FRÉDÉRIC OZANAM A M. HENRI PESSONNEAUX
Lyon, 15 janvier 1840.
Mon cher ami,
11 est bien tard pour une visite de bonne année, mais l'étiquette parisienne, si je ne me trompe, accorde le mois tout entier, et tu me permettras de m'en prévaloir. Cependant sois persuadé que je n'aurais point fait attendre si longtemps une réponse à ton
aimable lettre, si mes débuts professoraux n'avaient jusqu'ici exigé tous mes soins, me laissant à peine assez de loisir pour les devoirs officiels qu'il faut remplir à l'époque du nouvel an. Excuse-moi donc, et... embrassons-nous.
Quant à moi, je marche au jour le jour parles chemins que la providence m'indique sans m'en laisser apercevoir le terme. Le cours de droit commercial semble réussir. Une foule immense assistait au discours d'ouverture : on a brisé portes et vitres; et ton cher cousin Louis, pour le dire en passant, est un de ceux qui ont commis le méfait. Depuis lors, la salle n'a pas cessé d'être remplie; elle contient pourtant plus de deux cent cinquante personnes. Cependant je me suis permis toutes les digressions philosophiques, historiques, que les matières pouvaient comporter. Je n'ai même pas reculé devant des vérités sévères; mais je ne refuse pas non plus l'occasion d'appeler un sourire sur les lèvres des auditeurs ; et, comme dit de Maistre, l'aiguille fait passer le fil. Le recteur, enchanté du succès, pousse fortement à ma nomination pour la place de Quinet; mais Fortoul me fait une d'autant plus redoutable concurrence, qu'il y a maintenant un commencement d'hostilités entre l'archevêché et la faculté des lettres. L'éclat est venu du professeur de ***, qui a pris une position fort inconvenante;
heureusement il n'a pas le don du prosélytisme, et sa parole, sourde comme le verre, est incolore et froide comme lui.
Le mariage de M... est un fait accompli. Il a passé la ligne, « ce grand jeune homme qui ferait un si bon mari, » selon ton heureuse expression. Du reste les fêtes ont été magnifiques. Cette joie solennelle et douce qui préside à l'union de deux familles chrétiennes a quelque chose de singulièrement touchant. Pas de danses ; des vers, de la musique, des conversations animées; des larmes d'émotion dans les yeux des deux papas, et les héros de la cérémonie parfaitement convenables. Seulement la nouvelle mariée a l'air d'être un peu savante, et, qui pis est, de le savoir : l'expression de son visage est celle d'une volonté quelque peu virile, mais elle trouvera à qui parler, n'en soyons point en peine. — La veille de ces noces si brillantes, nous avions vu mourir le pauvre Alfred Rieussec. Quels contrastes et quelles réflexions sur la vanité des prévisions humaines !
Et toi, mon cher ami, que fais-tu ? Les jours nouveaux qui se lèvent te seront-ils meilleurs ? Tes projets paraissent-ils se réaliser, et la nouvelle connaissance d'Ampère continue-t-elle de t'être utile? Ecris-moi, écris-moi longuement : c'est une consolation qui va m'être plus nécessaire que jamais.
Mon frère, que son mal de larynx n'a pas encore quitté, part après-demain pour l'Italie, où la sentence des médecins l'exile pour trois mois. Beaucoup envieraient la faveur d'un pareil bannissement; pour lui il s'attriste de me laisser seul. Mais je ne le serai pas : l'affection de tant de jeunes hommes excellents a formé autour de moi comme une famille nouvelle. L'absence même n'en rompt pas les liens, elle ne fait que rendre plus doux le souvenir des moments passés ensemble. îl en est ainsi pour moi de ces vacances où nous nous sommes vus moins encore que je ne l'aurais désiré ! Puisse un rapprochement nouveau s'opérer sous de meilleurs auspices !
Adieu, en attendant, mon cher ami, et souvienstoi dans ton cœur et dans tes prières de ton pauvre cousin qui t'aime bien fraternellement.
Le cours de droit commercial que venait de commencer Gzanam et dont il parle dans cette lettre ne dura que l'année scolaire, il eut le plus grand succès. Les notes qui en sont restées ont été publiées par les soins de M. Foisset, conseiller h la cour d'appel de Dijon. Voici corn nient ce jurisconsulte éminent juge les notes d'Ozanam et ses travaux sur le droit :
« On ne connaîtrait pas Ozanam tout entier si on ne le
connaissait comme juriste. En effet, sa première pensée déjeune homme avait, été de consacrer sa vie au barreau d'abord, puis à l'enseignement de la science des Lois. Il donna donc à l'étude du Droit une part notable, j'ai presque dit les meilleures années de sa jeunesse.
» Mais le Droit, pour lui, ce n'était pas seulement ce qui fait au palais le praticien, ce n'était pas seulement l'application des textes juridiques aux affaires de chaque jour. Le droit, c'était, avant tout, une branche de la philosophie ; c'était une portion de l'histoire ; c'était même un côté de la littérature...
» Lorsqu'en 1839 une chaire municipale de droit commercial fut créée en faveur d'Ozanam dans sa ville natale, il monta dans cette chaire, à vingt-six ans, armé de toutes pièces sur la philosophie comme sur l'histoire, et sur la théorie positiva de la portion de la science qu'il était chargé d'enseigner.
» Profondément pénétré de la vraie mission de professeur, il ne s'était point efforcé d'accumuler dans son cours des problèmes juridiques. Il ne s'y perdit point en d'intarissables discussions d'espèces controversées. Il aimait mieux enseigner des principes que des doutes, inculquer les règles du Droit et en faire comme toucher du doigt la sagesse que d'initier ses auditeurs, ce sont ses termes, « au double scandale de l'obscurité des lois y> et de la contrariété des jugements. »
» Mais il était prêt sur la jurisprudence des arrêts comme sur tout le reste. On peut en juger par les notes qu'il avait préparées pour la première moitié de ce cours trop tôt interrompu.
» Nous les publions avec confiance. Ce ne sont que des notes, sauf de courts et rares fragments, qui s'en détachent, a dit si bien M. Ampère, comme des figures terminées avant le reste dans l'esquisse d'un maître. Ce
ne sont que des notes, et pourtant quelle étendue! quelle élévation! quelle lumière! Il n'y a là que les grandes lignes du sujet; mais elles y sont toutes. Et plus elles sont nues, mieux elles découvrent l'ensemble et les principales divisions du vaste horizon qu'elles embrassent. Ainsi dégagées de tout accessoire, elles en dessinent, elles en font ressortir les contours avec une pureté de trait pleine de relief et de vigueur.
» Quel dommage qu'un travail semblable eût été perdu! Certes, parmi les notes extraites des papiers de Klimratlî, on en a publié (et je ne m'en plains pas) qui sont bien au-dessous de la valeur de celles-ci; j'ose dire qu'on y retrouvera tout Ozanam, son érudition si sûre, son esprit si largement ouvert et si pénétrant, son cœur si droit, et même quelques éclairs de son éloquence. Tout y est, comme le fruit est dans la fleur. » (Foisset, Préface aux Notes d'un Cours de droit commercial. Œuvres complètes d'Ozanam, t. VIII, p. 299.)
A M. LALLIER
Lyon, 15 février 1840.
Mon cher ami,
Que devenez-vous? Et d'abord ne doit-on pas vous saluer sérieusement de ce titre de père, qui
vous fut jadis dévolu comme un joyeux surnom ? Dieu vous a-t-il accordé l'ineffable consolation de voir votre jeunesse renaître sous les traits de l'enfance en la personne d'un fils? Heureux le premierné d'un mariage précoce ! Il jouira de ses parents dans leur verte saison, il ne les verra blanchir qu'au temps où lui-même aura mûri, et l'adieu de la tombe sera pour un plus prochain rendez-vous ! Et vous aussi vous aurez le loisir de contempler votre ouvrage accompli. Après l'éducation de l'adolescence vous accompagnerez votre enfant aux laborieuses initiations de l'âge viril; et dans la carrière sociale où il entrera avant que vous en soyez sorti, il trouvera récente et reconnaissante encore la trace que vous aurez laissée. Si la responsabilité des obligations paternelles vous effraye, le moment est loin encore où elles pourront devenir difficiles, et jusque-là, ce n'est point un fardeau que Dieu vous donne, c'est un petit ange dont la présence sanctifie votre maison, vous rend la vertu plus aimable, et la vie plus légère.
Car la vie avec ses nécessités positives, avec ses bienséances de convention, avec le frottement impur des hommes et des choses, doit souvent être accablante pour vous, surtout vos fonctions vous mettent constamment sous les yeux les côtés les moins attrayants de l'humanité. Vous cumulez pro-
bablement l'odieux du correctionnel et le fastidieux du civil; et, si je ne me trompe, vous alternez entre la vertueuse indignation du ministère public, et l'inébranlable impartialité du juge.
De notre coté, nous tâchons d'entretenir ce feu sacré de la fraternité chrétienne que jadis vous allumâtes avec nous. La petite Société de Saint-Vincent de Paul subsiste et se développe; les besoins extraordinaires de cet hiver ont ranimé l'activité de nos aumônes. Nous faisons des progrès dans Fart de dévaliser lés riches au profit des pauvres. Beaucoup d'entre les nôtres ont offert leurs services pour le patronage des jeunes libérés, et l'excellent la Perrière s'occupe de fonder un patronage préventif. Mais que tout cela est peu, mon ami, en présence d'une population de soixante mille ouvriers, démoralisée par l'indigence et par la propagation de mauvaises doctrines ! La franc-maçonnerie et le républicanisme exploitent les douleurs et les colères de cette multitude souffrante, et Dieu sait quel avevenir nous attend si la chanté catholique ne s'interpose pas à temps pour arrêter la guerre d'esclaves qui est à nos portes !
Malheureusement, plus d'un vide s'est fait dans nos rangs : plusieurs départs, une mort. Cette mort, vous la connaissez sans doute, et vous vous êtes associé à notre deuil, c'est celle d'Alfred Rieussec.
Son talent, rapidement développé dans les luttes du barreau, lui promettait les honneurs d'une grande illustration oratoire; en même temps que sa fortune lui frayait l'accès probable des hautes fonctions politiques. Au milieu de si flatteuses espérances, et parmi les séductions d'un monde qui courtise toujours les grandeurs naissantes, il avait conservé sa simplicité, sa bonté un peu froide, sa foi et ses habitudes de régularité religieuse. Il était des nôtres, par une assistance encore fréquente, par la générosité de ses offrandes, et par la franchise de ses affections. Une maladie, qui a semblé disparaître un moment avant de frapper le dernier coup, est venue nous le ravir ainsi dans sa fleur, et les larmes qui l'ont accompagné à sa dernière demeure ont assez dit combien dure nous était cette perte. Priez pour lui !
Pendant que ce pauvre ami prenait le chemin de l'éternité, un autre se rattachait à la terre en y jetant l'ancre dorée d'un beau et riche mariage. Vous comprenez qu'il s'agit de Chaurand. Dieu l'a récompensé de beaucoup de vertus en réunissant pour lui tout ce qui fait ici-bas le bonheur. Ces noces, célébrées entre deux familles respectables et vraiment chrétiennes, ont été fort touchantes. Rien de la tumultueuse joie d'une fête mondaine, mais une douce émotion et comme un souvenir d'Isaac et
de Tobie, comme une image de Gana. Moi-même, au milieu de mes tristesses, je me suis trouvé si fortement impressionné, qu'il m'est devenu possible de traduire en vers une idée qui depuis longtemps m'était venue au mariage de mes amis, et que tour à tour j'aurais voulu pouvoir exprimer pour Dufieux, pour Arthaud et pour vous. C'est un symbole commun à toutes les unions pieuses, c'est votre histoire comme la leur, et c'est pourquoi je ne puis résister au désir de vous envoyer la pièce ciincluse. Et puis, ces vers sont les derniers venus de ma défunte verve poétique, et j'ai pour eux quelque chose de cette faiblesse qui accompagne la paternité des vieillards. Si incorrecte que soit la forme, la pensée me plaît; et, ne voulant pas la profaner par une publicité que d'ailleurs elle ne supporterait point, je la réserve pour les communications de la plus restreinte intimité !
Par le même courrier, vous recevrez le discours d'ouverture de mon cours. Comme vous le verrez, c'est moins une œuvre d'art qu'une affaire. Du reste, le prospectus n'a pas mal réussi, à en juger par le résultat. Maintenant que le flot des amateurs et des curieux s'est retiré, il me laisse un auditoire sérieux d'environ cent soixante personnes, qui remplit parfaitement la salle du cours, et encombre assez les couloirs d'entrée, pour donner un semblant
d'affluence. Vous me voyez de là-bas, affublé du costume ordinaire des professeurs de droit (ainsi Fa voulu l'Académie), pérorant avec un aplomb qui m'étonne, et me prenant à croire que je rêve, quand je me souviens d'avoir été hier encore sur les bancs. Je m'efforce de vivifier l'enseignement de la lettre des Codes, par leur esprit, par des considérations historiques cl économiques, j'empiète même sur l'Économie sociale, votre ancien domaine, je m'efforce d'inspirer à mes auditeurs l'amour et le respect de leur profession et par conséquent l'observance des devoirs qu'elle impose : je leur dis des vérités sévères, et leur bienveillance m'en donne volontiers le droit. Beaucoup prennent des notes, on m'adresse des lettres, il y a du zèle et du travail. Ainsi, Dieu, qui « à la brebis tondue mesure le vent », semble ouvrir à mon avenir temporel une meilleure perspective. Pourquoi faut-il que ceux dont la sollicitude Fa préparé n'en puisse plus jouir! Ne vous sera-t-il pas possible de trouver un soir de loisir, et de m'écrire quatre ou cinq de vos bonnes pages? Vous me feriez là une d'autant plus grande amabilité que les visites des amis ne sont pas de trop maintenant. Tandis que mon petit frère demeure encore cette année dans sa pension, d'où il ne sort que deux fois en dix mois, mon frère aîné, sans doute au jour où je vous écris, est à Naples. Je
commence à connaître cette maladie que vous avez fort éprouvée, l'ennui. Demandez pour moi au Souverain Gardien des âmes qu'il me sauve des dangers de l'isolement, qu'il me donne lumière pour connaître ses desseins sur moi, énergie pour les accomplir. Que sa volonté se fasse sur la terre comme au ciel, c'est-à-dire avec foi, avec amour !
Adieu, mon cher ami, comptez toujours sur ma vive et fraternelle affection, et conservez-moi la vôtre, afin que l'heure où nous nous sommes connus ne soit point une heure perdue parmi celles de notre vie, el qu'elle compte au nombre de celles dont on se souvient jusqu'à la mort.