‹ Œuvres complètes de A. F. OzanamChapitre 15 sur 43 · A M. VELAY · texte numérisé non relu

A M. VELAY

Paris, 2 mai 1835.

Mon cher Yelay,

J'avoue que toutes les foudres de ta colère ne seraient pas assez pour punir mon infidélité; deux mois et demi sont écoulés depuis que j'ai reçu une lettre de toi, et je ne t'ai point répondu. Je pourrais cependant alléguer une excuse plausible. Je me suis mis dans l'esprit de réduire à sa plus simple exprès-

sion, à son expression la plus positive, ce que j'avais appris de littérature pendant mes trois ans de séjour à Paris, de faire passer, s'il était possible, ma science en parchemin, et de prendre le grade de licencié es lettres.

Il a fallu revoir d'un bout à l'autre Burnouf et me convaincre que je n'avais jamais su mon grec; il a fallu repasser une foule d'auteurs, et ensuite toute l'histoire dont plusieurs parties m'étaient passablement étrangères. Ces travaux m'ont occupé un grand mois, au bout duquel j'ai obtenu ce bienheureux diplôme de licencié, qui me servira de marchepied, j'espère, pour me faire recevoir docteur l'an prochain; alors je serai, s'il plaît à Dieu, docteur en droit et docteur es lettres, ce qui ne fera pas bouillir la marmite plus que si je ne l'étais pas. En même temps nous avons été occupés à ressusciter la défunte Revue Européenne ; ces messieurs ayant voulu que j'en composasse l'introduction, je me suis trouvé notablement absorbé par cette besogne et n'ai pas eu un instant de libre jusqu'aux fêtes de Pâques. Je te dis toutes ces choses, non pour me faire valoir, car il n'y a pas de quoi, puisque je n'ai pour ainsi dire travaillé que par force, mais pour me disculper de négligence à ton égard.

Le grand rendez-vous des jeunes gens catholiques et non catholiques cette année a été à Noire-Dame.

Tu as sans doute entendu parler des conférences de l'abbé Lacordaire. Elles n'ont eu qu'un défaut : d'être trop peu nombreuses. Il en a fait huit au milieu d'un auditoire de près de six mille hommes, sans compter les femmes. Ces conférences sur l'Eglise, sa nécessité, son infaillibilité, sa constitution, son histoire, etc., ont toutes été très belles; mais la dernière a été d'une éloquence supérieure à tout ce que j'ai jamais entendu. Mgr de Quélen, qui avait assisté à toutes les conférences, a adressé la dernière fois à M. Lacordaire des remerciements solennels et l'a nommé chanoine de la cathédrale. Voilà qui nous met du baume dans le sang. Nous en avons besoin pour nous consoler du dernier livre de M. de Lamartine sur l'Orient; ce grand poète est en même temps si impressionnable, qu'en traversant l'Asie, il s'est imprégné d'une partie de ses idées el de ses tendances; il donne des louanges extrêmes à l'Alcoran, et, à force d'optimisme et de tolérance, il sort évidemment de l'orthodoxie. Parce que des ordres avaient été donnés partout pour qu'il fût bien reçu, parce que les pachas et les chefs des tribus l'ont accueilli en grand seigneur, menacés qu'ils étaient de perdre la tète s'ils y manquaient, sa belle âme, qui ne sait pas soupçonner le mal, s'est laissée prendre à ces dehors et s'est éprise d'admiration pour les mœurs orientales.

Cependant le mal n'est pas sans remède, car ce n'est que l'exagération d'une bonne qualité. D'ailleurs le livre ne renferme pas une apostasie formelle. Mais il est évident que le ciel de Palestine s'est reflété avec toutes ses ardeurs dans l'âme limpide du poète. Le temps effacera ce qu'il y a d'impur dans cette image. Au reste, il y a aussi dans ce même ouvrage des choses admirables, surtout toutes les fois que le père se montre, tenant entre ses mains cette pauvre Julia qui va mourir au pied des montagnes de Jérusalem.

Tous les Lyonnais ici présents t'envoient leur bon souvenir; il m'est impossible de les nommer tous.

Paris, 1G mai 1835.

Mon cher ami,

Je vous en veux de m'avoir si peu parlé de vous dans votre dernière lettre, et de m'avoir si longue-

ment parlé de moi : ce que je fais est bien peu de chose. J'ai beaucoup de peine à travailler; les idées que j'exprime laborieusement ne sont pas les miennes. J'essaye de me faire l'écho des jeunes chrétiens au milieu desquels je vis. Mais combien cet écho est faible, combien sont froides ces paroles lentement combinées, en comparaison de cette foi lumineuse, de cette charité brûlante, de cette courageuse espérance, qui palpitent dans des âmes comme la vôtre, comme celles de plusieurs qui vous ressemblent! Si vous saviez comme je suis faible ! comme ma bonne volonté est facilement brisée par le choc des circonstances ! comme je passe de la présomption ambitieuse au découragement et à l'inaction ! quelle vanité dans mes pensées, quelle impuissance dans mes œuvres? Oui, j'ose le dire, la Providence m'a entouré de tant de sollicitude, elle m'a si bien ménagé les bienfaits de l'éducation, elle m'a prodigué de si bons parents, de si sages précepteurs, des amis si exemplaires, que souvent je me prends à croire qu'elle voulait de moi quelque chose de plus qu'une vertu vulgaire ; et cependant mon âme est comme un sable stérile que les pluies du ciel inondent sans le féconder.

Et toutefois, aux jours où nous sommes, il faudrait de grandes vertus et des hommes forts. Sans

doute l'empire du mal commence à être miné de toutes parts, et les temps approchent où la vérité sera saluée de nouveau reine du monde. Mais tant que durera la vie terrestre du genre humain , le mal ne saurait disparaître du milieu de lui : le mal est toujours quelque part sur la terre, tantôt comme tyran, tantôt comme esclave. Jamais il ne fait de si redoutables efforts que lorsqu'il voit sa tyrannie lui échapper ; pour ressaisir son sceptre qui tombe, il réunit toutes ses forces : à toute réaction religieuse correspond nécessairement une réaction contraire de l'impiété. Ainsi, tandis que le désert se fait autour des idoles du xvine siècle, tandis que la solitude de nos temples se peuple de nouveau, tandis que l'indifférence s'anéantit, et que M. Lacordaire fait tonner la parole de Dieu sur un auditoire de six mille hommes à l'étroit dans la grande nef de Notre-Dame ; le rationalisme n'est point oisif; il multiplie ses revues périodiques, il organise une propagande séductrice autour des jeunes gens, il entoure de ses émissaires, il assiège nos hommes les plus illustres, il provoque la défection de ceux qui naguère étaient nos gloires, il détrône l'abbé de la Mennais de ces hauteurs où son génie et sa foi l'avaient placé, il nous fait trembler pour la muse virginale de Lamartine.

Ces choses sont tristes, mais elles sont vraies.

Nous sommes punis, catholiques, d'avoir mis plus de confiance dans le génie de nos grands hommes que dans la puissance de notre Dieu. Nous sommes punis de nous être enorgueillis en leur personne, d'avoir repoussé avec quelque fierté les affronts de l'incrédule et de lui avoir montré, pour nous justifier à ses yeux, nos philosophes et nos poètes au lieu de lui montrer l'éternelle croix. Nous sommes punis de nous être appuyés sur ces roseaux pensants, quelque mélodieux qu'ils fussent ; ils se sont brisés sous notre main. C'est plus haut désormais que nous devons chercher notre secours ; ce n'est point un bâton fragile qu'il nous faut pour traverser la terre . ce sont des ailes, ces deux ailes qui portent les anges : la foi et la charité. 11 faut remplir ces places qui sont devenues vides. A la place du génie qui nous fait défaut, il faut que la grâce nous conduise, il faut être courageux, il faut être persévérant, il faut aimer jusqu'à la mort, il faut combattre jusqu'à la fin. Ne comptons pas sur une victoire aisée : Dieu nous l'a faite difficile, afin de faire plus glorieuses nos couronnes. Hélas ! mon cher, je ne sais si vous éprouvez ce que j'éprouve ; mais je me sens parfois tant d'abattement et de mollesse, que j'ai besoin d'écrire ainsi des exhortations et des résolutions fortes pour me relever; je suis comme les enfants qui grossissent

leur voix quand ils ont peur. Je me sens meilleur, quand je viens de m'épancher dans le cœur d'un ami qui vaut mieux que moi. Ainsi sans le savoir, vous me faites du bien ; et ces lignes que vous lirez dans quelques jours, ces lignes dont vous êtes l'objet, avant de vous parvenir, auront un peu raffermi mon cœur, et m'auront donné de l'énergie pour quelque temps.

Adieu, je porte cette lettre à votre ami, je voudrais qu'il pût vous porter avec elle quelques-uns des sentiments de profonde et de chaleureuse amitié que je nourris pour vous.

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