A M. DE LA NOUE
Paris, 11 juin 1836.
Mon cher ami,
Je suis bien, reconnaissant de la confidence poétique que vous voulez bien me faire. Votre idée me paraît fort belle, et je crois que vous avez tout ce qu'il faut pour la développer d'une manière puissante. Quant à moi, je ne pourrai vous donner des lumières sur le point obscur que vous me désignez. Outre ma propre insuffisance, il y a là des ténèbres que nul œil n'a jamais sondées. On ne sait rien, je crois, sur le monde antédiluvien, hormis ce que révèle la Genèse. Les deux races de Caïn et de Seth, leurs luttes primitives, leurs unions fatales, une nature plus vigoureuse et plus grande, des vies de plusieurs siècles, l'alliance delà force, de la science et du péché, tous trois à un état gigantesque : voilà les images qui se pressent imposantes entre la porte fermée de l'Éden et les cataractes ouvertes du déluge. Evoquez ces images, poète, et elles vous obéiront; elles se poseront lumineuses sur la scène
que vous leur avez préparée. Le silence de l'histoire est la liberté de la poésie.
J'irai vous voir dans quelques jours; mais demain dimanche, à une lieue et demie de chez vous, une foule Loule composée de vos amis se trouvera réunie pour faire cortège à la procession de Nanterre. Venez les rejoindre, mon cher de la Noue, venez passer avec nous ces quelques instants de foi et d'amour; venez jeter les fleurs et l'encens de vos pensées sur le passage du Dieu Sauveur. Ensuite, nous aurons le temps de converser ensemble, cette journée se passera fraternellement, elle nous sera douce, elle ne sera point inutile même à vos travaux : vous trouverez des inspirations à ce rendezvous de la charité.
Parmi ce groupe d'étudiants catholiques un des plus distingués était Gustave de la Noue. Ardent au bien, il entra le neuvième dans la petite société de Saint-Vincent de Paul. Ses camarades le chérissaient, ils récitaient de lui de beaux vers pleins de souffle et d'élan poétiques. Aujourd'hui les anciens amis qui survivent redisent encore ces vers qui sont liés pour eux aux plus charmants souvenirs de leur jeunesse. Ces prémices ne devaient pas arriver à la pleine floraison : ce jeune poète mourut à vingt -six ans, dans Tannée 1838.
A M. LALLIER
Lyon, 5 novembre 1830.
Mon cher ami,
Mardi soir j'avais commencé avons écrire. C'était le jonr solennel de la communion des Saints. Peut-être, et la supposition n'est point injurieuse, peut-être est-ce pour cela que, par un singulier échange, au moment où je terminais la première page de ma lettre, il m'en arrivait une de vous. Ainsi vos pensées venaient tout à point pour s'entretenir avec les miennes, comme dans ces soirées des dimanches où nous nous rencontrions chez du Lac ou de la Perrière. Mais jamais une cloche ne répondit à une autre cloche sur un ton si différent que votre épître, la bienvenue, à la mienne inachevée. Encore tout préoccupé des nouvelles un peu tristes que la Perrière avait reçues de vous, je plaignais et je blâmais en même temps votre mélancolie; et je m'étais livré sur ce sujet à de longues considérations qui se ressentaient, je le soupçonne, du prône de M. le curé sui* l'évangile du
jour. Et voilà que, dans un de ces moments de gaieté où vous entrez souvent à la suite de vos périodes d'ennui, vous m'écrivez mille choses joyeuses, et devisez à l'avenant comme un homme sans soucis et sans affaires. Force m'a donc été de mettre au feu la page que j'avais griffonnée à l'usage de vos tristesses, et de tracer d'autres lignes plus assorties à la couleur présente de votre esprit.
Je suis complètement de votre avis, et je
professe que c'est folie de consumer ses jours à accumuler ce dont on ne jouira point, folie même d'entasser pour ses enfants. Car les enfants qui voient se former derrière eux un monceau d'or sont furieusement tentés de s'y asseoir et de se croiser les bras; et leur préparer une fortune, c'est bien souvent les convier au péché de paresse. Et puis les enfants ne sont quelquefois qu'un respectable prétexte; soulevez le voile, et vous verrez l'égoïsme, l'égoïsme qui trouve dans la propriété un moyen d'étendre et de prolonger en quelque sorte la personnalité, qui est bien aise d'avoir beaucoup autour de soi dans le présent, et de laisser beaucoup après soi dans l'avenir. Heureusement ceci ne s'applique à personne de ceux auxquels je dois amour ou respect, bien qu'à Lyon ce vice soit commun.
J'ai envie de rendre grâces à Dieu de m'avoirfait
naître dans une de ces positions sur la limite de la gêne et de l'aisance, qui habituent aux privations sans laisser absolument ignorer les jouissances; où l'on ne peut s'endormir dans l'assouvissement de tous les désirs, mais où l'on n'est pas distrait non plus par les sollicitations continuelles du besoin. Dieu sait, avec la faiblesse naturelle de mon caractère, quels dangers aurait eus pour moi la mollesse des conditions riches ou l'abjection des classes indigentes. Je sens aussi que cet humble poste où je me trouve me met à portée de mieux servir mes semblables. Car si la question qui agite aujourd'hui le monde autour de nous n'est ni une question de personnes ni une question de formes politiques, mais une question sociale; si c'est la lutte de ceux qui n'ont rien et de ceux qui ont trop; si c'est le choc violent de l'opulence et de la pauvreté qui fait trembler le sol sous nos pas; notre devoir à nous chrétiens est de nous interposer entre ces ennemis irréconciliables; et de faire que les uns se dépouillent comme pour l'accomplissement d'une loi, et que les autres reçoivent comme un bienfait; que les uns cessent d'exiger et les autres de refuser; que l'égalité s'opère autant qu'elle est possible parmi les hommes; que la communauté volontaire remplace l'impôt et l'emprunt forcés; que la charité fasse ce que la justice seule ns
saurait faire. Il est heureux alors d'être placé par la Providence sur un terrain neutre entre les deux partis belligérants, d'avoir dans tous deux ses voies ouvertes et ses intelligences; sans être contraint, pour se porter médiateur, ni de monter trop haut, ni de descendre trop bas.
Et cependant, en écrivant ceci, il semble que je me fasse quelque violence, et les ratures nombreuses qui se rencontrent dans ces dernières lignes rendent témoignage qu'une pensée contraire me distrait. Tout en reconnaissant dans le passé de ma vie cette conduite providentielle que je ne me lasse pas d'admirer, je ne puis m'empêcher de jeter un regard déliant et un peu sombre sur l'avenir. Le moment de se choisir une destinée est un moment solennel, et tout ce qui est solennel est triste. Je souffre de cette absence de vocation qui me fait voir la poussière et les pierres de toutes les routes de la vie, et les fleurs d'aucune. En particulier celle dont je suis le plus près maintenant, celle du barreau, m'apparait moins séduisante. J'ai causé avec quelques gens d'affaires; j'ai vu les misères auxquelles il faudrait se résigner pour obtenir d'être employé, et les autres misères qui accompagneraient l'emploi. On a coutume de dire que les avocats sont les plus indépendants des hommes; ils sont au moins aussi esclaves que les autres; car
ils onl deux sortes de tyrans également insupportables : les avoués au commencement, et la clientèle plus tard. Assez, mon cher ami, assez de mes murmures, assez de ces inquiétudes d'homme de peu de foi ; et, si vous voulez que ce ne soit point une faute de vous les avoir communiquées, recevez-les commeune sorte d'aveu qui sollicite desconseils, des exhortations amicales, des reproches au besoin.
Ne croyez point toutefois que ces fâcheuses préoccupations remplissent toutes mes heures ; les heures se sont écoulées pour moi douces et variées depuis quelque temps. J'ai fait avec mon frère aîné deux charmants petits voyages, l'un à Saint-Étienne où j'ai vu des miracles d'industrie, l'autre en Maçonnais et en Beaujolais où j'ai trouvé l'hospitalité de M. de Maubout, la société de M. de Lamartine, une belle nature d'automne, des populations étonnantes par leur fidélité à la foi et aux pratiques religieuses. J'ai travaillé un peu à l'organisation de notre petite conférence de Saint- Vincent de Paul. J'ai ramené ma mère de la campagne ; mais en revanche j'ai vu partir mon frère aîné pour ses missions, mon petit frère pour sa pension.
Il se peut qu'à Joigny vous ayez encore à apprendre de moi deux événements littéraires, qui sans doute sont déjà vieux à Paris, mais qui laissent chez moi une durable amertume : je veux parler de la
mise à l'index de Jocelyn, et de l'apparition du nouvel ouvrage de M. de la Mennais. Rome fait preuve de courage en frappant le premier, et elle ne craint guère le second; elle n'a pas peur du génie, parce qu'elle a pour elle plus que le génie, l'Esprit-Saint qui l'inspire toujours. Mais il est douloureux devoir le génie déserter solennellement, et passer transfuge dans le camp opposé ; transfuge inutile, car en abdiquant la foi il abdique son passé, et par conséquent sa gloire et sa force, double sujet de deuil pour ceux qui l'aimaient. Et maintenant, qui remplira la place que ceux-ci laissent vide? Où sont les Ambroise, les Jérôme, les Augustin, qui viendront s'asseoir sur le siège désert de Tertullien? Qui osera ramasser la lyre tombée dans la poudre, et achever l'hymne commencé? Je sais que Dieu, que l'Église, n'ont pas besoin de poètes ni de docteurs ; mais ceux quienontbesoin,cesont les faibles croyants que les défections scandalisent ; ce sont ceux qui ne croient pas et qui méprisent notre pauvreté d'esprit; c'est nous-mêmes qui avions besoin parfois de voir devant nous des hommes plus grands et meilleurs, dont le pied frayât notre sentier, dont l'exemple encourageât et enorgueillît notre faiblesse. Nous ne pouvons pas, jeunes gens chrétiens, penser à remplacer ces hommes; mais ne pourrions- nous pas en faire la monnaie, et combler par le nombre
et le travail la lacune qu'ils ont laissée dans nos rangs ?
Cette question, à laquelle mon amour-propre trouve bien un peu son compte, est pourtant posée surtout dans votre intérêt. Souvent j'ai admiré en vous un humble sentiment de vous-même, un mépris des choses terrestres dont je déplorais ensuite les conséquences excessives. Dante fait dire quelque part au diable qu'il est un habile logicien; et c'est vrai. Des plus louables principes, il sait déduire les plus funestes résultats, et c'est par là qu'il trouve prise sur les âmes sérieuses et justes. De l'humilité il fait l'abattement; de l'abnégation il forme le dégoût de la vie. A la méditation il fait produire la rêverie, et à la rêverie l'ennui, le marasme et l'inaction.
Oui, nous sommes des serviteurs inutiles, mais nous sommes des serviteurs, et le salaire n'est donné qu'à la condition du travail que nous ferons dans la vigne du Seigneur en l'endroit qui nous sera assigné. Oui la vie est méprisable, si nous la considérons dans l'usage que nous en faisons, mais non si nous voyons l'usage que nous en pouvons faire, si nous la considérons comme l'œuvre la plus parfaite du Créateur, comme le vêtement sacré dont le Sauveur a voulu se couvrir : la vie alors est digne de respect et d'amour. Prions l'un pour l'au-
tre, mon bien cher ami, défions-nous de nos ennuis, de nos tristesses, de nos défiances. Allons simplement où la miséricordieuse Providence nous conduit, contents de voir la pierre où nous devons poser le pied, sans vouloir découvrir toute la suite et toutes les sinuosités du chemin.
Vous savez s'il me sera dur d'être privé de vous cette année; franchissons souvent la distance par la pensée, écrivons-nous, conseillons-nous, soutenons-nous. Je crois que vous devez en avoir besoin, puisque vous êtes homme; mais j'en ai plus besoin encore.
Soyez mon interprète auprès de tous nos anciens amis. Veuillez donner à ceux qui les demanderont mes thèses dont vous avez le dépôt. Ne négligez pas, si vous pouvez, de voir un peu N..., vous lui serez utile. Faites-moi savoir quelque chose de nos petits apprentis.
Tous vos amis d'ici se recommandent à votre souvenir. Mon père et ma mère vous rendent en affection ce que vous me chargez de leur offrir en respects.
Adieu, mon cher Lallier, puissé-je bientôt vous revoir !
A M. JANMOT.
Lyon, 13 novembre 1836.
Mon cher ami,
Voici tantôt deux mois que j'ai reçu la bonne lettre, et tu m'adresses peut-être de vifs reproches pour mon retard. Je trouve pourtant mon excuse dans tes lointains pèlerinages, qui me laissaient complètement ignorer où je pourrais te prendre. Ta mère elle-même, pendant un mois, s'est trouvée sans nouvelles. Enfin il y a peu de jours on a appris ion retour à Rome, et aussitôt je me suis mis en mesure de t'y rendre visite. Pauvres visites que celles qui se font ainsi à la hâte et à tâtons : sottes conversations où l'on parle tout seul, où l'on répond à des paroles déjà oubliées de l'autre interlocuteur, où l'on moralise avec celui qu'il faudrait faire rire, où l'on rit quand on le devrait consoler. L'amitié est pourtant obligée de se tenir contente de cette dernière ressource qui lui reste, c'est à elle de deviner les impressions de l'heure présente et de
mettre les cœurs en rapport et les discours en harmonie.
Je pense donc qu'au moment où te parviendront ces lignes tu seras encore sous l'influence durable du beau voyage que tu viens de faire à travers l'Ombrie. C'est bien, si je ne me trompe, une des plus admirables contrées de l'admirable Italie. La majesté des grandes montagnes couronnant de douces et riantes vallées. Les climats contraires disposés comme en amphithéâtre pour donner place à toutes les richesses de la végétation, depuis le pin et le chêne jusqu'à l'oranger et l'aloès. Les cité assises ou suspendues çà et là dans des attitudes superbes : et chaque cité, chaque colline, chaque ruisseau, chaque pierre où le pied se pose, remplis de souvenirs. Spolète dont les humbles portes se fermèrent devant Annibal, tandis que celles de Capoue s'ouvraient au seul bruit de ses pas; et le lacTrasimène où deux peuples géants se portèrent des coups si terribles, que durant le combat un tremblement de terre renversa des villes et ne fut pas senti; Orvieto et ses antiquités étrusques, héritage d'une civilisation morte sans avoir laissé d'histoire; le lac désolé de JBolsena et l'île où une reine mourut de faim. Et puis les traditions chrétiennes qui ont purifié, embaumé tous ces lieux. Ici le miracle de Bolsena éternisé par Raphaël; ailleurs la merveilleuse légende
de sainte Marguerite de Cortone; mais par-dessus tout doit planer la grande mémoire de saint François. Je ne me rappelle pas bien si c'est à Foligno qu'on montre le rosier, sur les épines duquel il se coucha pendant une nuit entière, et qui depuis est resté chargé de fleurs toujours renouvelées. C'est au mont d'Alvernia que les glorieux stigmates s'imprimèrent sur ses mains et ses pieds. C'est dans ces chemins par lesquels tu as passé, qu'il allait conviant les petits oiseaux du ciel à chanter les gloires du Seigneur, et rachetant du prix de son manteau l'agneau que les bouchers menaient à la tuerie. Mais c'est Assise surtout qui doit être pleine de lui; Assise et son cloître qui renferma jadis six mille moines, et ses deux églises, symbole des deux vies du saint, l'une terrestre et mystérieuse, l'autre immortelle et resplendissante, ses deux églises où la bonne et pieuse peinture du moyen âge s'est développée depuis son berceau jusqu'à sa maturité, depuis Cimabuë et Giotto jusqu'au temps de Pérugin et de son disciple. Car il semble que la nature et l'histoire n'eussent pas encore assez fait pour cette contrée bénie, et que l'art y ait voulu briller pour l'environner d'une troisième et non moins brillante auréole. L'école ombrienne avec celle qui peignit le Campo-Santo me paraît bien, comme à toi et sauf les méprises où mon ignorance peut m'entraîner,
avoir marché dans la véritable voie qui fut délaissée depuis à l'époque de la Renaissance.
Tu n'auras point franchi le seuil des sanctuaires d'Assise sans lire la magnifique histoire de saint François au XIe chant du Paradis de Dante :
Fertile Costa d'alto monte pende...
Di quella costa là dov' ella frange
Più sua rattezza, nacque al mondo un sole,
Corne fà questo tal volta di Gange.
Perô chi d'esso loco fa parole
Non dica Ascesi, che direbbe corto,
Ma oriente, se proprio dir vuole1.
Dante doit être là, le commentateur nécessaire de Giotto, son contemporain et son ami. Quels hommes, quels pinceaux, et quelles voix pour célébrer le nom d'un pauvre, d'un mendiant, qui fut tenu pour fou! C'est que, selon la parole de Lacordaire, il était celui-là, il était fou d'amour. Son immense charité embrassait Dieu, l'humanité, la nature; et considérant que Dieu s'était fait pauvre pour habiter la lerrc, que le plus grand nombre dans l'humanité est pauvre, et que la nature elle-