien : oh ! que tu te trompes ! J'éprouve en ce moment une des peines peut-être les plus grandes de la vie, l'incertitude de la vocation. Ceci soit secret entre nous ; mais telle est à la fois la flexibilité et la mollesse de mon naturel, qu'il n'est pas une étude, pas un genre de travaux qui n'eût pour moi des charmes et dans lequel je ne puisse assez bien réussir, sans toutefois qu'il y en ait un capable d'absorber toutes mes facultés et de concentrer toutes mes forces. Je ne puis m'occuper d'une chose sans songer à mille autres, et cependant, tu le sais, nulle œuvre ne peut être grande, si elle n'est une. Ignorant que j'étais, j'avais cru autrefois que je pourrais être en même temps savant et avocat, et mener deux vies ensemble. Aujourd'hui que j'approche du terme de mes études de droit, il faudra choisir entre ces

deux voies, il faudra mettre la main dans l'urne : en tirerai-je noir ou blanc? Je suis environné, sous certains rapports, de séductions : de toute part on me sollicite, on me met en avant, on me pousse dans une carrière étrangère à mes études; parce que Dieu et l'éducation m'ont doué de quelque étendue d'idées, de quelque largeur de tolérance, on veut faire de moi une sorte de chef de la jeunesse catholique de ce pays-ci. Nombre de jeunes gens, pleins de mérite, m'accordent une estime dont je me sens très indigne, et les hommes d'âge mûr me font des avances. Il faut que je sois à la tête de toutes les démarches, et, lorsqu'il y a quelque chose de difficile à faire, il faut que ce soit moi qui en porte le fardeau. Impossible qu'il y ait une réunion, une conférence de droit ou de littérature, sans que je la préside; cinq ou six recueils ou journaux me demandent des articles; en un mot, une foule de circonstances, indépendantes de ma volonté, m'assiègent, me poursuivent, m'entraînent hors de la ligne que je me suis tracée.

Je ne te dis point cela par amour-propre : car, au contraire, je sens si bien ma faiblesse, à moi qui n'ai pas vingt et un ans, que les compliments et les éloges m'humilient plutôt, et me donnent presque envie de rire de ma propre importance; mais je n'ai pas sujet de rire, et, au contraire, je

souffre d'incroyables tourments, quand je sens que toutes ces fumées me montent à la tête, m'enivrent et peuvent me faire manquer ce qui, jusqu'ici, m'a semblé ma carrière, ce à quoi m'appelait le vœu de mes parents, ce à quoi je me sentais assez volontiers disposé moi-même. Cependant ce concours de circonstances extérieures ne peut-il pas être un signe de la volonté de Dieu ? Je l'ignore, et, dans mon incertitude, je ne vais point au devant, je ne cours point après; mais je laisse venir, je résiste, et si l'entraînement est trop fort, je me laisse aller.

En attendant, je fais ce que je puis pour mon droit, et quoique peut-être je consacre trop de temps à la science et à la littérature, je ne laisse pas de les considérer comme des occupations secondaires jusqu'à nouvel ordre. Ainsi, une fois passé mon examen de licence, je ne sais plus rien de mon avenir : tout est pour moi ténèbres, incertitude; mais qu'importe ? pourvu que je sache ce que je dois faire demain, à quoi sert que je connaisse quels seront mes devoirs dans six mois d'ici? Est-il nécessaire que le voyageur voie le but à découvert, et ne lui suffit-il pas, pour éviter les obstacles, de voir toujours à dix pas devant lui ? Oh ! mon ami, j'ai écrit tout ceci pour toi; pour toi qui as encore trois grandes années d'études à parcourir avant de prendre position.

Aie un petit cercle d'amis choisis; lie-toi plutôt avec quelques bons camarades qu'avec des sociétés du monde. Quelques heures passées ensemble autour du feu à deviser à cœur ouvert, font plus de bien et de repos qu'une semaine entière de soirées, où il faut de deux choses l'une : se tenir guindé et enharnaché dans les formes d'une sotte et froide politesse, ou bien s'abandonner à des jouissances étourdissantes qui ne sont pas sans péril. Tu le sais, le monde est une lime de fer qui use bien des jeunes vies; ne lui donne pas la tienne; si tu ne croyais à rien, permis à toi de dire : Courte et bonne, et Coronemus nos rosis antequam marcescant... Mais chrétien, et croyant à Dieu, ta l'humanité, à la patrie, à la famille, souviens-toi qu'à eux et non pas à toi appartient ton existence, et qu'il vaudrait mille fois mieux languir durant un demi-siècle en donnant aux autres l'exemple de la résignation et en faisant un peu de bien, que de s'enivrer pendant quelques mois de brillantes délices et mourir dans son délire.

Mais non, toi tu ne languiras point; la fontaine <'si trop jaillissante pour tarir, ton intelligence trop nerveuse pour rester impuissante. Tu réussiras, tu feras le bien en grand, quelle que soit la carrière qui t'es! tracée. Tu ne glisseras point sur le sang du taureau comme Euryale; si celui que tu appelles

Nisus te paraît devant toi, c'est qu'il est parti plus tôt, peut-être aussi plus tôt atteindra-t-il le but; mais toi aussi tu l'atteindras un jour. Peut-être aussi, comme ces deux amis, quelque commun sacrifice nous attend-il; mais le sacrifice pour celui qui croit, n'est-ce pas la voie la plus courte pour arriver au véritable terme, l'immortalité?

Mon cher ami, voilà bien des conseils; je ne voudrais pourtant pas avoir l'air de te faire la leçon : nous sommes condisciples, nous sommes frères; aussi je ne me prévaux pas de mon droit d'aînesse, et si je t'ai parlé de la sorte, c'est simplement pour te dire ce que j'ai sur le cœur, c'est parce qu'entre nous je pense que de vagues digressions sentimentales sont assez inutiles, et qu'il est meilleur de faire quelques applications positives. Je te prie donc de me rendre la pareille et de me dire, en ce renouvellement d'année, quelles réformes tu peux souhaiter dans l'ensemble de mon caractère, de mes travaux, de ma direction morale; tes avis ne seront pas sans poids dans la balance, parce que, unis dès le plus jeune Age, tu dois me connaître.

J'ai parlé de toi à ces messieurs de la Revue européenne, qui m'ont dit de t'engager à leur envoyer quelque chose; tu y trouverais l'avantage de te lier à des hommes honorables. Mon article

sur la Chine a paru. Je viens d'en faire deux sur l'Inde; l'un est imprimé dans le numéro de décembre, l'autre le sera dans le numéro suivant. Lallier et Ghaurand sont là qui bavardent de telle sorte qu'il me faut finir, sous peine d'écrire à bâtons rompus. Ils te font mille amitiés, l'un parce qu'il te connaît, l'autre parce qu'il aimerait à te connaître.

Je t'embrasse de grand cœur.

Au commencement de cette année 1834 les étudiants catholiques avaient un vague espoir que Monseigneur donnerait suite à la demande des conférences, et ils rédigèrent une seconde pétition pour les demander de nouveau. Cette fois elle fut couverte de deux cents signatures. MM. Ozanam, Lallier et Lamache furent délégués pour la porter. Ils eurent leur audience le 43 janvier 1834. Ils exposèrent encore à Monseigneur le désir d'un enseignement qui sortît du ton ordinaire des sermons, où l'on traiterait les questions qui préoccupaient alors la jeunesse, où la religion serait présentée dans ses rapports avec la société, et répondrait au moins indirectement aux principales publications de France et d'Allemagne. Ils insistèrent encore pour avoir l'abbé Lacordaire, qui leur était connu par l'Avenir et le procès de l'école libre. 11 avait pour lui les vives sympathies de la jeunesse, c'était sans doute un pressentiment. Monseigneur ne voulut pas s'expliquer, et, sur les instances de ces euues -eus, il finit par leur dire qu'il espérait les contenter, qu'il allait tenter un essai. En ce moment la porte

s'ouvrit et M. de la Mennais parut. Monseigneur courut au-devant de lui, l'embrassa, le prit par la main, et, se tournant vers ces jeunes gens : « Voilà, messieurs, l'homme qui vous conviendrait; si la faiblesse de sa voix lui permettait de se faire entendre, il faudrait ouvrir les grandes portes pour laisser entrer la foule, et la cathédrale ne serait pas assez vaste pour contenir tous ceux qui accourraient autour de sa chaire. — Oh ! moi, maintenant, Monseigneur, répondit tristement M. de la Mennais, ma carrière est finie... » Les Paroles d'un croyant étaient imprimées et devaient paraître dans peu, mais on ne le savait pas. Ce fut la seconde et dernière fois qu'Ozanam vit M. de la Mennais, il ne lui parla pas et resta frappé de sa tristesse.

Les trois étudiants se retirèrent après avoir remis à Monseigneur un mémoire rédigé par Ozanam. C'était une sorte de programme des questions que la jeunesse catholique désirait, voir traiter dans les conférences de Notre- Dame.

L'Univers, le lendemain matin, ayant parlé de cette visite et de la pétition, MM. Ozanam et Lallier, désolés de cette indiscrétion, se rendirent à l'instant chez Monseigneur pour s'excuser, mais lui, pardonna bien volontiers ; et prenant leurs deux têtes dans ses bras, il les embrassa paternellement. Puis il les conduisit à la porte d'un salon en leur disant qu'ils trouveraient là les prédicateurs auxquels il avait confié l'enseignement qu'ils demandaient et qui devaient chacun faire une conférence ; il les engagea à s'entendre avec eux et à leur exposer ce qu'ils désiraient, pendant qu'il allait déjeuner. Ce que désiraient ces jeunes gens, ce n'étaient pas les sept prédicateurs choisis par Monseigneur. On ne fut pas d'accord sur les quesjions à traiter, et bientôt la discussion devint si vive, qu'on ne s'entendit plus.

Monseigneur de Quélen ouvrit lui-même, le 10 février 1834, à une heure, la première conférence de Notre- Dame, qui fut suivie de sept autres par MM. les abbés Dupanloup, Pététot, James, Amat, Veyssières, Dassance et Thibault. Malgré le talent incontesté des sept prédicateurs, cet enseignement sans unité eut peu de succès, et, pendant ce temps, la foule se pressait dans la chapelle du collège Stanislas, autour de l'abbé Lacordaire. Il fit douze conférences, elles avaient lieu à trois heures. Ces zélés jeunes gens avaient le temps au sortir de Notre-Dame de courir à Stanislas, mais la chapelle était comble, ils ne pouvaient plus entrer; alors on montait sur des échelles jusqu'aux fenêtres d'où l'on entendait ainsi, perché, cette admirable prédication. Enfin le 8 mars 1835, l'abbé Lacordaire prit possession de la chaire de Notre- Dame pour la plus grande gloire de Dieu!

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