Là s'élève une montagne aux coteaux fertiles
« De ces coteaux, et du lieu où la pente s'adoucit, naquit un soleil pour éclairer le monde, comme l'autre soleil semble naître quelquefois des bouches du Gange.
« Si quelqu'un donc veut parler de ce lieu, qu'il ne l'appelle point Assise, ce serait trop peu dire : qu'il l'appelle Orient, s'il veut user du terme propre. »
(Paradis, chant XI, versets 15, 17, J8.)
même au milieu de ses magnificences est pauvre, puisqu'elle est sujette à la mort, il avait voulu être pauvre lui aussi. Le propre de l'amour est de s'assimiler autant qu'il est en soi aux choses aimées.
Et nous, mon cher ami, ne ferons-nous rien pour ressembler à ces saints que nous aimons, et nous contenterons-nous de gémir sur la stérilité de la saison présente, tandis que chacun de nous porte dans le cœur un germe de sainteté que le simple vouloir suffirait à faire éclore? Si nous ne savons pas aimer Dieu comme ceux-là l'aimaient, sans doute ce nous doit être un sujet de reproche; mais encore notre faiblesse peut y trouver quelque ombre d'excuse; car il semble qu'il faille voir pour aimer, et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair, ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épines sont visibles sur leur front; ici l'incrédulité n'a plus de place possible, et nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'Apôtre : Tues Domïnus et Deus meus : « Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs, vous êtes pour nous les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas, et ne sachant pas l'aimer autrement, nous l'aimons en vos personnes. »
Hélas! si au moyen âge la société malade ne put être guérie que par l'immense effusion d'amour qui se fit surtout par saint François d'Assise; si plus tard de nouvelles douleurs appelèrent les mains secourables de saint Philippe de Néri, de saint Jean de Dieu et de saint Vincent de Paul; combien ne faudrait-il pas à présent de charité, de dévouement, de patience, pour guérir les souffrances de ces pauvres peuples, plus indigents encore que jamais, parce qu'ils ont refusé la nourriture de l'âme en même temps que le pain du corps venait, à leur manquer! La question qui divise les hommes de nos jours n'est plus une question de formes politiques, c'est une question sociale, c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice; si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore : il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien, et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté, la puissance de l'or; de l'autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins
pour amortir le choc. Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre, nous rendent plus facile ce rôle de médiateurs que notre titre de chrétien nous rend obligatoire.
Voilà l'utilité possible de notre Société de Saint- Vincent de Paul. Mais pourquoi me perdre en vaines paroles, lorsque toutes ces choses-là, vous avez dû les penser au pied du tombeau des Saints-Apôtres; lorsque vous dormez sur le cœur de l'Eglise mère des Églises et que vous en ressentez la chaleur de plus près et que vous respirez ses inspirations? Vous avez déjà fait une œuvre excellente en établissant là-bas une conférence, et vous avez été servis par un admirable instinct, quand vous lui avez donné pour objet la visite des pauvres français dans les hôpitaux de Rome : Dieu vous donnera la bénédiction qu'il donna lui-même à ses premiers ouvrages : « Croissez et multipliez. » C'est peu pourtant de croître, il faut en même temps s'unir; à mesure que la circonférence s'étend, il faut que chacun de ses points communique avec le centre par des rayons non interrompus.
Une conférence, tu le sais, existe à Nîmes; une autre vient de se former à Lyon, nous sommes quinze, presque tous de tes amis; nous avons beaucoup de bien à faire et nous en avons peu fait. Il y a cinq conférences à Paris. Il faudrait maintenant
une correspondance qui nous ralliât tous. Je ne sais si vous avez le règlement de Paris ; si vous le demandez, je vous le ferai parvenir. En outre, à Paris, il y a des fêtes communes et des assemblées générales : on pourrait s'y associer en assistant à la messe ces jours de fête, et en envoyant un petit compte rendu des opérations faites jusque-là. Nous nous proposons de faire ainsi pour la prochaine fête de l'immaculée Conception, 8 décembre. Ne pourriezvous pas en faire autant, et envoyer pour ce jour-là à M. Bailly, rue des Fossés-Saint-Jacques, 11, un court exposé de la formation et de l'état de votre œuvre? Nos confrères de Paris s'en trouveraient bien heureux.
Je suis bien honteux, mon cher ami, de tenir un langage si pressant, lorsque moi-même je suis si froid et si lâche. Tu rue demandes ce que je deviens, et j'ai peine à le savoir moi-même. J'ai terminé ma cinquième année de droit et je suis reçu docteur; maintenant me voici fixé à Lyon où je suis content. Mais je ne trouve ici d'autre carrière que celle du barreau, et la croyant trop pénible pour moi, j'essaye de m'en préparer une autre à laquelle je me sens mieux disposé : je veux parler de l'enseignement. Il pourrait bien se faire qu'on établît ici des chaires de droit ou de lettres. Je tâcherai de m'y tenir prêt, et dans ce moment je m'occupe de mes
thèses pour le doctorat es lettres, que je n'ai pu passer cette année, faute de temps, et pour lesquelles je retournerai quelques semaines à Paris.
Je pense t'avoir déjà dit que l'une de mes thèses est sur la philosophie de Dante. Ceci m'a conduit à une longue étude de ce poète, que j'admire de plus en plus. J'étudie aussi son époque, et, m'efforçant de creuser un peu dans quelques-unes des questions obscures qui s'y rencontrent, je ne puis me lasser d'admirer l'action des papes au moyen âge. Je n'admire pas moins ceux des temps modernes, et j'ai lu un très bon livre de M. Artaud sur la vie et le pontificat de Pie VII, où j'ai trouvé des choses héroïques que le monde connaît peu.
Heureux ceux dont la vie peut se consacrer à la recherche du vrai, du bien et du beau, et que n'importune jamais la vulgaire pensée de l'utilité pécuniaire! Et cependant, même dans cette recherche, on est quelquefois saisi d'un scepticisme qui paralyse l'intelligence; ainsi m'arrive-t-il quand je considère l'instabilité et la dissemblance des jugements humains en matière de Beau. Fénelon comparait les églises gothiques à de mauvais sermons; tu fais de Saint-Pierre un grand colosse qui n'a pas le sens commun. Profane, que croirai-je, quand les grands prêtres se disputent?
Toutefois jusqu'à nouvel ordre, et sans craindre
ni l'épithète d'éclectique, ni le reproche d'incliner aux divisions tripartiques, j'admets trois formes légitimes d'architecture chrétienne : la forme romane des belles églises de l'ancienne Rome et dont pour mes souvenirs le type est Saint-Clément. La forme gothique des cathédrales de Milan, de Lyon et de Paris. La forme moderne des coupoles, forme symbolique qui réalise à sa manière une image du ciel, et qui, essayée pour la première fois à Sainte- Sophie de Gonstantinople, répétée à Pise et à Venise, s'est élancée plus hardiment à Florence, et s'est posée enfin majestueuse comme une couronne au front de la Ville éternelle. Car de tout Saint-Pierre, c'est bien la coupole seule que j'ai trouvée irréprochable. C'est même, avec celle des Invalides, la seule dont la courbe m'ait paru parfaitement harmonieuse. Quant à la médiocrité apparente du vaisseau de la basilique, ce n'est point là ce que j'admire, mais l'effet qui en résulte et en vertu duquel la grandeur de l'église paraît toujours croissante à mesure qu'on en visite les détails, et l'on finit par se trouver écrasé de son immensité.
Assez sur ce point. Je ne veux pas non plus te chercher dispute au sujet des Italiens. Je pourrais répondre au trait que tu m'as raconté par un autre plus affreux dont Chaurand, la Perrière et moi nous avons été témoins à Paris. Mais à quoi sert de se
donner ainsi une mauvaise opinion de l'humanité? Ne faisons pas comme Gham; couvrons au contraire sa nudité douloureuse, et quittons-nous sous de meilleures auspices, puisque me voici à la fin de cette lettre.
Les amis d'ici t'embrassent, rends-le à nos amis de là-bas. Souviens-toi aussi un peu de moi.
Ton ami.
Une grande partie de cette lettre a eu l'honneur d'être citée par Mgr Dupanloup dans son éloquente et courageuse défense de la Société de Saint-Vincent de Paul, outrageusement persécutée, en 1861, par M. de Persigny, ministre de l'intérieur.
a Je ne résiste pas au bonheur de laisser raconter la formation toute naturelle d'une si belle œuvre, dit l'illustre prélat, par un de ceux que Dieu y a employés, qui n'a pas écrit, — puisqu'il n'est plus, hélas! — pour le besoin d'une cause, que sa mémoire, à défaut de sa parole, protège et recommande. On ne me reprochera pas, j'en suis sûr, la longueur de cette lettre admirable de cœur et de charité chrétienne; elle dit d'ailleurs avec un accent de vérité irrécusable, et dans toute la sincérité d'un familier épanchement, ce qu'est au vrai cette Société de Saint-Vincent de Paul si méconnue, si calomniée en ce moment, et ce qu'est ce conseil général brisé par la circulaire l. »
1. Les Sociétés charitables et les Francs-Maçons, et la circulaire du 16 octobre 1861, par Mgr Dupanloup, évêque d'Orléans.
A M. AMPÈRE
Lyon. 16 février 1837.
Monsieur,
Dans l'humble et douce vie de famille que je mène depuis six mois, je laisse souvent retourner mes pensées au temps où, quittant Lyon pour la première fois, j'arrivais jeune homme de dix-huit ans, au milieu de la bruyante et dangereuse solitude de la capitale. Alors je me rappelle la maison tutélaire qui s'ouvrit pour abriter mon inexpérience, la famille qui voulut bien m'admettre au nombre de ses enfants; et celui qui, au milieu de ses occupations infinies et de ses honneurs, trouva le temps et ne dédaigna point de me servir de père. Ces souvenirs me laissent toujours dans une sorte d'étonnement, et, tout ému des bontés de la Providence, je me demande avec inquiétude ce qu'elle a pu vouloir de moi en plaçant ma jeunesse sous de si rares auspices.
L'affection que vous-même m'avez plus d'une
lois témoignée, et particulièrement vers la fin de mon séjour à Paris, me fait croire à la prolongation pour l'avenir de cette influence que j'ai éprouvée si heureuse par le passé. Il peut se rencontrer dans les desseins providentiels une action continue de certains hommes sur les destinées d' autrui, et cette action peut être héréditaire. Entre tant de choses meilleures dont vous avez hérité, permettez-moi de compter ce patronage dont m'honorait votre père.
Dans un entretien que j'eus avec vous l'année dernière, je vous fis part des hésitations qui m'étaient communes avec tous les jeunes gens qui passent de la vie studieuse à la vie active; de mes répugnances pour l'agitation des affaires, de mes goûts paisibles, de mes rêves d'étude, et de la nécessité morale où j'étais toutefois de me rapprocher de mes parents, et de me faire à Lyon une existence laborieuse. Je vous confiai en même temps l'idée qu'on m'avait suggérée et qui semblait concilier les penchants de mon esprit et les exigences de ma position. Il s'agissait d'obtenir du gouvernement l'établissement d'une chaire de droit commercial à Lyon, et ma nomination à cette chaire. Cette pensée, qui eût été téméraire si elle m'avait été personnelle, avait été conçue et adoptée par plusieurs personnes recommandables de notre ville.
Aujourd'hui les choses semblent approcher de leur accomplissement. La chambre de commerce de Lyon a formé auprès du ministre du commerce une demande qui doit être communiquée au ministre de l'instruction publique.
En vous demandant la favorable intervention que j'aurais demandée à monsieur votre père un an plus tôt, je n'ai cru devoir rien changer à la simple expression de mes désirs, comme rien n'est changé dans celui à qui ils s'adressent. Représentant de son beau génie, vous l'êtes aussi pour moi de sa bonté : et cette occasion ne sera pas la première où je vous devrai de la gratitude.
Je suis, monsieur, en attendant d'avoir mérité le titre d'ami que vous m'avez donné quelquefois, Votre serviteur tendrement dévoué.
XLÏII