A M. VELA Y
Paris, 5 février 1835,
Mon cher Velay,
Je réponds bien tard à ta lettre, mais je te fais observer que je suis encore dans la semaine des
visites du jour de l'an et qu'ainsi j'arrive à propos pour te présenter mes souhaits affectueux. Je te sou h ai le donc d'heureux jours à Metz, des jours qui ne soient pas trop encombrés d'études ennuyeuses, qui ne te semblent pas trop longs, qui te laissent qudques loisirs pour penser à tes amis les Parisiens. Pour eux, je t'assure qu'ils ne t'oublient point, et si ton pas militaire ne se fait plus entendre à travers l'escalier de l'hôtel des Ecoles, si ta glorieuse épée ne retentit plus sur le carreau de nos chambres, si nous n'avons plus, le dimanche, ta visite accoutumée, tu vis dans nos mémoires, tu interviens dans nos conversations; on te cite, on te regrette, on se demande quand on te reverra, et lorsqu'une de tes lettres arrive à quelqu'un d'entre nous, on le courtise pour en avoir sa pari.
Tu regrettes, dis-tu, les conférences de M. Lacordaire : Eh bien, mon ami, console-toi, nous ne l'entendons pas non plus. C'est une grande douleur à nous qui avions besoin du pain de la parole, qui nous étions accoutumés à cette nourriture excellente et forte, d'en être privés tout à coup, sans que rien la remplace.
Ce nous est un chagrin plus grand encore de voir ceux de nos frères égarés, qui, à cette voix puissante, avaient repris le chemin de la vérité, s'en retourner à leurs erreurs, secouant ia tête et levant
les épaules. Peut-être le ciel veut-il ce silence, cette humiliation des catholiques comme un sacrifice de plus, peut-être avions-nous trop tôt levé le front. Nous mettions notre orgueil dans la parole d'un homme et Dieu met la main sur la bouche de cet homme afin que nous apprenions à être chrétiens sans lui, afin que nous sachions nous passer de tout, hormis de la foi et de la vertu *.
Une légère compensation de ces trésors d'éloquence religieuse que nous prodiguait M. Lacordaire m'a été offerte ces derniers jours : j'ai entendu M. de Lamartine à la Chambre. Qu'il était grand et beau ce jour-là! que son discours était plein de gravité, d'éclat et d'harmonie! qu'il était loin de ce vague et de ces théories vaporeuses qu'on lui a reprochées! Il était simple, il était logicien, il était généreux; il était plus, il était charitable. Lui seul représentait la pensée chrétienne dans cette discussion.
Puisses-tu avoir des compagnons qui te rendent agréables tes deux années de Metz! Tu saurais bien, toi, te les rendre utiles. Tu auras, j'espère, plus de loisirs qu'à l'Ecole polytechnique; tu pourras revoir de temps à autre tes bons et anciens amis les livres
1. Cette crainte ne devait pas se réaliser. Monseigneur de Quélen allait offrir soudainement la chaire de Notre-Dame à l'abbé Lacordaire, qui devait y monter le 8 mars.
d'histoire et de littérature. Plus, quand tu auras secoué la dernière poussière des bancs, quand tu n'auras plus d'autre servitude que la servitude brillante de l'uniforme, alors tu seras bien heureux; maître de ton temps, délivré du soin de l'existence matérielle, occupant un rang honorable dans la société, tu n'auras plus à t' occuper que d' œuvres intellectuelles et morales. J'envie bien ton sort sous ce point de vue; moi pauvre diable qui, en attendant que la fortune vienne, serai attaché à la glèbe judiciaire du matin au soir, sauf à lire de temps à autre le chapitre de Sénèque sur le mépris des richesses. Maintenant j'étudie d'une manière assez sérieuse l'hébreu et le sanscrit; mais que fera au client, s'il te plaît, que son avocat sache le sanscrit et l'hébreu? Mieux vaudrait moisir sur le code.
Voulant t'envoyer cette lettre dans une autre que j'adresse à mes parents, je suis obligé d'en abréger les dimensions : mais si le papier manque, l'amitié entre nous ne manquera jamais.
Paris, 23 février 1835.
Mon cher ami,
Dès les premiers jours de mon arrivée ici, j'ai songé au rapport que vous m'aviez demandé, Notre président, M. Bailly, a cherché le rapport dans ses papiers, et, il y a peu de temps, il m'a annoncé l'inutilité de ses recherches. Ainsi ce document est perdu. Ce n'est pas un grand malheur pour nous; il y avait dans cette histoire abrégée de notre œuvre une pensée qui était peut-être de l'orgueil. Dieu, qui veut que la main gauche ignore ce que la droite a donné, a permis que nous perdissions un titre qui ne servait qu'à nous donner un peu de vanité ridicule. La charité ne doit jamais regarder derrière elle, mais toujours devant, parce que le nombre de ses bienfaits passés est toujours très petit, et que les misères présentes et futures qu'elle doit soulager sont infinies. Voyez les associations philanthropiques : ce ne sont qu'assemblées, rap-
ports, comptes rendus, mémoires; elles n'ont pas un an d'existence qu'elles possèdent déjà de gros volumes de procès-verbaux. La philanthropie est une orgueilleuse pour qui les bonnes actions sont une espèce de parure et qui' aime se regarder au miroir. La chanté est une tendre mère qui tient les yeux fixés sur l'enfant qu'elle porte à la mamelle, qui ne songe plus à elle-même et qui oublie sa beauté pour son amour.
Je ne crois pas non plus que cette perte soit fâcheuse pour vous. Il est mieux que vous éleviez votre œuvre par vos propres forces, sous l'inspiration de votre cœur, sous l'influence des circonstances locales, sous la direction du prêtre vénérable qui vous préside; avec tout cela, vous vous passerez très facilement d'un modèle, du reste, fort imparfait; vous ne ferez pas comme nous, vous ferez mieux que nous.
Cette prédiction n'est point une flatterie, c'est l'expression de ce que j'ai senti, à la lecture de votre lettre si brûlante de charité, si pleine de ce feu apostolique qui a embrasé le monde, et dont votre âme a recueilli de si vives étincelles. J'aurais été égoïste et mauvais si j'avais gardé pour moi seul cette jouissance: j'ai dû porter à notre réunion vos belles et généreuses paroles ; j'ai lu à mes collègues réunis, en présence du curé de la paroisse qui avait
Ii8 LETTRES DE FRÉDÉRIC OZANAM.
bien voulu venir nous présider ce jour-là, une grande partie de votre lettre. L'impression qu'elle leur a laissée ne peut se traduire que par ces mots de l'un d'eux : « Vraiment, c'est la foi, c'est la charité des premiers siècles ». Oh! oui, mon ami, la foi, la charité des premiers siècles! Ce n'est pas trop pour notre âge. Ne sommes-nous pas, comme les chrétiens des premiers temps, jetés au milieu d'une civilisation corrompue et d'une société croulante? Jetons les yeux sur le monde qui nous environne. Les riches et les heureux valent-ils beaucoup mieux que ceux qui répondaient à saint Paul : « Nous vous entendrons une autre fois » ? Et les pauvres et le peuple sont-ils beaucoup plus éclairés et jouissent-ils de plus de bien-être que ceux auxquels prêchaient les apôtres?
Donc, à des maux égaux, il faut un égal remède; la terre s'est refroidie, c'est à nous, catholiques, de ranimer la chaleur vitale qui s'éteint, c'est à nous de recommencer aussi l'ère des martyrs. Car être martyr, c'est chose possible à tous les chrétiens; être martyr, c'est donner sa vie pour Dieu et pour ses frères, c'est donner sa vie en sacrifice, que le sacrifice soit consommé tout d'un coup comme l'holocauste, ou qu'il s'accomplisse lentement et qu'il fume nuit et jour comme les parfums sur l'autel; être martyr, c'est donner au
ciel tout ce qu'on en a reçu : son or, son sang, son âme tout entière. Cette offrande est entre nos mains; ce sacrifice, nous pouvons le faire; c'est à nous de choisir à quels autels il nous plaira de le porter; à quelle divinité nous irons consacrer notre jeunesse et les temps qui la suivront, à quel temple nous nous donnerons rendez-vous : au pied de l'idole de l'égoïsme, ou au sanctuaire de Dieu et de l'humanité.
L'humanité de nos jours me semble comparable au voyageur dont parle l'Evangile : elle aussi, tandis qu'elle poursuivait sa route dans les chemins que le Christ lui a tracés, elle a été assaillie par des ravisseurs, par les larrons de la pensée, par des hommes méchants qui lui ont ravi ce qu'elle possédait : le trésor de la foi et de l'amour : et ils l'ont laissée nue et gémissante, couchée au bord du sentier. Les prêtres et les lévites ont passé, et cette fois, comme ils étaient des prêtres et des lévites véritables, ils se sont approchés de cet être souffrant et ils ont voulu le guérir. Mais, dans son délire, il les a méconnus et repoussés.
A notre tour, faibles Samaritains, profanes et gens de peu de foi que nous sommes, osons cependant aborder ce grand malade. Peut-être ne s'effrayera-t-il point de nous ; essayons de sonder ses plaies et d'y verser de l'huile; faisons retentir à
son oreille des paroles de consolation et de paix; et puis, quand ses yeux se seront dessillés, nous le remettrons entre les mains de ceux que Dieu a constitués les gardiens et les médecins des âmes, qui sont aussi, en quelque sorte, nos hôteliers dans le pèlerinage d'ici-bas, puisqu'ils donnent à nos esprits errants et affamés la parole sainte pour nourriture et l'espérance d'un monde meilleur pour abri.
Voilà ce qui nous est proposé, voilà la vocation sublime que la Providence nous a faite. Mais que nous en sommes peu dignes et que nous fléchissons sous le fardeau! Je parle de nous autres, étudiants de Paris, colonie du peuple de Dieu sur la terre étrangère. Il semble que le spectacle de cette corruption et de cette misère devrait nous rendre ardents et forts. Il semble qu'ayant devant nous de grands vices, et au-dessus de nous de grandes vertus, nous dussions être comme un bataillon serré en face de l'ennemi, rangé sous les drapeaux qu'il aime. Et malheureusement il n'en est point ainsi. Je ne sais quelle langueur semble s'être emparée de nous. Je ne crains pas de dire du plus grand nombre ce qui est vrai de moi en particulier. Cependant j'espère que Dieu ne nous abandonnera pas, surtout si nous avons des frères qui prient et qui méritent pour nous.
Au nom de notre société, je félicite la vôtre de
son courage; je la remercie de rattachement qu'elle veut bien nous montrer. Je la prie de nous en donner témoignage en confondant ses prières et ses bonnes œuvres avec les nôtres. Souvenez-vous de notre faiblesse comme nous nous souviendrons de votre ardeur. Vous voulez bien considérer votre société comme une colonie de la nôtre : demandez donc au ciel la conservation et la prospérité de votre métropole, afin qu'elle ne périsse point. Au premier temps du christianisme, les communautés d'Asie envoyèrent le flambeau de la foi aux peuples de la Gaule, et quand la Gaule fut devenue chrétienne, l'Asie cessa de l'être. Si parva licet componere magnis, faisons qu'il n'en soit pas ainsi de notre œuvre parisienne; faisons que longtemps encore, et toujours, s'il se peut, il y ait en cette ville un foyer de religion où les fils des mères chrétiennes puissent se réunir pour conserver ensemble la chaleur et la lumière, pour augmenter l'une et l'autre et les rapporter dans leurs provinces.
Je ne vous donnerai pas de nouvelles littéraires, il y en a peu d'importantes, mais vous me ferez un grand plaisir en m'envoyant quelque chose de Reboul, un plus grand encore en venant nous voir à Paris.
Adieu, ne m'oubliez pas, mais oubliez mes né-
gligences; je suis le premier de ces gens lâches et découragés dont je vous parlais naguère.
A M. DUFIEUX.
Paris, 2 mars 1835.
Mon cher ami,
Votre lettre est venue me faire rougir de ma paresse, paresse de la tête et de la main, mais non pas, je l'assure, paresse du cœur. Après les témoignages précieux d'amitié que j'ai reçus de vous, après la confiance dont vous m'avez honoré en épanchant plus d'une fois votre âme dans la mienne, il faudrait qu'un souffle d'ingratitude bien glacial eût passé sur ma mémoire pour en avoir effacé votre souvenir. Non, mon ami, ne le croyez pas, je ne vous ai point oublié. Durant ces jours de l'absence déjà nombreux, vous n'avez pas cessé de vivre dans mes pensées; vous n'avez pas non plus cessé de vivre dans mes entretiens, soit avec ceux de mes amis qui ont le bonheur d'être aussi
les vôtres, soit avec Celui qui tous deux nous aime, et dans le sein duquel nos deux âmes séparées peuvent se réunir et converser ensemble.
Mais, s'il est vrai que je ne sois point ingrat, s'il est vrai que je vous aie conservé une affection sincère, comment se fait-il qu'elle soit restée muette, et qu'est-ce que cette amitié froide, sans parole et sans œuvres, sorte de pétrification morale?
Hélas! mon cher Dufieux, cette question que je me fais au nom de l'amitié, je me la répète tous les jours au nom de tous mes autres devoirs. Ma conscience ne m'épargne point, et placé entre le désir de faire bien et beaucoup, et une faiblesse incroyable qui m'empêche de rien faire, je passe mes journées eu reproches amers pour l'inexécution de mes résolutions passées et en résolutions nouvelles que je n'exécuterai pas davantage et qui me préparent de nouveaux reproches pour l'avenir. Je puis le dire, parce que je le dis à ma honte et à la gloire de Dieu. Peut-être personne ne reçut plus que moi de généreuses inspirations, personne ne ressentit de plus saintes jalousies, déplus nobles ambitions; il n'est pas de vertus, il n'est pas d'œuvre morale ou scientifique à laquelle je n'aie été convié par cette voix mystérieuse qui retentit au fond de soimême, il n'es! pas d'affections louables dont je n'aie ressenti l'attrait, pas d'amitiés et de relations pré-
cieuses qui ne m'aient été ménagées, pas d'encouragements qui m'aient manqué, pas une brise favorable qui n'ait soufflé sur ma tige pour y faire éclore des fleurs. Il n'est peut-être pas dans la \igne du Père de famille éternel un cep qu'il ait entouré de plus de soins et dont il puisse dire avec plus de justice : « Quid potui facere vineœ meœ et non feci. » — Et moi, plante mauvaise, je ne me suis point épanoui au souffle divin, je n'ai point plongé mes racines dans ce sol qu'il remuait autour de moi, je me suis flétri et desséché; j'ai su le don de Dieu, j'ai senti l'eau vive baigner mes lèvres et je ne les ai point ouvertes, je suis resté un être passif, je me suis enfermé dans ma lâcheté. En ce moment encore où l'appel d'en haut retentit à mon oreille, où je sens l'inspiration se retirer un peu comme pour me menacer, mais non pour m' abandonner à jamais, en ce moment encore je ne sais pas vouloir, je ne sais pas agir, et je sens s'accumuler sur ma tête la responsabilité des faveurs que je néglige chaque jour.
Je vous ai dit ma peine, je l'ai dite tumultueusement et sans ordre, comme je l'éprouve; mais, pour que vous ne refusiez point de me croire, pour que votre indulgente charité n'attribue point à un moment d'exaltation les lignes que je viens de tracer, je m'expliquerai plus clairement.
ANNÉE 18b5. 165
Deux choses surtout nous l'ont palpiter d'une envie généreuse, nous autres jeunes chrétiens : ces deux choses sont la science et la vertu. On m'apprit de bonne heure à les goûter et je me crus fait pour elles. Dans nos conversations de ces vacances, je vous avais raconté mes rêves à cet égard. J'avais résolu pour les deux années qui me restent à passer dans la capitale des travaux plus sérieux et une réforme morale plus complète. J'avais mis mes désirs sous les auspices de notre Mère céleste, et je me confiais en mon bon vouloir. Or, depuis ce temps, trois mois se sont écoulés et me voici les mains vides. Des malaises continuels, les démarches ennuyeuses ont commencé à éteindre mon ardeur, et lorsque j'ai eu tout le loisir et toutes les facilités désirables, je suis tombé dans une sorte de langueur fatale que je ne saurais secouer. L'étude que j'aimais autrefois me fatigue; la plume pèse à mes doigts; je ne sais plus écrire. Nous avons bien encore des conférences littéraires, mais les pauvrettes sont mourantes, et ce n'est pas moi, à coup sûr, qui les sauverai. La force, ce don du Saint- Ksprit, si nécessaire aux hommes de ce siècle pour cheminer sans chute à travers tant de périls, la force n'est point en moi. Je suis flottant au gré de tous les caprices de mon imagination. La piété me semble parfois un joug, la prière une habitude de*
lèvres, les pratiques du christianisme un devoir que j'accomplis avec lâcheté, une dernière branche à laquelle je me cramponne pour ne pas rouler dans l'abîme, mais dont je ne sais pas cueillir les fruits nourriciers. Je vois les jeunes gens de mon âge s'avancer tète levée dans les voies d'un progrès réel, et moi je m'arrête et je désespère de pouvoir les suivre, et je passe à gémir le temps qu'il faudrait mettre à marcher.
Voilà mon état plein de misère, et ce récit sert d'explication à ma négligence envers vous, s'il ne peut lui servir d'excuse. Si vous ne me pardonnez pas, vous me plaindrez du moins; vous changerez vos adulations amicales en salutaires reproches, en encouragements, en bons conseils, et surtout en prières. Vous comprenez aussi un autre motif de mon silence. Quand on écrit à un ami comme vous, on a besoin de lui parier de soi, et on n'aime pas à parler de soi quand on se sent mauvais. J'attendais instinctivement de me sentir meilleur pour m'cntretenir avec vous. Enfin hier, j'ai eu le bonheur de recevoir Celui qui est la force des faibles et le médecin des langueurs de l'âme, et aujourd'hui je vous écris dans la sincérité de mes regrets pour le passé et de mes bonnes résolutions pour l'avenir : oh ! priez, je vous en conjure, pour que celles-là enfin ne soient point trompées.
Vous, mon cher ami, vous êtes le contraste le plus parfait qui puisse m'être opposé. Autant 'Dieu m'a prodigué de faveurs, autant il vous prodigue de souffrances et d'épreuves. Et tandis que je succombe et que je m'abats malgré ses bienfaits, vous sortez de plus en plus fort du creuset de douleurs où sa main vous a placé. Vous serez bien heureux un jour, car vous êtes jeune et vous avez déjà beaucoup mérité. Votre sensibilité si vive, façonnée dans les chagrins, devient un instrument de grandes vertus. Vous faites le bien sans le dire, et votre âme oppressée par tant d'afflictions intérieures déborde au dehors en d'innombrables bonnes œuvres. Partagez avec un ami cette richesse de charité, offrez pour moi au Seigneur une partie des choses saintes que vous faites, et continuez -moi votre amitié. Pour moi je sympathiserai toujours avec vos tristesses, et quand la pensée de mes fautes m'affligera, je me souviendrai que vous aussi vous souffrez, mais avec cette différence que vous ne le méritez pas.
Adieu, mon cher ami, excusez le désordre de cette lettre avec cette bonté qui vous en fera excuser les retards : répondez-moi dès que vous le pourrez et écrivez-moi des paroles qui puissent me donner du courage.
XXYIÏI A SON PÈRE
Paris, ce 15 mars 1835.
Mon cher père,
Je pensais ne vous répondre que demain parce que j'espérais avoir le loisir de causer plus longtemps avec vous; mais j'aime mieux vous écrire aujourd'hui, bien que je sois forcé d'être court. En effet, le courrier part à deux heures : il en est onze et demie, Lallier sort de déjeuner avec moi, et il faut qu'à midi et demi je sois à Notre-Dame pour entendre M. l'abbé Lacordaire qui fait, sous la présidence de l'archevêque, et en présence d'un immense auditoire, la suite des conférences qu'il avait commencées l'année dernière dans une petite chapelle1. Ces conférences sont magnifiques, elles sont suivies par tout ce qu'il y a de plus distingué dans la capitale : M. de Lamartine, M. Berryer, etc., une foule de littérateurs, de savants et un très grand nombre de jeunes gens des écoles. L'enceinte réser-