A M. LE COMTE DE MONTALEMBERT
Lyon, 27 août 1839, et mai 1840.
Monsieur le comte,
Mon départ précipité de Paris m'a laissé le regret de ne pouvoir selon mon désir vous revoir encore, et vous exprimer combien m'a profondément touché votre accueil. 11 n'est donné qu'à notre divine cause de rapprocher ainsi les plus inégales destinées, et d'effacer entre elles toutes les distances pour ne former qu'une seule famille où la foi et la charité tiennent lieu de rang. C'est surtout lorsque le doux entourage que la nature nous avait donné vient à tomber, brèche par brèche, sous les coups de la mort, c'est
alors, qu'on se sent heureux de pouvoir se réfugier dans cette seconde enceinte que prépare pour nous l'amitié chrétienne. Aussi n'en avais-je jamais plus vivement apprécié les consolations que durant ce passage trop court au milieu des nôtres : j'en sors délassé, retrempé, ranimé, comprenant mieux qu'autrefois cette parole du Sauveur qui s'accomplit quelquefois par le ministère de ses vrais disciples : Ego re/îciam vos. Selon l'énergie de cette expression vulgaire, je me crois vraiment refait, et pour longtemps affranchi des hésitations de mon caractère, et des influences décourageantes de la
vie provinciale
Je suivrai des yeux le mouvement scientifique
dont le terme déjà proche doit être la restauration complète du catholicisme dans les convictions, tandis que des tendances morales, chaque jour plus puissantes, ramèneront son influence dans les mœurs. Ainsi, quand une plume, qui nous est connue, fera revivre saint Bernard, quand une voix aimée rappellera, parmi nous, les jours de saint Dominique, je serai des premiers pour entendre et pour bénir Dieu d'avoir réservé à notre âge si souvent décrié tant d'honneur et tant de joie. Au reste, la réconciliation du passé et de l'avenir, la séparation du principe religieux d'avec les idées politiques au milieu desquelles il était engagé, l'œuvre eniin
à laquelle vous avez consacré de si généreux efforts commence à s'accomplir jusque dans notre ville, où elle rencontrait plus que nulle part ailleurs une
opiniâtre résistance
Je suis heureux d'avoir cette occasion de vous *>* exprimer mon attachement profond pour votre personne, et les espérances que mes jeunes amis catholiques mettent, comme moi, dans l'élévation d'un caractère couronné de si rares talents.
A M. LALLIER
Lyon, dimanche 21 juin 1840.
Mon cher ami,
Les bonnes fêtes, en même temps qu'elles nous font songer plus sérieusement à Dieu, nous font aussi souvenir plus efficacement des hommes. En approchant du saint autel il est naturel de mettre à profit cette heure privilégiée pour soi et ceux qu'on aime. A l'ami dont on a fait mémoire dans ses prières du matin d'une façon spéciale, on ne se
tient pas de lui écrire le soir. Aussi, encore qu'il soit fort tard, n'irai-je pas me coucher sans avoir tracé quelques lignes qui iront vous dire qu'on ne vous oublie pas, et vous en demander autant en retour. Car cette bienheureuse entrevue de Sens et de Paris est déjà pour moi comme un rêve : votre charmante hospitalité de vingt-quatre heures, dont j'aurais bien voulu faire vingt-quatre jours à votre préjudice, votre aimable visite venue si à propos avant mon départ, tout cela n'est plus qu'une histoire déjà vieille à mon gré. Le temps me dure infiniment de savoir ce qu'il est advenu de votre personne depuis ces deux mois d'où date notre dernière séparation. Puisque malheureusement la Providence ne nous permet pas de marcher dans le même chemin, au moins, à la distance où nous sommes, suivons-nous de l'œil et mettons-nous au pas.
Pour moi, je manquerais à ce devoir, si je ne vous communiquais un heureux événement qui ne sera pas sans influence sur ma position sociale, ni par conséquent sans intérêt pour votre amitié. — Un moment! ne croyez pas qu'il s'agisse de noces; à cet égard, je jouis encore de la plus entière liberté, liberté quelquefois incommode, en ce sens qu'on est exposé aux spéculations matrimoniales d'autrui, et qu'on se trouve compromis sans le savoir par les plus embarrassantes avances. Telle n'est donc pas la
question : toutefois on peut dire qu'il s'agit d'un point qui n'y est pas étranger, et un point subsidiaire; car st affaire de subsides. La chambre de commerce de Lyon, sur la demande de M. le recteur, vient en effet de me voter un supplément d'honoraires : je reçois quatre mille francs en tout, traitement, de p fesseur de faculté. Cette décision, intéressante au point de vue du pot-au-feu, ne laisse pas d'avoir son prix au point de vue de la considération publique, dans une ville où le mérite des fonctions et des hommes se mesure surtout au profit pécuniaire. Le cours de droit commercial y trouve une sorte de sanction solennelle, non sans besoin au milieu d'une désertion assez considérable d'auditeurs qui m'afflige depuis quelques semaines, et que j'ai la modestie d'attribuer aux chaleurs extrêmes, aux campagnes, aux voyages, etc. — Au reste, voulant assurer double planche sous mes pieds, et d'ailleurs pour me conformer aux nouvelles instances de M. Cousin, dont j'ai reçu une lettre ici, je continue de me préparer pour le concours de littérature, avec la perspective de cumuler (le mot ne vous scandalise-t-il déjà point?) de cumuler, dis-je, deux chaires, si la poitrine et la tête y peuvent tenir. De graves personnages m'y poussent, et je dévore une quantité notable de grec et de latin, sans préjudiciel' aux rations habituelles de code de commerce et de commenta-
teurs. C'est assez vous dire combien mes heures sont disputées, et combien je cours risque de perdre le sens commun, si Dieu ne vient à mon aide. En même temps, il n'a pas fallu négliger la Propagation de la foi, et dans le numéro de juillet prochain des Annales vous trouverez un long travail, souvent détestable par la forme, mais important au fond, que j'ai dû faire pour établir autant qu'il était possible, d'après des renseignements sûrs, une Statistique générale des Missions. Je vous le signale comme document.
Et puisque nous voici revenus aux matières religieuses, vous saurez que Lyon est tout en odeur de sainteté ces jours-ci. Nous venons de faire nos processions, qui ont été magnifiques et surtout très bien accueillies du peuple. Nous recommencerons à huitaine. Dans l'intervalle, arrivera notre nouvel archevêque M. de Bonald. Il est temps : car on ne saurait dire avec quelle impatience il est attendu. On espère beaucoup de lui pour les institutions nouvelles, et nous en particulier pour la Société de Saint-Vincent de Paul. Jusque-là nous continuons obscurément nos œuvres à travers bien des obstacles. La propagation des bons livres parmi les militaires, et le patronage préventif des jeunes apprentis prospèrent tout à fait.
Du reste, à l'exception de Rieussec et de Frenet
que Dieu a appelés à lui, le noyau de la Société se compose de ceux qui vous sont connus : vous n'avez pas cessé de leur être cher. J'ai eu peine à suffire aux questions de la Perrière, d'Arthaud, de Ghaurand, tous eussent bien voulu être du voyage. On s'amuse beaucoup de votre fils, on se le réprésente déjà tout revêtu de la gravité paternelle, on vous en fait compliment par mon organe.
Veuillez joindre mes vœux de bonheur à tous ceux dont je suis chargé pour vous, et, en excusant la brusquerie de la finale que presse l'heure déjà avancée de la nuit, présenter mes respects à madame Lallier, et recevoir, une fois de plus, l'assurance d'une amitié dont vous ne doutez pas.