SILVIO PELLICO A FRÉDÉRIC OZANAM
Turin, 5 novembre 1839.
Monsieur,
Vous aurez reçu par M. Collombet mes salutations et mes remerciements. Il est temps que je vous prie de m'excuser de ce que j'ai tardé si longtemps à vous exprimer moi-même combien j'apprécie le don aimable que vous m'avez fait. Votre livre sur Dante me plaît ; c'est un bon livre sous tous les rapports. Ce que vous dites de la philosophie toute ca-
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tholique de ce grand poëte est de la plus exacte vérité. Les malheureux écrivains, contraires à l'Église, qui ont Lâché de faire de Dante un de leurs patriarches, étaient pitoyablement aveuglés par leurs préjugés. Votre manière de les réfuter est triomphante. Tous les Italiens doivent se féliciter de la fraternité qui vous unit à eux et qui vous a inspiré une si noble et sainte apologie de leur poète chéri. Vous nous faites oublier le nombre infini de jugements inexacts qui ont été portés sur notre littérature au delà des Alpes. Mais, à l'égard de Dante, il faut dire que, parmi ceux qui Font peint sous de fausses couleurs, il y a bien des Italiens.
Je joins à mes actions de grâce pour votre livre l'expression toute particulière de mareconnaissance, pour ce que vous m'adressez d'infiniment bienveillant dans votre lettre. Que Dieu vous conduise toujours et qu'il vous sanctifie! Vous avez du talent; employez-le constamment à son honneur, à l'honneur de sa chère Eglise, notre mère, l'unique dépositaire du vrai. Ecrivez, et surtout agissez toujours de façon à édifier les amis et les ennemis. Aspirons sans cesse à nous rendre meilleurs serviteurs et enfants de notre divin modèle, Jésus.
Un de mes amis, Piémontais, le comte Cesare Balbo, a écrit une Vie, aussi très catholique, de Dante. Cet ouvrage doit vous plaire. Il m'en adonné
un exemplaire pour vous, je vous l'envoie par M. Bonafous.
Mille choses affectueuses à M. Gollombet. Diteslui que je le remercie de m' avoir rapproché du bon Boëce. Dites-lui que j'aime ses livres.
FRÉDÉRIC OZANAM A M. REVERDY.
Lyon, 10 novembre 1839.
Mon cher ami,
Votre lettre consolatrice est venue me visiter à la campagne, où mes frères et moi nous nous étions retirés pendant quelques jours pour le besoin de nos santés et pour le repos de nos cœurs. Vos paroles sont descendues dans ma solitude, comme la voix de l'ange qu'entendit Agar au désert : car il y a quelque chose d'angélique, c'est-à-dire de fraternel et de supérieur tout à la fois, dans l'accent d'un ami comme vous. Aux épanchements d'une affection toute cordiale, vous mêlez déjà l'autorité de
votre ministère; vos avis ont cette force bienfaisante qui contraint l'âme à s'ouvrir pour les recevoir, et à se laisser guérir.
Ma mère était bien mal la dernière fois que j'eus le bonheur de vous voir : néanmoins je ne m'attendais pas à une si prompte catastrophe. Je pensais la conserver encore tout l'hiver, et je m'étais attaché avec toute l'opiniâtreté du désespoir à cette suprême illusion. C'est donc avec une angoisse inexprimable que je l'ai vue m'échapper, lorsqu'un accès de fièvre, déterminé par la température orageuse des premiers jours d'octobre, nous a signalé les approches de sa fin. Et cependant les facultés intellectuelles et morales que la maladie avait d'abord abattues semblaient se relever : toutes les fois qu'on lui parlait de Dieu et de ses enfants, elle répondait par quelques mots touchants; elle comprenait toute la gravité de sa position, et néanmoins elle était calme, sereine, et durant le sommeil le sourire s'épanouissait sur ses lèvres...
Notre excellente mère était si pieuse et si charitable, si exempte même des petites imperfections de son sexe, si éprouvée par des chagrins et des souffrances de toute nature, si admirable dans ses derniers moments, que nous ne pouvons nous empêcher d'avoir beaucoup d'espérance, et qu'à tous les saints Sacrifices offerts à son intention nous avons fait at-
tacher une intention subsidiaire pour nos autres parents défunts. Sans doute elle repose dans le sein de Celui qu'elle aima, et, lorsque du haut de ces splendeurs divines elle nous voit agenouillés encore sous nos crêpes funèbres, et priant enfin de lui obtenir la délivrance dont elle jouit déjà, sans doute elle nous pardonne ce deuil et cette erreur, et elle fait retomber en rosée bienfaisante sur des âmes moins heureuses des prières inutiles pour elle. — C'est dans cette pensée que je viens vous demander dejoindre vos vœux aux nôtres : ils ne seront point perdus.
D'ailleurs, nous avons bien besoin de cette aumône spirituelle, nous qui restons. Notre âge semblerait devoir nous rendre, mon frère aîné et moi, plus fermes et plus courageux. Mais nous avons tant vécu de la vie de famille, nous nous trouvions si bien sous les ailes de notre mère, que jamais nous n'avions quitté sans esprit de retour le nid natal. Quand il avait fallu nous éloigner, la privation nous faisait apprécier plus vivement ce qui nous manquait; et l'absence nous avait appris à l'aimer mieux encore. Les maladies et les infirmités qui pouvaient nous préparer à une séparation n'ont fait que nous la rendre plus cruelle. Les soins qu'elles exigeaient avaient fini par prendre dans nos journées une place qui reste vide ou que rien
ne remplit de même. Que mes soirées surtout sont sinistres et désolées, quand un ami n'en vient pas distraire la tristesse ! Mais surtout quelle perte pour les intérêts religieux de mon âme ! douces exhortations, puissants exemples, ferveur qui réchauffait mon cœur tiède, encouragements qui relevaient mes forces! Et puis c'était elle dont les premiers enseignements m'avaient donné la foi, elle qui était pour moi comme une image vivante de la sainte Église, notre mère aussi, elle qui me semblait la plus parfaite expression de la Providence. Aussi je crois me sentir à peu près comme les disciples devaient être après l'ascension du Sauveur : je suis comme si la Divinité s'était retirée d'auprès de moi. Il me semble par moment, vous l'avouerai-je ? que la foi m'échappe avec celle qui en fut pour moi l'interprète, et que je demeure seul dans mon néant. — Depuis une semaine je travaille beaucoup; mais le travail qui occupe l'esprit ne peut rien pour le cœur. — Oh ! demandez pour moi au Seigneur qu'il m'envoie comme à ses disciples, orphelins aussi, l'Esprit qui console, le Paraclet! Je n'ai pas comme eux une mission extraordinaire à remplir, je ne désire pas les dons miraculeux qu'il leur prodigua. Je voudrais seulement obtenir la force nécessaire pour achever mon pèlerinage de quelques années, peut-être de quelques jours, et
pour finir, enfin, comme a fini ma sainte mère.
Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle, avec mes vifs remerciements pour vous, la prière de me rappeler aux souvenirs de nos amis communs.
Adieu! Que votre mère vous soit conservée longtemps! Adieu encore.
Votre frère dévoué en Notre-Seigneur.
Marie Nantas, née à Lyon, le 15 juillet 1781, était fille de Matthieu Nantas, marchand de soie et administrateur de l'Hôtel-Dieu. Bien jeune, elle vit toutes les horreurs du siège de Lyon, pendant lequel on la tenait cachée dans les caves avec ses sœurs. Après la prise de cette ville héroïque, son frère, à peine âgé de dix-huit ans, fut mitraillé aux Brotteaux avec la fleur de la jeunesse lyonnaise; son père et sa mère furent emprisonnés. Ils échappèrent à l'échafaud par miracle, et toute la famille, avec un vieil oncle, prieur de la chartreuse de Prémol, partit pour l'exil. On s'arrêta dans le canton de Vaux, à Échallens ; c'est là que la petite exilée fit sa première communion, dans une pauvre église partagée entre les catholiques et les protestants.
Mariée très jeune, elle connut d'abord toutes les jouissances du luxe ; mais, après les désastres de sa fortune, elle ne faiblit pas devant la pauvreté. Courageuse, elle sut travailler de ses mains, pendant plusieurs mois, pour venir en aide à sa petite famille. Elle avait reçu une éducation très soignée, dessinait à merveille, écrivait parfaitement sa langue et tournait fort joliment les vers; il n'y avait pas
de bonnes fêtes de famille sans une joyeuse chanson de cette aimable mère.
Sa vie fut remplie de bien des douleurs. Elle perdit une fille bien-aimée, à l'âge de dix-huit ans, douée d'une manière merveilleuse et qui fut la première institutrice de Frédéric.
Unie à son mari par la plus vive tendresse, madame Ozanam dirigea avec lui l'éducation de ses fils. Ils se trouvaient heureux de travailler à ses côtés, et elle les a suivis ainsi dans tous leurs travaux. Quand ils n'eurent plus besoin de son temps, elle le donna aux pauvres, avec les restes d'une santé très affaiblie. On conserve d'elle les plans, très remarquables, d'instructions religieuses, qu'elle adressait à des gardes-malades des pauvres.
Elle imprima de bonne heure dans le cœur de ses enfants les sentiments élevés et la piété ardente qui étaient dans le sien. Elle gouvernait ses fils avec une fermeté qui ne fléchit jamais, avec une douceur, et une tendresse qui en fit, jusqu'à son dernier jour, la plus obéie et la plus adorée des mères.
A M. LALL1ER
Lyon, Noël 1839.
Mon cher ami,
Ce beau jour ne s'écoulera pas sans que j'accomplisse un devoir bien cher, retardé jusqu'ici par
des obligations plus impérieuses, ou qui peut-être me semblaient telles, précisément parce qu'elles étaient moins douces. Dieu permet sans doute qu'à ces grandes solennités où il nous prodigue les grâces du ciel, nous mêlions un peu du bonheur de la terre : et quel bonheur plus pur que celui de l'amitié chrétienne.
Vous êtes donc venu me visiter aux premiers jours de mon deuil, et vous avez eu le courage si rare de me donner de véritables et sérieuses consolations. Hélas! que j'en avais besoin, quel ravage cette mort a fait dans mon esprit et dans mon cœur! Ou plutôt je me trompe, ce qui m'a démoralisé, c'est d'abord cette longue maladie dont les progrès journaliers, irrécusables, m'enlevaient une à une mes dernières espérances, et qui, vous le dirai-je? semblait vouloir déshonorer le sacrifice avant de le consommer, en éteignant les facultés intellectuelles, en émoussant les sentiments moraux : cette pensée était horrible, mais elle m'assaillait toujours, je croyais voir mourir l'âme en même temps que le corps! Heureusement l'épreuve fut abrégée : aux derniers moments l'énergie intérieure s'est ranimée, et le Christ, en descendant pour la dernière fois dans le cœur de sa bien-aimée servante y laissa la force des suprêmes combats.
Elle demeura, trois jours à peu près, calme,
sereine, murmurant des prières, ou répondant par quelques mots d'ineffable bonté maternelle à nos caresses et à nos soins. Enfin vint la nuit fatale : c'était moi qui veillais; je suggérais en pleurant à cette pauvre mère les actes de foi, d'espérance et de charité, qu'elle m'avait fait bégayer autrefois tout petit. Vers une heure, de nouveaux symptômes m'effrayèrent : j'appelai mon frère aîné, qui reposait dans la chambre voisine. Charles nous entendit, et se leva : les domestiques accoururent. Nous nous agenouillâmes autour du lit; Alphonse fit les déchirantes prières, auxquelles nous répliquions avec des sanglots. Tous les secours que la religion réserve pour cette heure solennelle, l'absolution, les indulgences, furent encore une fois appliqués. Le souvenir d'une vie immaculée, les bonnes œuvres qui, trop multipliées et trop fatigantes, en avaient hâté le terme, trois fils conservés dans la foi au milieu d'une époque si orageuse, et réunis là par une coïncidence presque providentielle : et puis enfin les espérances déjà prochaines de l'heureuse immortalité; toutes ces circonstances semblaient rassemblées pour adoucir l'horreur, pour éclairer les ténèbres du trépas. Point de convulsions ni d'agonie, mais un sommeil qui laissait sa figure presque souriante, un souffle léger qui allait s'affaiblissant : un instant vint où il s'éteignit, nous nous relevâmes
orphelins. Gomment vous dire alors la désolation et les larmes qui éclatèrent au dehors, et cependant l'inexprimable, l'inexplicable paix intérieure dont nous jouissions, et comment le sentiment d'une béatitude nouvelle s'empara malgré nous non seulement de notre cœur, mais aussi des personnes les plus chères de la famille : puis cet immense concours aux obsèques, et ces pleurs des pauvres, ces prières faites de toutes parts spontanément, sans attendre nos sollicitations, et enfin, pour revenir à vous, ces charitables empressements de l'amitié, qui s'étonnait sans doute de nous trouver si tranquilles dans notre douleur.
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère !
Cette chère mémoire ne nous abandonnera point. Jusque dans ma solitude actuelle, au milieu du marasme qui souvent ravage mon âme, la pensée de cette auguste scène me revient pour me soutenir, pour me relever; considérant combien courte est la vie, combien peu éloignée sera sans doute la réunion de ceux que sépare la mort, je sens s'évanouir les tentations de l'amour-propre et les mauvais instincts de la chair; tous mes désirs se confondent en un seul : mourir comme ma mère !
Et vous, mon cher ami, vous deviez partager avec moi ce précieux souvenir, comme vous en
partagez déjà tant d'autres; et si ma plume a eu quelque peine à retoucher des traits qui sont pour moi autant de cicatrices intérieures, d'un autre côté vos affectueuses sympathies sur lesquelles je compte par avance, deviendront comme un baume nouveau pour les guérir, ou du moins les purifier. Que j'éprouve bien maintenant la vérité de vos paroles, et que je suis heureux de n'avoir pas déserté ce lit de douleur et de bénédiction pour courir après les douteuses promesses d'un avancement universitaire ! Quand, au prix de ce léger sacrifice, je n'aurais acheté que la faveur de passer auprès de ma mère quelques mois de plus, de me trouver à cette dernière nuit, j'en serais déjà trop payé. J'ai tant regretté de n'avoir pu fermer les yeux de mon pauvre malheureux père. Puissent-ils maintenant se trouver rassemblés dans un même bonheur, comme ils le furent ici-bas dans les mêmes travaux et les mêmes afflictions! Puissé-je continuer avec eux par la pensée, par la foi, par la vertu, cet entretien que rien ne saurait interrompre, et puisse-t-il n'y avoir rien de changé dans la famille que deux saints de plus ! Priez donc pour nous, mon excellent ami, pour nous tous : pour moi surtout qui aimais tant cette existence abritée du toit paternel, qui au milieu de mes frères, au milieu de mes nombreux condisciples, ne puis m'accoutumer
à ne plus voir ceux de la génération précédente, et qui me trouve si seul !
Le travail vient un peu à mon aide : les soins de mon cours de droit commercial prennent la plus grande partie de mon temps. J'ai ouvert le 16 décembre seulement. Le discours a réussi : on l'imprime et vous en aurez dans quelque temps un exemplaire (1). Les deux leçons suivantes ont été un peu compromises par cette hésitation de parole dont je ne puis me défaire; néanmoins on n'est pas mécontent, et la salle qui contient deux cent cinquante personnes ne suffit point. Les rangs sans doute s'éclairciront bientôt.
Il se peut que j'obtienne la chaire de Quinet : elle sera vacante à Pâques. Enfin, l'abbé Lacordaire sera de retour dans quelques mois, et alors, si d'anciennes velléités se changent en vocation réelle, j'essayerai d'y correspondre. Ma perplexité est très grande, de tous côtés déjà on me parle de mariage. Je ne me connais pas encore assez pour me résoudre. Donnez-moi vos conseils : vous savez les charges et les consolations de l'état; vous savez mon caractère et les antécédents du consultant; dites-lui, je vous prie, votre opinion avec la même franchise dont il usa jadis à votre égard. Ne crai-
1. Discours prononcé à l'ouverture d'un Cours de droit commercial. Œuvres complètes d'Ozanam, t. VIII, p. 405.
gnez pas la responsabilité : je ne vous promets point que votre avis soit décisif.
Vous m'aviez donné pour Noël un rendez-vous où je n'ai point manqué. J'ai prié ce Dieu miséricordieux, qui me visitait au milieu des ruines de ma pauvre famille, de visiter aussi le jeune foyer où se forme la vôtre, d'être avec vous comme il fut avec Joseph et Marie, de bénir le premier espoir de votre union. J'ai formé là, dans la sincérité de la prière, les vœux que beaucoup vous adresseront dans le langage du monde, d'ici à quelques jours.
Recevez mes souhaits d'heureuse année ; veuillez les présenter à madame Lallier, comme ceux d'un des amis les plus dévoués que puisse avoir son mari. Mon frère aîné vous embrasse, et j'en fais autant.
Adieu, répondez-moi et n'oubliez point votre vieux camarade.
àNNÉE 1840. 363