‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 16 sur 43 · M. ANDRÉ-MARIE AMPÈRE A FRÉDÉRIC OZANAM · texte numérisé non relu

M. ANDRÉ-MARIE AMPÈRE A FRÉDÉRIC OZANAM

Vanteuil, près la Ferté-sous-Jouarre 19 septembre 1835,

Mon cher et, excellent ami,

Par un quiproquo presque inexpliquable, les lettres qui m'avaient été adressées à Guéret ne m'ont pas été remises à mon passage dans cette ville et

ne m'ont été renvoyées à Paris que lorsque j'y étais déjà depuis trois semaines. Ce n'est qu'alors que j'ai reçu la vôtre, que j'ai su que l'article n'était pas imprimé, que le tableau n'était pas encore composé; j'en ai profité pour y insérer quelques améliorations pour les vers relatifs à l'embranchement des sciences politiques dont je n'étais pas content.

J'ai lu et relu en arrivant ici une épreuve

du tableau où je trouve encore bien des fautes typographiques. Je le reporterai dans quelques jours à l'imprimerie dans l'état définitif où le tableau ne pourra plus être susceptible d'aucune sorte de changements.

Mais où trouverai-je des expressions qui puissent rendre toute ma reconnaissance de votre article auquel j'attache un prix inestimable et qui m'offre en outre l'occasion de publier mon tableau comme il doit rester ? Je vous prie d'agréer l'expression de cette reconnaissance qui durera autant que ma vie, et d'offrir à monsieur votre père et à madame Ozanam mes plus respectueux hommages.

Mille fois tout à vous, cher et excellent ami.

A. Ampère.

XXX11 A M. LALLIER

Villefranche, près Lyon, 23 septembre 1835.

Mon cher ami,

Plus d'un mois s'est écoulé depuis que nous nous sommes fait nos adieux et que nous nous sommes promis de nous visiter par lettres de temps à autre ces vacances. En attendant votre visite, je viens vous faire la mienne, impatient que je suis desavoir de vos nouvelles, et quelles sont vos occupations pour le présent, et quelles sont vos idées pour l'avenir. D'ailleurs, vous n'ignorez pas que l'amour du silence n'est pas ma vertu favorite, que mon bonheur est d'épancher dans l'âme d'un ami tout ce que je pense, tout ce que je sens, toutes les fantaisies de mon imagination, tous les rêves de mon esprit; et transporté depuis cinq semaines sous d'autres cieux, j'ai vu, senti et pensé une foule de choses que j'ai besoin de vous dire.

Et d'abord ce sont les plaisirs du retour : plaisirs qui n'ont pas été obtenus sans peine. Vous savez

que j'étais parti de Paris le 12. Je tenais à arriver à Lyon le 15, fête de ma mère; je ne tenais pas moins à avoir la messe ce jour-là, fête de la sainte Vierge. Il me fallut donc le matin m'arrêter à Maçon, à douze lieues de chez moi, pour assister au saint sacrifice; espérant trouver ensuite une voiture qui m'emmènerait dans la journée ; j'avais compté sans mon hôte : je ne trouvai d'autre voiture que celle dont tous les fils d'Adam sont pourvus dès leur naissance, et il me fallut passer tout ce grand jour de l'Assomption à cheminer à pied sur la route poudreuse; enfin, à quelques lieues de Lyon, je trouvai une mauvaise carriole qui m'amena à huit heures du soir à la maison, au moment où toute la famille assemblée pour fêter maman s'affligeait de mon retard. Père, mère, frères, oncle, tanle, cousines, tout était là : je vous laisse à penser la joie du premier embrassement.

Toutefois à ce premier embrassement s'est bien mêlée quelque tristesse. Les inquiétudes que j'avais eues sur la santé de ma bonne mère n'avaient été que trop fondées. Vous vous souvenez de ce jour de chagrin et de cette lettre charmante que je vous communiquai : ce chagrin et ces alarmes, mon père et mes frères les avaient partagés; maman avait été saisie pendant plus de deux mois d'une faiblesse et d'une langueur dont on ne prévoyait pas

la fin; des accidents assez graves s'étaient joints à cette indisposition, et les craintes qu'on avait eues à Lyon n'étaient point au-dessous de celles que j'avais éprouvées à Paris. Heureusement à mon retour une grande amélioration s'était faite; ma bonne mère n'était plus souffrante, mais elle portait les traces de ses souffrances passées, et en la baisant j'ai été effrayé de la maigreur de son visage. Tranquille pour le présent, je suis encore bien tourmenté pour l'avenir ; je vois que cette santé qui m'est si chère s'est véritablement affaiblie, que sa sensibilité est devenue extrême, que peu de chose suffit pour la chagriner, la désoler; que sa vertu et sa bonté angéliques sont toujours en lutte avec son organisation maladive et nerveuse; avec cela elle redouble de bonnes œuvres, et s'impose des fatigues devant lesquelles moi, jeune et fort, je reculerais ; j'ai bien du souci pour l'hiver prochain. Mon cher ami, si vous avez deux places à me donner dans vos prières, donnez-en une pour la santé de ma mère et l'autre pour moi; si vous n'en avez qu'une, qu'elle soit pour ma mère; c'est prier pour moi que de prier pour elle ; à sa conservation dans ce monde est peut-être attaché mon salut dans l'autre.

Outre des sollicitudes domestiques, j'ai trouvé à Lyon une impression de terreur générale. Le cho-

léra, qui frappait des coups si terribles sur les provinces du Midi, semblait s'avancer vers nos portes. Il avait remonté le Rhône, jusqu'à quinze lieues de notre ville, chassant devant lui des multitudes de fugitifs qui venaient apporter parmi nous d'épouvantables récits, et une frayeur plus grande encore que le mal. Notre population ardente et impressionnable s'était profondément émue. Tandis que les esprits abrutis et grossiers commençaient à s'entretenir de bruits d'empoisonnement et se préparaient à répondre à l'invasion du fléau par des émeutes et des violences, une foule religieuse assiégeait Notre-Dame-de-Fourvières et s'agenouillait en plein air sur le parvis de l'église pour chanter des cantiques de douleur; en même temps, nombre de personnes dévouées se présentaient pour servir les pauvres, au moment où viendrait l'épidémie : plus de quinze cents de ces personnes s'étaient fait inscrire d'avance.

Enfin, Dieu a une seconde fois glorifié sa sainte Mère et consolé notre pauvre ville; une seconde fois la main qui menaçait s'est ouverte pour bénir. La plus antique église des Gaules, l'église de Lyon est toute fière, heureuse et reconnaissante du magnifique privilège qui lui a été accordé. Le nom de Notre-Dame-de-Fourvières n'excite plus un sourire

sur les lèvres de l'impie qui ne peut se défendre

de penser qu'à sa protection peut-être il doit la vie.

Enfin nous respirons : je ne saurais vous dire combien je suis heureux de ce repos momentané de toutes mes inquiétudes, de n'avoir plus à me préoccuper ni des approches d'un examen, ni de la venue du choléra, ni surtout de la maladie de ma mère. Je trouve dans ma famille bien des consolations et des jouissances. Mon frère aîné est mon ange gardien. Depuis longtemps nous projetions d'aller ensemble faire un pèlerinage à la Grande- Chartreuse; nous l'avons accompli, nous avons fait à pied une course de soixante lieues à travers le Dauphiné. Là, dans les montagnes qui forment le marchepied des Alpes, au milieu d'une nature magnifique, au bout d'un vallon entrecoupé de torrents et de cascades, bordé d'une végétation luxuriante et majestueuse, au milieu d'un creux de rochers, les uns sombres et arides, les autres couverts de mousse et de fleurs, au pied de pics élevés et couverts de neige, se trouve la Grande-Chartreuse, le chef-lieu général de l'ordre fondé en ce lieu même par saint Bruno. Là, soixante-huit moines, moines véritables, descendant sans interruption de leurs saints fondateurs, soumis à une règle austère, passent le jour dans le silence de la méditation et une partie de leurs nuits dans le

chant des psaumes. Là, on ne se souvient plus du tumulte du monde et de la lutte des systèmes. Il règne un parfum du vieux christianisme, de prière, de sainteté, de quiétude. Religieux contemplatifs, on les a accusés d'égoïsme et d'oisiveté ; mais s'ils ne contribuent pas au bien social par une action directe et immédiate, ils y contribuent par leurs vœux, leurs supplications, leurs sacrifices. Ce que la froideur et la faiblesse de nos prières ne pourraient obtenir de Dieu, leurs oraisons et leurs larmes pieuses l'achètent pour nous; et lorsque la rosée tombe sur nos champs, ou qu'une bonne pensée s'élève dans notre âme, sans que nous sachions d'où elle vient, c'est peut-être du haut de ces montagnes sacrées qu'elle nous est venue. J'ai assisté aux matines chantées à onze heures du soir dans leur chapelle solitaire, j'ai entendu ce concert de soixante voix innocentes, et j'ai songé à tous les crimes qui se commettent à cette heure-là dans nos grandes villes ; je me suis demandé si véritablement il y avait là assez d'expiation pour effacer tant de souillures, et je me suis souvenu des dix justes à la présence desquels Dieu eût accordé le salut de Sodomc. Je suis donc revenu l'espérance au cœur, et avec un souvenir qui restera dans moi et pourra peut-être me servir quelquefois d'encouragement dans les jours mauvais : peut-être en

jaillira-t-il quelque inspiration vertueuse qui un jour me fera devenir meilleur.

Pour le présent, je suis toujours le même, le même que vous connaissez bien, toujours abondant en paroles et pauvre en œuvres, toujours souffrant de mon impuissance et de ma misère et ne pouvant me relever, agité de beaucoup de pensées et de sentiments divers et prenant peu de résolutions fortes, en accomplissant moins encore; pétri d'égoïsme et de pusillanimité, marchandant avec Dieu et avec moi-même, comptant par sous et deniers, me décidant à peine à faire un pas vers le bien et, après l'avoir fait, craignant toujours d'avoir fait mal; plein de langueur et d'inquiétude; ballotté continuellement entre les tentations de l'imagination et celles de la vanité, sans cesse mécontent de moimême et ne sachant point détruire les causes de ce mécontentement, ne trouvant de force, de repos que dans l'amitié, les leçons et les exemples d'autrui. La Providence n'a pas voulu que ce secours me manquât; elle m'a donné des amis excellents; vous en connaissez plusieurs, et si je souffre de quelque chose en ce moment, c'est de leur absence. Cependant j'ai mon frère qui me soutient et qui m'aide beaucoup, je l'ai entendu lui et un autre ecclésiastique dont j'estime la sagesse, parler de l'apostolat des laïques dans le monde

d'une manière tout à fait rassurante pour nous. Si vous venez dans mon pays, aux vacances prochaines, vous trouverez des amis nombreux, sans me compter, moi qui suis et serai toute ma vie votre dévoué.

A M. HENRI PESSONNEAUX

Lyon, 24 septembre 1835.

Mille remercîments, mon cher Henri, pour les services que tu m'as rendus, pour ta bonne lettre et les nouvelles intéressantes qui y sont contenues. L'histoire de M.*** nous. a grandement réjouis. Je me défie des vocations qui parlent si haut et si longtemps à l'avance; ce qui enrage ne dure pas. Des vocations silencieuses et discrètes sont beaucoup plus sûres. Il paraît que nous sommes parvenus à cet endroit de la vie où le chemin se divise en deux, et où l'on fait un choix irrévocable; voilà plusieurs de nos amis qui s'enfoncent dans la voie

étroite du séminaire; en voilà beaucoup qui descendent dans la large carrière du mariage. Je te payerai la monnaie de ta pièce en t'annonçant que G..., à l'âge de vingt et un ans, s'apprête à allumer incessamment les torches de l'hymen avec quelques billets de cent mille francs. C'est une bénédiction; la fin du monde annoncée par les esprits sombres de notre époque est ajournée jusqu'à nouvel ordre. Le dernier numéro de la Revue contient, une poésie de Francheville, laquelle ressemble fort à un épithalame, et il y est question de choses que la vertu reconnue du jeune homme me commande de regarder comme un préliminaire du mariage. Telles sont les nouvelles qu'il m'est permis de publier ; que serait-ce si je pouvais révéler tout ce qui m'est dit à l'oreille !

Pour me fortifier contre la contagion de l'exemple et me retremper dans l'amour de la solitude et de la liberté, je suis allé avec mon frère en pèlerinage à la Grande-Chartreuse. Il va sans dire que nous sommes allés à pied et que nous ne sommes pas morts de tristesse en route. Le premier jour, nous avons fait plus de douze lieues; ainsi je suis désormais ton égal. Je ne te dirai pas ce que nous avons vu, parce que tu as déjà fait le même pèlerinage. Tout ce que je puis dire, c'est que j'ai trouvé là une nature que je n'aurais pas le talent de décrire et des

hommes que je n'aurais pas la force d'imiter. Toutefois l'impression que ce voyage a produite sur moi diffère beaucoup de l'idée que je m'en étais faite à l'avance. Je n'avais entendu parler que de sublimes horreurs, de torrents, de précipices, de déserts, d'effrayantes austérités, et je n'ai vu qu'une solitude délicieuse, une végétation magnifique, de riches prairies, des forêts où la verdure du hêtre se mêle à La noirceur du sapin, des rochers entremêlés de rosiers, des ruisseaux tombant en élégantes cascades sur un lit de gazon et de mousse; de tous côtés des touffes de campanules bleues, de larges et gracieuses fougères semblables à des palmiers nains, de grands troupeaux sur les montagnes, des oiseaux dans les bois, et là, dans le vallon, le monastère majestueux et grandiose, les moines au vêtement antique, au visage serein, exprimant dans tous leurs traits le bonheur et la quiétude; les chants s'élevant à toutes les heures du jour, avec force, avec harmonie; les hymnes de la nuit montant vers le ciel à l'heure où les crimes se multiplient et où les vengeances de Dieu se préparent; enfin les charmantes chapelles de Notre-Dame à Casalibus, et de Saint-Bruno, avec leurs fontaines et leurs souvenirs de sept cents ans. Je ne sais si cette idée n'est point bizarre, mais la Chartreuse, ainsi placée dans ce creux des montagnes, me sem-

blait comme un nid solitaire où des âmes saintes rassemblées et couvées sous les ailes maternelles de la religion grandissaient paisiblement pour s'envo- , 1er un jour au ciel.

La religion, mère pleine de condescendance et de bonté, a réuni autour de ce nid sacré toutes les harmonies de la nature, toutes les grâces de la création. Et c'est chose remarquable que les anachorètes et les moines de tous les temps, en se retranchant les jouissances artificielles de la société, en s'exilant du tumulte et des plaisirs des villes, en traitant durement leur chair, aient toujours recherché pour le lieu de leur solitude, des positions pittoresques, de grands aspects, des paysages magnifiques, et ne se soient jamais refusé le plaisir des yeux. C'est une remarque qui se vérifie à chaque instant en Italie : toutes les sommités des montagnes y sont couronnées de monastères. Il en était de même dans la vieille France. S'il était quelque part une montagne hardiment suspendue, une vallée riante, une forêt aux mélancoliques ombrages le voyageur était sûr d'y voir s'élever un clocher surmonté d'une croix et d'y rencontrer dans les pieux sentiers la trace des scandales des cénobites. La nature dans sa simplicité, dans sa virginité, est profondément chrétienne; elle est remplie de solennelles tristesses et d'ineffables consolations;

elle ne parle que de morts et de résurrections, de chutes passées et de glorifications futures. Les montagnes surtout disent beaucoup de choses à l'âme dont elles sont en quelque sorte l'image : richesse et nudité, hauteurs sans mesures, abîmes sans fond, tableaux innombrables et divers, désordre immense, traces d'antiques bouleversements, élancements, efforts pour atteindre le ciel, toujours impuissants, toujours renouvelés! N'est-ce point là l'image de notre pauvre existence? Les montagnes avec leur variété ressemblent à la nature humaine, comme la mer avec son immensité ressemble à la nature divine. C'est ainsi que sur le globe que nous foulons aux pieds sont écrites en caractères ineffaçables les leçons d'une philosophie sublime, et cette philosophie n'est autre que celle écrite en caractères non moins ineffaçables dans les pages de l'Évangile.

De la Grande-Chartreuse nous sommes allés visiter le Grand-Som, montagne très élevée d'où l'on domine tout le Dauphiné, une partie de la Savoie, et d'où l'on découvre toute la chaîne des Alpes. Nous avions de la neige jusqu'aux genoux, et les traces des loups étaient fraîchement empreintes tout à Pentour. Nous sommes ensuite descendus à Grenoble par le Sapey; et pendant une journée entière nous avons encore joui des plus admirables points

de vue. Dans cette partie du Dauphiné, les vignes sont suspendues aux arbres comme en Italie, la terre y est aussi fertile qu'en Piémont, la population y paraît belle, riche et fort religieuse, à en juger par la quantité de gens qui saluaient mon frère l'abbé le long des chemins, ou qu'on voyait à l'église le dimanche. Grenoble est une jolie ville, assise au bord de l'Isère et environnée de forlifications inaccessibles. Cependant Lyon vaut mieux, surtout quand on y a sa famille et ses amis.

Sous ce dernier rapport tu me fais ici un grand vide. Où sont nos longues conversations, nos jérémiades faites en commun, et qui se terminaient toujours par quelques paroles d'encouragement et d'espérance? Où sont nos promenades du soir, nos châteaux en Espagne, nos folies d'étudiants? Ici les vacances présentes ne ressemblent point aux vacances passées. La crainte du choléra avait glacé les esprits à notre arrivée; on est resté isolé et sauvage; point de dîners d'amis, point de parties de campagne.

Adieu, en attendant l'accolade fraternelle, reçois de moi la promesse tant de fois renouvelée d'être toute ma vie ton fidèle ami.

Lyon, 29 octobre 1835.

Mon cher ami,

Recevez mon compliment sur la fécondité poétique de votre pays. Les fleurs aiment le soleil, et le génie s'épanouit plus brillant et plus fort sous le climat vivifiant du Midi. Mais si la poésie prend facilement racine dans votre sol natal et y pousse de vigoureux rameaux, il paraît que la charité y germe aussi sans peine : car le grain de sénevé que vous avez planté l'année dernière commence à croître, et bientôt, je l'espère, il deviendra un grand arbre et les pauvres se réjouiront sous son ombre. Vous n'êtes que douze, vous n'êtes unis que depuis six mois, et déjà, par vos soins, plusieurs mariages sont devenus légitimes ; la grâce est descendue avec la bénédiction nuptiale sur sept familles, et les générations nombreuses qui en sortiront vous devront, avec le bienfait de pouvoir nommer leurs pères, la prospérité et les vertus que Dieu ne manque pas de répandre sur les alliances contrac-

tées selon sa loi. L'œuvre que vous avez faite est bien grande; elle suffirait pour honorer votre vie. Vos aînés de Paris en seront jaloux; hélas! leurs succès sont bien loin d'égaler les vôtres. 11 est vrai que d'une part nous n'avons pas les avantages de position que vous avez, nous n'avons pas non plus, comme vous, affaire à un peuple ardent, passionné, profondément sensible, accessible par là môme aux émotions morales et religieuses. Nos pauvres gens sont d'une froideur et d'une indifférence désespérantes. Ce sont des natures usées par la civilisation matérielle, qui n'offrent plus de prise à la religion, qui n'ont plus le sens des choses invisibles; qui tendent la main pour recevoir le pain, mais dont les oreilles demeurent presque toujours closes à la parole que nous leur annonçons. Oh! que souvent nous souhaiterions de rencontrer des gens qui nous reçussent à coups de bâtons, pourvu que nous en trouvassions d'autres qui nous écoutassent, et qui nous comprissent! Mais non; ce sont des âmes énervées, qui nous reçoivent toujours de même, toujours avec la même réserve au bout d'un an qu'au premier jour, qui se garderont bien de contredire une seule de nos paroles, mais qui ne changent rien à leurs actions. Cependant il se fait de temps à autre quelque bien. Le bien se fait surtout parmi nous, qui nous

soutenons et nous encourageons mutuellement. Nous ne sommes encore qu'à notre apprentissage dans l'art de la charité. Espérons qu'un jour nous deviendrons des ouvriers habiles et laborieux; alors, sur les différents points où la Providence nous aura placés, nous rivaliserons à qui fera naître le plus de bonheur et le plus de vertu autour de soi; alors, quand vous nous ferez part de vos succès, nous vous répondrons par les nôtres, et de tous les points de la France s'élèvera un harmonieux concert de foi et d'amour à la louange de Dieu.

La grande action que vous méditez en ce moment ne servira qu'à redoubler votre zèle et votre force. « Quand deux ou plusieurs s'assembleront en mon nom, dit le Sauveur, je serai au milieu d'eux. » C'est en ce nom divin que vous allez vous unir à une sage et pieuse épouse : la promesse s'accomplira sur vous. En donnant votre amour à une personne qui vous sera si justement chère, vous ne le retirez point aux pauvres et aux malheureux que vous avez aimés les premiers. L'amour tient en ceci de la nature divine, qu'il se donne sans s'appauvrir, qu'il se communique sans se diviser, qu'il se multiplie, qu'il est présent en plusieurs lieux à la fois, et que son intensité augmente à mesure qu'il gagne en étendue. Dans votre épouse

vous aimerez d'abord Dieu, dont elle est l'admirable et précieux ouvrage, et ensuite l'humanité, cette race d'Adam dont elle est la pure et aimable fille; vous puiserez dans sa tendresse des consolations aux jours mauvais, vous trouverez dans ses exemples du courage dans les temps périlleux; vous serez son ange gardien, elle sera le vôtre. Désormais vous n'éprouverez plus ces faiblesses, ces découragements, ces terreurs dont on est saisi à certaines heures de la vie : car vous ne serez plus seul. Vous ne serez plus jamais seul, vos vertus vous en donnent le légitime espoir, l'alliance que vous allez contracter sera une alliance immortelle : ce que Dieu a uni, ce qu'il a défendu à l'homme de séparer, il ne le séparera point lui-même, et au ciel il investira d'une même gloire ceux qu'il fit ici-bas compagnons d'un même exil.

Mais je balbutie une langue que je ne sais point encore; je parle de choses qui ne me sont point révélées. Chez moi l'imagination s'est développée de bonne heure, la sensibilité a été plus tardive; bien que mon âge soit celui des passions, à peine en ai-je senti les premières approches. Ma pauvre tête a déjà bien souffert, mais mon cœur n'a pas encore connu d'autres affections que celles du sang et de l'amitié. Cependant il me semble que j'éprouve depuis quelque temps les symptômes avant-cou-

reurs d'un ordre nouveau de sentiment, et je m'en effraye ; je sens en moi se faire un grand vide que ne remplissent ni l'amitié, ni l'étude; j'ignore qui viendra le combler : sera-ce Dieu? sera-ce une créature? Si c'est une créature? je prie qu'elle ne se présente que tard, quand je m'en serai rendu digne, je prie qu'elle apporte avec elle ce qu'il faudra de charmes extérieurs pour qu'elle ne laisse place à aucun regret; mais je prie surtout qu'elle vienne avec une âme excellente, qu'elle apporte une grande vertu, qu'elle vaille beaucoup mieux que moi, qu'elle m'attire en haut, qu'elle ne me fasse pas descendre, qu'elle soit généreuse parce que souvent je suis pusillanime, qu'elle soit fervente, parce que je suis tiède dans les choses de Dieu, qu'elle soit compatissante enfin, pour que je n'aie pas à rougir devant elle de mon infériorité. Voilà mes vœux, mes rêves; mais, comme je vous l'ai dit, rien ne m'est plus impénétrable que mon propre avenir.

Vivez heureux, vous dont la route est maintenant toute tracée : « Vivite felices, quibus est fortuna peracta. » Mais, quand au milieu de vos jouissances, vous aurez un moment de libre, priez pour moi qui ne sai> encore où je vais.

A M. LALLIER

Lyon, 10 novembre 1835.

Mon cher ami,

Votre lettre bien attendue m'est arrivée enfin : je vous remercie non pas de m'avoir écrit, mais de m'avoir écrit de la sorte, d'une manière si bonne et si amicale. Je crains, au contraire, que la lettre que je vous ai écrite à Joigny ne vous ait fait quelque peine : vous vous êtes aperçu, je suis sûr, qu'elle avait une certaine tendance à me faire valoir auprès de vous, à vous faire sentir mon amitié. Si vous vous en êtes aperçu, vous ne vous êtes pas trompé. Je vous l'avoue, mon cher ami, malgré tous mes efforts, je sens toujours au fond de mon cœur l'aiguillon de l'égoïsme. Je tiens infiniment à l'estime et encore plus à l'affection d'autrui. Vous savez combien de fois à Paris, causant avec vous, je mendiais pour ainsi dire des éloges; plus souvent encore, j'ai mendié indirectement quelques paroles de bienveillance de votre part : je vous harcelais dans votre silence, parce que je le prenais pour de

la froideur. Bien des fois, cependant, vous m'avez donné des témoignages qui ont surpassé mon attente. Un soir, par exemple, vous me dîtes que vous priiez tous les jours nominativement pour moi, et ces mots depuis ne sont pas sortis de mon cœur : en vous écrivant donc, je voulais provoquer quelque témoignage pareil de votre amitié pour moi, et vous m'en avez comblé. J'ai eu tort, j'ai manqué de confiance, pardonnez-le-moi, je vous en prie : j'essayerai d'être désormais plus désintéressé dans mon affection pour vous.

Que vous avez raison dans ce que vous dites des combats intérieurs ! Hélas ! j'ai le malheur de parfaitement comprendre ces combats douloureux. Au milieu des jouissances qui me sont prodiguées, une inquiétude vague et multiforme ne me quitte pas. Ma conscience a eu de terribles orages à souffrir : maintenant qu'elle est assez calme, c'est le tour de l'esprit; l'ambition d'agir me dévore : j'ai mille choses devant les yeux qui toutes me sollicitent et dont je ne puis saisir aucune.

J'ai travaillé un mois à mon Saint Thomas de Cantorbéry et n'ai encore fait que quelques pages. Pendant ce temps-là de la Perrière a fait achever une église dans le faubourg qu'il habite et l'a fait bénir ; il a procuré de la sorte le bienfait de l'instruction religieuse et du saint sacrifice à sept cents

âmes qui maintenant le comblent d'actions de grâces. Que les actions valent donc mieux que les paroles et que j'ai honte de mon rôle d'ëcrivassier, d'ailleurs si mal soutenu !

Je pense toujours partir du 25 de ce mois au 3 du mois prochain, sans pouvoir rien décider encore parce que mon frère est absent. Quand je serai à Paris, il faudra me mettre dans mes meubles. Vous devez être dans la même nécessité. Ne pourrionsnous pas louer un petit appartement ensemble? Attendez-moi pour cela, si cela vous est possible. La solitude serait fatale à mon repos : mon imagination me dévore. Seul, il me semble toujours que quelque démon soit à mon côté. Avec des amis chrétiens, je sens aussitôt l'accomplissement de la promesse de celui qui s'est engagé à se trouver partout où l'on se rassemblerait en son nom. Nous vivrions comme deux frères ; je vous prierais de mortifier mon amour-propre indomptable ; nous tâcherions ensemble de devenir meilleurs. Nous combinerions nos œuvres de charité, nous mûririons nos projets de travail ; nous nous ferions courage dans nos abattements, nous nous consolerions dans nos tristesses : mais je vois que je fais encore de l'égoïsme.

Adieu.

A NNÉE 1835. 191

A M. LALLlIiR

Lyon, 23 novembre 1835.

Mon cher ami,

Votre bonne lettre que j'ai reçue, il y a environ un mois, m'a été d'une grande consolation ; rien n'est en effet plus consolant que le souvenir de ceux auxquels on est étroitement attaché par le cœur. Je crois vous l'avoir déjà dit : les douceurs de la famille sont bien précieuses, le sang a des droits innés et imprescriptibles; mais l'amitié a des droits acquis et sacrés, des jouissances qui ne se suppléent pas; les parents et les amis sont deux sortes de compagnons que Dieu nous a donnés pour faire la route de la vie, la présence des uns ne peut faire oublier l'absence des autres. Faut-il donc que nous ne puissions avoir de bonheur sans mélange, ni de plaisirs sans regrets ? Que nous ne puissions nous rapprocher d-e ceux qui nous sont chers qu'en nous séparant d'autres -qui nous sont chers aussi? Dieu veut-il par oes séparations continuelles nous faire faire un apprentissage de la mort? Nous ne pou-

vons passer nulle part sans y laisser quelque lambeau de nos affections , comme les agneaux qui laissent leur laine aux épines. Durant le court voyage que je fis il y a deux ans en Italie, j'éprouvai bien cette fatalité de notre nature. Toutes ces belles choses que je contemplai me causèrent moins de joie à la première vue que de tristesse au moment du départ. J'entrai à Rome en bâillant, j'en sortis les larmes aux yeux. Rome, Florence, Lorette, Milan, Gênes, tous ces endroits ont gardé quelque chose de moi-même, et, toutes les fois que j'y songe, il me semble que je dois y retourner prendre ce quelque chose qui est resté. Or, si des monuments, des souvenirs, des paysages, ont ainsi divisé et captivé mon âme, que ne doivent pas avoir fait sur elle de bons et excellents amis, dont les sympathies l'ont tant de fois consolée, dont les exemples l'ont soutenue, qui l'ont empêchée d'être seule et de se perdre? C'est pourquoi je m'attriste en songeant que cette année prochaine sera la dernière que je passerai à Paris. Je suis heureux auprès de mes parents, il me semble qu'ils ont besoin de moi, je sens que j'ai besoin d'eux, je ne pourrai me décider aies abandonner dans leur vieillesse; et cependant il me sera dur, il me sera cruel de quitter le lieu de mon exil, de dire adieu à ceux qui me l'ont rendu supportable, de dire adieu à nos

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réunions fraternelles, mais par-dessus tout à vous et à Pessonneaux.

Vous m'avez donné une preuve de votre profond el cordial attachement en prenant un intérêt si vif à ce que je vous disais de ma mère. Peut-être le dois-je à la ferveur de vos prières, elle est maintenant beaucoup mieux et ne me donne plus d'inquiétude. Mes sinistres pressentiments se sont enfuis, et j'espère conserver longtemps encore celle de qui j'ai reçu tout ce qu'il y a de bon en moi. J'espère la conserver longtemps, et la payer selon mon pouvoir des peines, des sueurs et des larmes que je lui ai coûtées. Que je vous plains d'être prive d'un tel bonheur!

Mais, si mon ange gardien est sur la terre, le vôtre est au ciel ; si le mien est plus près de moi, le vôtre est plus près de Dieu. Ce que je dois à ses conseils, vous le devez à ses intercessions. Vous savez le grand mystère de la Communion des saints. Vous savez que ce mystère ne nous permet point de nous croire seuls ici-bas, et qu'il nous environne des âmes les plus excellentes et les plus chères comme d'autant de témoins et de patrons glorieux, afin que le cœur ne nous défaille pas dans nos épreuves. Et puis la vie est bien courte; et bientôt viendra l'heure où, selon le langage de la sainte Ecriture, nous irons rejoindre notre peuple, ce

grand peuple qui nous a précédés dans les sentiers de la foi et de l'amour. Oh! soyons bons pendant dix, vingt, trente ou quarante ans encore, et alors se lèvera pour nous le jour du rendez-vous éternel. Mon cher ami, je vous dois beaucoup de remerciements pour avoir bien voulu vous charger de l'ingrat office de corriger mes élucubrations. Je sais combien il est ennuyeux de revoir des épreuves, et plus encore celles d'autrui. Vous aurez su quelles ont été mes lenteurs dans l'élaboration de cet interminable article. Mais ce que vous n'avez pu savoir, ce sont les peines, c'est le travail qu'il m'a demandés. J'avais grandement raison de reculer devant la difficulté du sujet. Il s'est trouvé que l'histoire de saint Thomas de Cantorbéry avait été traitée par trois ou quatre auteurs modernes, entre lesquels Hume, Thierry et Michèle!, qui l'ont défigurée chacun dans l'intérêt de son système, et il a fallu rétablir contre eux la vérité. Il s'est trouvé que la querelle du Saint et du roi d'Angleterre roulait sur plusieurs points de droit canon, et qu'il a fallu s'initier au droit canon dont on n'avait pas la moindre idée. Il s'est trouvé que cette histoire particulière se liait à l'histoire générale de l'époque, et il a fallu bouleverser les anciennes chroniques d'Angleterre, les Annales de Baronius, etc. Enfin j'avais à craindre de tomber, tantôt dans un style

ascétique que les gens du monde n'eussent pas compris, tantôt dans des idées mondaines, dans des idées philosophiques ou politiques qui eussent peut-être scandalisé les gens de bien. Je ne pouvais donc faire un pas en avant sans m'entendre crier : Gare! Je suis resté des jours entiers dans ma chambre sans pouvoir écrire une ligne. D'autres fois je passais de longues heures avec ma mère et mon petit frère occupé à faire l'enfant, et j'oubliais mon rôle austère d'écrivain.

Enfin, Dieu merci, je suis arrivé au terme, et hier j'ai envoyé lafîn.Je crains d'avoir mutilé, abîmé une histoire magnifique, pleine d'utiles leçons pour le siècle présent. Ce n'était pas un article qu'il fallait faire sur saint Thomas, c'était un livre1. Mais pour cela il fallait que le livre fût bon.

Dieu sait du moins que j'ai eu l'intention de bien faire, et que deux fois, étant allé cà Fourvières, je me suis agenouillé devant l'autel de saint Thomas de Cantorbéry et lui ai demandé avec le peu de ferveur dont je suis capable, de m'assister dans un travail entrepris à sa gloire. Dans tous les cas, ce travail ne me sera pas sans fruit. J'espère que ce ne sera pas en vain que j'aurai vu de si près un grand Saint, que je serai descendu en quelque sorte

jusque dans ses entrailles, j'espère que j'en aurai rapporté quelque souvenir qui ne me sera pas inutile dans les combats de la vie. J'aurai appris, d'un autre côté, combien la science est insuffisante pour conduire l'homme à l'accomplissement de ses destinées immortelles.

Adieu, cher ami, ma mère désire extrêmement vous connaître. Nous comptons sur votre visite pour les prochaines vacances. J'ai une jolie chambre à deux lits ; il y en a un pour vous.

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